attrayant, et qu’elle se sentait, par ses aspirations, si éminemment
propre à apprécier?
Québec avait été pour elle une merveille d’antiquité; mais l’Europe,
mais Londres, Venise, Rome, ces villes infiniment plus anciennes et plus
historiques, dont elle avait naguère si longuement causé avec Arbuton,
pourquoi ne les verrait-elle pas?
A cette réflexion, Kitty eut, rapide comme l’éclair, la mauvaise pensée
involontaire d’épouser Arbuton en vue d’un voyage de noces en Europe; et
durant une seconde, elle mit de côté l’amour, les convenances et
l’incompatibilité des traditions de Boston avec celles d’Eriécreek.
Mais elle rougit aussitôt de ce mauvais sentiment, et s’efforça d’y
faire compensation en se disant mille choses à la louange d’Arbuton.
Elle se fit des reproches de l’avoir--comme il le lui avait prouvé la
veille--méconnu et déprécié; elle semblait disposée maintenant à lui
accorder même plus de magnanimité que n’en avaient montré ses généreuses
paroles et sa conduite.
Ce serait odieusement reconnaître sa longanimité que de l’épouser par un
sentiment d’ambition mondaine, un homme de sa noblesse de caractère
méritant tout ce que peut donner l’amour le plus vrai.
Mais elle le respectait; elle le respectait pleinement et entièrement,
et cela, elle pouvait au moins le lui avouer.
Les paroles avec lesquelles il avait, la veille, protesté de son amour
revenaient sans cesse se mêler à sa rêverie.
S’il les lui répétait encore après l’avoir vue à Boston, dans le milieu
où elle désirait être mise à l’épreuve... elle ne saurait que répondre.
XIII
L’ÉPREUVE
Ils n’avaient formé aucun projet pour le lendemain; mais après l’office
religieux, ils se trouvèrent en présence de la plus belle après-midi de
tout leur séjour à Québec à dépenser d’une façon ou d’une autre; et,
suivant l’opinion du colonel, c’eût été grand dommage de la gaspiller au
logis.
Ils passèrent en revue toutes les promenades des environs, et finirent
par opter pour Lorette.
La famille Ellison connaissait déjà l’endroit, mais Arbuton n’y était
jamais allé, et ce fut par un vague motif de politesse envers lui que
Mme Ellison se prononça pour cette promenade; ce qui ne l’empêcha point,
plus tard, de se demander tout haut quelle considération avait pu
l’engager à faire ce choix.
Quant à Arbuton, il était agité et distrait, répondait au hasard lorsque
la conversation exigeait son intervention, donnait avec impatience son
assentiment à tout, et attendait avec hâte le moment du départ.
De la barrière Saint-Jean, le chemin de Lorette circule à travers les
prairies et les champs d’orge, traversant et retraversant le cours
rapide de la rivière Saint-Charles, pour s’élever, à Lorette, au-dessus
du niveau de la citadelle.
Le chemin est plus solitaire que celui de Beauport.
Les maisons n’ont pas le même air de confort, ni l’apparence cossue des
maisons de pierre de ce dernier village.
Elles n’en sont pas moins charmantes cependant, et les habitants y
semblent encore plus éloignés des influences modernes.
De petites paysannes, en robes violettes, avec de larges chapeaux de
paille--et non pas vêtues à la mode de l’avant-dernière année--se
montraient çà et là.
Auprès d’une vieille chaumière, un vieillard coiffé du traditionnel
bonnet de laine rouge de l’_habitant_, retombant sur l’oreille, fumait
une courte pipe.
On arriva à l’Ancienne-Lorette, un petit bijou de village.
La route y est bordée à droite et à gauche de mignonnes maisons,
pieusement groupées dans les environs de l’église et du cimetière.
Chacune de ces maisonnettes avait son balcon ou sa véranda d’où les gens
saluaient poliment nos voyageurs.
Enfin on atteignit Lorette même, que nos amis auraient certainement
reconnu pour un village indien, grâce à son aspect négligé, et à la
disposition irrégulière des pauvres cabanes le long des ruelles
sinueuses, quand même ils ne l’eussent pas déjà vu, et quand même ils
n’y auraient pas été accueillis par une bande de petits sauvages,
garçons et filles, au teint plus ou moins bronzé.
