CHAPITRE II

I. En pension chez les van Buren.--M. de Chambeau apprenti

menuisier.--Mme de La Tour du Pin apprend la mort de son

beau-père.--Apprentissage de fermière.--Un passage dangereux.--II. Achat

d'une ferme.--Installation provisoire à Troy.--Une _log house_.--Visite

imprévue de M. de Talleyrand.--III. La nouvelle du 9 Thermidor.--Mme

Archambauld de Périgord.--Appréciation de Mme de La Tour du Pin sur M.

de Talleyrand.--M. Law.--Un ministre des finances trop pauvre pour

élever sa famille.--Une proposition aussi aimable qu'originale.--IV. Les

commencements de l'hiver: la neige et la prise en glace des

rivières.--Rencontre des premiers sauvages.--Emménagement à la

ferme.--Achat du premier nègre, Mink.--V. Arrangements et réparations à

la maison de ferme.--Activité de Mme de La Tour du Pin.--Achat du nègre

Prime.--Deux heureux: la négresse Judith et son mari.

I

Comme nous ne voulions pas rester à Albany, le général Schuyler se

chargea de nous trouver une ferme à acquérir dans les environs. Il nous

conseilla, en attendant, de prendre pour trois mois pension chez un

fermier de sa connaissance, installé non loin de la ferme où son frère,

le colonel Schuyler, habitait avec ses douze enfants. Notre séjour à

Albany ne se prolongea donc pas au delà de quelques jours. Après quoi

nous allâmes chez M. van Buren, à l'école des moeurs américaines, car

nous avions mis pour condition que nous vivrions avec la famille, sans

que l'on changeât la moindre chose aux habitudes de la maison. Il fut en

outre convenu que Mme van Buren m'emploierait aux ouvrages du ménage,

comme si j'eusse été une de ses filles. M. de Chambeau se mit, à la même

époque, en apprentissage chez un menuisier de la petite ville naissante

de Troy, située à un quart de mille de la ferme des van Buren. Il

partait le lundi matin et revenait le samedi soir seulement pour passer

le dimanche avec nous. La nouvelle de la fin tragique de mon

beau-père[17] venait de nous parvenir. M. de Chambeau avait appris en

même temps celle de son père. Comme j'étais très bonne couturière, je

confectionnai moi-même mes habits de deuil, et ma bonne hôtesse, ayant

ainsi apprécié l'agilité de mon aiguille, trouvait très doux d'avoir une

ouvrière à ses ordres pour rien, alors qu'elle lui aurait coûté une

piastre par jour et la nourriture, y compris deux fois le thé, si elle

l'eût prise à Albany.

Mon mari alla visiter plusieurs fermes. Nous attendions, pour choisir

celle dont nous ferions l'acquisition l'arrivée des fonds qu'on nous

avait envoyés de Hollande. Le général Schuyler et M. Renslaër

conseillaient à M. de La Tour du Pin de répartir ces fonds en trois

parts égales: un tiers pour l'acquisition; un pour l'aménagement, achat

de nègres, chevaux, vaches, instruments aratoires et meubles; le

troisième, joint à ce qui nous restait des 12.000 francs emportés de

Bordeaux, pour faire face aux cas imprévus, perte de nègres ou de

bétail, et pour vivre pendant la première année. Cet arrangement devint

notre règle de conduite.

Personnellement, je résolus de me mettre en état de diriger mon ménage

de fermière. Je commençai par m'accoutumer à ne jamais rester dans mon

lit, le soleil levé. À 3 heures du matin, l'été, j'étais debout et

habillée. Ma chambre ouvrait sur une petite pelouse donnant sur la

rivière. Quand je dis _ouvrait_, je ne parle pas de la fenêtre, mais

bien de la porte, qui était à fleur du gazon. Aussi de mon lit,

aurais-je pu voir passer les vaisseaux sans me déranger.

La ferme des van Buren, vieille maison hollandaise, occupait une

situation délicieuse sur le bord de l'eau. Parfaitement isolée du côté

de la terre, elle avait des communications faciles avec l'autre côté de

la rivière. En face, sur la route du Canada, s'élevait une grande

auberge où l'on trouvait tous les renseignements, les gazettes et les

affiches de ventes. Deux ou trois _stages_[18] y passaient par jour. Van

Buren possédait deux pirogues, et la rivière était toujours si calme

qu'on pouvait la traverser à tous les moments. Aucun chemin ne coupait

cette propriété, bornée à quelques centaines de toises par une montagne

couverte de beaux bois appartenant à van Buren. Nous disions parfois que

cette ferme nous conviendrait, mais elle était d'un prix supérieur à

celui que nous pouvions y mettre. Cela seul nous empêcha de l'acquérir,

car, règle générale en Amérique à cette époque--et je pense qu'il en est

toujours de même--quelque attaché qu'un homme fût à sa maison, à sa

ferme, à son cheval, à son nègre, si vous lui en offriez un tiers de

plus que sa valeur, vous étiez assuré, dans un pays où tout est coté,

d'en devenir le propriétaire.

Un sentier menait de la ferme à la petite ville naissante de Troy. Ce

sentier passait pendant un quart de mille au travers d'herbes que l'on

coupait tous les ans, en automne, pour faire de la litière aux vaches.

La puissance de végétation des terres voisines de la rivière était

prodigieuse. Ainsi ces herbes qui, à notre arrivée, avaient cinq ou dix

pouces de haut seulement, s'élevaient, deux mois plus tard, au moment de

notre départ, en septembre, à une hauteur de huit ou dix pieds. On y

marchait à l'ombre. Il m'est arrivé, par la suite, de passer à cheval

dans des champs de maïs qui, en hauteur, me dépassaient de beaucoup, moi

et ma monture.

Quelques jours après notre installation chez van Buren, j'eus besoin

d'aller à Troy acheter quelques objets. On me dit de prendre le sentier

et de le suivre sans m'en écarter. Je parvins ainsi à l'embouchure d'un

_creek_ ou petite rivière qui se jetait dans l'Hudson. Elle était

remplie de grosses pièces de bois flottant destinées à un moulin à scie

qui venait de s'établir un peu plus haut. Ces pièces de bois tenaient

ensemble par des liens et ne pouvaient pas se séparer. Cependant, encore

peu aguerrie, j'hésitais à me hasarder sur ce pont mobile, d'autant plus

que la marée était haute. Je remarquai que le sentier finissait tout

près de l'eau, reprenait en face sur l'autre rive, et que les morceaux

de bois portaient des traces de pas. Donc on passait là, Black

m'accompagnait. La chienne avait déjà fait plusieurs allées et venues.

Mais Black était bien légère, et moi...? J'eus honte cependant de

retourner à la maison et d'avouer que je n'avais pas osé affronter la

traversée. Certes je serais l'objet des moqueries de tous. Ce fut un

mauvais moment. Enfin, réfléchissant, que s'il y avait eu du danger, on

m'eût prévenue, je posai un pied sur la première pièce. Elle enfonça un

peu, mais je vis que c'était là tout le péril et qu'en somme il n'était

pas bien effrayant. Je me gardai bien de raconter mes hésitations, et

dans la suite je franchissais tous les jours ce passage, sans

préoccupation d'aucune sorte.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 12 / 74 题