CHAPITRE III

I. Nouvelles relations: MM. Bonamy et Desjardin.--Le beurre de Mme de La

Tour du Pin.--Une famille de défricheurs.--Vie d'intérieur.--Un présent

fait à propos.--II. La venue du printemps.--Les sauvages.--Leur respect

pour la parole donnée.--Leur passion pour le rhum: une scène

odieuse.--La _Old Squaw_.--III. La visite de M. de Novion.--Squaw

John.--Un passage en bac émouvant.--Le petit Humbert chez Mme

Ellisson.--IV. Les quakers trembleurs.--Une visite à leur

établissement.--V. Mme de La Tour du Pin adopte le costume de

fermière.--Visite de MM. de Liancourt et Dupetit-Thouars.--VI. Un acte

de cruauté.--M. de Talleyrand et le banquier Morris.--Projet de voyage à

Philadelphie et New-York.

I

Deux familles françaises avec lesquelles nous avions lié connaissance

vivaient à Albany. Elles étaient loin de se ressembler. L'une était

celle d'un petit marchand fort commun, nommé Genetz, qui arriva dans la

localité avec quelques fonds en argent et des marchandises de toute

espèce en mercerie. Il se montrait complaisant, quoiqu'au fond ce fût un

mauvais drôle, révolutionnaire caché. Mais comme il avait loué un petit

logement à un Français créole de nos amis, nous le traitions bien en

qualité de compatriote.

Ce créole de Saint-Domingue connaissait beaucoup mon père, chez qui je

l'avais vu moi-même à Paris. Il se nommait Bonamy. Ruiné de fond en

comble par l'incendie du Cap[27], il n'avait sauvé que quelques fonds

placés en France où sa femme, originaire de Nantes, s'était réfugiée

avec ses deux filles. Elle mourut dans cette ville, et ses filles,

encore enfants, avaient été recueillies par des oncles qui les

élevaient. M. Bonamy, déclaré émigré, ne pouvait retourner ni à

Saint-Domingue ni en France. Il cherchait le moyen d'assurer son

existence en Amérique, quand les 10.000 ou 12.000 francs qu'il avait pu

sauver du Cap auraient été dépensés. C'était un homme de la meilleure

compagnie, instruit, même savant, rempli d'esprit, d'agrément, de

facilité à vivre. Il venait souvent chez nous. Prime le ramenait dans le

traîneau à son retour du marché, où il allait presque tous les jours

vendre une charge de bois, ainsi que du beurre et de la crème pour les

déjeuners.

Mon beurre avait pris une grande vogue. Je l'arrangeais soigneusement en

petits pains, avec un moule à notre chiffre, et le plaçais coquettement

dans un panier bien propre, sur une serviette fine. C'était à qui en

achèterait. Nous avions huit vaches bien nourries, et notre beurre ne se

ressentait pas de l'hiver. Ma crème était toujours fraîche. Cela me

valait tous les jours pas mal d'argent, et la charge de bois du traîneau

rapportait au moins deux piastres[28].

Prime, quoique ne sachant ni lire ni écrire, n'en tenait pas moins son

compte avec une telle exactitude qu'il n'y avait jamais la moindre

erreur. Il rapportait souvent de la viande fraîche achetée à Albany, et,

à son retour, mon mari, sur ses indications, inscrivait le montant de

ses recettes et de ses dépenses.

M. Bonamy venait ordinairement le samedi et restait à la ferme jusqu'au

lundi. Une fois, au commencement du printemps, son séjour fut plus long.

Une chute de cheval le retint chez nous au delà de quinze jours.

L'autre famille habitait Albany, en attendant le moment d'aller

s'établir au Blackriver, du côté du lac Erié. Son chef, M. Desjardin,

était l'agent d'une compagnie propriétaire d'immenses terrains qu'elle

revendait en parcelles à de pauvres colons irlandais ou écossais, ou

même français, que des négociants de New-York lui adressaient.