Les filles offraient en vente des mocassins et de petites aumônières
ornées de rassades; les garçons avaient des arcs et des flèches, et
s’égosillaient à crier:
--Tir! tir! grand tir! Des sous! nous tirons sur les sous. Grand tir!
Au moment où nos amis mettaient pied à terre en face de l’église, cette
marmaille reconnut le colonel, et se remit à crier de plus belle.
--Voyons, Richard, vous n’exigerez pas que ces pauvres petits diables
recommencent cette longue cérémonie, n’est-ce pas?
--Il le faut. C’est de rigueur chaque fois que je viens à Lorette; et je
ne suis pas homme à négliger une formalité de cette importance.
En même temps le colonel enfonçait un sou dans le sable compact, et les
flèches se mirent à bondir alentour.
Enfin le sou sauta en l’air, et un petit garçon à tête blonde et aux
yeux bleus le ramassa.
Il gagna de même presque tous les autres sous que le colonel mit au jeu.
--Voilà un aborigène pur sang, remarqua le colonel; ses ancêtres ont dû
venir directement de Normandie, il y a deux cents ans. Voilà pourquoi il
tire de l’arc bien plus adroitement que tous ces faux sauvages couleur
de café.
Ils entrèrent dans la chapelle bâtie sur l’emplacement de l’ancienne
église, incendiée il y a quelques années.
Elle est petite; l’intérieur est nu et rustique, avec des ornements tout
à fait ordinaires.
A droite et à gauche de l’autel, on remarquait deux statues de bois
peint--celle d’un individu quelconque et celle d’un prêtre--bien humble
commémoration de ceux qui ont tant souffert pour cette race condamnée à
l’extinction, et dont les derniers débris s’étiolent à Lorette, dans une
malpropreté et une incurable répugnance pour les mœurs civilisées.
Ils sont chrétiens à leur façon, ces descendants de la puissante nation
huronne convertie par les jésuites, et écrasée par les Iroquois dans les
solitudes de l’Ouest; mais quels qu’ils soient au fond du cœur, ce sont
des sauvages par l’apparence, et ces petits garçons avaient des faces de
loups et de renards.
Une partie des gamins suivirent les visiteurs dans l’église, où une
vieille femme était seule en prière devant une image au-dessous de
laquelle une main et un pied étaient suspendus en ex-voto; mais la
dévotion des petits Hurons aux cheveux luisants, un peu inconstante et
intéressée surtout, s’adressa plus aux étrangers qu’à la petite maison
de Nazareth que deux anges dorés soutenaient au-dessus du maître-autel.
Il n’y avait en ce moment aucune cérémonie, et les visiteurs sortirent
de la chapelle au milieu des clameurs des autres petits garçons restés
en dehors.
Quelques jeunes filles, habillées à la moderne, se promenaient dans la
rue bras dessus bras dessous, épiant du coin de l’œil l’effet produit
sur les spectateurs.
De l’une des ruelles du village s’avança un individu à l’air hardiment
protecteur. C’était un jeune homme aux yeux noirs et à l’épaisse
moustache de même nuance, portant un petit chapeau rond, un pantalon à
carreaux bleus, un gilet blanc et un veston à raies bleuâtres boutonné
sur la poitrine.
Sa main jouait avec une légère badine.
--Voici le fils du chef Paul Picard, souffla le cocher; c’est un
notaire.
--Excusez-moi, monsieur, dit le colonel.
Et le jeune homme salua.
--Auriez-vous la complaisance de nous dire si nous pouvons voir le chef
aujourd’hui?
--Oh oui! répondit le notaire en anglais; c’est mon père qui est le
chef; et vous pouvez le voir si vous voulez.
Et il passa outre d’un air suffisant.
A son arrivée à Québec, le colonel avait acheté dans un magasin
d’articles de fabrique indienne la photographie d’un chef sauvage en
grand costume de guerre plus ou moins authentique. On l’appelait _Le
dernier des Hurons_, et le colonel se vengea de la courtoisie de M.
Picard, en lui décernant le titre d’_Avant-dernier Huron_.
--Eh bien, dit Fanny, qui, comme la plupart des femmes, n’était pas
fâchée de voir son mari en échec de temps en temps, je ne vois pas
pourquoi vous lui avez demandé cela. Je suis bien sûre que personne ne
désire revoir ce vieux chef avec son attirail de verroterie.
