qu’il n’avait qu’à demander pour la forme, et que de mon côté je n’avais
rien à objecter. Qu’a-t-il jamais fait pour moi? Ne m’a-t-il pas, au
contraire, été souvent fort désagréable? Il n’aurait pas dû parler
immédiatement après ce qu’il venait d’entendre. C’était si mal à lui. Et
puis, comment peut-il ignorer que les jeunes filles ne peuvent pas être
là-dessus aussi certaines d’elles-mêmes que les hommes, ou, si elles le
sont, ne peuvent pas le savoir juste au moment où on le leur demande.
--En effet, interrompit Mme Ellison, les jeunes filles sont comme cela.
Je pense sincèrement que la plupart d’entre elles--quand elles sont
jeunes comme vous, Kitty--ne pensent jamais au mariage comme la
conséquence finale de leurs petites trames amoureuses. Tout ce qu’elles
ambitionnent, c’est que les attentions galantes et le roman se
continuent indéfiniment, et n’amènent rien de plus sérieux. Et l’on ne
devrait pas les en blâmer, quoiqu’on le fasse souvent.
--Certainement, dit vivement Kitty, c’est cela; c’est ce que j’étais à
me dire. Voilà la raison pour laquelle une jeune fille doit avoir du
temps pour se décider. Je suppose qu’on vous en a donné, à vous.
--Oui, deux minutes. Le pauvre Dick retournait à son régiment, et se
tenait là, debout, sa montre à la main. Je dis non d’abord, et puis je
le rappelai, pour me reprendre. Mais, Kitty, si le roman s’était terminé
sans qu’il vous eût rien déclaré, vous n’auriez pas aimé cela non plus,
dites.
--Non, avoua Kitty en tremblant; je crois que non.
--Eh bien, alors, voyez-vous, c’est un grand point en sa faveur. Quel
délai avez-vous demandé, ou vous a-t-il accordé?
--J’ai promis de lui donner une réponse avant notre départ de Québec,
répondit Kitty avec un profond soupir.
--Est-ce que vous n’êtes pas déjà décidée?
--Je ne sais. Voilà ce que vous devez m’aider à trouver.
Mme Ellison fut quelque temps sans parler.
--Eh bien, dit-elle enfin, je suppose qu’il va falloir remonter jusqu’au
commencement.
--En effet, soupira Kitty.
--Vous avez senti d’abord un certain attrait pour lui, la première fois
que vous l’avez vu, n’est-ce pas? demanda Mme Ellison avec insinuation,
tout en s’efforçant d’être systématique et suivie, par un effort mental
dont nous ne pouvons donner une idée.
--Oui, répondit Kitty.
Puis elle ajouta plus bas:
--Mais je ne puis m’expliquer quelle sorte d’attrait. Je l’admirais, je
suppose, pour sa beauté, son élégance, et pour l’exquise distinction de
ses manières.
--Continuez, fit Mme Ellison. Et quand vous l’avez mieux connu?
--Mais nous avons déjà parlé de cela, Fanny.
--C’est vrai, mais nous ne devons rien omettre, reprit Mme Ellison sur
un ton d’exactitude judiciaire qui fit sourire Kitty.
Mais celle-ci reprit son sérieux bien vite.
--Plus tard, reprit-elle, je ne puis dire s’il me plaisait ou non, ni
même s’il cherchait à me plaire. M’est avis qu’il agissait d’une façon
assez étrange pour un homme... épris. Je me sentais troublée et mal à
l’aise avec lui. Il paraissait toujours se rendre aimable par pure
condescendance.
--C’était peut-être un simple effet de votre imagination, Kitty.
--Peut-être; mais je n’en étais pas moins troublée.
--Et depuis?
