sauvages de seringats et de lilas.
L’intérieur était encombré d’herbes folles, de ronces et de
framboisiers, où pendaient encore quelques baies.
Les lourdes poutres abandonnées où elles tombèrent il y a cent ans, font
preuve de la consciencieuse solidité qui présida à la construction de
l’édifice; et l’on peut voir par les pierres des foyers et les
chambranles des cheminées, que l’endroit a eu ses prétentions au luxe.
Pendant que les visiteurs étaient debout au milieu des ruines, une
inoffensive couleuvre de jardin se glissa d’une crevasse à une autre; un
oiseau s’échappa silencieusement de son nid caché dans quelque recoin
élevé de la muraille.
A cet instant--si impressionnables sont les dispositions de l’esprit, et
si profonde l’influence de l’imagination sur le cœur--le palais des
Césars n’aurait pas produit une plus forte impression de solitude et de
désolation.
Nos amis recherchèrent avidement les moindres détails pouvant répondre à
ce qu’ils avaient lu dans les descriptions de ces ruines, et furent
aussi satisfaits d’un débris d’escalier de cave qu’ils découvrirent à
l’extérieur, que s’ils avaient trouvé le passage secret de la chambre
souterraine du château, ou le trésor que le petit _habitant_ leur assura
être enfoui sous les décombres.
Ils se dispersèrent ensuite à la recherche des limites du jardin; et
Arbuton s’attira des félicitations générales par la découverte qu’il fit
des fondations de l’écurie du château.
Il ne restait plus qu’à procéder aux préparatifs du pique-nique.
Ils choisirent une jolie pelouse à l’ombre d’une hutte d’écorce toute
délabrée, laissée là par les Indiens qui viennent camper à cet endroit
pour l’été.
Dans les cendres de cet agreste foyer, ils allumèrent du feu,--Arbuton
fournissant les branchages, et le colonel déployant une habileté toute
particulière à réconcilier cette flamme sauvage avec la cafetière
civilisée empruntée à Mme Gray.
Mme Ellison tendit la nappe, combinant l’arrangement des mets, changeant
plusieurs fois de place les tranches de langue et les sardines qui
flanquaient le poulet rôti, et se demandant avec anxiété si elle devait
mettre les gâteaux et les pêches confites immédiatement, ou si elle ne
devait pas plutôt les réserver pour un second service.
Les olives au vinaigre la réduisirent au désespoir; elles étaient en
bouteille, et pour ne pas rompre la symétrie, il fallait les placer de
façon à ce qu’elles servissent de pendant à quelque chose d’aussi
important par sa forme.
Des marguerites sauvages, des feuilles vertes et rouges, des ramilles de
fougère jaunissante que Kitty avait disposées dans un verre furent
saluées avec enthousiasme, mais rejetées bientôt avec répulsion, à cause
de quelques fourmis qu’y découvrit Mme Ellison.
Kitty tint tête à l’explosion avec sa patience ordinaire et se mit à
cuisiner le café.
Avec ce douloureux et charmant émoi que seuls les amoureux connaissent,
Arbuton la regarda casser l’œuf sur le bord de la cafetière, l’y laisser
tomber, et puis remuer avec un empressement délicieux.
Cela lui représentait la vie domestique, lui donnait un avant-goût du
foyer: c’était l’invitation inconsciente de l’épouse à l’intimité de la
vie de famille.
Au fracas de la coquille, il trembla; le clapotement de l’œuf et du café
à l’intérieur de la cafetière lui donna des étourdissements.
--Puis-je remuer pour vous, miss Ellison? dit-il d’un ton embarrassé.
--Ah! mais non, répondit-elle, surprise qu’un homme voulût se mêler de
brasser le café; mais si vous alliez me cherchez de l’eau au ruisseau,
vous m’obligeriez.
Elle lui donna une cruche, et il se dirigea vers le ruisseau, qui
n’était qu’à une minute de distance.
Cette minute pourtant laissa la jeune fille seule, pour la première fois
ce jour-là, avec Dick et Fanny, et le silence se fit.
Ils ne pouvaient s’empêcher cependant de s’entre-regarder; et le
colonel, pour faire croire qu’il ne songeait à rien, se mit à siffler,
ce qui lui valut une réprimande de la part de sa femme.
--Pourquoi pas? demanda-t-il, nous ne sommes pas à un enterrement, je
suppose.
--Certainement non! dit Mme Ellison.