--Ma chère, répondit le colonel, partout où vont les Américains, ils
aiment à se faire introduire à la cour. Voici M. Arbuton qui a sans
doute été présenté aux têtes couronnées de l’ancien monde, et qui a
grande hâte de rendre ses hommages au souverain de Lorette. D’ailleurs,
je fais toujours une visite au prince régnant chaque fois que je viens
ici. La froideur de l’héritier présomptif ne me rebutera pas.
Le colonel en tête, on entra dans l’une des principales ruelles du
village.
Quelques-unes des cabanes étaient à peu près blanchies à la chaux, mais
toutes étaient moins malpropres à l’intérieur, que le dehors n’aurait pu
le faire supposer.
Des femmes et des jeunes filles assises aux portes et aux fenêtres
confectionnaient des mocassins.
Çà et là une mère de famille rayonnante de santé se montrait avec un
enfant dans ses bras.
Toutes avaient des indices de mélange avec la race blanche, de même que
les enfants qui s’attroupaient autour des étrangers et demandaient
l’aumône sur un ton aussi élevé que les Italiens.
Quelques figures seulement étaient d’un brun clair, comme si elles
avaient été teintes dans le jus de noix.
Il est évident que les Hurons s’effacent, si même ils ne s’éteignent pas
entièrement.
Les enfants répondaient aux plaisanteries du colonel avec un mélange de
vivacité française et d’impassibilité sauvage.
De grands chiens maigres s’allongeaient près des seuils.
C’étaient là, avec les femmes et les enfants, les seuls êtres visibles.
Point d’hommes nulle part.
Les maisons n’étaient pas entourées de palissades, excepté celle du
chef. Cette dernière s’élevait derrière une jolie pelouse à travers
laquelle au moment où nos voyageurs arrivèrent, deux toutes jeunes
femmes se promenaient en robe de matin, avec des lorgnettes.
La demeure du chef était une élégante maisonnette aux murs recouverte
de papiers tenture et aux planchers tapissés, avec un grand poêle dans
le salon, et une table sur laquelle s’étalait cette toilette en
verroterie, objet des sarcasmes de Mme Ellison.
Un homme âgé et bien pris, à l’œil noir et vif, à la figure placide et
bronzée, se tenait tout près.
Il portait une tunique à moitié militaire, avec des boutons jaunes.
C’était le chef Picard.
En apercevant le colonel, il sourit et lui tendit la main.
Puis il lui vendit tout ce que celui-ci désira acheter, mais comme à
regret et sans insister.
Il parla des besoins de sa tribu, qui, disait-il, comptait trois cents
individus, dont quelques-uns cultivaient la terre, mais dont la plupart
étaient chasseurs, et passaient l’hiver dans les bois, au service des
officiers de la garnison.
Il parlait l’anglais passablement, mais avec répugnance, et parut assez
satisfait de voir partir ses visiteurs qui eux-mêmes ne furent pas
fâchés de prendre congé de lui.
Arbuton surtout en était enchanté.
Il désirait se trouver seul avec Kitty, ce qui était impossible tant que
l’on rôderait ainsi dans le village.
En repassant à travers les rues, le colonel acheta d’une petite fille un
absurde porte-montre pour _une douleur_[C], mais il ne voulut plus
consentir à ce que les gamins fissent de nouveau preuve de leur adresse
à ses dépens.
--Non, pas de grand tir, cette fois, mes enfants! Allons, les amis,
ajouta-t-il, en s’adressant à ses compagnons de promenade, nous avons
devant nous la meilleure partie de notre après-midi, avec les chutes de
Lorette; qu’allons-nous faire?
Ni Mme Ellison, ni Kitty, ni Arbuton n’en savaient rien, ce qui ne les
empêcha pas de passer en flânant devant la chapelle et de se diriger
vers le moulin en pierre que met en mouvement le cours pittoresque de la
rivière.
Au-dessus du chemin, celle-ci se précipite en deux ou trois cascades, et
s’élance éperdue sur une pente rapide en forme de croissant, pour aller
cacher sa blancheur écumante sous les feuillages sombres d’un ravin
profond.
C’est une merveille de gracieux mouvement, de jeux délicieux de lumière
et d’ombre; un bijou de paysage qu’on dirait animé d’une vie consciente.
Sa beauté, comme celle de toutes les curiosités naturelles de ce
continent, se présente sur une vaste échelle.
