III

M. Geyer était un des plus riches propriétaires de Boston. Quoiqu'il fût

revenu, depuis la paix, jouir de sa fortune dans son pays d'origine, il

avait compté parmi les partisans de l'Angleterre, et n'avait pris aucune

part à l'insurrection contre la mère-patrie. À l'exemple de plusieurs

autres négociants de Boston, il avait même emmené sa famille en

Angleterre. Mon mari fut reçu par M. Geyer avec une cordialité qui le

charma.

À Pauillac, j'ai oublié de le dire, nous étions mouillés auprès d'un

vaisseau qui attendait le vent, comme nous, et qui allait en Angleterre.

J'adressai à la hâte quelques mots à Mme d'Hénin, établie à Londres,

pour la prier de nous écrire à Boston chez M. Geyer, dont le capitaine

m'avait donné l'adresse. La longueur de notre traversée avait permis que

ma tante nous répondît, et nous trouvâmes, en débarquant, des lettres

qui nous fixèrent sur le point des États-Unis que nous devions habiter.

J'y reviendrai tout à l'heure.

La maison où se trouvait le logement que nous avait choisi notre

capitaine était habitée par trois générations de femmes: Mme Pierce, sa

mère et sa fille. Elle était située sur la place du Marché, place la

plus fréquentée et la plus animée de la ville. Notre logement

comprenait, d'un côté un petit salon éclairé par deux fenêtres donnant

sur la place; de l'autre côté, et au delà d'un très petit escalier, une

bonne chambre à coucher destinée à mon mari, à mes enfants et à moi.

Cette dernière avait vue sur un chantier isolé, où travaillaient des

charpentiers de navire. Au delà s'étendait la campagne voisine. On verra

plus loin pourquoi j'entre dans ces détails.

Nous prîmes pension chez ces excellentes personnes, qui nous nourrirent

fort bien, à l'anglaise. La jeune fille, Sally, qui aimait passionnément

les enfants, m'enleva ma petite fille et voulut la soigner; la

grand'mère s'empara d'Humbert, déjà très grand pour son âge et d'une

intelligence singulière. On ne pouvait avoir un début plus heureux. Le

soir de ce premier jour, nous nous trouvions installés comme si jamais

aucune douleur ni aucune inquiétude n'avaient traversé notre vie.

Vers le milieu de la nuit, je fus réveillée par les aboiements d'un

chien et par les gémissements qu'il poussait tout en grattant à la porte

de la cuisine, qui ouvrait sur le chantier. Cette voix de chien ne

m'était pas inconnue. Je me levai et j'ouvris la fenêtre. Le clair de

lune me permit de reconnaître la chienne Black. Je descendis aussitôt

pour lui ouvrir la porte. Une fois entrée dans la chambre, je m'aperçus

que la pauvre bête était si mouillée que certainement elle avait dû

rester longtemps dans l'eau. En effet, j'appris le lendemain qu'on

l'avait tenue enchaînée à bord toute la journée, mais qu'à 10 heures du

soir le matelot, ayant cru pouvoir la détacher, elle ne fit qu'un saut

dans la mer. Or, la _Diane_ était à l'ancre à plus d'un mille du quai.

Il est donc vraisemblable que la bonne bête avait franchi cette distance

à la nage; puis, que, nous ayant cherchés dans cette ville qui lui était

étrangère, elle avait enfin découvert précisément la porte de la maison

la plus rapprochée de la chambre où nous couchions. Le capitaine mit une

sorte de superstition scrupuleuse à ne pas contrarier un attachement si

bien prouvé. Black ne nous quitta plus et est revenue avec nous en

Europe.

Dans la matinée du lendemain de notre arrivée, M. Geyer vint me voir

avec sa femme et sa fille. Il parlait assez bien français, mais les

dames n'en savaient pas un mot. Elles furent charmées de constater que

leur langue m'était aussi familière qu'à elles-mêmes. Leur bienveillante

hospitalité n'avait pas besoin, pour être offerte, de lettres de

recommandation. Les dangers que nous avions courus en France inspiraient

une sympathie générale, et l'on alla jusqu'à croire qu'un peu de

merveilleux se mêlait à notre histoire. Mes cheveux coupés courts

derrière la tête parurent avoir été un commencement de préparation au

dernier supplice. L'intérêt qu'on nous témoignait en fut encore

augmenté. J'eus beau expliquer qu'il n'en était rien. Il n'y eut pas

moyen de faire renoncer les bons habitants de Boston à leur idée.

