Ils marchaient de long en large sur la pelouse que rayait l’ombre svelte

des peupliers; ou bien, complètement étrangers aux choses qui les

entouraient, ils s’asseyaient pour causer sur l’affût des gros canons

rouillés, pendant qu’une araignée tissait sa toile dans la bouche d’un

mortier, que les herbes se penchaient sur les pyramides de boulets

démantelées, que les enfants s’ébattaient çà et là, que les bonnes

prêtaient l’oreille aux propos amoureux de quelques galants

sous-officiers, et qu’une sentinelle en habit rouge allait et venait

paresseusement devant sa guérite.

Les jours où il y avait de la musique, ils allaient écouter la fanfare

dans le jardin du Gouverneur, et là assistaient aux flirtations entre le

beau monde de la vieille capitale et les officiers aux favoris blonds.

Pendant les belles soirées, ils se mêlaient à la foule qui encombrait la

terrasse Durham, tandis que le fleuve, avec ses lumières marines, et la

basse-ville avec ses réverbères, se dessinaient comme un firmament

terrestre à deux cents pieds au-dessous d’eux, que la ville de Lévis

brillait et scintillait sur la rive opposée, et que sur leur tête, dans

le nord, l’aurore boréale secouait avec légèreté ses flottantes

banderoles violettes et cramoisies.

Ils aimaient à gravir les marches du Casse-Cou, qui sautent de la haute

à la basse ville, près de la barrière Prescott.

Ce vieil escalier rappelait Naples et Trieste à Arbuton, tout en

charmant Kitty par le pittoresque sans pareil de ses vieilles tavernes

et de ses vieilles boutiques, avec leurs fenêtres élevées et garnies de

pots de fleurs.

Ils s’arrêtaient à regarder les géraniums et les fushias, en pensant à

autres choses, pendant que les excellents oisifs de l’endroit

s’avançaient sur le pas de leurs portes, et se mettaient à regarder en

l’air avec eux.

Ces braves gens reconnaissaient le beau jeune homme blond et la

charmante jeune fille aux yeux gris--car les habitants de Québec ont

tout le temps de remarquer les étrangers qui passent quelques jours dans

leur ville; et, contrairement à celles des touristes qui ne font que

passer, les figures de Kitty et d’Arbuton leur étaient devenues

familières.

De son côté, le jeune couple avait séjourné assez longtemps dans

l’endroit pour ne pas se sentir confondu avec la masse banale des

oiseaux de passage.

A la maison, un de leurs recoins favoris était la fenêtre regardant sur

le jardin des Ursulines.

Deux chaises étaient là face à face.

En passant, il était difficile pour un des deux jeunes gens de ne pas se

laisser choir un instant sur une d’elles, ce qui paraissait avoir pour

inévitable conséquence d’attirer son compagnon sur la chaise d’en face.

Ils restaient là souvent des matinées entières, causant à bâtons rompus,

de choses et d’autres, contemplant à loisir et en silence les

religieuses qui se promenaient de long en large dans le jardin.

Ils cherchaient des yeux la nonne svelte et mélancolique et la petite

sœur dodue et joyeuse que Kitty avait adoptées, et qu’elle avait

représentées à son ami comme une allégorie de l’existence en général,

avec ses inévitables contrastes.

Et ils aimaient à s’imaginer que l’influence de l’une ou de l’autre des

deux nonnes était dans son ascendant, suivant que le sujet de leur

propre conversation était triste ou gai.

Dans leurs rapports entre eux, les grandes personnes sont assez

semblables aux enfants; elles aiment à revenir souvent sur les mêmes

choses, et celles-ci leur plaisent quelquefois d’autant mieux qu’elles

sont plus futiles.

Parfois Kitty arrivait avec un livre à la main--un doigt entre les

feuillets pour marquer le passage; c’était tantôt un nouveau roman,

tantôt quelque édition de Longfellow--objet de piraterie littéraire

lâchement acheté dans quelque librairie de Québec.

Alors Arbuton demandait à voir le livre, et se mettait à lire pour elle

de la prose ou des vers durant des heures entières.

Il jouait son rôle moitié sérieux moitié comique de soupirant avec

autant d’avantage que la plupart des hommes; et certaine influence, à

laquelle il ne pouvait ni ne voulait résister, le façonnait à tout ce

que ce rôle a d’absurde et de charmant.