Les spectateurs, après l’avoir admirée, du côté du moulin, traversèrent
la rivière à la recherche d’un autre point de vue, et là, le colonel et
Fanny s’étant un peu écartés le long de la berge, Kitty et Arbuton se
trouvèrent seuls.
La position des deux jeunes gens, vis-à-vis l’un de l’autre, était
tellement indécise, que lorsqu’il s’agissait de la définir, ou même de
s’en rendre compte ouvertement, il y avait d’aussi bonnes raisons pour
l’affirmative que pour la négative.
En outre, cela intéressait Kitty d’être là, seule avec Arbuton, et elle
se disait que, si tout était arrangé et qu’ils fussent fiancés, ce
sauvage et charmant endroit était bien celui qu’elle aurait choisi pour
savourer les délicates émotions de récentes fiançailles.
Elle se mit à rêver une félicité telle, qu’il eût été étrange à elle de
ne pas désirer en jouir, et ce fut avec un sentiment moitié hésitant
moitié satisfait qu’elle permit à son compagnon d’aborder un sujet que
tous les deux avaient déjà dans l’esprit.
--Il me semble, dit-elle en protestant faiblement, que nous étions
convenus de ne rien dire là-dessus pour le moment.
--Non, vous ne m’avez pas défendu de vous dire que je vous aime; j’ai
consenti seulement à attendre votre réponse; mais aujourd’hui je romps
ma promesse; je ne puis pas attendre: je crois que les conditions
imposées me déshonorent, dit Arbuton avec une impétuosité qui la domina.
--Oh! comment pouvez-vous parler ainsi? demanda-t-elle charmée qu’il
trouvât ces conditions humiliantes, et pleine de regret de les avoir
imposées. Vous savez bien pourquoi j’ai demandé du délai; et vous savez
que... si... j’avais fait quelque chose qui eût pu vous blesser, je ne
me le pardonnerais jamais.
--Mais vous avez douté de moi, cependant.
--Vraiment? j’ai cru que c’était de moi-même que je doutais.
Elle fut frappée d’un soudain pressentiment d’avoir été mal comprise;
elle sentait que ses paroles avaient une portée inconnue pour elle.
--Mais pourquoi douter de vous-même?
--Je... je ne sais pas.
--Non, dit-il amèrement, parce que c’est de moi que vous doutez. Que
pouvez-vous donc avoir remarqué en moi qui vous fasse supposer que je
puisse changer à votre égard? dit-il avec une humilité qui la toucha. Je
suis porté à croire que vous ne me croyez pas digne de vous.
--Pas digne de moi! Je n’ai jamais songé à rien de semblable.
--Mais me soupçonner d’une vilenie....
--Oh! monsieur Arbuton....
--D’une vilenie comme celle à laquelle vous avez fait allusion hier,
c’est plus que je ne puis supporter. J’y ai pensé toute la nuit; il me
faut une réponse immédiate, quelle qu’elle soit.
Elle ne répondit pas, car chaque mot prononcé par elle n’avait servi
qu’à lui fermer toute issue. Ne sachant que faire, elle leva les yeux
sur lui pour implorer sa pitié.
--Pourquoi douter ainsi de moi? demanda-t-il d’un ton pathétique et
doux.
--Je ne doute pas de vous, répondit-elle d’une voix aussi faible qu’un
souffle.
--Alors vous êtes à moi sans retard et pour toujours! s’écria-t-il en
l’attirant vers lui dans un embrassement brusque et rapide.
--Oh! dit-elle simplement, sur un ton de doux reproche en s’attachant
involontairement à lui, pendant une seconde, comme pour demander
protection contre lui-même.
Elle leva les yeux sur lui, toute pâle, cherchant à se rendre compte de
cette violence pleine de tendresse et d’exaltation; puis sa joue devint
brûlante, et des pleurs montèrent à sa paupière.
--J’espère, dit-elle, que vous ne le regretterez jamais!
Puis:
--Allons-nous-en, ajouta-t-elle, dans son désir instinctif de
s’éloigner, de changer d’endroit.
Son cœur avait été surpris, elle ne savait trop comment.
Cette scène lui avait communiqué comme un effluve de tendresse, toute
nouvelle.
Elle permit au jeune homme de lui offrir son bras; et alors elle se
sentit fière de ce qu’il était grand, de ce qu’il était beau, de ce
qu’il était tout à elle.