Et Kitty, qui avait rougi au point d’avoir envie de pleurer, éclata de
rire au contraire, et puis se fâcha contre elle-même, en voyant arriver
Arbuton, dans la crainte qu’il ne s’imaginât être l’objet de cette gaîté
intempestive.
--Le champagne devrait probablement être rafraîchi, observa Mme Ellison,
lorsque le café, suffisamment remué, se mit à bouillir sur la braise.
--Je connais le ruisseau mieux que personne, dit Arbuton, et je sais un
remous où il se rafraîchira plus rapidement que partout ailleurs.
--Alors vous allez l’y transporter, reprit l’organisatrice de la fête.
Et Arbuton s’éloigna docilement, la bouteille de champagne à la main.
La cruche qu’il avait remplie était dans l’herbe; un brusque mouvement
de la jupe de Kitty la renversa.
Le colonel se précipita à la rescousse; mais Mme Ellison l’arrêta de la
main, pendant qu’elle jetait un regard d’ineffable admiration sur la
jeune fille.
--Ma foi, dit celle-ci, pour m’apprendre qu’on n’est pas aussi maladroit
impunément je vais aller remplir la cruche moi-même.
Et elle se hâta de rejoindre Arbuton.
Ils se parlèrent à peine en allant et revenant; mais la contrainte
qu’éprouva Kitty n’était rien comparée à ce qu’elle redoutait en
cherchant à échapper à la raillerie tacite du colonel et à l’officieuse
protection de Fanny.
Et cependant elle trembla à la pensée que sa vie était déjà tellement
identifiée avec celle de cet étranger, qu’elle croyait devoir chercher
auprès de lui un refuge contre ses propres parents.
Dans la circonstance présente, ces derniers ne pouvaient rien pour elle.
Tout dépendait exclusivement d’elle et de lui; ils devaient se tirer
d’affaires du mieux possible par eux-mêmes.
Le cas admettait à peine un intérêt sympathique; et si la chose ne lui
eût pas été personnelle, Kitty en aurait été plutôt amusée que troublée.
En dépit de tout, elle se surprenait parfois à sourire en songeant à
cette position d’une jeune fille qui, après avoir passé un mois avec un
jeune homme dans une intimité ayant toutes les apparences de l’amour,
tient, lorsqu’on la demande en mariage, son amoureux en suspens, pendant
qu’elle consulte son cœur, et, dans l’intervalle, s’en va pique-niquer
avec lui, comme s’il ne s’agissait que d’une simple amourette
d’aventure.
De toutes les héroïnes de ses romans, elle n’en connaissait aucune qui
se fût trouvée dans une semblable position.
Cependant ses perplexités n’influèrent pas sur l’appétit qu’elle apporta
au banquet champêtre.
De sa vie toujours simple et frugale, elle n’avait jamais goûté au
champagne, et après avoir trempé ses lèvres dans le pétillant liquide,
elle s’écria naïvement:
--Tiens, je pensais qu’il fallait _apprendre_ à aimer le champagne.
--Non, dit le colonel; c’est comme la lecture et l’écriture, la nature
nous enseigne cela. Les animaux les moins doués aimeraient le champagne.
Les instincts délicats des jeunes filles leur en font apprécier tout de
suite la valeur. Il y avait d’excellent champagne dans certaines caves
de la confédération du Sud, ajouta le colonel. Le cachet vert était la
marque favorite de nos frères égarés. Ce n’était pas là-dessus qu’ils se
trompaient. Quant à moi, je le préfère à notre cidre, qu’il vienne de la
pomme ou du raisin. Oui, c’est même meilleur que l’eau du vieux puits à
tollenon dans l’arrière-cour d’Eriécreek, bien que cela n’ait pas la
même fine saveur d’huile lubrifiante.
Le léger refroidissement qu’éprouva Arbuton à la mention d’Eriécreek et
de ses rapports avec le pétrole fut passager.
Il était léger de cœur, depuis que Kitty semblait lui avoir fait des
avances; et dans son laisser-aller du moment, il causa bien, et fournit
sans restriction sa quote-part à l’amusement général.
Quand le colonel, avec la répugnance qu’ont d’ordinaire les soldats à
raconter leurs histoires de guerre devant les bourgeois, eut consenti,
aux instances de sa femme, à relater quelque trait de sa dernière
bataille, Arbuton écouta avec une déférence qui flatta cette pauvre Mme
Ellison, si bien qu’elle ne comprenait plus rien aux hésitations de
Kitty.
