IV

Nous attendions impatiemment la chute de la neige, et le moment où la

rivière gèlerait pour trois ou quatre mois. La congélation s'opère en

une seule fois et, pour que la glace soit solide, il faut qu'elle prenne

dans les vingt-quatre heures et qu'elle ait de deux à trois pieds

d'épaisseur. Cette particularité tient exclusivement à la localité et à

la grande quantité de bois qui couvrent cet immense continent à l'ouest

et au nord des établissements des États-Unis, mais n'est pas une

conséquence de la latitude du lieu. Il est bien probable que les grands

lacs étant maintenant, en 1843, presque tous entourés d'établissements

cultivés, le climat de la région que nous habitions aura notablement

changé. Quoi qu'il en soit, les choses se passaient alors ainsi que je

vais le décrire.

Du 25 octobre au 1er novembre, le ciel se couvrait d'une masse de nuages

si épais que le jour en était obscurci. Un vent du nord-ouest

horriblement froid les poussait avec une grande violence, et chacun

faisait ses préparatifs pour mettre à l'abri ce qui ne devait pas être

englouti par la neige. On retirait de la rivière les bateaux, les

pirogues et les bacs, en retournant la quille en haut ceux qui n'étaient

pas pontés. Tout le monde, à ce moment, déployait la plus grande

activité. Puis la neige commençait à tomber avec une telle abondance que

l'on ne voyait pas un homme à dix pas. Ordinairement la rivière avait

pris deux ou trois jours auparavant. Le premier soin était de tracer

avec des branches de sapin une large route le long d'une des berges. On

marquait de même les endroits où la rive n'était pas escarpée et où l'on

pouvait passer sur l'eau congelée. Il eût été dangereux de passer

ailleurs, car dans beaucoup d'endroits la glace manquait de solidité sur

les bords.

Nous avions fait l'acquisition de _mocassins_, espèce de chaussons de

peau de buffles, fabriqués et vendus par les sauvages. Le prix de ces

objets est quelquefois assez élevé, quand ils sont brodés avec de

l'écorce teinte ou avec des piquants de porcs-épics.

Ce fut en achetant cette chaussure que je vis pour la première fois des

sauvages. Ceux-là étaient les derniers survivants de la nation des

_Mohawks_, dont le territoire a été acheté ou pris par les Américains

depuis la paix. Les _Onondagas_, établis près du lac Champlain,

vendaient aussi leurs forêts et se dispersaient également à cette

époque. Il en venait quelques-uns de temps à autre. Je fus un peu

surprise, je l'avoue, quand je rencontrai pour la première fois un homme

et une femme tout nus se promenant tranquillement sur la route, sans que

personne songeât à le trouver singulier. Mais je m'y accoutumai bientôt,

et lorsque je fus établie à la ferme, j'en voyais presque tous les jours

pendant l'été.

Nous profitâmes du premier moment où la route fut tracée et battue pour

commencer notre déménagement. Les fonds que nous attendions de Hollande

étaient arrivés, et ma grand'mère, lady Dillon, qui vivait encore,

m'avait envoyé, quoiqu'elle ne m'eût jamais vue, trois cents louis[24],

avec lesquels nous achetâmes notre mobilier aratoire. Nous possédions

déjà quatre bons chevaux et deux traîneaux de travail. Un troisième

servait à notre personnel et se nommait _the pleasure sledge_[25]. Il

pouvait tenir six personnes. C'était une espèce de caisse très basse. À

son arrière se trouvait une première banquette, un peu plus large que le

corps du traîneau; elle surmontait un caisson dans lequel on mettait les

petits paquets et avait un dossier assez haut pour dépasser la tête, ce

qui nous mettait à l'abri du vent. Les autres bancs, au nombre de deux,

se composaient de simples planches. Des peaux de buffles et de moutons

garantissaient les pieds. On y attelait deux chevaux et l'on marchait

très vite.

Lorsque cet équipage fut organisé, nous allâmes nous établir à la ferme,

quoique nos vendeurs l'occupassent encore. Mais, fort peu embarrassés de

ce qui nous était agréable et commode, ils ne se pressaient pas de

déménager. Nous nous trouvâmes littéralement dans l'obligation les

pousser dehors.