--Mais, se disait-elle en marchant, j’espère qu’il ne le regrettera
jamais.
Elle lui répéta la même chose en souriant. Il lui pressa la main contre
son cœur, et rencontra le regard qu’elle leva sur lui par un regard
plein de protestation et de promesses, et qui devint de plus en plus
tendre.
--Quels beaux yeux vous avez! dit-il; j’ai remarqué ces longs cils en
mettant le pied sur le bateau du Saguenay, et je ne pouvais plus m’en
débarrasser l’esprit.
--Oh! je vous en prie, ne parlez pas de cet affreux voyage!
s’écria-t-elle.
--Non! pourquoi donc?
--Oh! parce que... c’était si absurde pour moi d’aller m’appuyer ainsi
sur votre bras par inadvertance. Je fus la plus malheureuse des femmes
durant tout le jour qui suivit.
Il la regarda d’un air de surprise et d’interrogation.
--Je pense, ajouta-t-elle, avoir été impertinente avec vous durant toute
la journée--et pourtant je ne crois pas qu’il soit dans ma nature d’être
impertinente avec personne--vous prenant à partie à propos de points de
vue, vous taquinant au sujet du Saguenay, de ses paysages et de ses
légendes, comme vous savez. Mais je me figurais que vous cherchiez à me
rabaisser--vous avez un peu cet air-là parfois--et je vous admirais
malgré moi, ce qui m’agaçait beaucoup.
--Oh! dit Arbuton.
Il se rappelait vaguement, comme un détail se rapportant à une existence
antérieure, que ce jour-là, en effet, il avait trouvé dans Kitty quelque
chose qui ne lui avait pas plu, mais il calma les remords de la jeune
fille par un sourire, et une nouvelle pression de main.
--Alors, dit-il, puisque vous ne voulez pas que nous nous rappelions
cette circonstance, remontons plus loin, et parlons du jour où nous nous
sommes rencontrés sur le pont de Goat-Island, à Niagara.
--Oh! m’avez-vous vue là? Je ne le croyais pas, mais je vous avais vu,
moi. Vous portiez une cravate bleue.
Et Arbuton, sur un ton aussi naturel que s’il eût réellement suivi le
même cours d’idées, reprit aussitôt:
--Vous ne croirez plus qu’il soit nécessaire d’aller à Boston
maintenant, n’est-ce pas?
Et il sourit d’un air de triomphe.
--Il me semble, ajouta-t-il, que je suis maintenant plus en droit de
vous y introduire que vos amis de _South-End_.
Kitty sourit aussi.
--Je veux bien vous attendre, dit-elle. Mais ne croyez-vous pas que vous
feriez mieux de visiter Eriécreek avant de vous engager trop
solennellement? Je ne puis consentir à ce qu’il y ait rien de vraiment
sérieux entre nous, avant que vous m’ayez vue chez moi.
Ils avaient marché au hasard, et ils se trouvèrent en face de l’auberge,
où pour une petite somme on vend aux étrangers le droit d’admirer les
chutes, d’un certain point de vue, et ils allèrent s’asseoir sur la
véranda, un peu à l’écart.
--Oh! dit Arbuton, je visiterai Eriécreek avant longtemps; mais ce ne
sera pour mettre personne à l’épreuve, ni vous ni moi. Je ne veux pas
vous voir chez vous avant d’aller vous y réclamer comme ma femme.
Kitty soupira:
--Ah! vous êtes plus généreux que je ne l’ai été.
--J’en doute.
--Oh! oui, vous l’êtes. Mais je me demande si vous saurez trouver
Eriécreek.
--Est-ce sur la carte?
--Sur la carte du comté, oui; ainsi que la propriété de mon oncle Jack,
et même une vue de sa maison, si vous voulez. Tout le monde sera rangé
sur le balcon--quelque chose comme celui-ci--quand vous arriverez. Vous
reconnaîtrez mon oncle Jack à sa longue barbe grise, ses sourcils en
broussailles, ses bottes qui ne seront pas cirées, et son chapeau de
paille d’Italie, que nous ne pouvons pas lui faire remplacer. Les
cousines seront avec lui--Virginia, la figure tout animée d’avoir
préparé le dîner pour vous, et Rachel avec quelque pièce de raccommodage
à la main--et toutes deux descendront l’allée en courant pour vous
souhaiter la bienvenue. Comment cela vous ira-t-il?