A son tour, le jeune homme raconta d’une façon intéressante
quelques-unes de ses aventures de voyages, s’excusant avec politesse de
leur peu d’intérêt comparés aux récits du colonel.
Il s’en excusa un peu trop même, car celui-ci se demanda avec un léger
embarras s’il n’avait pas fait quelque gasconnade.
Mais personne n’eut cette idée, et le repas fut assez joyeux.
Lorsqu’il fut terminé, Mme Ellison, toujours un peu boiteuse, resta à
l’ombre de la hutte d’écorce, et le colonel, après avoir allumé un
cigare, en féal mari s’étendit sur le gazon devant elle.
Kitty et Arbuton n’avaient rien de mieux à faire que de s’éloigner, et
ce fut le parti pour lequel la jeune fille opta.
Ils se dirigèrent en silence du côté du château, et se mirent à examiner
les ruines d’une façon distraite.
Sur un petit espace de surface unie, dans un endroit abrité, d’autres
voyageurs avaient gravé leurs noms, et Arbuton proposa qu’on y inscrivit
aussi les touristes du jour.
--Oh oui! dit Kitty avec une espèce de soupir, en s’asseyant sur une
pierre détachée de son alvéole, et laissant, suivant son habitude,
retomber ses mains jointes sur ses genoux, écrivez vous-même.
Ils devinrent étrangement rêveurs l’un et l’autre.
--Miss Ellison, dit-il tout à coup, j’ai fait une bévue an écrivant
votre nom; j’ai négligé d’y joindre le mot _miss_, et maintenant il n’y
a plus de place sur le ciment.
--Oh! cela ne fait rien, répondit Kitty, je suis bien sûre qu’il n’y
manquera pour personne.[B]
Arbuton ne releva pas le mot; il ne l’avait pas même remarqué. Il
regardait avec émotion le nom que sa main venait de tracer pour la
première fois; il se sentait un désir d’y porter ses lèvres.
--Si j’avais le droit, dit-il, de le prononcer comme je l’ai écrit!...
--Je n’y verrais pas d’inconvénient, répondit la jeune fille.... ni de
motif, ajouta-t-elle prudemment.
--Je croirais avoir fait un grand pas.
--Je ne vous ai jamais dit, répondit Kitty pour donner le change,
combien j’admire votre prénom, monsieur Arbuton.
--Comment le connaissez-vous?
--Il était sur la carte de visite que vous avez donnée à mon cousin, dit
Kitty avec franchise, mais sans avouer qu’elle avait conservé cette
carte.
--C’est un ancien nom de famille; c’est-une espèce d’héritage que nous
tenons du premier des nôtres qui vint s’établir en Amérique. D’une
génération à l’autre, quelqu’un de chez nous doit porter ce nom.
--Il est magnifique, s’écria Kitty. _Miles_, Miles Standish, le
capitaine puritain! Miles Standish, le capitaine de Plymouth! Je serais
bien fière d’un tel nom.
--Vous n’avez qu’à l’accepter, fit-il avec gravité.
--Oh! ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit-elle en rougissant.
Puis elle ajouta:
--Vous appartenez à une famille bien ancienne, alors, n’est-ce pas?
--Oui, assez ancienne, répondit Arbuton; mais cela n’est pas très rare
dans l’Est, vous savez.
--Je suppose que non. Mais les Ellison ne sont pas une ancienne famille,
eux. Si nous remontons plus loin qu’à mon oncle, nous n’arrivons qu’à
des trappeurs et à des aventuriers de l’Ouest. C’est probablement à
cause de cela que nous ne faisons pas grand cas des vieilles familles.
Mais c’est quelque chose de fort important à Boston, n’est-ce pas?
--Oui et non. Ce serait long à expliquer; et je ne sais si je me ferais
bien comprendre, à moins que vous n’eussiez vu par vous-même quelque
chose de la société de Boston.
--Monsieur Arbuton, dit Kitty, allant droit au cœur du sujet qu’ils
n’avaient fait qu’effleurer jusque-là, j’ai terriblement peur que ce que
vous m’avez dit--ce que vous m’avez demandé hier--ne soit entièrement
l’effet d’un malentendu. Je crains que vous ne vous soyez un peu mépris
et sur moi et sur ma condition, et que, jusqu’à un certain point, j’aie
sans le vouloir contribué à votre erreur.