De temps à autre, en faisant appel à ses souvenirs, et en tâchant de

faire bravement face aux conséquences possibles, il amenait doucement la

conversation sur Eriécreek, et tâchait de se créer une idée moins

confuse de l’endroit, ainsi que de la demeure et des amis de Kitty.

Et même alors, le présent était si agréable et si rempli de

contentement, que ses pensées, lorsqu’elles se tournaient vers l’avenir,

ne rencontraient plus les obstacles qui l’avaient fait si longtemps

hésiter.

Quel que fût le passé de la jeune fille, il trouverait bien le moyen de

relâcher les liens qui l’y rattachaient.

Un an ou deux en Europe, et il ne resterait plus de traces d’Eriécreek.

Sans aucun effort de sa part à lui, la vie de Kitty s’adapterait à la

sienne, et cesserait d’être liée à celle des gens de là-bas.

Enfin tous les caprices de son imagination--et c’est à peine s’ils

avaient un but--s’accomplissaient l’un après l’autre dans les péripéties

d’une vague et fugitive rêverie, pendant que les jours s’écoulaient, que

l’ombre du lierre suspendu à la fenêtre où ils s’asseyaient--au soleil

ou au clair de la lune--flottait sur la joue de Kitty, et que le fushia

caressait les cheveux de la jeune fille de sa fleur violette et

cramoisie.

X

ARBUTON PARLE

Mme Ellison était à peu près guérie.

Elle avait déjà visité deux fois les magasins de la rue de la Fabrique;

et son complet rétablissement ne rencontrait plus d’autre entrave que

les délais apportés par la modiste à la confection d’une robe de soie

trop précieuse pour être risquée en pièce à la merci des douaniers de la

frontière.

En outre, bien que le colonel commençât à devenir impatient, la jeune

femme n’était pas fâchée de remettre encore un peu son départ, dans

l’intérêt d’une cause à laquelle elle avait fait volontairement

l’offrande de ses souffrances.

Sur les derniers temps, Kitty avait montré bien peu de reconnaissance

pour le dévouement infatigable de Fanny.

Elle avait l’ingratitude de se refuser de plus en plus aux confidences

qu’on essayait de provoquer d’une façon détournée; elle résistait

ouvertement à des attaques directes, même en matière de faits.

Mais, s’il répugnait à Kitty de tout confier à sa cousine, c’était

peut-être parce que cela se réduisait à bien peu, ou parce qu’une jeune

fille n’a pas, ou n’est pas censée avoir l’esprit à certaines choses, ou

même les ignore entièrement, jusqu’à ce qu’elles lui soient précisées

par la personne la plus autorisée à savoir ce qu’elle pense.

Le rêve au milieu duquel la jeune fille vivait était agréable et beau;

son imagination en était pleinement satisfaite, et son intelligence

agréablement bercée.

Ce rêve passait d’une phase à une autre sans se heurter aux angles de la

réalité, et en apparence ne se reliait d’aucune façon ni au passé ni à

l’avenir.

Elle-même paraissait ne pas y être plus concernée ni en être plus

responsable, que si elle eût simplement joué le rôle d’une héroïne de

roman.

La dernière semaine que nos amis devaient passer à Québec tirait à sa

fin, et il ne leur restait plus que deux ou trois devoirs de touristes

consciencieux à remplir.

Or, parmi les rares endroits intéressants qu’ils n’avaient pas encore

vus, le principal était l’emplacement de l’ancien établissement des

jésuites à Sillery.

--Ce serait mal de ne pas visiter cela, Kitty, dit Mme Ellison, qui,

suivant son habitude, avait arrangé d’abord les détails de l’excursion,

et maintenant l’annonçait. C’est l’une des plus importantes curiosités

de l’endroit, et l’oncle Jack ne vous pardonnerait pas de l’avoir

négligée. C’est même honteux de ne pas y avoir songé plus tôt. Je ne

puis pas y aller avec vous, car je ménage mes forces pour notre

pique-nique au Château-Bigot demain; mais je veux, Kitty, que vous

veilliez à ce que le colonel voie bien tout. J’ai eu assez de peine,

Dieu le sait, à analyser les faits pour lui.

Ceci se passait au moment où Kitty et Arbuton, assis dans le salon de

Mme Ellison, attendaient le colonel retardataire, qui avait couru à

l’hôtel Saint-Louis, et qui devait être de retour un instant après.