--Depuis--c’est-à-dire après notre excursion à l’endroit où Montgomery
fut tué--il m’a paru complètement changé. Il s’efforçait d’être
agréable, et semblait faire tout en son pouvoir pour se faire aimer. Je
ne puis m’expliquer cela. Il était rempli d’attentions pour moi, et se
conduisait à mon égard--sans s’en douter probablement--comme s’il eût eu
des droits sur ma personne. Cependant c’est peut-être là encore un
effet de mon imagination. Il est bien difficile d’analyser ce qui s’est
passé entre nous pendant ces deux dernières semaines.
Kitty se tut, et Mme Ellison resta quelque temps silencieuse, puis tout
à coup:
--Quand il agissait comme s’il avait eu des droits sur vous,
demanda-t-elle, est-ce que cela vous était désagréable?
--Je ne saurais dire. Il y avait là un peu de prétention de sa part. Je
ne sais pas pourquoi il agissait ainsi.
--Avez-vous du respect pour lui?
--Mais, Fanny, je vous ai toujours dit que je respectais en lui bien des
choses.
Mme Ellison avait les faits devant elle; il s’agissait d’en faire
l’addition, et d’en tirer une conclusion. Elle se redressa sur son
siège, et se mit à examiner sa tâche.
--Eh bien, Kitty, dit-elle, je vais vous dire: je ne sais vraiment que
penser, mais je puis vous affirmer ceci: s’il vous a plu d’abord, et
déplu ensuite, et qu’il soit devenu plus agréable subséquemment, et que
sa manie d’agir comme s’il eût eu des droits sur vous ne vous a point
choquée, et si vous le respectez, sans cependant le trouver charmant....
--Mais il l’est, charmant, à sa façon. Il l’a été dès le commencement.
Dans un roman, ses manières froides, dédaigneuses, protectrices auraient
été tout ce qu’il y a de plus attrayant.
--Alors pourquoi ne l’avez-vous pas accepté?
--Pourquoi? répondit Kitty entre le rire et les pleurs: c’est que nous
ne faisons pas un roman, et je ne sais pas si je l’aime ou non.
--Mais pensez-vous que vous pourriez l’aimer?
--Je n’en sais rien. Sa demande a réveillé en moi tous les doutes que
j’avais à son sujet, et m’a fait oublier les deux dernières semaines. Je
ne sais pas si je l’aime. Si je l’aimais, est-ce que je n’aurais pas
plus de confiance en lui?
--Eh bien, que vous ayez de l’amour ou non, je vais vous dire ce que
vous êtes, Kitty, s’écria Mme Ellison, agacée par cette indécision, et
soulagée de ce que l’alternative, quelle qu’elle fût, était remise d’un
jour ou deux.
--Quoi?
--Vous êtes....
Mais à ce moment psychologique le colonel entra dans la chambre en
flânant, et Kitty s’esquiva.
--Richard, dit gravement Mme Ellison et sur ce ton de reproche
accusateur qui lui était ordinaire, vous savez ce qui est arrivé, je
suppose.
--Non, ma chère, pas du tout; mais ça ne fait rien, je le saurai bientôt
sans doute.
--Mon Dieu, je voudrais bien que vous fussiez un peu plus sérieux pour
une fois. M. Arbuton a demandé Kitty en mariage.
Dans sa surprise, le colonel laissa échapper un coup de sifflet sec et
rapide. Mais il ne hasarda aucune réflexion plus nettement formulée.
--Oui, reprit la jeune femme en réponse au coup de sifflet de son mari,
et cela me contrarie horriblement.
--Tiens, mais je pensais que vous aviez de l’affection pour lui.
--Non, je n’avais pas d’affection pour lui; mais je croyais qu’il aurait
pu être un bon parti pour Kitty.
--Et ne l’est-il pas?
--Elle n’en sait rien.
--Elle n’en sait rien?
--Non.
Le colonel écouta silencieusement le récit que Mme Ellison lui fit de
toute l’affaire, et de l’indécision dans laquelle Kitty se trouvait.
