Après avoir ainsi chassé du regard les spectateurs indiscrets, il se

retourna vers celui qui l’avait délivré:

--Merci bien, dit-il d’un ton ferme et froid.

Puis il ôta son pardessus déchiré par les dents de l’animal, et

irréparablement contaminé par ce brutal assaut.

Il le regarda en frissonnant, avec un air d’indicible dégoût, et fit un

mouvement comme pour le jeter dans la rue.

Mais son regard tomba sur la petite personne malpropre du tonnelier qui

se tenait immobile, roulant ses mains dans son tablier, et protestant

vivement et avec volubilité que le chien n’était pas à lui, mais à un

capitaine de navire anglais, qui le lui avait confié.

Il avait songé plusieurs fois à le tuer, disait-il.

Arbuton, qui paraissait ne pas l’entendre ou qui était trop occupé

d’autre chose pour se demander si l’individu était coupable ou non, lui

adressa tout à coup la parole en français:

--Vous m’avez rendu un grand service, monsieur; je ne peux pas vous le

payer; mais prenez toujours ceci, dit-il, en glissant un billet de

banque dans la main noire du petit homme.

--Oh! c’est bien trop! s’écria celui-ci. Mais c’est vraiment le fait

d’un monsieur comme vous, si brave, si....

--Assez! cela n’est rien, interrompit le jeune homme.

Et jetant son paletot sur l’épaule du tonnelier:

--Faites-moi encore le plaisir de garder ceci, dit-il; peut-être

pourrez-vous l’utiliser.

--Monsieur me comble... balbutia l’individu émerveillé.

Mais Arbuton se retourna brusquement du côté de Kitty, qui tremblait de

porter comme les autres spectateurs sa part de responsabilité, et lui

saisissant la main qu’il plaça et pressa tendrement sous son bras en

s’éloignant, il laissa son interlocuteur planté au beau milieu du

trottoir le regardant aller, tout ébahi.

Kitty osait à peine lui demander s’il était blessé, ce qu’elle fit

cependant d’une voix temblante.

--Non, je ne crois pas, répondit-il en jetant un coup d’œil à sa

redingote qui était croisée sur sa poitrine, et intacte.

Il continua à marcher, jetant un regard rapide à toutes les portes où il

n’apercevait pas un chien de Terre-Neuve.

Tout cela s’était passé si soudainement et en si peu de temps que la

jeune fille aurait pu ne pas entièrement comprendre, quand même elle

aurait été témoin de toute la scène.

Arbuton s’en rendait à peine compte lui-même.

Au moment où Kitty s’arrêtait riant et badinant à la porte de la

boutique, il avait par hasard aperçu le chien tapi à l’intérieur, et

n’avait eu que juste le temps de se précipiter en avant pour recevoir

sur sa poitrine le féroce animal qui s’élançait sur la jeune fille.

Il n’avait en agissant ainsi aucunement songé à son propre danger.

Il savait qu’il n’était pas blessé, mais cela lui était égal. Kitty

était saine et suave, c’est tout ce qui l’occupait.

En pressant la main de celle-ci contre son cœur, il sentit comme un

frémissement d’inexprimable tendresse, comme un sentiment de possession

rapide et passionné, une espèce de transport enthousiaste, comme si, en

sauvant la jeune fille de cet horrible danger, il l’avait conquise pour

toujours.

La perplexité qu’elle lui avait toujours fait éprouver semblait s’être

évanouie comme une chimère.

Toutes les froides hésitations et les scrupules gênants qui

l’embarrassaient autrefois venaient de s’envoler, et avec eux tous les

soucis de son rang.

Son rang? Dans ce moment suprême, il ne connaissait pas d’autre monde

que celui qu’il voyait dans les yeux de Kitty, où il plongeait son

regard avec une expression que la jeune fille ne savait comment trop

interpréter.

Elle pensait que cette aventure avait profondément vexé l’amour-propre

de son compagnon; et, persuadée qu’il était homme à songer plus à cela

qu’au danger couru, elle craignait d’aggraver la blessure en y faisant

allusion.

Ils marchaient rapidement. Elle attendait qu’il prît la parole; mais il

n’en faisait rien, bien que, chaque fois qu’il jetait sur elle son

regard étrange, il parût prêt à ouvrir la bouche.

Tout à coup elle s’arrêta, et retirant sa main de dessous le bras du

jeune homme:

--Mais, nous avons oublié mon cousin, dit-elle.