Cet instant était passé.

On lui accorda un quart d’heure de grâce, puis une demi-heure de

magnanimité mécontente, mais point de colonel!

Mme Ellison commença par dire que c’était parfaitement abominable, ce

qui la mit dans l’impossibilité de pouvoir plus tard rien ajouter de

plus énergique que le mot: par trop vexant.

--Mais c’est que l’heure avance, dit-elle à la fin. Il est inutile

d’attendre plus longtemps, si vous avez l’intention d’y aller

aujourd’hui,--et c’est le seul jour qui vous reste. Ainsi vous feriez

mieux de partir sans lui. Je ne puis me faire à l’idée de vous voir

manquer cela.

La-dessus les deux jeunes gens se levèrent et partirent.

Quand le gentilhomme de haute lignée, Noël Brulart de Sillery, chevalier

de Malte, l’un des courtisans de Marie de Médicis, abandonna les vanités

du monde pour embrasser le sacerdoce, le Canada était la mission à la

mode, et le noble néophyte donna la mesure de son esprit d’abnégation en

consacrant ses grands biens à la conversion des sauvages infidèles.

Il fournit aux jésuites l’argent nécessaire pour entretenir un

établissement religieux près de Québec; et cet établissement de

Peaux-Rouges convertis au christianisme prit le nom euphonique du

donateur, nom que l’endroit porte encore aujourd’hui.

Il devint tout de suite important comme la première résidence des

jésuites et des religieuses de l’Hôtel-Dieu, qui, là, travaillèrent et

souffrirent pour la religion, en butte aux horreurs de la pestilence,

aux rigueurs de l’hiver et aux attaques des Iroquois.

Ce fut le théâtre de scènes miraculeuses, de martyres, de choses

extraordinaires de toutes sortes, et le foyer de l’évangélisation

indienne.

Bien peu d’événements de l’histoire si pittoresque de Québec lui ont été

étrangers.

Du reste, l’endroit est digne d’être visité, autant pour la beauté

sauvage du site que pour ses héroïques traditions.

A environ une lieue de la, ville, au point où l’irrégulière muraille de

roc sur laquelle Québec est bâtie s’éloigne du fleuve, un vaste tapis de

verdure s’étend entre le bord de l’eau et le pied du rocher couvert de

bois.

C’est là que se trouvaient la mission et le village indien.

Encore aujourd’hui la puissante structure qui servit de première demeure

aux jésuites est là--modernisée, naturellement, et consacrée à des

usages profanes--mais solide comme autrefois, et bonne encore pour un

siècle.

Alentour s’étend tout un monde de piles de bois d’équarrissage, couvrant

toute la surface d’une anse profonde, l’une des nombreuses échancrures

que présentent les rives du Saint-Laurent.

Un village de pauvre apparence s’échelonne le long de la route, sur le

bord du fleuve.

De lourds bâtiments ancrés dans le chenal prennent leur cargaison de

bois pour l’Europe; un gros bourg luit dans les bois de la rive opposée;

il ne faudrait rien qu’un climat un peu plus favorable pour faire de ce

lieu l’un des plus charmants endroits qu’on puisse rêver.

La voiture qui renfermait Kitty et Arbuton roula vers Sillery, en

passant par le chemin Saint-Louis.

Déjà le feuillage jaloux, sous lequel se cachent les jolies villas et

les habitations princières de ce faubourg aristocratique, se parait çà

et là des teintes rouges et jaunes de l’automne.

Çà et là dans les champs une vigne sauvage rougissait le gazon.

Des cerises à grappes retardataires mûrissaient encore dans le détour

des haies; l’air était rempli du cri mélancolique des grillons et des

sauterelles, et s’imprégnait de cette indicible tristesse qui annonce la

fin de l’été.

Le cœur des deux jeunes gens se ressentait de cette influence rêveuse.

Le cocher comprenait à peine quelques mots d’anglais, et leur

conversation pouvait sans inconvénient aborder ces sujets naïvement

personnels, prendre ce ton d’autobiographie psychologique qui

caractérise les intimités croissantes entre deux jeunes

gens--conversations dans lesquelles chacun d’eux apparaît à l’autre

comme un être tout à fait exceptionnel, avec des idées, des émotions et

des sentiments d’autant plus uniques, qu’ils sont absolument communs à

l’un et à l’autre.