Alors il s’écria avec véhémence, et comme dans un accès de surprise
envahissante:
--Voilà la chose la plus étonnante du monde. Qui se serait jamais
imaginé que ce morceau de glace pût être amoureux?
--Est-ce que je ne vous l’ai pas toujours dit?
--Oui, certainement; mais cela pouvait s’interpréter de deux manières.
Vous pourriez découvrir de la passion dans les yeux d’une pomme de
terre, vous.
--Colonel Ellison, dit Fanny d’un ton sévère, dans quel but
supposez-vous qu’il soit resté ici autour de nous depuis un mois?
Pourquoi serait-il encore à Québec? Pensez-vous que c’est par compassion
pour moi, ou parce qu’il trouvait votre compagnie si agréable?
--Ma foi, je supposais qu’il nous trouvait tolérables, et prenait
quelque intérêt à Québec.
Mme Ellison ne fit aucune réponse, mais regarda son mari avec un air de
dédain qui--heureusement pour le colonel--se perdit dans l’obscurité.
Enfin elle prétendit qu’en fait d’aveuglement les chauves-souris ne sont
rien comparées aux hommes, car n’importe quelle chauve-souris aurait vu
clair dans ce qui se passait.
--Il est vrai, remarqua le colonel, que j’ai eu une ombre de soupçon, le
jour de cette affaire de Montgomery. Ils paraissaient confus tous les
deux, lorsque je les rencontrai au bout de la rue, et ni l’un ni l’autre
ne savaient que dire. Cependant, plus tard, cela m’avait semblé
suffisamment expliqué par cette aventure que vous m’avez racontée. Dans
le temps, je n’ai pas fait grande attention à la chose. L’idée qu’il fût
amoureux me paraissait trop ridicule.
--Etait-ce si ridicule lorsque vous étiez amoureux de moi?
--Non; et cependant ma présente condition n’est pas une preuve que
c’était fort sage, Fanny.
--Oui, voilà bien les hommes! Aussitôt que l’un d’eux est heureusement
marié, il s’imagine qu’il ne doit plus y avoir d’amour en ce bas monde,
et il ne peut concevoir que deux jeunes gens puissent s’éprendre l’un de
l’autre.
--C’est à peu près cela, Fanny. Mais admettant, simplement pour les
besoins de la discussion, que maître Boston ait demandé Kitty en
mariage, et qu’elle ne sache pas si elle doit l’accepter ou non,
qu’avons-nous à voir là-dedans? Je ne l’aime pas assez pour plaider sa
cause; et vous? Quand Kitty sera-t-elle prête à répondre?
--Elle doit répondre avant notre départ d’ici.
Le colonel se mit à rire.
--De sorte qu’il est condamné à rester ici dans l’incertitude durant
deux jours! C’est un peu dur, cela, Fanny; qu’est-ce qui vous a engagée
à vous mêler si activement de cette affaire?
--Activement? je ne m’en suis pas mêlée activement.
--Disons que vous y avez acquiescé avec répugnance; mais pourquoi cela?
--Ma foi, elle a des goûts littéraires si prononcés, et puis elle est...
--Et puis elle est... quoi?
--Vous êtes insultant!--Et puis elle est si intelligente... et le reste.
Je croyais qu’elle était destinée à vivre dans un endroit où tout le
monde est instruit et porté vers les choses intellectuelles.
C’est-à-dire que je m’imaginais cela, si toutefois je m’imaginais
quelque chose.
--En somme, dit le colonel, vous pouvez avoir été dans le vrai, mais je
ne pense pas que Kitty montre en ce moment une force d’esprit qui la
rende particulièrement propre à la vie de Boston. Je suis d’avis qu’il
est ridicule de laisser ainsi ce jeune homme en suspens. Elle pourrait
tout aussi bien répondre maintenant que plus tard. Ce délai lui impose
comme une espèce d’obligation envers lui. Je vais lui parler.
--Vous allez la tuer, si vous lui parlez. Vous ne savez pas jusqu’à quel
point cela l’affecte.
