M. Geyer était un des plus riches propriétaires de Boston. Quoiqu'il fût
revenu, depuis la paix, jouir de sa fortune dans son pays d'origine, il
avait compté parmi les partisans de l'Angleterre, et n'avait pris aucune
part à l'insurrection contre la mère-patrie. À l'exemple de plusieurs
autres négociants de Boston, il avait même emmené sa famille en
Angleterre. Mon mari fut reçu par M. Geyer avec une cordialité qui le
charma.
À Pauillac, j'ai oublié de le dire, nous étions mouillés auprès d'un
vaisseau qui attendait le vent, comme nous, et qui allait en Angleterre.
J'adressai à la hâte quelques mots à Mme d'Hénin, établie à Londres,
pour la prier de nous écrire à Boston chez M. Geyer, dont le capitaine
m'avait donné l'adresse. La longueur de notre traversée avait permis que
ma tante nous répondît, et nous trouvâmes, en débarquant, des lettres
qui nous fixèrent sur le point des États-Unis que nous devions habiter.
J'y reviendrai tout à l'heure.
La maison où se trouvait le logement que nous avait choisi notre
capitaine était habitée par trois générations de femmes: Mme Pierce, sa
mère et sa fille. Elle était située sur la place du Marché, place la
plus fréquentée et la plus animée de la ville. Notre logement
comprenait, d'un côté un petit salon éclairé par deux fenêtres donnant
sur la place; de l'autre côté, et au delà d'un très petit escalier, une
bonne chambre à coucher destinée à mon mari, à mes enfants et à moi.
Cette dernière avait vue sur un chantier isolé, où travaillaient des
charpentiers de navire. Au delà s'étendait la campagne voisine. On verra
plus loin pourquoi j'entre dans ces détails.
Nous prîmes pension chez ces excellentes personnes, qui nous nourrirent
fort bien, à l'anglaise. La jeune fille, Sally, qui aimait passionnément
les enfants, m'enleva ma petite fille et voulut la soigner; la
grand'mère s'empara d'Humbert, déjà très grand pour son âge et d'une
intelligence singulière. On ne pouvait avoir un début plus heureux. Le
soir de ce premier jour, nous nous trouvions installés comme si jamais
aucune douleur ni aucune inquiétude n'avaient traversé notre vie.
Vers le milieu de la nuit, je fus réveillée par les aboiements d'un
chien et par les gémissements qu'il poussait tout en grattant à la porte
de la cuisine, qui ouvrait sur le chantier. Cette voix de chien ne
m'était pas inconnue. Je me levai et j'ouvris la fenêtre. Le clair de
lune me permit de reconnaître la chienne Black. Je descendis aussitôt
pour lui ouvrir la porte. Une fois entrée dans la chambre, je m'aperçus
que la pauvre bête était si mouillée que certainement elle avait dû
rester longtemps dans l'eau. En effet, j'appris le lendemain qu'on
l'avait tenue enchaînée à bord toute la journée, mais qu'à 10 heures du
soir le matelot, ayant cru pouvoir la détacher, elle ne fit qu'un saut
dans la mer. Or, la _Diane_ était à l'ancre à plus d'un mille du quai.
Il est donc vraisemblable que la bonne bête avait franchi cette distance
à la nage; puis, que, nous ayant cherchés dans cette ville qui lui était
étrangère, elle avait enfin découvert précisément la porte de la maison
la plus rapprochée de la chambre où nous couchions. Le capitaine mit une
sorte de superstition scrupuleuse à ne pas contrarier un attachement si
bien prouvé. Black ne nous quitta plus et est revenue avec nous en
Europe.
Dans la matinée du lendemain de notre arrivée, M. Geyer vint me voir
avec sa femme et sa fille. Il parlait assez bien français, mais les
dames n'en savaient pas un mot. Elles furent charmées de constater que
leur langue m'était aussi familière qu'à elles-mêmes. Leur bienveillante
hospitalité n'avait pas besoin, pour être offerte, de lettres de
recommandation. Les dangers que nous avions courus en France inspiraient
une sympathie générale, et l'on alla jusqu'à croire qu'un peu de
merveilleux se mêlait à notre histoire. Mes cheveux coupés courts
derrière la tête parurent avoir été un commencement de préparation au
dernier supplice. L'intérêt qu'on nous témoignait en fut encore
augmenté. J'eus beau expliquer qu'il n'en était rien. Il n'y eut pas
moyen de faire renoncer les bons habitants de Boston à leur idée.