Pendant ce temps nous achetâmes un nègre, et cette acquisition, qui

paraissait la chose du monde la plus simple, me causa un effet si

nouveau que je me souviendrai toute ma vie des moindres circonstances de

l'événement.

La législature avait décidé, comme je l'ai rapporté antérieurement, que

les nègres nés en 1794 seraient libres à l'âge de vingt ans. Mais

quelques-uns avaient déjà été libérés, soit par leurs maîtres à titre de

récompense, soit pour un autre motif quelconque. De plus, un usage

s'était établi auquel aucun maître n'aurait osé se soustraire, sous

peine d'encourir l'animadversion publique. Lorsqu'un nègre était

mécontent de sa situation, il allait chez le juge de paix et adressait à

son maître une prière officielle de le vendre. Celui-ci, conformément à

la coutume, était tenu de lui permettre de chercher un maître qui

consentît à le payer tant. Le maître pouvait spécifier un délai de trois

ou de six mois, mais il le faisait rarement, ne voulant plus conserver

un ouvrier ou un domestique connu pour vouloir le quitter. De son côté,

le nègre cherchait une personne disposée à l'acheter. Il avait

ordinairement trouvé un nouveau maître avant d'avertir celui chez lequel

il ne voulait pas rester. C'est ce qui nous advint. Betsey, qui

jouissait d'une très bonne réputation, avait fait notre éloge et se

désolait de devoir nous abandonner. Quelques bouts de ruban et quelques

vieilles robes que je lui donnai m'acquirent à bien bon marché une

réputation de générosité surprenante, renom qui s'était même propagé

parmi les fermiers de l'ancienne colonie hollandaise. Un jeune nègre

souhaitait quitter le maître chez lequel il était né, dans le but

d'échapper ainsi à la sévérité de son père, nègre comme lui, et de sa

mère. Il vint nous apporter l'écrit l'autorisant à chercher une autre

situation. Ayant pris des informations, nous sûmes qu'en effet on le

traitait très rigoureusement, et son père lui-même nous ayant demandé

d'acheter son fils, nous y consentîmes.

Nous montâmes dans notre traîneau jaune et rouge, attelé de nos deux

excellents chevaux noirs, et nous nous en allâmes à quatre milles de

notre ferme, dans une partie du pays--_a tract of land_--où il y avait

huit ou dix fermes voisines, dont tous les propriétaires se nommaient

Lansing. Cette singularité tient à ce que, originairement, un premier

colon a acheté un morceau de terre, dans le temps où, couvertes de

forêts, les terres se vendaient quatre ou cinq sous l'acre. Le

défrichement de la partie achetée, commencée par lui, a été continué par

ses enfants. Ces derniers ont ensuite bâti, sur les parcelles défrichées

par eux, des maisons semblables de tout point à la maison-mère. C'est

comme cela qu'il n'est pas rare d'errer pendant tout un jour, de ferme

en ferme en trouvant partout des propriétaires de même nom, sans

rencontrer la personne à qui on a affaire.

Néanmoins, comme nous savions le nom de baptême de notre nègre--si tant

est qu'il ait été baptisé--nous arrivâmes dans la jolie maison de M.

Henry Lansing, maison bâtie en briques, ce qui est un grand honneur que

nous ne possédions pas. Là, nous demandâmes à Mme Lansing le nègre Mink,

nom de celui qui nous avait offert d'entrer à notre service. En

véritable Hollandaise qui n'avait pas dégénéré, elle s'inquiéta de

savoir, en assez mauvais anglais, si nous avions apporté l'argent. Mon

mari compta alors sur la table les 1.000 francs que je tenais sous mon

manteau, et M. Lansing parut. C'était un homme de grande taille, vêtu

d'un excellent habit de drap gris, _home span_[26], filé dans sa maison.