--Ne craignez rien, je ménagerai sa sensibilité. C’est mon devoir de lui
parler. Et puis, est-ce que je ne connais pas Kitty? Je l’ai presque
élevée.
--Vous avez peut-être raison. Vous êtes tous si étranges dans cette
famille, que vous pourriez avoir raison. Seulement, soyez prudent,
Richard. Vous devrez aborder le sujet avec délicatesse... indirectement,
vous savez. Les jeunes filles sont bien différentes des jeunes gens; n’y
allez pas brusquement. Sachez manœuvrer au moins une fois dans votre
vie.
--Très-bien, Fanny; soyez tranquille, je ne serai ni maladroit, ni
brusque. J’irai à sa chambre dans quelques instants, lorsqu’elle sera
plus tranquille, et j’aurai avec elle une bonne conversation calme et
paternelle.
Le colonel n’eut pas la peine de se déranger, car Kitty avait laissé
quelque chose sur la table de Fanny, et elle revint avec une lampe à la
main.
Sur sa figure, qu’elle tenait détournée, on pouvait découvrir des traces
de pleurs.
Le coin de ses lèvres fermement dessinées était baissé comme si elle eût
pris une résolution des plus pénibles.
Fanny, qui était anxieuse, le remarqua; elle fit au colonel un signe
qu’une femme aurait certainement pris pour une prière de se taire, ou
tout au moins de parler avec la plus grande prudence et toute la
tendresse possible.
Le colonel fit appel à sa stratégie, et s’écria joyeusement:
--Eh bien, Kitty, que vous a donc dit maître Boston?
Mme Ellison retomba sur son canapé comme frappée par une balle, et cacha
sa tête dans ses mains.
Kitty ne parut pas avoir entendu.
Elle ramassa ce qu’elle était venue chercher, pencha une figure
impassible sur son cousin qu’elle regarda sans le voir, et sortit de la
chambre sans prononcer une parole.
--Eh bien, sur mon âme! s’écria le colonel, en voilà d’agréables
manières de spectre, de somnambule ou de lady Macbeth. Sapristi! Fanny,
voilà ce que vous gagnez à vouloir me faire manœuvrer. Si vous m’aviez
laissé aller droit à la question... comme un homme...
--Je vous en prie, Richard, ne dites rien de plus, supplia Mme Ellison
d’une voix brisée. Ce n’est pas votre faute, je le sais; et dans les
circonstances je dois faire de mon mieux. Voyons, mon cher, sortez pour
quelques instants, je vous en conjure.
Quant à Kitty, après avoir quitté la chambre de cette fantastique
manière, elle se rappela vaguement, à travers les brouillards de sa
propre anxiété, l’espèce d’effroi manifesté par le colonel lorsqu’elle
l’avait regardé d’une façon si hagarde, et se demanda si elle n’avait
pas traité ce pauvre Dick un peu plus tragiquement qu’il ne fallait; et
elle se mit à rire silencieusement en elle-même.
Mais, au moment où elle s’arrêtait doucement devant la fenêtre du
passage en riant au clair de la lune, qui, amoindrissant l’éclat de la
lampe lui jetait sa pâle lueur à la figure, Arbuton descendit l’escalier
des mansardes.
Le pauvre amoureux n’était pas un homme d’imagination; mais même à
quelqu’un d’un esprit moins poétique et plus positif, la jeune fille
aurait bien pu sembler à ce moment quelque créature immatérielle,
quelque chose de fantastique, d’impalpable, d’insensible, un rêve, une
vision céleste, avec un reflet de malice cependant. Il gémit sur sa
beauté, comme s’il eût dû la perdre pour toujours dans cette
transfiguration féerique.
--Miss Ellison! murmura-t-il à peine.
--Vous ne devriez pas me parler en ce moment, monsieur, répondit-elle
avec gravité.
