VI

La ville d'Albany, capitale du comté, avait été presque entièrement

brûlée deux ans auparavant, par une conspiration des nègres. L'esclavage

n'était encore aboli, dans l'État de New-York, que pour les enfants à

naître en 1794 et après lorsqu'ils atteindraient leur vingtième année.

Cette mesure très sage, en obligeant les propriétaires d'esclaves à les

élever, donnait, d'un autre côté, à l'esclave le temps de dédommager son

maître, par son travail, des frais occasionnés par son éducation. Un de

ces noirs, très mauvais sujet, qui avait espéré que la décision de la

législature lui rendrait la liberté sans condition, résolut de se

venger. Il enrôla quelques misérables comme lui, et ils résolurent de

mettre, à jour nommé, le feu à la ville, construite encore à cette

époque, en grande partie en bois. Cet atroce projet réussit au delà de

leurs espérances. Le feu prit dans plus de vingt endroits à la fois. Les

maisons, les magasins, les marchandises furent consumés, malgré le zèle

des habitants, à la tête desquels travaillèrent le vieux général

Schuyler et toute sa famille. Une petite négresse de douze ans fut

arrêtée au moment où elle mettait le feu au magasin à paille de l'écurie

de son maître. Elle révéla les noms des complices. Le lendemain, le

tribunal s'assembla sur les débris encore fumants de la construction où

il siégeait d'habitude et condamna le chef noir et six de ses complices

à être pendus, ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Les familles Renslaër et Schuyler firent des merveilles de charité

éclairée et donnèrent l'exemple de l'activité à réparer le désastre. Des

convois chargés de marchandises, de briques, de meubles, remontèrent de

New-York et une charmante ville nouvelle sortit des cendres de

l'ancienne. Des maisons de pierre et surtout de briques s'élevèrent,

furent couvertes de plaques de zinc et de fer-blanc, et lorsque nous

arrivâmes à Albany, il n'y avait plus aucun vestige de l'incendie.

La maison du général Schuyler et celle de son gendre, M. Renslaër,

toutes deux isolées au milieu d'un jardin, avaient été épargnées. C'est

là que nous trouvâmes un accueil aussi flatteur que bienveillant. Le

général Schuyler, en me voyant, me dit: «Voilà donc que j'aurai une

sixième fille.» Il entra dans tous nos projets, nos désirs, nos

intérêts. Il parlait parfaitement le français, ainsi que tous les siens.

C'est ici le lieu de parler de cette famille, ou plutôt de celle de son

gendre, puissante dans le comté d'Albany, originairement peuplé par des

Hollandais.

Avant que Guillaume III ne montât en usurpateur sur le trône

d'Angleterre, et lorsqu'il n'était encore que prince d'Orange et

stathouder de Hollande, des colons hollandais avaient remonté la rivière

du Nord ou d'Hudson, et s'étaient établis[14] au confluent de celle-ci

avec la Mohawk, dans la belle plaine--_flats_--qui s'étend d'Albany à

_Half Moon Point_, lieu où les deux rivières se confondent. Un jeune

page de Guillaume, nommé Renslaër, d'une famille noble de la Gueldre,

avait su s'attirer les bonnes grâces de son maître. Un jour, en servant

le prince à table, il lui dit qu'il avait fait un rêve. Guillaume voulut

le connaître, et Renslaër conta alors avoir rêvé qu'il marchait derrière

lui, portant la queue de son manteau royal, pendant qu'on le couronnait

roi d'Angleterre. À quoi le prince d'Orange répondit que, si telle

devait être sa destinée, son page pourrait lui demander n'importe quelle

faveur avec l'assurance de l'obtenir.

Les années et les événements réalisèrent le songe de Renslaër[15]. Il

réclama de Guillaume III l'accomplissement de sa promesse, et, lui

présentant une carte du comté d'Orange, aux États-Unis, il demanda une

concession de terres chez les Mohawks. Le roi prit un crayon et traça un

carré long de quarante-deux milles et large de dix-huit, au milieu

duquel coulait la rivière du Nord[16].