--Je ne me trompe certainement pas, répondit-il sérieusement, en disant
que je vous aime!
Kitty ne leva pas les yeux, ni ne répondit à cette explosion, qui la
flattait tout en lui faisant peine.
--Je me suis méprise moi-même pendant si longtemps, dit-elle, et je m’en
suis aperçue si tard, que je crois devoir vous faire connaître l’espèce
de personne dont vous avez demandé la main, avant que....
--Quoi?
--Rien. Mais je veux que vous sachiez ceci: sous bien des rapports, ma
vie a été différente de la vôtre. Vous allez me croire aussi forte en
autobiographie que notre cocher de la baie des Ha-Ha, mais il faut que
vous soyez au courant de tout. La première chose dont je me souvienne,
c’est notre vie au Kansas, où nous avons immigré de l’Illinois. Nous
possédions à peine ce qu’il fallait pour vivre et nous vêtir, et je me
rappelle encore ma mère gémissant sur nos privations. A la fin, lorsque
mon père fut tué, dit-elle en baissant la voix, presque sur le seuil de
notre porte....
Arbuton fit un soubresaut:
--Tué?
--Oui, ne le saviez-vous pas? Mais non; comment l’auriez-vous su? Il est
tombé sous les balles des Missouriens.
Etait-ce parce qu’il n’était pas radicalement contraire au bon ton
d’avoir un beau-père fusillé par les Missouriens?
Etait-ce parce qu’il s’imaginait pouvoir aisément engager Kitty à
supprimer cette partie de son histoire?
Mais la jeune fille lui paraissait bien jolie, assise ainsi, son regard
honnête levé sur lui; et tout cela passa sur l’esprit d’Arbuton sans y
laisser de traces.
--Mon père appartenait au parti des Etats-Libres, continua Kitty avec
fierté, bien qu’il eût d’autres opinions lorsqu’il était parti pour le
Kansas, ajouta-t-elle simplement, pendant qu’Arbuton continuait à
associer dans son esprit ces différents noms avec les vagues souvenirs
qui lui restaient d’une lutte maintenant oubliée. Il était vivement
agacé par le caractère désagréable de tout cela, et il se disait
pourtant que Kitty était bien jolie.
--Mon père s’était rendu là dans l’intention de publier un journal en
faveur de l’esclavage. Mais, lorsqu’il se fut aperçu, plus tard, de ce
qu’étaient réellement les aventuriers exclavagistes de la frontière, il
se tourna contre eux. Il en avait longtemps voulu à mon oncle de s’être
fait _abolitionniste_, et s’était même querellé avec lui à ce sujet.
Nous lui écrivîmes du Kansas; la réconciliation se fit, et, avant de
mourir, mon père put dire à ma mère qu’elle trouverait un refuge chez
mon oncle. Mais elle était déjà malade, et ne lui survécut que d’un
mois. Lorsque mon cousin arriva pour nous chercher, quelques instants
seulement avant la mort de ma mère, c’est à peine s’il restait un
morceau de pain dans notre humble demeure. Eriécreek fut un paradis pour
moi. Et pourtant, même à ce dernier endroit, nous avons un genre de vie
qui, je le crains, ne vous conviendrait en aucune façon. Mon oncle ne
possède que juste de quoi vivre, et nous sommes des gens ordinaires. Je
suppose, continua doucement la jeune fille, que je n’ai jamais eu ce que
vous appelez de l’éducation. Mon oncle m’a indiqué d’abord ce qu’il me
fallait lire, et puis je me suis guidée seule. Cela me semblait venir
naturellement; mais ce n’est pas une éducation, cela, qu’en dites-vous?
--Je vous demande pardon, dit Arbuton, en rougissant.
Il avait complètement perdu le fil du récit, en écoutant la voix
musicale de la jeune fille hésitant sur les détails de cette humble
histoire.
--Je veux dire, reprit Kitty, que je crains d’être incomplète. Je suis
terriblement ignorante sur certaines choses. Je n’ai aucuns talents de
société; je ne connais que les quelques notes de chant et de piano que
vous avez entendues. Je ne saurais distinguer une belle peinture d’une
mauvaise. Je n’ai jamais entendu d’opéra. Je ne sais pas ce que c’est
que le beau monde. Et maintenant, ajouta-t-elle avec un mouvement de
sublime désintéressement, imaginez une jeune fille comme celle-là dans
Boston!
Arbuton ne-put s’empêcher de sourire à ce ton de conviction profonde.