Suivons un de ces groupes de colons, que j'ai connu, pour faire

comprendre cette sorte d'établissement.

Il était composé du mari, de la femme, d'un garçon de quinze à dix-sept

ans et de deux filles. Je les vis partir à pied, marchant sur la neige,

chacun des trois premiers le dos chargé d'un paquet disposé en forme de

hotte. Le mari conduisait à la main un mauvais cheval attelé à un petit

traîneau, sur lequel il avait placé deux barriques, l'une de farine,

l'autre de porc salé, plusieurs haches, des outils de jardinage ou

autres, quelques paquets et les deux petites filles.

Arrivés au Kentucky, État maintenant si florissant, mais désert alors,

ils se seront adressés au représentant de la personne qui leur avait ou

vendu ou affermé la terre sur laquelle ils devaient s'établir. Leur

premier soin aura été d'abattre des arbres pour construire la _log

house_. Provisoirement des voisins les auront logés. Ils auront ensuite

débarrassé le sol de ses broussailles en y mettant le feu qui aura

également brûlé les basses branches des arbres. À la fonte des neiges,

ils auront ratissé ces charbons avec une herse et semé du blé. Il n'en

fallait pas davantage pour avoir une bonne récolte. Peu à peu on se sera

servi des grands arbres, dont quelques branches seulement étaient

brûlées, pour construire des clôtures--_fences_--destinées à séparer la

propriété en plusieurs lots, parmi lesquels le plus arrosé devient une

prairie et une pâture. Et voilà une famille appelée à prospérer. Si un

voyageur passe par là, il voit sortir de la hutte sept ou huit enfants

de tout âge, frais et dispos, vivant de farine de maïs, de lait, de

beurre, et tous se rendant utiles dès l'âge de quatre ans.

Ordinairement cette propriété est grevée d'une petite rente soit en blé

soit en argent. Notre ferme payait quinze boisseaux de blé en nature ou

en argent au _Petroon_ Renslaër, et il en était de même pour toutes les

fermes de son immense propriété de dix-huit milles de large sur

quarante-deux de long.

M. Desjardin avait apporté d'Europe un mobilier complet et, entre autres

choses, une bonne bibliothèque de mille à quinze cent volumes. Il nous

les prêtait, et mon mari ou M. de Chambeau me faisait la lecture le soir

pendant que je travaillais.

Nous déjeunions à 8 heures et nous dînions à 1 heure. Le soir, à 9

heures, nous prenions le thé, avec des tartines de notre excellent

beurré et du bon fromage de _stilton_ que M. de Talleyrand nous avait

expédié. À cet envoi, il avait joint, à mon intention, un présent qui me

causa le plus grand plaisir: c'était une belle et bonne selle de femme,

y compris la bride, la couverture et les autres accessoires. Jamais don

n'était venu si à propos. Nous avions, en effet, acheté avec la ferme,

et par-dessus le marché, deux jolies juments pareilles de robe et de

taille, mais très dissemblables de caractère.

L'une avait le tempérament d'un agneau, et quoiqu'elle n'eût jamais eu

de mors dans la bouche, je la montai le jour même qu'elle fut sellée

pour la première fois. En peu de jours, je la dressai aussi bien

qu'aurait pu l'être un cheval de manège. Ses allures étaient très

agréables et à l'occasion elle vous suivait comme un chien. L'autre

était un démon que toute l'habileté de M. de Chambeau, officier de

cavalerie, n'était pas parvenue à dompter. On arriva à la maîtriser au

printemps seulement, en la faisant labourer entre deux forts chevaux et

en fixant par les naseaux à un même gros bâton les têtes des trois

bêtes. Elle en fut si furieuse, les premières fois, qu'au bout de dix

minutes elle était mouillée de sueur. Avec le temps cependant on put la

calmer. C'était une excellente jument valant au moins de 25 à 30 louis.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 16 / 74 题