Il fit entrer Mink, et lui prenant la main, la mit dans celle de mon

mari en lui disant «Voici ton maître.» Cela fait, nous dîmes à Mink que

nous allions partir. Mais Mme Lansing nous ayant préparé un verre de vin

de Madère et un biscuit, il fallut absolument les avaler, sous peine de

passer pour de mauvais voisins. Dans la conversation, le père Lansing

apprit que mon mari avait représenté le roi de France en Hollande, sa

terre-mère,--_mother country_--comme il l'appelait. Cela augmenta

prodigieusement sa considération pour nous. Nous prîmes ensuite congé et

trouvâmes Mink déjà installé dans le traîneau. Il était monté dans sa

chambre se revêtir de ses meilleurs habits. Ceux-ci lui appartenaient,

car il n'emporta aucun des effets achetés des deniers de son maître, pas

même ses mocassins. Tous ses autres effets personnels, et qui auraient

tenu dans le fond d'un chapeau, il les plaça dans le caisson du

traîneau, puis se retournant en touchant son chapeau, comme aurait pu le

faire le cocher anglais le mieux stylé, il me dit en montrant les

chevaux: «Sont-ce _mes_ chevaux?» Sur l'affirmative, il prit les rênes

et partit à toute allure pour sa nouvelle résidence, bien moins

préoccupé que moi, car, n'ayant jamais acheté un homme, j'étais encore

toute saisie de la manière dont la chose s'était passée.

V

Peu de jours après, nos vendeurs quittèrent la ferme, nous laissant une

maison sale et mal tenue, ce qui leur fit beaucoup de tort. C'étaient

des colons anglais, c'est-à-dire venant des bords de la mer. Ils

abandonnèrent la propriété après l'avoir occupée pendant quelques

années, parce qu'elle était devenue trop petite pour eux et qu'ils

allaient entreprendre un défrichement de l'autre côté de la rivière. Ces

gens n'avaient pu rassembler des fonds en quantité suffisante pour

permettre aux diverses générations de la famille de se séparer et

d'avoir chacune un établissement particulier. C'était un signe de

pauvreté, de mauvaise conduite ou de défaut d'intelligence, que de

continuer à vivre tous ensemble. Les Américains sont comme les abeilles:

les essaims doivent sortir périodiquement de la ruche pour n'y plus

rentrer.

Dès que nous fûmes seuls dans notre maison, nous consacrâmes un peu

d'argent à l'arranger. Elle comprenait un rez-de-chaussée seulement,

élevé de cinq pieds au-dessus de terre. Quand on l'avait bâtie, on avait

commencé par construire un mur s'enfonçant de six pieds en terre et

dépassant le sol de deux pieds. Cette partie formait la cave et la

laiterie. Au-dessus, le reste de la maison était en bois, comme cela se

voit encore beaucoup dans l'Emmenthal suisse. Les espaces vides de la

charpente étaient remplis de briques séchées au soleil, ce qui formait

un mur très compact et très chaud. Nous fîmes revêtir l'intérieur des

murs d'un enduit de plâtre mêlé à de la couleur, d'un très joli effet.

M. de Chambeau avait très bien profité de ses quatre mois

d'apprentissage chez son maître menuisier et était véritablement devenu

très bon ouvrier. D'ailleurs il lui eût été impossible de songer à se

négliger, car mon activité n'admettait aucune excuse. Mon mari et lui

auraient pu m'appliquer ces paroles de M. de Talleyrand sur Napoléon:

«Celui qui donnerait un peu de paresse à cet homme, serait le

bienfaiteur de l'univers.» En effet, pendant tout le temps que j'ai

habité la ferme, bien portante ou malade, le soleil ne m'a jamais

trouvée dans mon lit.

Mink, en prenant une nouvelle situation, avait cherché à échapper, ai-je

dit, à la sévérité de son maître, et aussi à celle de son père. Sa

déception fut cruelle quand, quelques jours après, il vit arriver son

père à la ferme pour traiter également avec nous de son prix. C'était un

nègre de quarante-cinq à quarante-huit ans, ayant une très grande

réputation d'intelligence, d'activité et de connaissances en

agriculture. Il avait adroitement et justement calculé qu'avec des

maîtres d'une condition élevée, mais sans expérience, il deviendrait

facilement le maître de la maison et l'homme nécessaire. Son esprit,

véritablement supérieur, lui suggérait souvent des innovations dont le

vieux Lansing ne voulait pas entendre parler. Il brûlait d'être avec des

gens nouveaux qui ne seraient pas uniquement guidés par des préjugés

comme son maître hollandais, lequel n'admettait pas que l'on changeât la

moindre chose à des pratiques vieilles de cent ans.

