--Peut être serez-vous surpris alors--ou peut-être ne le serez-vous

pas--d’apprendre que nous les avons laissés jeudi sur le sommet du mont

Washington; de même que les Mayflowers, à l’hôtel de Glen. Les montagnes

sont terriblement envahies. Mais qu’allez-vous faire maintenant? Le

continent--elle parlait comme si elle n’eût été séparée de l’Europe que

par la Manche--le continent est devenu tellement bourgeois que vous ne

pourrez plus voyager de ce côté.

Chaque fois qu’elle s’approchait de Kitty, cette femme dont l’œil

observateur avait remarqué Arbuton auprès d’elle, lançait à la jeune

fille un regard d’une insolente curiosité, avec une expression d’une si

impassive froideur cependant, que, pour tout autre, elle eût paru ne pas

s’apercevoir de sa présence.

Kitty frémit à la pensée d’avoir à entrer en relation avec cette

personne; puis réfléchissant:

--Je suis une sotte, se dit-elle. Un homme ne peut se permettre de

présenter des dames. La seule chose qu’il puisse faire, c’est de

s’excuser aussitôt qu’il le pourra sans impolitesse, et de venir me

rejoindre.

Car elle éprouvait une étrange impression d’isolement et d’abandon.

Quoique si brave d’ordinaire, elle se sentait tellement écrasée sous ce

regard, qu’un simple coup d’œil bienveillant que lui adressa la jeune

fille la fit lâchement tressaillir de reconnaissance.

Elle l’admirait, et se disait qu’elle en ferait facilement son amie, si

elles se rencontraient dans des conditions égales.

Elle se demandait comment ces deux femmes se trouvaient ensemble, ne

sachant pas que la société elle-même, qui ne saurait faire de

distinction réelle entre la bonté et la rudesse, n’aurait aucunement pu

expliquer physiologiquement l’association de ces deux individualités.

Et les trois personnes passaient et repassaient devant Kitty; et

toujours la pauvre enfant se consolait en se disant tout bas:

--Il est embarrassé; il ne peut venir me retrouver si vite; mais il

reviendra bien sûr.

La plus âgée des deux dames causait à haute voix de choses et d’autres,

de l’été qu’elle venait de passer, des gens qu’elle avait rencontrés, de

leurs habitations, de leurs yachts, de leurs chevaux, et de toutes les

splendeurs de leur vie désœuvrée.

Kitty entendait avec une sensation douloureuse des fragments de cette

conversation, et en saisissait parfois le sens tout entier.

La dame s’excusait avec force expressions d’argot américain d’être venue

visiter un endroit aussi vulgaire que Québec, et leva les sourcils avec

surprise lorsque Arbuton avoua y avoir fait un aussi long séjour.

--Ah! ah! dit-elle vivement en faisant faire halte au groupe, on ne

s’arrête pas un mois dans une indolente petite ville canadienne par

amour pour l’endroit seulement. Voyons, monsieur Arbuton, est-ce une

Anglaise ou une Française?

Le cœur de Kitty battait rapidement, et elle se disait:

--Oh! maintenant, il va sans doute faire quelque chose.

--Ou peut-être, continua la maligne créature, est-ce quelque

belle vagabonde à vous associée pour parcourir les solitudes

canadiennes,--quelque jolie compagne de voyage?

Arbuton fit un mouvement comme s’il eût été ébranlé pour un instant par

quelque héroïque détermination.

Il leva rapidement et à la dérobée les yeux sur Kitty, et les en

détourna tout aussi promptement.

Que lui était-il donc arrivé, à elle, d’ordinaire si élégamment mise?

Hélas! fidèle à sa résolution, Kitty avait, ce matin-là, refusé de

nouveau les parures de Fanny, et n’avait endossé que sa propre toilette

de voyage,--la robe que Rachel avait faite pour elle, et qui avait paru

si magnifique à Eriécreek, que l’oncle Jack avait été appelé pour

l’admirer, lorsqu’on l’avait essayée.