La lieue qui sépare Québec de Sillery avait paru bien courte, lorsque,

quittant le chemin Saint-Louis, le cocher tourna bride dans la direction

du fleuve, et s’engagea dans la route tortueuse et sauvage qui descend

vers la rive.

Nos jeunes amis ne songeaient pas beaucoup à la vieille mission.

Néanmoins ils mirent pied à terre et visitèrent le petit enclos où

s’élevait autrefois la chapelle des jésuites, dont on voit encore les

fondations à fleur de sol.

Ils lurent l’inscription sur le monument érigé dernièrement par la

municipalité à la mémoire du premier missionnaire jésuite venu au Canada

et mort à Sillery.

Puis il leur sembla n’avoir rien de mieux à faire qu’à admirer les

puissants radeaux et les piles de bois.

L’intérêt qu’ils semblaient prendre à l’endroit piqua la curiosité de

Sillery; un petit Français entra dans la cour de la chapelle, et donna à

Kitty une brochure sur l’histoire de la localité, sans vouloir accepter

aucun paiement.

Une jeune femme, une Anglaise à physionomie sympathique, sortit d’une

maison d’en face, et demanda en hésitant si l’on n’aimerait pas à

visiter la mission.

Elle les introduisit à l’intérieur, leur montra comment l’ancien édifice

avait été masqué par la construction moderne, et leur fit remarquer, par

les profondes embrasures des fenêtres, que les murs avaient trois pieds

d’épaisseur.

Les plafonds étaient bas et les pièces bizarrement disposées; mais le

tout empruntait une certaine grandeur à sa solidité.

Il était aisé de se figurer les prêtres en soutane noire, ou les

religieuses en robe grise, dans ces chambres obscures, témoins

maintenant d’un genre de vie si différent.

En arrière il y avait une terrasse gazonnée, puis le rocher au flanc

boisé s’élevait à pic.

--Si vous voulez monter là-haut, dit l’active petite cicerone à Kitty,

lorsque son mari fut entré et eut poliment souhaité la bienvenue aux

étrangers, je vous montrerai ma propre chambre qui est aussi ancienne

que n’importe laquelle.

Les hommes restèrent en bas et les deux femmes montèrent dans une

chambre tapissée et meublée dans le goût moderne.

--Nous avons été obligés de démolir le vieil escalier, continua la jeune

femme, pour introduire notre bois de lit.

Ce dernier article était une magnifique pièce d’ébénisterie qui, suivant

la propriétaire, méritait bien qu’on lui fit ce sacrifice.

Puis celle-ci indiqua plusieurs restes de la vieille bâtisse.

--C’est un curieux endroit de résidence; mais nous sommes ici pour l’été

seulement.

Et elle se prit à expliquer tout naïvement comment les affaires de son

mari les avaient forcés de quitter Québec et de s’établir à Sillery pour

la saison.

Elle descendait l’escalier à la suite de Kitty, lorsqu’elle ajouta:

--C’est la première fois que je suis dans mes meubles, vous savez, et

tout naturellement cela me paraîtrait étrange même ailleurs; mais vous

ne pouvez pas vous faire une idée comme c’est curieux ici. Je suppose,

fit-elle avec un léger embarras--mais comme si sa confidence méritait

quelque retour, au moment où Kitty rendue au bas de l’escalier se

retrouvait face à face avec Arbuton, qui s’apprêtait à monter à son tour

avec le mari de la jeune femme--je suppose que ceci est votre voyage de

noces.

Une angoisse subite saisit la jeune fille et lui fit monter le feu au

visage.

Ainsi ce qui n’était pour elle qu’une agréable aventure paraissait aux

autres comme la plus sérieuse preuve d’amour qui pût exister entre

Arbuton et elle. Il n’y avait là pour les étrangers ni rêve, ni rôle

dramatique, ni personnages de roman.

Bien plus, pour quelqu’un au moins, cela s’illuminait même des doux

rayons de la lune de miel!

Et comment pouvait-il en être autrement?

Ici, dans cette région vers laquelle se dirigeaient fatalement tous les

nouveaux époux--au point que cela en était devenu banal, et qu’elle se

rappelait avoir entendu Mme March s’excuser presque d’y faire son

premier voyage de femme mariée--comment deux jeunes gens, seuls comme

ils étaient, auraient-ils pu ne pas être pris pour mari et femme.