--En effet! répondit Arbuton, avec un vague sourire.

Et jetant un regard en arrière, ils aperçurent le colonel debout sur le

trottoir, près de l’extrémité de l’ancienne rue du Saut-au-Matelot, les

mains dans les poches et les yeux fixés sur eux avec persistance.

Son regard ne perdit rien de sa sévérité lorsqu’ils s’approchèrent, et

les premières paroles de Kitty ne furent pas de nature à le remettre en

belle humeur.

Oh! Dick, je vous avais entièrement oublié, s’écria-t-elle avec un rire

soudain et inexplicable, interrompu et repris comme si quelque

drolatique image eût apparu et disparu alternativement dans son esprit.

--Ma foi, cela peut être un compliment, Kitty; mais il m’est guère

compréhensible, dit-il en promenant son regard inquisiteur sur le jeune

couple. Je ne sais pas ce que vous direz à l’oncle Jack. Ce n’est pas

moi seulement que vous oubliez, c’est toute l’expédition américaine

contre Québec.

Le colonel attendit en vain la réponse. Kitty n’osait pas entreprendre

une explication, et Arbuton n’était pas homme à paraître se vanter de la

part qu’il avait prise à l’aventure, en racontant ce qui s’était passé,

lors même qu’il eût aimé à le faire en ce moment.

L’ignorance où se trouvait la jeune fille de ce qu’il avait osé pour

elle ajoutait du charme au nouveau sentiment qui s’était emparé de lui;

et il aurait voulu, autant que possible, ne pas gâter son bonheur en y

mêlant chez Kitty un sentiment de reconnaissance, si agréable que cela

eût pu lui paraître, dans une autre occasion. Pour l’instant, il

préférait ne pas entrer en explications, afin de garder pour lui la

compassion naïve de la jeune fille, et lui mieux permettre d’exprimer

par son rire joyeux un soulagement dont elle ignorait la vraie nature.

--Je ne comprends rien à cela, dit le colonel, dont l’esprit lourdement

masculin commençait à percevoir le vague soupçon de quelque intrigue

amoureuse.

Mais rejetant bien vite cette idée comme absurde:

--Enfin, ajouta-t-il, vous avez fait l’oubli, à moi de pardonner. Tout

ce que je réclame de vous maintenant, c’est le plaisir de votre

compagnie jusqu’à l’endroit où est tombé Montgomery. Fanny ne voudra

jamais croire que je l’aie trouvé, si vous ne venez pas avec moi,

allégua-t-il sous forme de dernière instance.

--Oh! sans doute, nous irons, dit Arbuton, parlant sans s’en apercevoir,

comme s’il eût été autorisé à le faire pour deux.

Ils entrèrent de nouveau dans les rues plus animées du port,

traversèrent la place du marché de la basse-ville, au milieu de laquelle

s’élève le marché lui-même, ayant, de chaque côté, des magasins et des

maisons d’entrepôt.

Ils suivirent la longue rangée d’échoppes couvertes de toile, regorgeant

de denrées et de légumes, ainsi que le vaste escalier plongeant dans le

fleuve, et par où les produits de la campagne arrivent au marché.

Toute la place était encombrée de paysans en voiture et de citadins à

pied. A un certain endroit, un groupe entourait un char peint à grand

frais, au haut duquel une espèce de Yankee à figure de charlatan

pérorait dans un français de son crû, pour vendre une médecine

américaine brevetée, à son auditoire qui riait sous cape.

Comme cela amusait Kitty, Arbuton trouva que c’était la chose la plus

drôle du monde; mais il fut encore beaucoup plus intéressé lorsqu’on fit

remarquer au colonel un paysan debout dans un coin, près d’un panier de

volailles qu’examinait une acheteuse, comme si c’eût été quelque chose

d’extraordinaire, pendant que la foule s’assemblait alentour.

--Il faut beaucoup de monde pour conclure un marché ici, remarqua le

colonel. Je suppose qu’ils font sortir la garnison lorsqu’ils vendent un

bœuf.

En effet, le marchand et l’acheteur semblaient prendre avis des

spectateurs qui discutaient en examinant attentivement la marchandise,

comme s’ils n’avaient encore jamais rien vu de si rare que des poules.

A la fin, le paysan prit lui-même le paquet de volailles, et le passa en

revue avec beaucoup d’attention.

--Ma foi, dit Kitty, on dirait qu’il n’a pas encore vu ses propres

poulets.

