IV

Nous restâmes un mois à Boston, allant presque tous les jours chez les

aimables personnes qui nous comblaient de soins et de prévenances. Je

reçus la visite de plusieurs créoles de la Martinique qui connaissaient

mon père. L'un d'eux, qui s'était marié à Boston, nous engagea à aller

passer quelques jours chez lui, à la campagne, et nous y fûmes avec

plaisir. C'était à Wrentham, village à moitié chemin entre Boston et

Providence. Ce lieu était délicieux par sa situation, sa fraîcheur, sa

fertilité. Des lacs parsemés de petites îles couvertes de bois et qui

avaient l'aspect de jardins flottants sur l'eau, des futaies aussi

vieilles que le monde baignant leurs troncs décrépits ou leurs jeunes

pousses dans une eau pure comme du cristal, en faisaient un séjour

enchanteur. Pour que rien ne manquât à l'imagination d'un poète, s'il y

en avait eu un parmi nous, qui ne pensions qu'à des défrichements, des

charrues, des pommes de terre, à ces lieux se rattachait une histoire

d'amour... Je vais pourtant la raconter.

Sally W... allait épouser, pendant la dernière année de la guerre, un

jeune officier du nom de William. C'était une demoiselle jeune, jolie,

et qui avait reçu une bonne éducation en Angleterre. Le régiment du

jeune homme reçut un ordre d'embarquement pour aller rejoindre l'armée

anglaise à Boston, sans délai. Le mariage fut ajourné. Mais Sally en

conçut un si violent chagrin que son père, dont elle était la fille

unique, consentit à prendre passage sur un navire en partance pour

Providence, à dix-huit milles de Boston, et où le bataillon auquel

appartenait William devait débarquer, dans le but d'y faire célébrer le

mariage.

Après une heureuse traversée, le père et la fille abordent à Providence.

Le premier spectacle qui s'offre à leurs yeux, en mettant le pied sur le

quai, ce sont des brancards et des charrettes portant des blessés.

Sally, anxieuse, questionne un soldat qu'elle rencontre sur le sort de

William. Le militaire répond sans ménagement que dans la déroute il a

été tué, mais qu'on n'a pu retrouver son corps. La pauvre jeune fille

perd la raison à l'instant même et depuis elle ne l'a jamais recouvrée.

On a essayé de l'enfermer. Elle devenait alors furieuse, se frappait la

tête contre les murs ou refusait toute nourriture. Après plusieurs

vaines tentatives du même genre, on avait pris le parti de la laisser en

liberté. Aussitôt elle devenait douce et tranquille et, poursuivant une

idée fixe, se dirigeait à pied vers Boston. Sa famille a organisé des

points d'arrêts sur la route, où on la soigne, en nourriture et en

vêtements, sans qu'elle s'en aperçoive. Lorsque je la vis, elle venait

lentement sur le chemin, un bâton à la main, toujours hantée par la

pensée que, sous des feuilles, dans de hautes herbes, derrière un

buisson, elle trouvera le corps de William. Arrivée à Boston, elle va

toujours au même endroit du quai, puis regarde un moment la mer, dans

l'espoir que celui qu'elle attend va débarquer. Elle se remet ensuite en

route et retourne à Providence, demandant asile la nuit à des gens de sa

connaissance. Mme Madey, chez qui je me trouvais, était une des

personnes qui l'accueillaient et qu'elle préférait. L'infortunée

consentit à entrer dans la maison et à accepter un peu de lait; mais au

bout d'un moment elle dit tristement: «Je n'ai pas le temps de rester»;

et elle partit.

Depuis vingt ans, la pauvre femme fait ce voyage une fois par semaine.

Elle me parut avoir quarante ans. Elle était grande, belle et très pâle,

mise proprement, avec un grand manteau. Elle m'intéressa au dernier

point. En France, les enfants se seraient moqués de la malheureuse ou

l'auraient tourmentée. En Amérique, ils la respectaient, lui offraient

des fleurs, des fruits, lui prenaient la main pour la faire entrer sous

un abri quand il pleuvait. Mais, même en hiver, elle ne voulait pas

coucher dans une chambre. Elle préférait la grange ou l'étable, pourvu

qu'on laissât la porte ouverte. Je crois me souvenir qu'un jour on la

trouva morte sur la route. Hélas! pauvre Sally! c'est ainsi qu'elle aura

retrouvé William!

V

Nous partîmes tous trois[7] avec les enfants[8], dans les premiers jours

de juin, et quinze jours après nous arrivâmes à Albany. Nous avions

traversé tout l'État de Connecticut[9], dont nous admirions la fertilité

et l'air de richesse. Mais une fatale nouvelle m'avait rendue si triste

que je ne jouissais de rien. M. de La Tour au Pin avait appris la mort

de mon père[10] avant de quitter Boston. Il attendit le voyage pour me

l'annoncer, dans l'espoir que la distraction forcée et le mouvement me

seraient une sorte d'adoucissement. Ce fut à Northampton, capitale de

l'État de Connecticut[11], où nous couchâmes, qu'il se résolut à me le

dire, craignant que je ne lusse le funeste événement dans quelque

gazette. En effet, toutes les nouvelles de France étaient reproduites

par les journaux américains aussitôt qu'elles arrivaient, dans quelque

port de l'Union que ce fût.