Maintenant elle s’apercevait que sa toilette était campagnarde, et la

tournure démodée de celle-ci la frappa.

Elle se sentit campagnarde elle-même.

--Oui, s’avoua-t-elle en rencontrant le regard d’Arbuton, je ne suis

qu’une gauche paysanne à côté de cette jeune fille.

C’était injuste; mais à la vérité, ce n’était pas dans cette toilette

qu’Arbuton avait rêvé de l’introduire dans son cercle, qu’il avait été

assez sincère pour mépriser à cause d’elle, lorsqu’il en était éloigné.

Confronté avec le grand monde dans la personne de ces dames qui en

étaient les représentantes, il ressentait sans doute, plus qu’il ne

l’avait ressenti jusque-là, la grandeur de son sacrifice, la difficulté

de son entreprise; et il n’aurait même pas été très étrange qu’en ce

moment, la jeune fille lui eût apparu à travers ce prisme dur et froid

qui masque l’œil de l’homme du monde, plutôt qu’à travers le rayonnement

de l’amour qu’elle lui avait inspiré.

Elle sentit la bonne intention d’Arbuton, quelle qu’elle fût, vaciller

et s’éteindre dans le regard qu’il détacha graduellement du sien.

Et elle resta là, assise, seule, pendant que les trois autres

personnages passaient et repassaient devant elle, les dames effleurant

ses pieds du bas de leurs robes.

--Où peuvent donc être Dick et Fanny? gémit-elle silencieusement.

Pourquoi ne viennent-ils pas me délivrer de ces gens-là?

Et, immobile comme une statue, elle écoutait leur conversation qui lui

semblait ne devoir jamais finir.

Leurs voix résonnaient à son oreille comme ces voix que l’on entend en

rêve, et leurs éclats de rire avaient l’implacabilité d’un cauchemar.

Cependant elle voulait être juste pour Arbuton; elle ne voulait pas le

condamner à la légère.

Elle s’avouait, avec une lueur de sa gaieté habituelle, que sa toilette

devait le mettre singulièrement à l’épreuve; et elle se blâmait presque

du scrupule qui la lui avait fait endosser.

Si elle avait pu prévoir cette aventure, elle aurait peut-être,

pensa-t-elle, consenti à revêtir la grenadine de Fanny.

Elle donna un nouveau coup d’œil au groupe qui maintenant s’éloignait

d’elle.

--Ah! dit la plus âgée des dames, en faisant faire une nouvelle pause à

ses interlocuteurs au milieu de la piazza, voici la voiture enfin! Mais

pourquoi ce stupide animal s’arrête-t-il? Je suppose qu’il n’a pas

compris, et qu’il s’attend de nous conduire au pont. C’est vexant, mais

il est inutile d’attendre; mieux vaut aller au-devant de lui. Il est

évident qu’il ne se dirige pas de notre côté. Monsieur Arbuton,

voulez-vous nous accompagner jusqu’à notre voiture?

--Qui?... moi! Oui, certainement, répondit-il avec distraction.

Et, pour la seconde fois, il jeta un regard furtif à Kitty qui s’était

levée à moitié dans l’espoir qu’il s’approcherait d’elle avant de

partir.

Ce fut un regard d’appel, de prière ou de protestation, suivant qu’elle

voulut bien l’interpréter,--mais un regard seulement.

Elle retomba sur son siège, pâle et détournant les yeux, et ne fit pas

un mouvement, pendant qu’il s’éloignait d’un pas rapide et agité.

Depuis que ces dames étaient arrivées, il n’avait pas voulu s’apercevoir

ouvertement de la présence de sa fiancée, et maintenant il la quittait

sans lui adresser une parole.

Celle-ci était bien forcée de croire ce qu’elle ne devinait que trop; et

elle resta clouée là, pendant que les trois autres acteurs de cette

scène se dirigeaient vers la voiture.