Arbuton, qui généralement goûtait si peu les plaisanteries de ce genre,

sourit comme si c’eût été la boutade la plus spirituelle et la plus

charmante réflexion du monde.

Il fit attendre ses compagnons pour assister à la conclusion du marché;

on aurait dit qu’il eût pu rester là indéfiniment.

Mais le colonel avait Montgomery à cœur, et il les pressa d’avancer.

Il les conduisit au-delà du quai de la Reine, le long du chemin des

Foulons jusqu’à l’endroit où le flanc escarpé et rugueux du rocher porte

un écriteau sur lequel on lit: _Ici tomba Montgomery_,--bien qu’en

réalité il ne soit pas tombé à mi-côte, mais au pied même de

l’escarpement, sous la batterie qui l’empêcha de faire sa jonction avec

Arnold à la barrière Prescott.

Le lieu a encore un certain aspect sauvage, tant le flanc de la falaise

sur laquelle s’élèvent les hautes murailles de la citadelle est aride,

tant les quelques têtes de sapins qui sortent des crevasses sont

rabougries et déchiquetées par les tempêtes hibernales, tant les maisons

sont décrépites par l’âge, et portent sur leurs pans les vestiges des

fréquents incendies qui désolent la basse-ville.

Vains détails.

Ni les souvenirs de l’endroit, ni l’apparence du lieu ne purent remettre

dans la même direction les pensées de ces touristes si curieusement

assortis; et le colonel, après quelques tentatives pour ramener le cours

des réflexions sur un terrain commun, dut abandonner Arbuton à ses

tendres rêveries, et Kitty à son étonnement de voir son compagnon si

changé dans ses rapports avec elle.

Ses complaisances l’intimidaient, tant elle y était peu habituée, et

peut-être n’était-elle pas éloignée d’en être surprise comme d’un

certain manque de dignité.

--Eh bien, Kitty, dit le colonel, m’est avis que l’oncle Jack aurait

fait plus de cas de tout ceci que nous n’en avons fait nous-mêmes. Il

aurait au moins constaté le caractère de ces rochers au point de vue

géologique!

IX

OÙ ARBUTON PERD LA TÊTE

Après sa promenade, Kitty se rendit comme d’habitude dans la chambre de

Mme Ellison; mais en s’asseyant auprès du canapé elle tomba dans une

profonde rêverie.

--Qu’avez-vous à sourire? demanda Mme Ellison, après avoir laissé la

jeune fille un instant à sa distraction.

--Est-ce que je souriais? demanda Kitty en riant. Je ne m’en apercevais

pas.

--Qu’est-il donc arrivé de si drôle?

--Ma foi, je ne sais pas si c’est drôle ou non; je suis même d’avis que

ça ne l’est pas du tout.

--Alors qu’est ce qui vous fait rire?

--Je ne sais pas. Est-ce que....

--Allons, ne me demandez pas si vous avez ri, Kitty. Ce serait un peu

trop fort. Vous pouvez répondre ou ne pas répondre, c’est votre affaire;

mais je n’aime point qu’on se moque de moi.

--Oh! Fanny, comment pouvez-vous penser?... Je songeais à tout autre

chose. Mais je ne saurais comment vous en faire part sans montrer M.

Arbuton sous un jour un peu risible, et ce ne serait pas très loyal.

--Tiens, vous voilà bien scrupuleuse à son sujet tout à coup, fit Mme

Ellison. Vous ne paraissiez pas si disposée à l’épargner, hier. J’ai

peine à m’expliquer une conversion si soudaine.

Kitty répondit par un accès de fou rire des plus agaçants.

--Maintenant, dit-elle, je vois bien qu’il faut tout vous dire.

Et elle raconta rapidement ce qui était arrivé à son ami.

--Eh bien, Fanny, fit elle en concluant, je n’ai jamais vu autant de

bravoure unie à un pareil sang-froid, et je l’admire plus que jamais;

mais je ne puis m’empêcher de voir le revers de la médaille, vous savez.

--Quel revers de la médaille? je ne comprends pas.

--Tenez, vous auriez ri vous-même, si vous aviez vu l’air de grand

seigneur avec lequel il renvoya les pauvres diables qui sortaient des

maisons voisines pour lui porter secours, la pose superbe qu’il avait en

récompensant le petit tonnelier, la manière héroïque dont il s’est

séparé de son paletot--qu’il ne peut guère remplacer à Québec--la

politesse distraite avec laquelle il s’empara de ma main pour la placer

sous son bras, et son départ triomphal avec moi. Mais le comble,

Fanny--et elle se courba sous un formidable accès de gaieté longtemps

retenue--le comble, c’était le fer, vous savez, le fer rouge du

tonnelier; il me semblait voir le chien porter sur son nez, pour le

reste de ses jours, la marque qui sert à constater combien chaque

tonneau contient de gallons.