--Je le sais, mais c’est plus fort que moi. Pour l’amour du ciel, que
cela ne me fasse point tort dans votre esprit. Je voulais vous demander
si je ne pourrais vous voir demain, vous prier de laisser les choses
avoir leur cours suivant les projets qui ont été faits, et comme si je
ne vous avais rien dit aujourd’hui.
--Ce sera bien étrange, dit Kitty. Mes cousins savent tout maintenant.
Comment pouvons-nous nous rencontrer en leur présence?
--Je ne veux pas partir sans avoir une réponse, et nous ne pouvons
rester ici sans nous rencontrer. Il sera moins étrange de laisser les
choses se passer comme si de rien n’était.
--Soit.
--Merci!
Il paraissait extraordinairement humble, et encore plus affecté.
Elle l’écouta descendre l’escalier, tirer le verrou de la porte
extérieure et la fermer derrière lui.
Puis elle quitta l’espace éclairé par la lune et rentra dans sa chambre,
que la lumière de la lampe protégée par d’épais rideaux emplissait tout
entière de sa lueur vermeille, laissant voir la jeune fille non plus
comme un esprit malicieux, mais comme une pauvre petite bien indécise,
bien perplexe et bien anxieuse.
Sur un point au moins, elle était fixée.
Tout cela était l’effet d’un malentendu; il l’avait prise pour ce
qu’elle n’était pas; car Arbuton était certainement d’un caractère trop
mondain pour choisir comme femme--s’il l’eût connue--une jeune fille de
l’origine et dans les conditions de Kitty, bien qu’elle-même en fût
fière.
Il avait dû être trompé tout d’abord par les toilettes; et elle décida
que son premier pas vers la vérité et la sincérité serait de remettre
généreusement tout ce qui appartenait à Fanny, et de s’en tenir
strictement à sa propre garde-robe.
--Et puis--ne put-elle s’empêcher de se dire--ma robe de voyage est
justement ce qu’il faut pour un pique-nique.
Maintenant, si le sceptique lecteur d’un autre sexe était porté à
railler cette méthode de se sacrifier, nul doute que les femmes, au
moins, admettront qu’il était très naturel et éminemment convenable que,
dans cette circonstance solennelle, elle pensât d’abord à la question de
toilette, laquelle a toujours eu une si grande influence sur les
affaires du cœur.
Qui peut prétendre,--soyez honnêtes pour une fois, ô hommes vains et
remplis de vous-mêmes,--que la coupe, la couleur, l’ensemble élégant de
la parure, n’ont pas joué le rôle le plus important dans son premier
rêve d’amour?
Est-ce que certains petits bouts de dentelle, certains nœuds de ruban,
n’y ont pas pris autant de part que n’importe quel sourire ou quel
regard tendre?
Est-ce que la longue expérience des femmes ne leur a pas enseigné qu’une
jolie toilette constitue la moitié de leur art de plaire?
Elles le savent évidemment; et quand Kitty prit le parti de renoncer aux
avantages qu’elle tirait des robes de Fanny, elle gagnait la plus rude
bataille qu’elle eût à livrer pour être franche envers Arbuton.
Elle ne s’arrêta pas là, sans doute.
Elle ne dormit pas, méditant les moyens de le désabuser entièrement, en
le persuadant qu’elle n’était pas la femme qui pût lui convenir.
XII
PIQUE-NIQUE AU CHÂTEAU-BIGOT
--Eh bien, dit Mme Ellison--qui s’était glissée dans la chambre de
Kitty, le lendemain matin, afin d’avoir une meilleure lumière pour
disposer les boucles de son chignon--ce ne sera pas plus insensé que le
reste. Si vous pouvez vous y soumettre, nous n’y trouverons pas à
redire, quant à nous.