Alors elle sentit les larmes lui monter aux yeux; elle baissa son voile,

et, l’âme en proie à une tempête de chagrin, de douleur et

d’amour-propre blessé, elle se dirigea en courant vers les abords de la

chute.

Elle repoussa le petit garçon qui faisait payer les gens à la barrière.

--Je n’ai pas d’argent, lui dit-elle fièrement. Je cherche mes amis qui

doivent être par ici.

Mais elle ne vit ni Richard ni Fanny.

En revanche, comme elle courait follement de tous côtés à leur

recherche, elle aperçut Arbuton qui, ne l’ayant pas retrouvée à son

retour à l’auberge, venait au-devant d’elle, la figure toute

bouleversée.

Elle avait presque espéré ne jamais le revoir ici-bas; mais puisqu’il

fallait s’y résigner, elle s’arrêta et l’attendit, étrangement calme.

Il s’approchait en songeant aux paroles qu’il avait prononcées la veille

pour faire taire les doutes de la jeune fille: “Je n’ai qu’une réponse à

tout cela, c’est que je vous aime!”

Les craintes de Kitty, si tôt et si fatalement vérifiées, lui revenaient

à la mémoire comme une terrible accusation.

Et que pouvait-il dire?

S’il eût été possible que--par une espèce de miracle--elle ne se fût

aperçue de rien, le regard qu’il osa lever sur elle lui démontra

immédiatement qu’il ne pouvait entretenir cet espoir; et, comme elle

attendait qu’il lui adressât la parole, il ne put trouver une seule

phrase à dire parmi toutes celles qui lui semblaient flotter dans l’air.

--Je suis surprise que vous soyez revenu, dit-elle, après un moment qui

dura un siècle.

--Revenu? répéta-t-il machinalement.

--Vous paraissiez avoir oublié mon existence!

Le fait est que tout le mal, si mal il y avait, ne consistait qu’en un

péché d’omission, et Arbuton avait plusieurs raisons à donner pour

démontrer qu’elle se chagrinait sans motif véritable, et qu’il n’avait

pu agir autrement.

N’avait-elle pas admis elle-même qu’il se trouvait dans une position

embarrassante?

--Qu’ai-je donc fait, hasarda-t-il? Qui vous fait penser...? Pour

l’amour du ciel, écoutez-moi! s’écria-t-il.

Et, comme elle tournait vers lui sa figure attentive et muette, il

s’arrêta de nouveau comme quelqu’un qui aurait perdu le fil de son

discours, et ferait des efforts pour se rappeler ce qu’il allait dire.

--Quel à propos, quelle nécessité, reprit-il enfin, comme s’il eût

continué quelque discussion antérieure, quelle nécessité, quel à propos

y avait-il de mettre ces personnes au courant de nos relations? Je ne

croyais pas d’abord qu’elles nous eussent vus ensemble!....

Il s’interrompit; et le fait est que ses explications ne valaient pas

grand’chose, ainsi traduites par de simples paroles.

--Je ne m’attendais pas qu’elles resteraient si longtemps. Je les

croyais à chaque instant sur le point de partir. Et puis, après cela, il

était trop tard pour faire la chose d’une façon naturelle.

Ceci était mieux.

Il s’arrêta de nouveau pour attendre un signe d’acquiescement de la part

de Kitty, mais il rencontra un regard fixé sur le sien avec une

expression qui lui sembla pleine de surprise méprisante.

Il baissa les yeux, embrassa d’un coup d’œil la malencontreuse toilette,

puis les releva en ajoutant comme par une inspiration nouvelle:

--J’aurais désiré vous faire connaître à mes amis, dans un moment où

vous eussiez eu tous les avantages de votre côté.

Cette phrase lui parut sonner si juste qu’il reprit courage:

--Et vous auriez dû avoir en moi assez de confiance, reprit-il, pour

croire que je n’aurais jamais voulu vous faire injure. Si vous

connaissiez mieux le monde.... Si votre expérience sociale était plus

considérable, vous auriez compris.... Oh! mais, s’écria-t-il avec

désespoir, n’avez-vous rien à me dire?