--Kitty, ne soyez point... sacrilège, s’écria Mme Ellison.

--Non, je ne suis point sacrilège, répliqua-t-elle, haletante et

respirant à peine. Je n’ai jamais autant respecté M. Arbuton; et vous

venez d’avouer que je n’ai pas l’habitude d’être aussi scrupuleuse à son

égard. Mais, de ma vie, je n’ai jamais été si contente de voir Dick, et

d’avoir un prétexte pour rire. Je n’ai pas dit un mot à M. Arbuton, car

il n’aurait pas pu, quand même il l’aurait voulu, me laisser rire assez

pour en finir. Je marchais péniblement, mais gravement à côté de lui, et

ni lui ni moi n’en avons parlé à Dick, conclut-elle, hors d’haleine. Et

maintenant je ne vois pas pourquoi je vous conte cela, à vous; cela me

paraît méchant et cruel, fit-elle toute contrite et presque pensive.

Ce récit n’avait pas fait rire Mme Ellison.

--Eh bien, Kitty, dit-elle, s’il s’agissait d’une autre jeune fille, je

dirais qu’il y a manque de cœur à agir comme vous l’avez fait.

--Je sais que c’est un manque de cœur, Fanny; et vous n’avez pas besoin

de faire allusion à nulle autre jeune fille. Je suis sûre cependant de

ne pas avoir laissé échapper une seule syllabe qui pût le blesser; au

contraire, il s’était montré très désagréable un moment auparavant, et

je lui ai tout pardonné lorsque je l’ai vu si mortifié. Vous voyez que

je ne manque pas de sentiment.

Mais un instant après, la jeune fille se leva, prit les mains de sa

cousine dans les siennes, et s’écria avec explosion:

--Oui, Fanny, j’ai manqué de cœur. Je crains de n’avoir montré ni

sympathie ni compassion. J’ai peur d’avoir paru insensible et dure.

J’aurais dû songer seulement au danger qu’il avait couru; maintenant il

me semble que je n’y ai presque pas pensé. Oh! c’est cruel de ma part

d’avoir vu en cela quelque chose de risible. Que puis-je faire

maintenant?

--En tout cas, ne perdez pas la tête, Kitty. Il ne sait pas que vous

avez ri de lui. Vous n’avez rien à y faire.

--Si fait. Il ne sait pas que j’ai ri de lui; mais il faut vous dire que

j’ai ri beaucoup lorsque nous avons rencontré Dick; et que doit-il en

penser?

--Il en conclura que vous étiez nerveuse, je suppose.

--Vraiment? vous pensez, Fanny? Oh! je voudrais le croire! Je suis si

horriblement mécontente de moi. Hier, à cette même place, je l’accusais

de manquer de sensibilité, et dire que j’ai été mille fois pire qu’il

n’a jamais été et ne pourrait jamais être! Oh! ma chère, ma chère!

--Kitty, assez! interrompit Mme Ellison; vous me chargez à fonds de

train, et me voilà toute confuse de n’être pas plus émue.

--Oh! c’est facile pour vous d’être calme, mais vous ne le seriez pas

tant, si vous ne saviez que faire.

--Oui, je le serais, puisque je ne sais que faire, et que je suis calme.

--Mais enfin, comment sortir de là?

Et Kitty retira ses mains de celles de Fanny, et se mit à se les tordre

convulsivement.

--Je vais vous dire, ajouta-t-elle tout à coup, en même temps qu’une

expression de soulagement s’épanouissait sur sa physionomie; durant tout

le temps qu’il demeurera ici, je supporterai tout ce qu’il pourra faire

ou dire de désagréable, sans jamais le lui rendre. J’endurerai tout. Je

serai si douce! Il pourra me regarder du haut de sa grandeur, me

brusquer, me mettre dans le tort tant qu’il voudra. Je ferai si bien

qu’il ne pourra point me reprocher ma conduite. O Fanny!

Là-dessus, Mme Ellison promit de la gronder fort pour ces absurdités,

l’attira à elle pour l’embrasser, lui assura qu’elle n’avait encouru

aucun blâme, mais que, néanmoins, elle approuvait cette détermination de

respecter à l’avenir les faiblesses et les préjugés d’Arbuton.