--Je ne vois pas comment nous pourrions éviter cela, Fanny. Il l’a
demandé; et à dire le vrai, je n’en suis pas fâchée, car je n’aimerais
pas à avoir la migraine de convention qu’ont toutes les jeunes filles
qui ne veulent pas se montrer. Au surplus je ne vois pas comment nous
pourrions passer la journée d’une façon plus rationnelle qu’en ne
dérangeant rien au programme. Mais au fond, peut-il y avoir une
situation plus risible? Maintenant que le côté mélodramatique de
l’affaire s’efface, et que celle-ci prend une couleur plus sérieuse,
cela me fait rire. Ce pauvre M. Arbuton va s’imaginer toute la journée
que je l’examinai d’un œil sans pitié, qu’il ne doit pas faire ceci,
qu’il ne doit pas dire cela, de peur de me déplaire. Il ne saurait
s’échapper, car il a promis d’attendre ma décision. C’est une position
absurde pour lui, mais ce n’est pas ma faute. Je pourrais bien lui dire
_non_ tout de suite, mais je préfère attendre.
--Pourquoi donc avez-vous mis cette robe? interrompit soudainement Mme
Ellison.
--Parce que je ne veux plus porter vos toilettes, Fanny. C’est un cas de
conscience. Je me sens coupable d’inspirer de l’amour sous une parure
qui ne m’appartient pas. Et c’est peut-être en punition de ma duplicité,
que je me trouve si embarrassée de toute cette affaire et du rôle que
j’y joue. Il me semble toujours qu’il s’agit d’une autre; et, si absurde
que cela soit, je crois parfois m’intéresser à une tierce personne.
Mme Ellison essaya de répondre, mais elle rencontra la résolution
inébranlable de Kitty; elle ne put réussir à lui faire ajouter même un
bout de ruban à ses cheveux.
Ce ne fut que plus tard dans l’avant-midi que les préparatifs du
pique-nique furent terminés. Nos amis montèrent tous quatre dans la même
voiture, et l’on se mit en route.
Dans la nécessité où chacun se trouvait de tirer le meilleur parti
possible des circonstances, l’ignorance affectée du colonel était
peut-être exagérée, mais les petits stratagèmes de Mme Ellison eurent un
succès merveilleux.
Sa tournure d’esprit s’adaptait parfaitement à la situation, et personne
n’eût pu découvrir chez elle la moindre chose qui ne tendît au but
qu’elle se proposait, la moindre parole qui, dans le ton ou
l’expression, fût trop vivement accentuée.
Arbuton, dont elle s’était emparée, et qui la savait au courant de tout,
s’avoua qu’il ne lui avait jamais rendu justice, et seconda les efforts
de la jeune femme avec une espèce d’admiration sympathique.
De son côté, Kitty, par certains regards reconnaissants jetés à sa
cousine en détournant la tête, rendait un ardent hommage aux efforts de
tact déployés par elle, et après quelques instants de trouble durant
lesquels l’angoisse de toute sa nuit la mordit au cœur, elle finit, en
dépit de tout, par trouver la situation passable.
Le chemin qui conduit au Château-Bigot est charmant.
Vous traversez d’abord les vieux faubourgs de la ville basse, puis vous
prenez la grande route unie et dure, bordée de jolies maisons de
campagne, qui conduit au village de Charlesbourg.
Si par hasard vous vous retournez, vous apercevez derrière vous, comme
une merveilleuse toile, Québec avec les clochers et les toits aigus de
la haute ville, et sa longue et irrégulière ceinture de murailles qui
suit l’arête du promontoire.
Plus bas s’entassent les toits et les cheminées de Saint-Roch; puis
encore des clochers et des murs de couvents; et enfin les vaisseaux de
la rivière Saint-Charles, dont le cours, d’un côté, remonte la vallée en
rétrécissant sa surface lumineuse, et de l’autre va se perdre en
s’élargissant dans les vastes lueurs du Saint-Laurent.
De paisibles prairies parsemées d’arbres s’étendent depuis les villas
suburbaines jusqu’au village de Charlesbourg, où le cocher s’informa de
la route à suivre, auprès d’un groupe d’oisifs flânant sur la place de
l’église.