Nous allâmes consulter le général Schuyler et M. Renslaër. Tous deux

connaissaient ce nègre de réputation. Ils nous complimentèrent sur

l'envie qu'il avait de nous appartenir, nous engagèrent à le prendre en

nous donnant même le conseil de le consulter sur tous les détails de

l'exploitation de la ferme. Nous l'achetâmes très bon marché à cause de

son âge, car on n'était plus admis à vendre un nègre quand il avait

dépassé cinquante ans. M. Lansing opposa même cette raison pour ne pas

nous le céder. Mais le nègre, en produisant son extrait de baptême,

prouva qu'il n'en avait que quarante-huit.

Nous le vîmes avec plaisir établi dans la ferme. Son fils seul ne

partagea pas notre satisfaction. Il se nommait Prime, sobriquet qu'il

s'était acquis par sa supériorité en toutes choses. Pour en finir avec

l'histoire de notre établissement et de nos nègres, je dirai que nous en

acquîmes deux autres dont nous fîmes le bonheur. Ils le méritaient

d'ailleurs bien. L'un d'eux était une femme. Mariée depuis quinze ans,

elle avait perdu tout espoir de pouvoir être réunie au mari qu'elle

adorait, son maître, brutal et méchant, ayant toujours refusé de la

vendre. Prime nous ayant fait acheter le mari, excellent sujet et bon

travailleur, je me mis dans la tête d'avoir également la femme. Une

négresse m'était nécessaire. J'avais trop d'ouvrage, et une femme à la

journée m'eût coûté trop cher.

Je m'en fus donc un matin, en traîneau, avec un sac d'argent chercher

cette négresse, nommée Judith, chez son maître Wilbeck. Ce dernier était

le frère de l'homme d'affaires de M. Renslaër. Je lui dis que j'avais

appris par le _Petroon_ son intention de vendre la négresse Judith. Il

s'en défendit, prétextant qu'elle lui était très utile. Je lui répondis

qu'il n'ignorait pas que l'on ne pouvait refuser de vendre un nègre

quand il le demandait; que cette femme lui en avait témoigné le désir,

mais qu'il l'avait battue au point de la tuer et qu'elle en était encore

malade. Brutalement il répliqua qu'elle pourrait chercher un maître

quand elle serait guérie. «Faites-la appeler, lui dis-je, elle en a

trouvé un.» Elle vint. En apprenant que j'avais acheté son mari et que

je voulais l'acheter également pour les réunir, la pauvre femme tomba

pâmée sur une chaise. Alors Wilbeck, qui connaissait mes relations avec

M. Renslaër, ne résista pas plus longtemps. Je lui comptai l'argent et

prévint Judith que son mari viendrait le lendemain la chercher, ainsi

que sa petite fille. Celle-ci, âgée de trois ans moins quelques mois,

devait suivre sa mère, d'après la loi. C'est ainsi que notre ménage noir

se trouva formé. Nous eûmes véritablement beaucoup de bonheur. La femme

comme l'homme étaient d'excellents sujets, actifs, laborieux,

intelligents. Ils s'attachèrent à nous avec passion, parce que les

nègres, quand ils sont bons, ne le sont pas à demi. On pourrait compter

sur leur dévouement jusqu'à la mort. Judith avait trente-quatre ans et

était excessivement laide, ce qui n'empêchait pas son mari d'en être

fou. M. de Chambeau leur organisa une chambre, réservée à eux seuls,

dans le grenier, jouissance que leur ambition n'aurait jamais osé

espérer.

Je pense avec plaisir à ces braves gens. Après m'avoir bien servi, ils

m'ont procuré, comme on le verra plus loin, ce que j'ai nommé, à juste

titre, _le plus beau jour de ma vie_.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 15 / 74 题