Nous ne savons jusqu’à quel point Kitty aurait mis ses héroïques

dispositions en pratique; les déterminations si facilement prises ne

sont pas toujours aussi facilement exécutées.

Elle passa la nuit sans dormir, toute à ses bonnes résolutions et à ses

projets d’expiation.

Mais, heureusement pour elle, les faiblesses et les préjugés d’Arbuton

s’étaient étrangement modifiés.

Le changement qui s’était opéré chez lui, ce jour-là, persista.

C’était toujours Arbuton, mais avec une différence.

Il ne pouvait pas refaire entièrement un caractère qu’il devait à la

nature et à son éducation; et peut-être d’ailleurs eût-il été impossible

de l’entamer sérieusement sans détruire l’individu lui-même.

Il resta désespérément supérieur au colonel et à Mme Ellison; mais il

est difficile d’aimer une femme sans tâcher--au moins avant le

mariage--de plaire à ceux qui lui sont chers.

Arbuton avait disputé pas à pas le terrain à sa passion; il avait fait

face avec fermeté à cette magie qui, dans les commencements, le charmait

chez Kitty.

Plus tard il n’avait rien fait de plus que de se conformer aux exigences

de la plus stricte politesse.

Il avait été excessivement tourmenté de savoir si elle pourrait lui

convenir, à lui et à son rang dans la société.

Il n’était pas encore sûr que les parents de la jeune fille, inconnus

pour lui, ne fussent des gens horriblement vulgaires.

Il était même dans une ignorance complète de la condition sociale et des

circonstances où elle avait vécu. Mais il ne la voyait plus que dans le

rayonnement de ce qu’il avait osé pour elle, et qu’au reflet du

dévouement par lequel il lui semblait l’avoir conquise.

Et il agissait auprès d’elle avec l’abnégation d’un amoureux, ou quelque

chose d’analogue, comme qui dirait une tolérance absolue, une patience

pleine de tendresse, dans laquelle il aurait été difficile de découvrir

une ombre de condescendance cachée.

Il était devenu passablement intime dans la famille.

La blessure de Mme Ellison, malgré de nombreuses imprudences, allait

décidément mieux, et quelquefois la malade se payait le luxe, avec

l’aide de quelqu’un, de descendre dîner dans la salle à manger.

Mais elle prenait toujours le thé près de son canapé, et Arbuton en

faisait autant avec le reste de la famille.

Peu d’heures du jour s’écoulaient sans qu’ils se rencontrassent dans

cette intimité familière qui s’établit entre les personnes passant les

loisirs de l’été sous le même toit.

Le matin, il retrouvait la jeune fille plus fraîche et plus gaie

qu’aucune des fleurs du jardin épanouies sous leurs fenêtres, et gardant

encore dans son regard le doux reflet de ses rêves ingénus.

Le soir se passait près d’elle, à la lueur de la lampe qui éclairait ce

petit monde intérieur en reléguant dans l’ombre le grand monde du

dehors, et qui semblait être le suave rayonnement de la présence de

cette jeune fille qui causait, tricotait ou lisait, comme l’ange idéal

du foyer.

Quelquefois il l’entendait causer avec Mme Ellison, ou rire à demi-voix

après avoir dit bonsoir à celle-ci.

Une nuit il s’éveilla: elle paraissait être à sa fenêtre, regardant le

jardin des Ursulines au clair de la lune, et fredonnant des lambeaux de

romance.

La rencontrer sur les escaliers ou dans les passages et lui faire place

avec un geste, une rougeur, un léger émoi; s’asseoir à table près d’elle

trois fois par jour--tout cela exerçait sur lui une fascination

puissante.

Il y avait du ravissement dans son châle retombant sur le dossier de sa

chaise.

Ses gants reposant sur la table comme des feuilles mortes, et conservant

encore la forme de ses mains, étaient pleins d’enchantement; et, chose

extraordinaire, ils lui touchaient le cœur d’autant plus qu’il y avait

en eux quelque chose de négligé, et que le bout des doigts en était

délicieusement usé.

Il trouvait de l’intérêt même dans les conversations à la dérobée

qu’elle avait avec Fanny sur l’assemblage des objets et l’assortiment

des couleurs.