--Non, répondit Kitty simplement, mais avec une tranquillité

languissante, ne voulant pas trop parler, de crainte d’éprouver de

nouvelles angoisses. Vous avouez que vous avez rougi de ma toilette

devant ces personnes; je le savais déjà. Que voulez-vous que je vous

réponde?

--Si vous m’en donnez le temps, je vous expliquerai tout cela bien

clairement.

--Mais vous le niez pas.

--Quoi nier? Je....

Mais ici tout l’échafaudage de la plaidoirie d’Arbuton s’écroula.

C’était un homme scrupuleusement vrai, aucunement habitué à se tromper

lui-même ni à tromper les autres.

Il avait rougi d’elle: il ne l’aurait pas nié, même pour sauver cet

amour qui lui était maintenant plus cher que l’existence.

Il vit tout cela dans une stupéfiante clarté; et, fait inexorable qui le

confondit autant qu’il en fut effrayé, il s’aperçut que, dans toute

cette déplorable scène, Kitty avait joué le beau rôle, et lui le rôle

vulgaire.

Comment cela pouvait-il être arrivé à un homme comme lui?

En repassant les circonstances dans sa mémoire, il se trouva avoir été

le misérable jouet d’un affreux hasard.

Et maintenant il fallait agir; les choses ne devaient pas se passer

ainsi; c’était là un aveu trop terrible, il ne pouvait le laisser

subsister.

Cent protestations montèrent à ses lèvres, mais, comme elles étaient

toutes aussi compromettantes que le silence, il ne les laissa pas

échapper.

Il voulait parler, mais il n’en avait pas la force.

Il ne pouvait que rester silencieux et attendre, le cœur serré, en

regardant trembler d’angoisse et de douleur les lèvres de la jeune

fille.

Lui-même avait l’air si malheureux, qu’elle le prit presque en pitié, et

sentit comme une espèce de respect pour la sincérité dont il faisait

preuve.

--Vous aviez raison; je pense qu’il ne me sera pas nécessaire d’aller à

Boston, dit-elle avec un pâle sourire. Adieu. Tout n’a été qu’une

malheureuse méprise.

Même sous le coup de cette humiliation, Arbuton était d’un caractère à

ne pas songer un seul instant qu’il lui fût possible de perdre Kitty.

Il n’avait pas rêvé un seul instant qu’après une réparation quelconque,

elle pût refuser d’être à lui.

--Oh! non, non, non! s’écria-t-il en se précipitant vers elle; ne dites

pas cela! cela ne peut pas être; cela ne sera pas! Vous êtes mécontente

maintenant, mais je suis sûr que vous verrez les choses autrement plus

tard. Ne soyez pas si prompte avec moi, avec vous-même. Je ferai tout,

je dirai tout ce que vous voudrez.

Il avait des larmes dans les yeux, des larmes amères.

--Vous ne sauriez rien dire qui n’envenimât les choses, fit-elle. Vous

ne pouvez défaire ce qui est fait, et c’est là seulement une petite

partie de ce qui ne saurait être réparé. Le mieux maintenant est de nous

quitter, c’est la seule alternative qui nous reste.

--Non, toutes les autres alternatives du monde plutôt que celle-là!

Attendez.... songez donc.... Oh! je vous en conjure, ne soyez pas si....

irréfléchie.

Ce mot maladroit la vexa davantage; il impliquait qu’elle perdait

beaucoup sans le savoir.

--Je ne suis pas irréfléchie en ce moment, dit-elle; mais je l’étais

beaucoup, il y a une demi-heure: je ne recommencerai pas. Oh!

s’écria-t-elle, avec explosion, il ne s’agit pas tant de ce que vous

avez fait; mais ce que vous êtes et ce que je suis, voilà le grand

obstacle! Je pourrais vous pardonner facilement ce qui est arrivé,--si

vous le demandiez;--mais je ne saurais modifier nos deux existences ou

changer ma nature. Et vous ne sauriez changer la vôtre non plus.