La ville avait encore, il y a quarante-cinq ans, toute l'apparence d'une

colonie anglaise. C'est là cependant que se produisit le soulèvement

initial contre la mère-patrie. On nous montrait avec orgueil la colonne

élevée sur le sommet de la colline où l'on s'était rassemblé pour

prendre les premières résolutions à l'égard des injustes impôts dont

l'Angleterre écrasait la colonie; la partie du port où l'on avait jeté à

la mer deux cargaisons de thé plutôt que de payer le droit exorbitant

que l'on voulait percevoir sur cette marchandise; la belle pelouse, où

s'était assemblée la première troupe, et le lieu où le premier combat

avait été livré: _Bunker's hill_. Cependant les habitants les plus

riches et les plus distingués, quoique soumis au nouveau gouvernement,

regrettaient, sans la désapprouver toutefois, la séparation d'avec

l'ancienne patrie. Ils tenaient encore, par des liens d'affection et de

parenté, à l'Angleterre. Ils en conservaient les moeurs sans mélange, et

plusieurs d'entre eux, après s'y être réfugiés, n'en étaient revenus

qu'à la paix. Le peuple les désignait sous le nom de _loyalistes_. De ce

nombre était M. Jeffreys, frère de l'illustre rédacteur de l'_Edinburgh

Review_, puis une famille Russell, qui cherchait à ne pas laisser

ignorer sa proche parenté avec le duc de Bedford. Toutes ces personnes

nous accueillirent avec une bienveillance sans égale et nous

témoignèrent le plus vif intérêt.

M. Geyer nous offrit d'aller habiter une ferme qu'il possédait à

dix-huit milles de Boston. Peut-être aurions-nous bien fait d'accepter.

Mais mon mari voulait se rapprocher du Canada, où il aurait souhaité

s'établir. Il parlait l'anglais avec difficulté, quoiqu'il l'entendît

parfaitement, et la pensée que le français était, comme il l'est encore,

la langue dont on se servait habituellement à Montréal, lui donnait

envie de gagner le voisinage de cette ville.

Nous venions de recevoir des lettres d'Angleterre. Mme d'Hénin, notre

tante, tout en regrettant que nous n'eussions pas été la rejoindre en

Angleterre, nous envoyait des lettres d'une Américaine de ses amies, Mme

Church, nous recommandant à sa famille en résidence à Albany. Mme Church

était fille du général Schuyler, qui s'était créé une grande réputation

dans la guerre de l'Indépendance. Il avait fait prisonnier le général

Burgoyne avec tout le corps d'armée qu'il amenait du Canada pour

renforcer l'armée anglaise retranchée à New-York, et la capitulation de

Saratoga lui avait acquis une popularité prodigieuse[6]. Depuis la paix,

le général Schuyler, Hollandais d'origine, habitait ses terres avec

toute sa famille. Sa fille aînée avait épousé le chef de la famille

Renslaër, installé à Albany et possesseur d'une immense fortune dans le

comté.

Mme Church donc, voyant le très grand et maternel intérêt qui animait ma

tante, à laquelle l'unissait la plus tendre amitié, écrivit à ses

parents, et nous reçûmes, à notre arrivée à Boston, des lettres très

pressantes du général Schuyler par lesquelles il nous engageait à nous

rendre sans délai à Albany où, assurait-il, nous trouverions aisément à

nous établir. Il nous offrait dans ce but tout son appui. Nous prîmes

donc notre résolution, et, ayant embarqué nos effets pour les expédier

par mer jusqu'à New-York, et de là par la rivière d'Hudson jusqu'à

Albany, nous attendîmes à Boston la nouvelle de leur arrivée à

destination, avant de nous mettre en route par terre. Nous préférions

faire ainsi ce trajet de cinq cents milles. Cela nous permettait de voir

le pays tout en ne nous coûtant pas plus cher.

Avant d'expédier nos effets, nous fûmes obligés de déballer toutes les

caisses pour les réempaqueter ensuite. Zamore, dans sa précipitation à

les remplir, n'avait pas eu le loisir de distinguer les effets les uns

des autres. Elles contenaient une foule de choses inutiles à des gens

qui, comme nous, allaient vivre à la campagne très sérieusement, dans

des conditions équivalentes à celles des paysans en Europe. Rien ne

faisait présager que la tourmente révolutionnaire dût nous permettre de

retourner en Europe de longtemps, et j'étais heureuse, je l'avoue, que

mon mari eût été accueilli aux États-Unis de manière à lui ôter toute

idée de gagner l'Angleterre, où une sorte de pressentiment me donnait la

crainte d'être mal reçue par ma famille.

Je vendis à Boston tout ce qui pouvait valoir quelque argent parmi les

effets que nous avions apportés. Comme la _Diane_ avait fait la

traversée sans cargaison, notre bagage ne nous avait rien coûté, et il

était considérable. Nous le diminuâmes de plus de moitié. Habillements,

étoffes, dentelles, piano, musique, porcelaines, tout ce qui eût été

superflu dans un petit ménage fut converti en argent, puis en lettres de

change sur des gens sûrs d'Albany.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 9 / 74 题