Et le pis, c’est qu’il devait, lui, avoir entendu la fatale question.

La pâleur du jeune homme contrastait avec la rougeur de Kitty qui lui

trouva l’air grave.

Il monta l’escalier à son tour, et elle prit un siège pour l’attendre.

--J’en ai tant vu, de ces couples américains, quand je vivais à la

ville! continua l’affable petite maîtresse de maison. Mais je ne crois

pas qu’il en vienne beaucoup à Sillery. Au fait vous êtes le seul qui

soit encore venu cet été; et en vous voyant prendre intérêt à la vieille

mission, j’ai cru que vous ne seriez pas fâchés si je vous adressais la

parole pour vous inviter à entrer dans la maison. La plupart des

Américains ne restent que juste le temps de visiter la citadelle, les

plaines d’Abraham, et la chute de Montmorency, et puis repartent. Il me

semble que cela devrait être fatigant pour eux de toujours recommencer

la même chose. Mais au fait ce ne doit pas être toujours les mêmes....

Il n’était pas raisonnable de la part de Kitty de laisser son

interlocutrice s’évertuer ainsi à soutenir la conversation.

Elle lui manifesta son contentement d’avoir visité le vieil édifice,

ainsi que sa vive reconnaissance pour une si cordiale invitation.

Elle ne détrompa point la jeune femme, c’était plus simple; et lorsque

reparu son compagnon, elle prit congé de ces bonnes gens emportant on ne

sait quelle secrète satisfaction de ce qu’ils s’étaient mépris à son

sujet.

Pourtant, comme la jeune femme et son mari se tenaient près de la

voiture, répétant leurs adieux, elle aurait voulu retarder indéfiniment

le départ, tant elle redoutait de se trouver en tête-à-tête avec

Arbuton.

Mais aussitôt qu’elle fut seule avec lui, son esprit s’exalta. Pendant

qu’ils cheminaient sous l’ombrage de la falaise, elle se mit à discourir

avec une verve intarissable sur les objets intéressants de la route.

Elle s’extasia sur la beauté du fleuve large et tranquille, avec ses

navires à l’ancre.

Elle faisait des réflexions badines sur le village à travers lequel ils

passaient, avec ses portes ouvertes et le repas du soir fumant sur le

grand poële encadré dans la cloison de chacune de ces demeures

proprettes. Elle attira l’attention de son compagnon sur les deux grands

escaliers qui escaladent le rocher, et conduisent des chantiers de bois

aux plaines d’Abraham, et sur l’armée de travailleurs, qui, une petite

chaudière à dîner à la main, montaient le long de cette rampe si

difficile autrefois, pour regagner leurs quartiers dans le faubourg

Saint-Roch.

Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour rester maîtresse de la

conversation et se tenir personnellement hors de question.

Un bout du village était peuplé par des Français; c’était propret

gentil.

Mais, un peu plus loin, la route commença à pulluler d’Irlandais, et

cessa d’être un sujet de discours intéressant.

Alors le silence contre lequel elle avait tant lutté, tomba sur eux et

les enveloppa comme d’un cercle magique, qu’elle ne put réussir à

rompre.

Il eût été mieux pour le succès d’Arbuton de respecter ce silence.

Mais un échec était pour lui invraisemblable; il avait si longtemps

regardé cette jeune fille de haut en bas, disons le mot, qu’il ne

pouvait pas s’imaginer qu’elle pût hésiter un instant à accepter l’offre

de son cœur.

En outre, un sentiment de magnanime obligation se mêlait à son amour

confiant, car elle devait savoir qu’il avait entendu ce que la jeune

femme avait dit à la mission.

Peut-être laissa-t-il ce sentiment donner une certaine couleur à sa

démarche, si légèrement que cela fût.

Il manqua de ce tact délicat si nécessaire à l’heure suprême.

Il ne sut pas attendre, et il parla, pendant que tout, chez la jeune

fille, le sang de ses veines et chaque fibre de son être, demandait

grâce.

XI

RÉPONSE DE KITTY

Le crépuscule jetait ses dernières lueurs lorsque Kitty entra dans la

chambre de Mme Ellison, et se laissa choir en silence sur la première

chaise venue.