Peut-être essaieriez-vous,--mais nous n’y réussirions pas, et nous

serions désappointés pour la vie. J’ai appris beaucoup depuis que j’ai

entrevu ces dames pour la première fois.

En somme, Arbuton s’apercevait que cette jeune fille, qu’il avait voulu

élever jusqu’à lui, le dépassait tout à coup, et le cœur lui manqua.

--Ce serait folie de vouloir démontrer cela, ajouta Kitty, mais rien

n’est plus vrai; et vous devez me laisser partir.

--Je ne puis point vous laisser partir, répondit-il avec une expression

telle que la jeune fille eut au moins le désir de donner un caractère

plus amical à cette séparation.

--Vous pouvez me rendre la chose pénible, répondit-elle, mais elle se

fera quand même.

Il resta un moment silencieux.

--Je ne vous la rendrai point pénible, dit-il en pâlissant.

Elle aussi était pâle, et sa main arrachait les feuilles rougies d’une

branche qui se penchait vers elle.

Il se retourna, fit quelques pas, puis revint brusquement.

--Je désire vous exprimer mes regrets, commença-t-il sur un ton

cérémonieux, et avec son ancienne manière de faire tout ce qu’il croyait

devoir à sa qualité de gentilhomme, si j’ai pu involontairement vous

blesser....

--Oh! ne parlons point de cela, interrompit Kitty avec amertume; tout

est fini maintenant.

Et le ton de supériorité qui caractérisait la dernière phrase d’Arbuton

attira à celui-ci un congé légèrement cavalier:

--Adieu! voici mes cousins qui viennent.

Elle le regarda s’en aller, sous les rayons du soleil filtrant à travers

le feuillage, jusqu’à ce qu’il fût sorti du bosquet.

La cataracte mugissait sept fois plus fort à l’oreille de la jeune

fille, et semblait danser sous ses yeux.

Tout se confondait devant elle, au moment où son cousin et sa cousine

apparurent à son regard troublé.

--Où est M. Arbuton? demanda Fanny.

Kitty jeta ses bras autour du cou de cette pauvre étourdie dont elle ne

pouvait soupçonner l’affection, et se mit à sangloter amèrement.

--Parti! dit-elle.

Et Mme Ellison eut, cette fois, la sagesse de ne rien demander de plus.

Le soir elle apprit tout sans avoir recours aux questions; et, tout en

maugréant, elle approuva Kitty, et la couvrit de louanges et de

condoléances.

--Le fait est, Fanny que je ne tenais pas à connaître ces gens-là.

Pourquoi y aurais-je tenu? Mais ce qui m’a blessée, c’est qu’il m’a

sacrifiée à leurs préjugés, c’est qu’il m’a complètement ignorée devant

elles, et qu’il m’a laissée là, sans une parole, lorsque j’aurais dû

être pour lui tout au monde, et la première entre toutes. Il me semble

que lorsque j’étais assise, là, tout m’est revenu à l’esprit comme aux

personnes qui se noient, et j’ai vu clair en tout ceci mieux que je

n’avais encore jamais vu. Nous étions trop éloignés l’un de l’autre par

notre passé, et par ce que nous sommes habitués à croire et à respecter,

pour jamais pouvoir nous harmoniser parfaitement. Et, m’eût-il donné la

plus haute position du monde, c’est là tout ce que j’aurais eu. Il

n’aurait jamais pu aimer ceux qui ont été bons pour moi, et que je

chéris si ardemment; il ne m’aurait aimée qu’en autant qu’il aurait pu

me détacher d’eux. S’il a pu me mettre de côté si froidement

aujourd’hui, qu’en aurait-il été plus tard des miens, et de moi-même?

