II

Nos transports, à nous autres, gens raisonnables, je l'avoue, à notre

honte, étaient entièrement concentrés sur un énorme poisson frais que le

pilote venait de pêcher, et qui, avec un pot de lait, du beurre frais et

du pain blanc, devait composer ce que le capitaine nomma _a welcome

breakfast_[4]. Pendant que nous le mangions avec un appétit vorace, nous

avancions, remorqués par notre canot, dans cette magnifique baie. À deux

encablures de terre, notre capitaine jeta l'ancre, puis il nous quitta,

promettant de revenir le soir, après nous avoir trouvé un logement.

Nous n'avions pas une seule lettre de recommandation, et nous attendîmes

patiemment son retour. Les vivres frais arrivèrent de tous côtés. Il

vint aussi plusieurs Français fort impatients d'avoir des nouvelles et

qui nous assaillirent de questions auxquelles nous ne pouvions répondre

que très imparfaitement. L'un voulait savoir ce qui se passait à Lille,

l'autre à Grenoble, un troisième à Metz, tous surpris et presque en

colère de n'obtenir de réponses que sur Paris ou sur la France en

général. C'étaient pour la plupart des gens fort communs: des marchands

ruinés, des ouvriers qui cherchaient du travail. Ils nous semblèrent

plus ou moins tous révolutionnaires, et ils trouvèrent à leur tour que

nous étions des aristocrates échappés au supplice que, selon eux, nous

avions bien mérité pour notre tyrannie passée. Ils nous quittèrent de

fort mauvaise humeur, et nous en fûmes débarrassés pour tout le temps

que nous restâmes à Boston.

Le reste de la journée se passa à mettre nos effets en ordre. Le soir,

le capitaine revint. Il nous avait trouvé un petit logement sur la place

du Marché, et son armateur l'avait chargé de nous offrir ses services.

Mon mari résolut d'aller le voir le lendemain en descendant à terre. Le

capitaine nous dit que c'était un homme riche et considéré, et nous nous

trouvâmes heureux d'être sous sa protection.

Vous croirez aisément que l'aube du jour me trouva éveillée le lendemain

matin. Je procédai à la toilette de mes enfants et, dès que le canot fut

prêt, je fis mes adieux à tout l'équipage individuellement par un _shake

hands_[5] donné de bon coeur. Ces braves gens avaient été remplis

d'attentions pour nous. Le mousse pleurait à chaudes larmes de se

séparer de mon fils. Chacun avait son regret à témoigner, et j'en

éprouvais un très vif de ne pas emmener la chienne Black qui s'était

attachée à moi. J'avais consulté mon ami Boyd pour savoir si le

capitaine me la donnerait volontiers. Il m'assura qu'elle me serait

refusée, et je n'osai donc pas la demander.

Il faut avoir été exposé à toutes les souffrances que nous avions subies

depuis deux mois, aux contraintes que j'avais endurées auparavant, aux

inquiétudes provoquées par la situation de mon mari et à celles que

j'avais éprouvées pour ma propre sécurité, aux angoisses causées par la

crainte prolongée d'une mort toujours imminente entraînant l'abandon,

sans aide ni appui, de mes deux pauvres enfants, pour pouvoir apprécier

le sentiment de joie avec lequel je posai le pied sur cette terre amie.

Notre bon capitaine en jouissait autant que nous. Il nous mena d'abord à

une des meilleures auberges, où il avait fait préparer un excellent

déjeuner, et nous y trouvâmes tout ce dont nous étions privés depuis si

longtemps. Quoique ce sentiment puisse paraître bien trivial aux gens

qui n'ont jamais manqué de rien, je les prie de me permettre d'avouer

que je ressentis, à la vue d'une table bien garnie, un sentiment de

plaisir tel que je ne me souviens pas d'en avoir éprouvé de si vif en

aucune autre occasion.

Nous prîmes ensuite le chemin du petit logement choisi par notre aimable

capitaine, et mon mari m'y laissa pour aller voir l'armateur de notre

navire.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 8 / 74 题