Elle continua:
--Chez nous, mes cousines et moi, nous faisons une foule de travaux que
les dames de votre connaissance confient à d’autres. D’abord nous
vaquons à l’ouvrage de la maison, ajouta-t-elle, en croyant s’apercevoir
tout à coup que ce qu’elle disait là était beaucoup plus ridicule
qu’héroïque, mais imposant bravement silence à cette impression. Ma
cousine Virginia est gouvernante, Rachel fait la couture, et quant à moi
je suis une espèce de factotum.
Arbuton écoutait respectueusement, cherchant vainement à retrouver chez
Mlle Ellison quelque ressemblance avec les nombreuses femmes de chambre
qui, durant sa vie, avaient reçu sa carte sur un plateau, ou l’avaient
introduit dans un salon.
Echouant dans ceci, il essaya de se la peindre sous les dehors d’une
jeune fille de fermier prenant des pensionnaires pour l’été, et qui fait
son propre ouvrage.
Mais évidemment la famille Ellison n’appartenait pas à cette catégorie.
Il n’y songea plus, et demeura silencieux ne sachant que dire, pendant
que Kitty, un peu piquée, poursuivait:
--Nous ne rougissons pas de notre manière de vivre, vous comprenez; on
peut être fier de ne l’être pas; et c’est là ce que nous sommes, ou
plutôt ce que je suis; car les autres sont trop dignes pour jamais
penser à ces détails: moi-même je n’y songeais pas autrefois. Enfin,
voilà le genre de vie auquel je suis habituée; et, bien que mes lectures
m’aient fait entrevoir autre chose, j’ai été élevée de cette façon,
comprenez-vous? Je n’en sais rien, mais il est très possible que je ne
puisse jamais aimer ni respecter votre monde, plus qu’il ne m’aimerait
ou me respecterait lui-même. Mon oncle nous a inculqué des idées bien
différentes des vôtres; et si je n’étais point capable de m’en
défaire....
--Il n’y a qu’une chose que je sache et que je sente, c’est que je vous
aime, dit Arbuton avec enthousiasme.
Il fit un pas vers la jeune fille, mais elle étendit la main et le
repoussa du geste.
--Il pourrait vous arriver d’avoir à rougir de moi en présence de gens
que vous sauriez m’être inférieurs--des gens à l’esprit vulgaire et
étroit, mais ayant de l’éducation sociale, accoutumés à la fortune et
aux belles manières. Cela m’humilierait devant eux, et, jamais je ne
vous le pardonnerais.
--J’ai une réponse à tout cela, c’est que je vous aime!
Kitty se sentit prise d’admiration pour cette magnanimité; et, avec plus
de tendresse qu’elle n’en avait encore ressenti pour lui:
--Je regrette, dit-elle, de ne pas pouvoir vous répondre immédiatement
comme vous le désirez, monsieur Arbuton.
--Mais vous répondrez demain?
Elle secoua la tête.
--Je ne sais pas. Oh! je ne sais pas. J’ai pensé à quelque chose. Mme
March m’a invitée à visiter Boston; mais nous y avons renoncé à cause de
notre séjour ici. Si j’en faisais la demande à mes cousins, ils
consentiraient sans doute à retourner chez eux par cette voie. C’est
cruel de vous faire attendre encore; mais il faut que vous me voyiez à
Boston, ne serait-ce que pour un jour ou deux, après votre retour au
milieu de vos connaissances, avant que je puisse vous donner une réponse
définitive. Je suis dans une grande perplexité. Il faut que vous
attendiez, ou je serais forcée de dire non.
--J’attendrai, dit Arbuton.
--Oh merci! soupira Kitty, toute reconnaissante pour cette
condescendance, et non parce qu’elle espérait triompher de l’épreuve.
Vous êtes bien généreux.
Elle avança la main de nouveau, mais cette fois ce n’était pas pour le
repousser.
Il saisit cette main, la garda un instant dans les siennes, et puis
instinctivement la pressa contre ses lèvres.
Le colonel et Mme Ellison, qu’on avait oubliés, avaient suivi tout ce
petit manège.
--Eh bien, dit le colonel, voilà, je suppose, le dénouement de la pièce.
Je n’aime pas ce mariage-là, Fanny; je n’aime pas cela.
--Chut! murmura Mme Ellison.
Ils furent intrigués lorsque Kitty et son compagnon revinrent près
d’eux, l’anxiété peinte sur la figure.
