porche, près des peupliers, assises la main dans la main, se tenaient la
petite religieuse grassouillette avec sa pâle et fluette compagne.
Elles étaient immobiles et paraissaient silencieuses.
La pluie froide et fine tombait encore au moment où Kitty et Fanny
descendaient en voiture la côte de la Montagne, se dirigeant vers
l’embarcadère, où le colonel les avait précédées avec les malles, car
ils quittaient Québec.
A mi-côte leur véhicule se trouva engagé dans un encombrement d’autres
voitures qui montaient; et le cocher arrêta son cheval pour les laisser
passer.
Au même instant, Kitty vit s’avancer sur le trottoir un individu qui
avait une ressemblance grotesque avec Arbuton.
C’était lui, mais plus petit, plus malingre et plus chétif.
Ou plutôt, ce n’était pas lui, mais seulement un paletot comme le sien
enveloppant un petit être autour duquel il pendait en plis flasques--une
caricature du précieux pardessus d’Arbuton, ou plutôt l’article lui-même
présentant un misérable et comique rapprochement.
--Pourquoi ce petit vaurien se permet-il de vous fixer ainsi, Kitty?
demanda Fanny.
--Je ne sais pas, répondit Kitty, d’un ton distrait.
L’individu s’était mis à sourire et à gesticuler avec véhémence. Kitty
se rappela l’avoir déjà vu; puis elle reconnut le tonnelier qui avait
délivré Arbuton du chien furieux, sur la rue Saut-au-Matelot, et auquel
il avait abandonné son paletot endommagé.
Le petit être déboutonna gauchement le pardessus, et tira d’une poche
intérieure quelques lettres qu’il présenta à Kitty, en parlant français
avec volubilité.
--Que fait il, Kitty?
--Qu’est-ce qu’il dit, Fanny?
--Quelque chose au sujet d’un chien féroce se ruant sur vous, et un
jeune homme, brave comme un lion, se précipitant au-devant de l’animal,
et vous sauvant la vie.
Mme Ellison n’était pas femme à laisser sa traduction manquer de
couleur, bien que le texte ne fût pas fort remarquable sous ce rapport.
--Faites-le lui répéter.
Et lorsque l’homme eut fini:
--Oui, dit la jeune fille en soupirant, c’était le jour de notre
expédition au lieu où tomba Montgomery; mais je n’ai jamais su, avant
aujourd’hui, ce qu’il avait fait pour moi. Fanny, s’écria-t-elle avec un
sanglot, c’est peut-être moi qui ai été cruelle! Et pourtant ce qui est
arrivé hier me fait considérer comme si peu de chose le fait de m’avoir
sauvé la vie!
--Ce n’est rien du tout, répondit Fanny, moins que rien.
Mais le cœur lui manqua.
Le petit tonnelier s’était éloigné en saluant, et montait la côte, le
bas du paletot d’Arbuton lui battant à chaque pas sur les talons.
--Quelles sont ces lettres? demanda Fanny.
--Oh! de vieilles lettres appartenant à M. Arbuton, et qui étaient
restées dans les poches de l’habit. Le tonnelier s’est imaginé
probablement que je les remettrais à leur propriétaire.
--Qu’entendez-vous en faire?
--Je devrais les lui envoyer, répondit Kitty. Puis, après une pause qui
dura jusqu’à leur arrivée au bateau, elle remit les lettres à Fanny.
--Dick pourra les envoyer lui-même, dit-elle.
FIN
NOTES:
[A] Espèce d’airelle. (Notes du trad.)
[B] Le mot _miss_ (mademoiselle) et le verbe _miss_ (manquer) forment
ici un calembour qu’il est impossible de traduire, même par un
équivalent. (Note du traducteur.)
[C] Expression dont se servent quelquefois les Canadiens, en
plaisantant, pour dire _un dollar_. (Note du Trad.)