La ville avait encore, il y a quarante-cinq ans, toute l'apparence d'une
colonie anglaise. C'est là cependant que se produisit le soulèvement
initial contre la mère-patrie. On nous montrait avec orgueil la colonne
élevée sur le sommet de la colline où l'on s'était rassemblé pour
prendre les premières résolutions à l'égard des injustes impôts dont
l'Angleterre écrasait la colonie; la partie du port où l'on avait jeté à
la mer deux cargaisons de thé plutôt que de payer le droit exorbitant
que l'on voulait percevoir sur cette marchandise; la belle pelouse, où
s'était assemblée la première troupe, et le lieu où le premier combat
avait été livré: _Bunker's hill_. Cependant les habitants les plus
riches et les plus distingués, quoique soumis au nouveau gouvernement,
regrettaient, sans la désapprouver toutefois, la séparation d'avec
l'ancienne patrie. Ils tenaient encore, par des liens d'affection et de
parenté, à l'Angleterre. Ils en conservaient les moeurs sans mélange, et
plusieurs d'entre eux, après s'y être réfugiés, n'en étaient revenus
qu'à la paix. Le peuple les désignait sous le nom de _loyalistes_. De ce
nombre était M. Jeffreys, frère de l'illustre rédacteur de l'_Edinburgh
Review_, puis une famille Russell, qui cherchait à ne pas laisser
ignorer sa proche parenté avec le duc de Bedford. Toutes ces personnes
nous accueillirent avec une bienveillance sans égale et nous
témoignèrent le plus vif intérêt.
M. Geyer nous offrit d'aller habiter une ferme qu'il possédait à
dix-huit milles de Boston. Peut-être aurions-nous bien fait d'accepter.
Mais mon mari voulait se rapprocher du Canada, où il aurait souhaité
s'établir. Il parlait l'anglais avec difficulté, quoiqu'il l'entendît
parfaitement, et la pensée que le français était, comme il l'est encore,
la langue dont on se servait habituellement à Montréal, lui donnait
envie de gagner le voisinage de cette ville.
Nous venions de recevoir des lettres d'Angleterre. Mme d'Hénin, notre
tante, tout en regrettant que nous n'eussions pas été la rejoindre en
Angleterre, nous envoyait des lettres d'une Américaine de ses amies, Mme
Church, nous recommandant à sa famille en résidence à Albany. Mme Church
était fille du général Schuyler, qui s'était créé une grande réputation
dans la guerre de l'Indépendance. Il avait fait prisonnier le général
Burgoyne avec tout le corps d'armée qu'il amenait du Canada pour
renforcer l'armée anglaise retranchée à New-York, et la capitulation de
Saratoga lui avait acquis une popularité prodigieuse[6]. Depuis la paix,
le général Schuyler, Hollandais d'origine, habitait ses terres avec
toute sa famille. Sa fille aînée avait épousé le chef de la famille
Renslaër, installé à Albany et possesseur d'une immense fortune dans le
comté.
Mme Church donc, voyant le très grand et maternel intérêt qui animait ma
tante, à laquelle l'unissait la plus tendre amitié, écrivit à ses
parents, et nous reçûmes, à notre arrivée à Boston, des lettres très
pressantes du général Schuyler par lesquelles il nous engageait à nous
rendre sans délai à Albany où, assurait-il, nous trouverions aisément à
nous établir. Il nous offrait dans ce but tout son appui. Nous prîmes
donc notre résolution, et, ayant embarqué nos effets pour les expédier
par mer jusqu'à New-York, et de là par la rivière d'Hudson jusqu'à
Albany, nous attendîmes à Boston la nouvelle de leur arrivée à
destination, avant de nous mettre en route par terre. Nous préférions
faire ainsi ce trajet de cinq cents milles. Cela nous permettait de voir
le pays tout en ne nous coûtant pas plus cher.
Avant d'expédier nos effets, nous fûmes obligés de déballer toutes les
caisses pour les réempaqueter ensuite. Zamore, dans sa précipitation à
les remplir, n'avait pas eu le loisir de distinguer les effets les uns
des autres. Elles contenaient une foule de choses inutiles à des gens
qui, comme nous, allaient vivre à la campagne très sérieusement, dans
des conditions équivalentes à celles des paysans en Europe. Rien ne
faisait présager que la tourmente révolutionnaire dût nous permettre de
retourner en Europe de longtemps, et j'étais heureuse, je l'avoue, que
mon mari eût été accueilli aux États-Unis de manière à lui ôter toute
idée de gagner l'Angleterre, où une sorte de pressentiment me donnait la
crainte d'être mal reçue par ma famille.
Je vendis à Boston tout ce qui pouvait valoir quelque argent parmi les
effets que nous avions apportés. Comme la _Diane_ avait fait la
traversée sans cargaison, notre bagage ne nous avait rien coûté, et il
était considérable. Nous le diminuâmes de plus de moitié. Habillements,
étoffes, dentelles, piano, musique, porcelaines, tout ce qui eût été
superflu dans un petit ménage fut converti en argent, puis en lettres de
change sur des gens sûrs d'Albany.