Voilà l’idée qui m’a frappée. Du reste, je ne crois pas que faire un

splendide mariage soit aussi désirable que d’être fidèle à un amour venu

de longue main, et de vivre honnêtement de sa vie ordinaire, sans

inquiétude et sans crainte. Ainsi, ajouta Kitty en fondant de nouveau en

larmes, vous avez peut-être tort de vous apitoyer autant sur mon sort,

Fanny. Si vous l’aviez vu, vous auriez pensé qu’il était peut-être le

plus à plaindre des deux. Moi-même j’ai eu pitié de lui, tout cruel

qu’il avait été pour moi. Lorsqu’il s’est retourné d’abord pour aller

au-devant d’elles, vous l’auriez cru condamné à mort, ou sous l’empire

de quelque cauchemar effrayant; et, pendant qu’il se promenait avec

cette affreuse vieille ridicule,--la jeune fille ne parlait presque

pas--il faisait des efforts inouïs pour lui répondre sensément et pour

paraître ignorer mon existence; c’était la chose la plus amusante du

monde.

--Comme vous êtes étrange, Kitty!

--C’est vrai; mais ne vous imaginez pas que j’étais insensible. Il me

semblait que j’avais à ce moment deux personnes en moi, l’une à

l’agonie, et l’autre examinant froidement ce qui se passait. Mais,

s’écria-t-elle en éclatant de nouveau, comment a-t-il pu faire cela?

Comment a-t-il pu agir ainsi envers moi? et justement au moment où je

commençais à le croire si généreux et si noble! Tout cela me semble trop

affreux pour être vrai!

Kitty embrassa de nouveau sa cousine, qui pleura un moment avec elle sur

cette confiance si tôt perdue; puis, après lui avoir souhaité bravement

le bonsoir, elle se retira dans sa chambre pour pleurer encore sur son

oreiller.

Mais auparavant elle appela Fanny à sa porte, et tâchant de sourire à

travers sa physionomie bouleversée:

--Comment pensez-vous qu’il soit revenu? demanda-t-elle. Je n’y avais

pas encore songé.

--Oh! s’écria Fanny sur un ton de souverain mépris, j’espère qu’il a été

forcé de revenir à pied. Mais je crains bien qu’il n’ait eu que trop de

facilité à se faire conduire. Probablement qu’il s’est procuré un

cabriolet à l’hôtel.

Kitty n’avait pas eu un mot de reproche à l’adresse de Fanny pour la

part qu’elle avait prise à cette malheureuse affaire.

Or lorsque celle-ci, à son retour dans sa chambre, y trouva le colonel,

elle lui raconta tout, et commença à se persuader que cela lui était

bien dû en partie, et Kitty l’avait ainsi échappé belle, suivant son

expression.

--Oui, dit le colonel, lorsque les mêmes circonstances se présenteront,

elle saura désormais à quoi s’attendre, si cela peut être une

consolation.

--C’est vraiment une grande consolation, reprit Mme Ellison. Tout ce que

je puis vous dire, c’est qu’on n’apprend jamais à connaître le monde

trop tôt. Et si je n’avais pas un peu manœuvré de façon à les mettre en

contact, Kitty serait peut-être partie avec quelque chose au fond du

cœur pour lui, et jugez quel malheur c’eût été.

--Affreux!

--Et maintenant elle n’aura pas un seul regret.

--Je le souhaite, fit le colonel, sur un ton tellement abattu que le mot

alla droit au cœur de sa femme plus que tous les reproches que Kitty

aurait pu lui faire. Vous avez bien agi, et personne ne vous blâme,

Fanny. Mais si vous pensez qu’il soit avantageux pour une jeune fille

comme Kitty d’apprendre qu’un homme qui a pour lui tout ce que le monde

peut donner, et qui, après tout, possède certaines qualités réelles,

peut être en somme un si piètre individu, tel n’est pas mon avis, à moi.