Kitty repassait péniblement dans son esprit toute cette conversation, se
figurant qu’elle n’avait pas dit tout ce qu’elle voulait dire, et
pourtant qu’elle en avait dit plus, se reprochant d’avoir été à la fois
trop exigeante et trop confiante dans sa demande pour un plus long
délai.
Est-ce que cela ne donnait pas à Arbuton encore plus de titres sur elle?
Est-ce que cela n’avait pas paru trop hardi?
De quel droit avait-elle fait cette demande? Et maintenant pouvait-elle
en conscience le refuser?
Et, pour revenir à ses explications, était-ce bien là ce qu’elle s’était
proposé de dire?
Est-ce que cela n’était pas de nature à faire croire au jeune homme
qu’elle avait jusqu’ici vécu dans une pauvreté intellectuelle qui
n’avait pas réellement existé?
Ne lui avait-elle pas donné à croire--en dépit de ses petites
vantardises--qu’elle se sentait humiliée devant lui par un sentiment
d’infériorité réelle.
Et d’abord, s’était elle vantée?
Elle n’avait voulu que se faire connaître telle qu’elle était; mais y
avait-elle réussi?
Pouvait-il bien comprendre tout cela, avec sa manière de voir si
exclusive pour tout ce qui n’appartenait pas à sa propre expérience?
D’ailleurs cela valait-il la peine d’être essayé?
L’aimait-elle assez pour faire les efforts nécessaires pour y arriver?
Avait-elle agi dans son intérêt, à lui? ou par amour pour la vérité? ou
bien n’avait-elle eu en vue que sa propre protection?
Ces diverses pensées, avec mille autres, la préoccupèrent tout le long
de la route jusqu’à Québec, à chaque pause de la conversation, et même
lorsque son tour arrivait de donner la réplique.
Le plus souvent elle répondait à tort et à travers, oui ou non, à tout
ce que Dick, ou Fanny, ou Arbuton lui demandaient.
Elle était horriblement agacée par leurs persistances; et cela la
tracassait comme de méchantes abeilles qui, à tour de rôle, se seraient
relevées pour la piquer et la piquer encore.
Durant toute la nuit, ils la poursuivirent aussi dans ses rêves,
alternant fantastiquement, et revenant à la charge sans pitié. Au point
du jour elle fut comme éveillée par des voix qui l’appelaient du jardin
des Ursulines;--la religieuse fluette et pâle s’écriant avec un accent
lamentable que tous les hommes sont faux, et qu’il n’y a d’autre refuge
contre eux que le couvent ou la tombe, pendant que la petite sœur
grassouillette plaignait Mme de la Peltrie de n’avoir eu à manger pour
ses jours d’abstinence que les cerises à grappes du Château-Bigot.
Kitty se leva, fit sa toilette, s’assit à la fenêtre, et regarda le
matin descendre dans le jardin au-dessous d’elle.
D’abord, une lueur vacillante au firmament, puis une teinte rose sur les
toits et les combles argentés, puis de légers reflets dorés sur les
lilas et les roses trémières.
Le petit parterre sous sa fenêtre, avec ses mufliers et ses pieds
d’alouette, restait noyé dans la rosée et l’ombre.
Le petit chien était assis sur le seuil et aboyait convulsivement
lorsqu’il entendait tinter la cloche de la chapelle où les religieuses
disaient les matines.
C’était un dimanche; une douce tranquillité flottait dans l’air frais du
matin, dont le contact semblait ranimer les esprits troublés de la jeune
fille.
Celle-ci sentait une espèce de nostalgie anticipée se mêler à
l’accablement de sa longue nuit d’anxiété.
Elle souffrait à la pensée que le lendemain il lui faudrait quitter ces
sites charmants, qui lui étaient devenus tellement chers qu’elle se
figurait malgré elle être née au milieu d’eux.
Il lui fallait retourner à Eriécreek, où elle ne verrait plus de
fortifications, à Eriécreek qui n’avait pas dans ses limites une seule
maison de pierre, et encore moins de cathédrale ou de couvent.
Quoiqu’elle aimât passionnément ceux qui vivaient sous le toit de son
oncle, elle était forcée d’avouer que, en dehors de cet intérieur, il y
avait peu de chose dans son village qui pût toucher le cœur ou plaire à
l’imagination; qu’il était laid, et que sa population était ignorante,
étroite et peu sympathique.
Pourquoi ne serait-elle pas destinée à vivre ailleurs?