Ces conversations revenaient plus ou moins souvent, quel que fût le

sujet sur le tapis; car il s’élevait toujours dans l’esprit de l’une ou

de l’autre des deux femmes quelque question relative aux adaptations

qu’on était obligé de faire des toilettes de Mme Ellison aux exigences

de la vie quotidienne de Kitty.

Ce secret était un attrait pour leurs cœurs innocents, et les cachettes

qu’il nécessitait, les difficultés soudaines qu’il présentait, et les

équivoques bien excusables qu’il inspirait, avait tout le piquant de

l’intrigue.

Rien n’allait mieux au caractère de Mme Ellison que de parer Kitty pour

cette mascarade perpétuelle; et comme les toilettes étaient très jolies

et que Kitty était fille d’Eve dans l’âme, comment cela aurait-il pu

déplaire à celle-ci?

Leur conversation s’animait de cette joyeuse pensée qu’Arbuton était

loin de songer à ce dont il s’agissait.

Il y avait des murmures, des gestes et des rires mystérieux.

Quelquefois il croyait qu’on s’amusait à ses dépens; alors il se

joignait à elles, et son erreur redoublait l’hilarité des autres.

Il allait et venait avec elles en toute liberté.

Il n’avait qu’à frapper à la porte de Mme Ellison, pour qu’une voix

pleine de sincère cordialité lui souhaitât la bienvenue.

Il n’avait qu’à proposer, et Kitty était toujours prête pour n’importe

quelle excursion à travers Québec, où presque toutes leurs heures de

promenades passaient comme des rêves.

Les premiers symptômes de l’automne se faisaient sentir:--la fraîcheur

du matin, la chaleur encore forte du milieu du jour, les rayons obliques

et blafards de l’après-midi, et la pâle splendeur des nuits toutes

pleines d’aurores boréales.

Jamais ville ne fut plus minutieusement explorée; mais aussi nulle ville

n’est plus féconde en objets intéressants.

Kitty aimait l’endroit avec passion, et l’amour qu’Arbuton avait pour

elle faisait partager jusqu’à un certain point à celui-ci cette espèce

de patriotisme d’adoption.

--Je n’avais pas l’idée que vous pussiez tenir à cela, vous autres gens

de l’Ouest, dit-il un jour. Je m’imaginais que votre esprit était

principalement tourné vers les choses neuves et symétriques.

--Mais comment avez-vous pu croire cela? demanda Kitty avec douceur.

C’est justement parce que nous sommes entourés par trop de choses neuves

et symétriques, que nous aimons ce qui est vieux et irrégulier. L’Europe

me plairait peut-être plus qu’à vous-même. Il y a une vieille maison de

campagne abandonnée près d’Eriécreek, tombant en ruine au milieu des

touffes sauvages d’églantiers et de cognasses; c’était pour moi une

merveille d’antiquité, parce qu’elle datait de 1815. Vous pouvez juger

de mes impressions au milieu d’une ville fondée il y a trois siècles,

qui a subi tant de sièges et d’assauts, et qui semble la reproduction

pittoresque de tant de magnifiques vieilles cités que je ne verrai

jamais.

--Oh! peut-être les verrez-vous quelque jour! dit-il, entraîné par

l’enthousiasme de la jeune fille.

--Je n’y tiens pas quant à présent. Québec me suffit. J’adore cet

endroit. Je voudrais ne jamais le quitter. Il n’y a pas un détour, une

encoignure, un toit en fer-blanc, une lucarne ou une pierre grise qui ne

me semble quelque chose de précieux.

Arbuton se mit à rire.

--Eh bien, vous serez pour moi la souveraine de Québec, dit-il.

Allons-nous faire sortir les troupes de la garnison?

--Non; à moins que vous ne puissiez évoquer à leur place les soldats de

Montcalm.

Et tout en causant ainsi, ils passaient en flânant sous les portes de la

ville, et s’aventuraient dans les faubourgs, jusqu’à ce qu’ils

rencontrassent quelque vieille église aux lambris dénudés, où certains

pauvres dévots bien humbles vénéraient quelque saint devant l’image

duquel brillait une lampe allumée.

Ou bien, ils longeaient les murs élevés de quelque couvent d’où

montaient les voix au timbre étrange et métallique des religieuses

chantant leurs hymnes à l’intérieur.

Quelquefois ils passaient de longues heures sur l’Esplanade, sous

l’empire du sentiment de mélancolie que font naître les objets négligés

et qui commencent à tomber en décrépitude.

Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay · 第 10 / 16 段