Arbuton sentait bien qu’il y avait un peu de caricature dans ce tableau,
et il sourit en homme tout à fait rassuré.
--Cela m’ira parfaitement dit-il, pourvu que vous veniez vous aussi à ma
rencontre. Où serez-vous?
--J’oubliais. Je serai en haut, dans ma chambre, épiant à travers la
persienne, pour voir comment vous prenez la chose. Puis je descendrai
pour vous recevoir avec dignité dans le salon; mais après le repas, il
faudra que vous m’excusiez pendant que je m’occuperai de la vaisselle.
Mon oncle vous tiendra compagnie. Il vous parlera de Boston. Il aime
encore mieux Boston que vous ne l’aimez vous-même.
Et Kitty éclata de rire, en songeant à la différence qui existait entre
le Boston de son oncle et celui d’Arbuton, se divertissant
malicieusement à la pensée de leur embarras mutuel pour trouver sur le
sujet un point de commune entente.
Arbuton avait quitté son siège, et s’était éloigné de quelques pas
regardant du côté des chutes, comme s’il eût pu de cette façon retarder
la venue du colonel et de Fanny.
Kitty fit trève un moment à son accès de gaieté pour remarquer deux
dames qui remontaient le sentier, se dirigeant vers l’entrée où elle
était assise.
Arbuton ne les voyait pas.
Les dames montèrent les marches du perron, et jetèrent lentement et
languissamment un regard sur les personnes présentes.
Mais en apercevant Arbuton, l’une d’elles s’avança directement vers lui,
avec des exclamations de surprise et de joie, pendant que, tout
stupéfait et par un mouvement tout mécanique, il se retournait du côté
de la nouvelle venue.
C’était une dame d’un âge assez avancé, mise avec une certaine hardiesse
de couleur et de tournure plutôt qu’avec mauvais goût; et, dans
l’expression de sa surprise, elle avança une petite main
merveilleusement gantée.
Ses manières effarouchées étaient celles d’une personne qui aurait
combattu avec acharnement pour atteindre une haute position dans la
société, et dénotaient une certaine haine sourde contre ceux qui, forcés
de lui céder le pas, avaient rendu son succès pénible et humiliant.
Elle était accompagnée d’une jeune fille très jolie, mise avec un goût
exquis, justement assez à la mode pour démontrer qu’elle était maître
passé en fait d’élégance.
Mais ce n’était pas le style tranchant de New-York.
Une sobriété particulière dans la coupe, une concession toute distinguée
à la mode du jour, beaucoup de discrétion dans les accessoires,
donnaient à sa toilette entière un cachet qui ne pouvait appartenir qu’à
Boston.
L’éclat de ses lèvres, de son teint et de ses yeux étaient incomparable.
Des masses d’admirables cheveux blonds équilibraient d’une façon
charmante sa tête délicate.
Elle avait un air d’indépendance innocente, l’expression angélique d’un
jeune garçon d’une beauté parfaite, mêlée aux charmes et aux grâces de
la femme.
Elle manifesta sa surprise à la vue d’Arbuton en appuyant un peu
nerveusement par terre la pointe de son ombrelle, et en rougissant
légèrement.
Elle lui tendit la main avec une franchise amicale, et le gratifia d’un
éblouissant sourire, pendant que sa compagne plus âgée accueillait le
jeune homme avec des marques d’une familiarité pleine d’effusion,
l’accablant de compliments, de flatteries et d’exclamations joyeuses.
--Mon Dieu, soupira Kitty, ce sont de ses anciennes amies, et je vais
être obligée de faire connaissance avec elles. Après tout, peut-être
vaut-il mieux commencer tout de suite.
Mais Arbuton ne s’approcha pas d’elle.
Il se mit à marcher de long en large avec ces dames, et passa devant
Kitty sans paraître l’apercevoir.
Les nouvelles venues dirent qu’elles attendaient leur voiture laissée
quelque part durant leur visite à la chute, après recommandation faite
au cocher de venir les prendre pour les conduire à l’auberge.
Et la conversation se mit à rouler sur des gens et des choses dont Kitty
n’avait jamais entendu parler.
--Avez vous rencontré les Trailings depuis que vous avez quitté
New-York? demanda la plus âgée des dames.
--Non, répondit Arbuton.