Un jour, nous eûmes la visite d'un Français, officier du régiment de mon
mari, M. de Novion. Tout frais débarqué d'Europe, il fut fort heureux
d'apprendre que son ancien colonel était devenu fermier. Ayant apporté
avec lui quelques fonds, il en aurait volontiers disposé pour acheter
une petite ferme dans notre voisinage. Mais, ne possédant aucune notion
d'agriculture, ne sachant pas un mot d'anglais, sans femme ni enfants,
il manquait de toutes les qualités requises pour faire un établissement
raisonnable. M. de La Tour du Pin le lui représenta. Il eut quand même
l'envie de parcourir le pays. Nous montâmes à cheval ensemble. Au bout
de quelques milles, je m'aperçus que j'avais oublié mon fouet. Comme M.
de Novion n'avait pas de couteau pour me tailler une baguette, il ne
pouvait m'en procurer une. Le bois était assez fourré. À ce moment,
j'aperçus, assis derrière un buisson, un de mes amis, et je l'appelai:
«Squaw John»
Rien ne saurait peindre la surprise, presque l'effroi de M. de Novion,
lorsqu'il vit sortir du buisson et venir à nous, en me tendant la main,
un homme de grande taille, avec une bande de drap bleu, qui lui passait
entre les jambes et venait se fixer à un bout de corde roulée autour de
la ceinture, pour tout vêtement. Son étonnement s'accrut en voyant la
familiarité de cet homme à mon égard et le sang-froid avec lequel nous
engageâmes, l'Indien et moi, une conversation dont, pour sa part, il ne
comprenait pas un mot. Poursuivant notre route au pas, je n'avais pas eu
le temps encore de lui donner des explications sur ma singulière
connaissance et sur son costume bizarre, que Squaw John sautait
légèrement du haut d'un tertre qui dominait la route et me présenta
poliment, en guise de cravache, une baguette dont il achevait d'enlever
l'écorce avec son tomahawk[35].
M. de Novion, je n'en doute pas, résolut au fond de son coeur de ne
jamais habiter un pays où l'on était exposé à de semblables rencontres.
«Et si vous aviez été seule, madame?» s'écria-t-il.--«J'aurais été tout
aussi rassurée, répondis-je. Sachez même que si, pour me défendre de
vous, je lui avais dit de vous lancer son casse-tête, il l'aurait fait
sans hésiter.» Ce genre d'existence ne sembla pas lui sourire. En
rentrant, il confia à mon mari que j'avais de singuliers amis, que,
quant à lui, sa détermination était prise et qu'il irait vivre à
New-York, où la civilisation paraissait plus avancée.
Cette promenade un peu trop longue me fatigua, et fut la cause d'une
rechute de la fièvre double tierce dont je souffrais déjà depuis deux
mois. J'en avais été atteinte à la suite d'une grande frayeur que j'ai
oublié de raconter.
J'eus besoin, un jour du printemps, d'aller à Troy chercher quelque
ingrédient d'ouvrage. Les nègres travaillaient aux champs avec mon mari,
et M. de Chambeau était dans son atelier de menuiserie. Je me rendis
donc à l'écurie, où je sellai et bridai moi-même ma jument, comme cela
m'arrivait souvent, puis j'étais partie au petit galop. En revenant, je
passai la rivière en bac avec ma monture, dans l'intention d'aller voir
une de mes amies qui habitait un moulin situé à un mille de la ville.
Elle me retint pour prendre le thé, et, comme il se faisait tard, je
regagnai le bac à une bonne allure, ce qui me donna très chaud. Au
moment de quitter le bord, quatre gros boeufs, allant à Albany avec leur
conducteur, entrèrent dans le bac, malgré Mat, le batelier. Celui-ci ne
voulait pas les passer, car il s'était aperçu que ma jument en avait
peur. Mon premier mouvement fut de ressortir, mais le jour s'avançait et
j'eus la crainte que mon mari ne s'inquiétât. Je restai donc. Voilà
qu'au milieu du courant, ces quatre colosses de boeufs, en liberté
naturellement, se mettent tous à boire du même côté de l'embarcation. Le
bac penche, et nous étions sur le point de chavirer. Mat s'approche de
moi et me dit: «Lâchez votre cheval et prenez-moi par la ceinture.» Je
n'avais pas, jusque-là, eu conscience de l'imminence du danger, mais en
entendant ces mots le sang se glaça dans mes veines. À ce moment
critique, un passager tira heureusement son couteau et l'enfonça dans la
cuisse d'un des boeufs. L'animal, sous le coup de la douleur, saute dans
la rivière; les trois autres le suivent, et le bac se redressa, non sans
embarquer toutefois assez d'eau pour qu'on en eût jusqu'à la cheville du
pied.
Mat voulait me faire boire un petit verre de rhum. Je refusai, et j'eus
grand tort. En grande hâte, je remontai sur ma jument pour rentrer à la
ferme d'un bon galop. Aussitôt arrivée, ma négresse me força de prendre
une boisson bien chaude. Malgré cela j'eus la fièvre le lendemain, et
tous les jours suivants à la même heure et pendant le même temps. Rien
ne pouvait m'en guérir, ni l'admirable quinquina que M. de Talleyrand
m'envoya de Philadelphie, ni les drogues d'un chirurgien français nommé
Rousseau. Ce dernier n'était peut-être pas plus médecin que moi. Mais il
était Français et nous avait rendu quelques services. Cela suffisait
pour m'inspirer de la confiance.
Ces accès de fièvre, dont la durée variait entre cinq et six heures,
nuisaient beaucoup à ma besogne journalière. Ils m'affaiblissaient,
m'enlevaient l'appétit, et, quoique je ne sois jamais restée couchée,
ils me faisaient grelotter cependant par une chaleur de 30 degrés et me
rendaient incapable de tout travail. Une bonne fille, ma voisine, qui
demeurait non loin de nous dans le bois avec ses parents, me vint en
aide dans la circonstance. Elle était couturière de son métier et
travaillait parfaitement. Le matin, elle arrivait à la ferme, y restait
toute la journée, ne réclamant pour unique salaire que la nourriture.
Mon fils avait alors cinq ans passés, quoique, à en juger par sa taille,
on lui en aurait donné sept. Il parlait parfaitement l'anglais, beaucoup
mieux même que le français. Une dame d'Albany, amie des Renslaër et
femme du ministre anglican, l'avait pris en affection. Plusieurs fois
déjà il avait été passer des après-midi chez elle. Un jour, elle me
proposa de se charger de l'enfant pour tout l'été, me promettant de lui
apprendre à lire et à écrire. Elle me représenta qu'à la campagne je
n'avais pas le temps de m'occuper de lui, qu'il gagnerait ma fièvre, et
ajouta plusieurs autres raisons pour m'engager à céder à son désir.
Cette dame s'appelait Mme Ellison. Elle était âgée de quarante ans et
n'avait jamais eu d'enfants, ce dont elle ne pouvait se consoler. Je
finis par consentir à lui donner Humbert; et il fut très heureux et
parfaitement soigné chez elle. Cette détermination m'ôta beaucoup de
souci. À la ferme, je craignais sans cesse qu'il ne lui arrivât quelque
accident avec les chevaux qu'il aimait beaucoup. Il n'y avait presque
pas moyen de l'empêcher d'accompagner les nègres aux champs et surtout
de se mêler aux sauvages, avec lesquels il voulait toujours s'en aller.
On m'avait raconté que les Indiens enlevaient quelquefois les enfants.
Aussi lorsque je les voyais pendant des heures entières assis immobiles
à ma porte, je me figurais qu'ils épiaient le moment favorable de
prendre mon fils.