Cela peut la rendre plus sage, mais plus heureuse, non!

--O Dick, Dick, ne parlez pas si sérieusement; c’est si étrange à vous!

Si c’est là votre opinion, pourquoi ne faites-vous pas quelque chose?

--Oh oui, c’est très facile! Nous savons ce qui en est réellement, nous,

parce que nous connaissons Kitty mieux que personne; mais tout d’abord

on est porté à croire que, vexée des civilités d’Arbuton à l’adresse de

ces dames, elle s’est enfuie, et puis n’a pas voulu lui donner

l’occasion de s’expliquer. Et puis en définitive que pourrais-je faire

dans tous les cas?

--Vous avez raison sans doute, Dick; et je voudrais voir les choses

aussi clairement que vous. Mais je pense réellement que Kitty est

contente d’être sortie de cette impasse.

--Comment! tonna le colonel.

--Je pense que Kitty, en elle-même, se sent soulagée de voir que tout

est fini. Mais vous n’avez pas besoin de m’étourdir.

--Vous pensez que....?

Le colonel fit une pause comme pour se donner la force de répondre.

Mais il attendit vainement, rien ne vint; et il se mit à remonter sa

montre.

--Il est vrai, ajouta Mme Ellison toute pensive, après un moment de

silence, qu’elle perd beaucoup; et probablement n’aura-t-elle jamais une

offre pareille de sa vie.

--J’espère que non, dit le colonel.

--Oh! vous ne prétendrez pas, sans doute, que la haute position et les

avantages sociaux qu’il aurait pu lui donner soient à dédaigner.

--Non, insensible mondaine; ni cela, ni la paix du cœur, ni le respect

de soi-même, ni les autres sentiments, ni même votre petite

plaisanterie.

--Oh! le sentimental ennuyeux!

--C’est ainsi qu’on nous appelait dans le bon vieux temps, quand nous

travaillions à l’abolition de l’esclavage, dit le colonel.

Et comme ils étaient seuls, ils scellèrent la paix par un baiser; et,

pendant un instant, ils furent aussi heureux que s’ils avaient effacé

par là les chagrins et l’humiliation de Kitty.

--En outre, Fanny, continua le colonel, bien que je ne sois pas très

fort en fait de religion, je crois que ces choses-là sont écrites.

--Ne blasphémez pas, colonel Ellison! s’écria la jeune femme, qui, dans

la famille, représentait l’Eglise, sinon la religion. Comme si la

Providence avait quelque chose à faire en matière d’amours!

--Eh bien, n’en parlons plus; mais je vous dirai que si Kitty a tourné

le dos à Arbuton et aux avantages sociaux qu’il lui offrait, c’est

qu’elle n’était point faite pour eux. Et si la pauvre enfant ne sait pas

ce qu’elle perd, eh bien, elle aura moins à regretter. Si elle croit ne

pouvoir être heureuse avec un mari qui la brusquerait et l’effraierait

après l’avoir tirée de son humble condition, et qui tremblerait chaque

fois qu’elle viendrait en contact avec quelqu’un de sa sphère, à lui,

cela peut être une triste méprise sans doute, mais nous n’y pouvons

rien. Qu’elle retourne à Eriécreek, et tâche de frayer son chemin sans

lui. Elle trouvera sans doute à se faire une autre destinée.

XIV

CONCLUSION

Mme Ellison connaissait toute l’histoire de Kitty, et le lecteur la

connaît aussi, moins un petit incident qui arriva le lendemain, et qui

nous semble digne d’être rapporté.

La malle d’Arbuton fut transportée à l’hôtel Saint-Louis pendant la

nuit, et nos amis ne revirent plus le jeune voyageur.

Quand Kitty s’éveilla le lendemain, une pluie fine et froide tombait sur

les passe-roses languissantes du jardin des Ursulines, que l’automne

semblait avoir frappé dans chaque feuille et dans chaque fleur.

Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay · 第 15 / 16 段