La mort de mon père m'affecta vivement, bien que je m'y attendisse

depuis longtemps. Quoique je l'eusse bien peu vu depuis des années, je

n'en avais pas moins la plus tendre affection pour lui. J'écrivis à ma

belle-mère, installée à la Martinique ainsi que ma soeur Fanny, alors

âgée de douze ans. Longtemps après, je reçus la réponse de Mme Dillon,

dans laquelle elle m'annonçait son départ pour l'Angleterre avec Fanny

et Mlle de La Touche, fille de son premier mariage. La lettre était très

froide, et ma belle-mère ne s'inquiétait nullement des conditions de mon

existence en Amérique.

Malgré tout, comme il arrive toujours quand on voit des objets nouveaux,

je fus distraite de ma douleur par la beauté des bois que nous eûmes à

traverser pour arriver à Lebanon, dernière étape où nous couchâmes avant

d'arriver à Albany. Un massif de bois épais de cinquante milles qui

séparait alors l'État de Connecticut[12] de celui, je crois, de

New-York, et qui n'existe sans doute plus maintenant, m'offrit le

spectacle, inconnu par moi, d'une forêt présentant tous les degrés de la

végétation, depuis l'arbre commençant à sortir de terre jusqu'à celui

qui y retombait par vétusté. La route tracée dans ces bois admirables

n'avait que la largeur de deux voies de voiture. C'était une simple

tranchée où les arbres, coupés par le pied, étaient abattus à droite et

à gauche, pour laisser un passage libre. Dieu sait quels cahots nous

éprouvions lorsque les troncs n'avaient pas été coupés assez ras de

terre. La prodigieuse fécondité de cette terre vierge avait développé

une grande quantité de plantes parasites, de vignes sauvages, de lianes

qui couraient d'un arbre à l'autre. Dans les endroits moins ombragés,

des bosquets de rhododendrons couverts de fleurs, les unes de violettes,

les autres d'un lilas pâle, et des rosiers de toute espèce, formaient

comme des massifs colorés au milieu de gazons émaillés de mousses et

d'herbes fleuries, tandis que dans les parties basses du sol, sillonnées

et arrosées par de petits ruisseaux--des _creeks_[13]--toutes les

variétés de plantes aquatiques s'épanouissaient en pleine floraison.

Cette jeunesse de la nature m'enchanta au point que je passai la journée

dans une extase continuelle.

Vers le milieu du jour, nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans une

auberge établie depuis peu au milieu de ces immenses bois. En Amérique,

lorsqu'une maison rustique s'élève dans une forêt et qu'elle est près

d'un chemin, ne dût-il y passer qu'une personne dans toute l'année, la

première dépense du maître est l'achat d'une enseigne et son premier

ouvrage l'érection d'un poteau pour l'y attacher. Puis on cloue au

poteau, au-dessous de l'enseigne, une boîte aux lettres, et ce lieu que

vous traversez et où la route est à peine tracée se nomme déjà, sur la

carte du pays, _une ville_.

La maison de bois où nous nous arrêtâmes avait atteint le second degré

de la civilisation, puisque c'était une _frame house_, c'est-à-dire une

maison pourvue de fenêtres garnies de vitres. Mais c'est l'incomparable

beauté de la famille qui l'habitait surtout qui l'a gravée dans ma

mémoire en caractères ineffaçables. Trois générations y étaient

établies. D'abord un ménage: l'homme et la femme, âgée de quarante à

quarante-cinq ans, tous deux des modèles de force, d'élégance, et doués

de ces formes exquises et parfaites qu'on trouve dans les tableaux des

plus grands maîtres seulement. Autour d'eux se groupaient huit ou dix

enfants, filles et garçons, parmi lesquels on pouvait admirer depuis la

jeune adolescente semblable aux belles vierges de Raphaël, jusqu'aux

petits enfants avec des figures d'ange, que Rubens n'aurait pas

désavoués. Enfin, dans la même maison, vivait un grand-père, d'apparence

la plus vénérable, les cheveux blanchis par l'âge, mais sans aucune

infirmité.

À la fin du déjeuner, pris en commun, il se leva, ôta son bonnet, et

d'un air respectueux prononça ces paroles: «Nous boirons à la santé de

notre bien-aimé Président--_our beloved Président_--». On n'eût pas

alors trouvé une cabane, si reculée qu'elle fût dans les bois, où cet

acte d'amour pour le grand Washington ne terminât chaque repas.

Quelquefois on y ajoutait la santé _du marquis_... M. de La Fayette

avait laissé un nom chéri aux États-Unis.

À Lebanon existait un établissement de bains sulfureux déjà assez

important. L'auberge était très bonne et surtout d'une propreté

parfaite. Mais le luxe des draps blancs était alors inconnu dans cette

partie des États-Unis. En demander qui n'eussent pas servi paraissait

une fantaisie que l'on ne comprenait pas, et même, quand le lit

présentait une certaine largeur, on vous proposait avec simplicité d'y

admettre un compagnon. C'est ce qui arriva à M. de Chambeau ce même

soir, à Lebanon. Des jurements français, que lui seul pouvait proférer,

se firent entendre subitement au milieu de la nuit. Le matin il nous

apprit que, vers minuit, il avait été réveillé par un monsieur qui se

glissait sans façon dans la partie vacante du lit double où il reposait.

Furieux de cet envahissement, il s'était hâté de sauter hors de sa

couchette du côté opposé, puis avait passé la nuit sur une chaise à

entendre ronfler son compagnon, qui ne s'était nullement inquiété de sa

colère. Sa mésaventure fut l'objet des moqueries de tout le monde. En

arrivant le soir à Albany, on lui réserva une petite chambre pour lui

seul. Cela le consola.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 10 / 74 题