--Le colonel a rencontré un ami à l’hôtel, ce qui lui a fait oublier

l’expédition, dit Fanny; il n’y a qu’une demi-heure qu’il est rentré.

Mais c’est tout aussi bien. Je suis sûre que vous vous êtes parfaitement

amusés. Où est M. Arbuton?

Kitty éclata en sanglots.

--Quoi? est-ce qu’il lui serait arrivé quelque chose? s’écria Mme

Ellison en se précipitant vers elle.

--A lui? non! Qu’est-ce qui aurait pu lui arriver? demanda Kitty d’un

ton piqué.

--Eh bien, alors, vous serait-il arrivé quelque chose, à vous?

--Je ne sais si cela peut s’appeler ainsi, mais je suppose que vous

serez satisfaite maintenant, Fanny. Il m’a demandée en mariage.

Kitty prononça ces derniers mots avec une certaine violence, comme si,

puisque la chose devait se dire, elle eût désiré s’en débarrasser au

plus vite.

--Oh! ma chère! s’écria Mme Ellison, sans y mettre rien de ce sentiment

de satisfaction qu’on devait attendre chez une entremetteuse de mariages

qui voit ses plans réussir.

Tant qu’il s’était agi d’un mariage dans la portée abstraite du mot,

elle n’avait pas cessé d’y travailler.

Mais, du moment qu’il s’agissait particulièrement de l’union de Kitty

avec ce M. Arbuton qui, en réalité, leur était presque inconnu, et pour

qui, au fond de son cœur, sa sympathie ne dépassait pas ce qu’elle

savait de lui, c’était une autre affaire.

Mme Ellison était effrayée de son triomphe, et elle se prit à songer

qu’un échec aurait été plus facile à subir.

Est-ce que les deux jeunes gens se convenaient aucunement?

Aurait-elle consenti à voir sa pauvre Kitty enchaînée pour la vie à cet

égoïste impassible, dont le mérite même inspirait de l’éloignement, dont

la modestie même semblait vous rabaisser et vous humilier?

Mme Ellison ne pouvait se poser la question avec modération ni dans un

sens ni dans l’autre; elle était maintenant injuste envers Arbuton sans

aucun doute.

--Avez-vous accepté? murmura-t-elle tout doucement.

--Accepté? répéta Kitty; non!

--Oh! ma chère! soupira de nouveau Mme Ellison, en se disant que ceci

n’était guère préférable, et n’osant pas s’aventurer plus loin dans ses

interrogations.

--Je suis dans une perplexité extrême, dit Kitty, après avoir attendu

une question qui ne venait pas. J’ai besoin que vous m’aidiez à

réfléchir.

--Avec plaisir, ma chérie. Mais je ne sais pas de quelle utilité je puis

être pour vous. Je commence à m’apercevoir que je ne suis pas très forte

sur la réflexion.

Kitty, qui désirait principalement voir la situation se dessiner plus

distinctement devant elle, ne fit aucune attention à cet aveu, et se mit

à raconter tout ce qui s’était passé.

Le crépuscule lui prêtait sa pénombre; et dans cette obscurité

favorable, elle eut le courage de bien représenter tous les faits, même

avec leur côté plaisant.

--C’était bien solennel, comme vous devez vous l’imaginer; et j’étais

effrayée, dit-elle; mais je me suis efforcée de ne pas me laisser

surprendre, en disant _oui_, simplement parce que c’était ce qu’il y

avait de plus facile à faire. Je lui ai dit que je ne savais pas,--et

c’était vrai; que j’avais à y songer,--et c’était encore vrai. Il n’a

pas été bien généreux, et m’a dit qu’il s’était figuré que j’avais déjà

eu le temps d’y réfléchir. Il ne paraissait pas bien comprendre--ou bien

je n’ai pas su m’expliquer--quelles avaient été mes impressions

jusque-là.

--Il pourrait certainement dire que vous l’avez encouragé, remarqua Mme

Ellison toute pensive.

--Encouragé, Fanny! Comment pouvez-vous m’accuser d’une pareille

indélicatesse?

--Il n’y a pas d’indélicatesse en cela. Les hommes ont besoin d’être

encouragés; sinon, ils n’auraient jamais la hardiesse nécessaire. Ils

sont naturellement si timides.

Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay · 第 11 / 16 段