Renslaër passa en Amérique, avec son acte de cession bien en règle, et

s'établit à Albany, alors représentée par le rassemblement de quelques

colons seulement. Il en attira d'autres en leur cédant des terres,

grevées à perpétuité d'une redevance en grains ou en argent, de si peu

d'importance pour la plupart, qu'elles ne servaient guère qu'à consacrer

le droit du seigneur suzerain. En outre, il vendit des terrains, des

fermes, et développa ainsi considérablement sa fortune, que la

Révolution ne fit qu'augmenter.

Lorsque nous débarquâmes en Amérique, l'aîné et le chef de la famille

Renslaër, divisée en un grand nombre de branches, toutes riches, avait

pour femme la fille aînée du général Schuyler. Le peuple l'avait

surnommé le Petroon, mot hollandais qui signifie «Seigneur». Le jour

même de notre arrivée à Albany, vers le soir, nous nous promenions dans

une longue et belle rue à l'extrémité de laquelle on découvrait un

enclos fermé d'une simple palissade peinte en blanc. C'était un parc

très soigné, planté de beaux arbres et de fleurs, et renfermant une

jolie maison, d'une architecture très simple, n'affichant aucune

prétention à l'art et à la beauté extérieure. On voyait s'élever par

derrière des dépendances considérables, qui donnaient à tout

l'établissement l'air d'une superbe et riche ferme soigneusement tenue.

Je demandai à un jeune garçon, qui nous ouvrait une barrière pour nous

permettre de descendre sur le bord de la rivière, quel était le

propriétaire de cette grande maison. «Mais, dit-il d'un air stupéfait,

c'est la maison du _Petroon_.--«Je ne sais pas ce que c'est que le

_Petroon_», lui dis-je.--Vous ne le savez pas!» s'écria-t-il en levant

les mains au ciel. Ne pas savoir ce que c'est que le Petroon! qui

êtes-vous donc?--who are you, then?»--Et il s'en alla avec une sorte

d'horreur et de crainte d'avoir parlé à des gens qui ne connaissaient

pas le _Petroon_.

Deux jours après, nous étions reçus dans cette maison, avec une bonté,

une prévenance, une amitié qui ne se sont pas un moment démenties. Mme

Renslaër était une femme de trente ans, parlant bien le français qu'elle

avait appris en accompagnant son père au quartier général des armées

américaines et françaises. Elle était douée d'un esprit supérieur et

d'une faculté de jugement peu commune des hommes et des choses. Depuis

des années elle ne sortait plus de sa maison, où la retenaient, souvent

clouée pendant des mois sur son fauteuil, une santé détruite et les

atteintes d'un mal qui l'ont conduite au tombeau quelques années après.

La simple lecture des journaux lui avait appris l'état des partis en

France, les fautes qui avaient amené la Révolution, les vices de la

haute classe de la société, la folie des classes moyennes. Avec une

perspicacité extraordinaire, elle avait pénétré les causes et les effets

des troubles de notre pays mieux que nous. Elle était très impatiente de

connaître M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Philadelphie, renvoyé

d'Angleterre dans un délai de huit jours. Avec la finesse démoniaque de

son esprit, il avait jugé que la France n'avait pas fini de parcourir

les diverses phases de la Révolution. Il nous apportait des lettres

importantes de Hollande, que Mme d'Hénin lui avait confiées. Elle

m'écrivait, entre autres choses, que M. de Talleyrand était venu passer,

dans le pays de la véritable liberté, le temps de folie cruelle dont

souffrait la France. M. de Talleyrand me fit demander où il pourrait me

trouver, à la fin d'un voyage dans la partie intérieure du pays qu'il

méditait d'entreprendre en compagnie de M. de Beaumetz, son ami, et d'un

Anglais millionnaire qui arrivait de l'Inde.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 11 / 74 题