Il prit ensuite un chemin de traverse, qu’il quitta peu après pour
entrer dans une espèce d’allée de plus en plus rocailleuse, qui bientôt
se transforma elle-même en simple chemin de charrette coupé dans les
bois, où la forte et riche odeur des pins et des herbes sauvages
écrasées sous les roues embaumait l’atmosphère.
Au bord de la route, un paysan accompagné de son petit garçon, les yeux
noirs et la bouche ouverte, coupait des harts pour lier le foin.
Le petit garçon consentit à se faire le guide des touristes jusqu’au
château, à partir de l’endroit où il leur fallait mettre pied à terre et
laisser la voiture.
Le petit _habitant_ et le cocher prirent les paniers de pique-nique, et
marchèrent en avant à travers d’épaisses broussailles, jusqu’à un petit
cours d’eau si rapide que l’eau n’y gèle jamais, paraît-il, et assez
profond pour que les chaleurs de l’été ne le tarissent point.
Un rideau de joncs le protège.
Le ruisseau traversé, une vaste clairière se présente, au centre de
laquelle s’élèvent les ruines du château.
La tristesse d’un long abandon plane sur la scène.
Des vestiges de jardins et de dépendances pittoresques se voyaient
encore de nos jours; mais, depuis quelques années, la désolation et le
désert ont graduellement tout envahi.
La montagne qui se dresse derrière la terrasse du château se drapait
dans la rougeur pâlissante des feuilles d’automne tranchant sur le vert
sombre des pins qui l’enveloppent jusqu’à la cime.
Un concert d’innombrables grillons remplissait l’air calme du midi.
Les ruines en elles-mêmes ne sont point imposantes par leurs
proportions. C’est un château plutôt par l’imagination populaire que par
aucun droit réel à cette appellation.
A la vérité, cela n’a jamais été qu’un rendez-vous de chasse de
l’intendant royal, Bigot, un individu qui, par ses méfaits a mérité un
renom particulier dans l’histoire de Québec.
Il fut le dernier intendant avant la conquête du pays par les Anglais;
et, malgré la détresse générale dans la colonie, il s’enrichit en
opprimant le peuple et en spéculant honteusement aux dépens de l’armée.
Il avait construit cette maison de plaisance dans les bois; et il s’y
rendait pour ses parties de chasse et les orgies qui s’ensuivaient.
Là aussi, paraît-il, vivait secrètement la jeune Huronne qui l’aimait,
et qui survit dans la mémoire des paysans sous le nom de la _Sauvagesse
assassinée_.
Or, il faut le dire, les preuves du meurtre sont tout aussi douteuses
que celles de l’existence de la personne elle-même.
Lorsque le pervers Bigot fut arrêté et envoyé en France, où on lui fit
un procès remarquable surtout par l’épaisseur des dossiers, le château
passa en d’autres mains.
Un détachement des soldats d’Arnold hiverna là en 1775; et c’est à nos
compatriotes que nous devons l’incendie et la destruction du
Château-Bigot.
Il s’élève, comme nous l’avons dit, au centre d’une clairière, avec ses
deux murs de pignon et un mur de refend encore presque entiers, et qui,
ce jour-là, se détachaient avec beaucoup d’effet sur le ciel tendrement
azuré du nord.
Sur le pignon le plus exposé aux intempéries, le fer enclavé dans la
pierre avait, sous l’assaut de bien des tempêtes d’hiver laissé couler
des suintements d’un brun rougeâtre; et des touffes de lichen tenace
plaquaient çà et là la surface de la muraille.
Mais le reste de la maçonnerie s’élevait, vierge de toute végétation
parasite, dans la nudité particulière aux ruines, sous nos climats où
nulles plantes grimpantes n’adoucissent le morne aspect de l’abandon et
de la décrépitude.