possédait: une voix douce et musicale, un regard tendre, voilé de longs
cils, une pose d’épaules tombantes, et de mains paresseusement posées
l’une dans l’autre sur les genoux, beaucoup de sérénité dans la figure,
un rire plein de sonorité légère et franche.
Il n’y avait rien de bien rare dans toutes ces qualités; et, combinées
d’une façon différente, il les avait remarquées mille fois chez
d’autres.
Et pourtant, chez Kitty, il y trouvait une étrange fascination.
Elle avait de ces petites minauderies qui provoquent des soins doux et
caressants; mais il s’était aperçu aussi qu’elle tenait assez du petit
chat pour se défendre contre les actes de condescendance excessive; et
jamais elle ne le séduisait plus que lorsqu’elle montrait toute
l’élévation de son caractère, en lui résistant le plus énergiquement.
Ici et pour le moment, tout était parfait; mais il se devait à son
avenir, et sa conscience ne le laissait pas en repos.
Le charme de se rencontrer avec elle si familièrement sous le même toit,
l’entraînement de sa présence habituelle, lui devenaient intolérables.
Il ne pouvait pas s’y soumettre plus longtemps. Dans son intérêt, il
fallait en finir.
Mais d’une heure à l’autre, il sentait sa résolution s’amollir, et il
restait.
Les jours qu’il passait en hésitations, à la pensée de l’immense
distance qu’il y avait entre lui, Kitty et la famille de celle-ci lui
apportaient aussi des moments d’heureux oubli, pendant lesquels toutes
ses craintes s’évanouissaient devant la beauté douce de la jeune fille,
et la grâce enfantine que, sans le savoir, elle déployait dans chacun de
ses mouvements.
Il se blâmait eu vain de laisser le temps s’écouler de cette façon; une
semaine, deux semaines avaient fui comme un rêve, et il attendait que le
hasard vînt se placer entre lui et sa folie.
Mais enfin, cette fois, il était décidé à partir; et le soir, après être
allé fumer un cigare sur la terrasse Durham, il frappa à la porte de Mme
Ellison pour lui annoncer que le surlendemain il se mettrait en route
pour les montagnes Blanches.
Il trouva la famille en train de projeter pour le jour suivant une
expédition, dont il devait lui aussi faire partie.
Mme Ellison avait déjà pris sa part des préparatifs, car, étant toujours
en disponibilité dans sa chambre, et n’ayant point d’autre occupation,
elle s’était faite presque volontairement victime de la passion du
colonel pour la science de seconde main, et en était arrivée à connaître
peut-être mieux que n’importe quelle femme des Etats-Unis l’expédition
d’Arnold contre Québec en 1775.
Elle savait dans quel but cette attaque avait été projetée; à travers
quelles difficultés et avec quelle héroïque persévérance elle avait été
mise à exécution; comment cette invincible petite armée de carabiniers
s’était ouvert un chemin à travers les forêts inexplorées du Maine et du
Canada, et avait tenu assiégée la vieille forteresse grise sur son roc,
jusqu’à ce que l’hiver eût succédé au rouge automne, et comment, pendant
cette fatale dernière nuit de l’année, ils se précipitèrent sur les
redoutes, furent repoussés en laissant la moitié de leurs prisonniers,
Montgomery tué, Arnold blessé, et malheureusement destiné à survivre.
--Oui, dit le colonel, si nous prenons en considération le temps où ils
vivaient, tout ce qui leur manquait des progrès modernes, au mental, au
moral et au physique, il faut avouer qu’ils ont fait beaucoup. Ce
n’était point, il est vrai, sur une bien grande échelle, mais je ne vois
pas qu’ils eussent pu être plus braves, chaque homme eût-il été
multiplié par dix mille. Le fait est que--ainsi qu’il en sera dans cent
ans d’ici--je ne sais pas si je n’aimerais pas mieux avoir été l’un de
ceux qui ont essayé cette fois-là de prendre Québec, que l’un de ceux
qui ont pris Atlanta. Il est vrai, monsieur Arbuton, que, pour le moment
et à cause surtout de l’affliction qui en résulterait pour ma famille,
je consens à rester ce que je suis. Mais examinez un peu ce que ces
gaillards-là ont fait!
Et le colonel tira de sa fidèle mémoire, où Mme Ellison les avait
entassés, les faits héroïques de l’expédition d’Arnold, dont il fit une
intéressante peinture.
--Et maintenant, ajouta-t-il, nous irons visiter demain le théâtre de
l’assaut du 31 décembre. Kitty, chantez-nous quelque chose.
Dans un autre moment, peut-être Kitty aurait-elle hésité, mais elle se
trouvait ce soir-là dans un état d’esprit si calme à l’endroit
d’Arbuton, elle s’occupait si peu de son approbation ou de son blâme,
qu’elle se plaça de suite au piano, et chanta nombre de romances
probablement aussi indignes d’une oreille cultivée, qu’aucune autre déjà
entendue par le jeune homme. Mais, quoique chantées avec une voix peu
exercée et un talent musical assez problématique, elles eurent le don de
plaire, ou plutôt ce fut la chanteuse elle-même qui charma.
La courageuse simplicité de cœur avec laquelle elle s’exécutait aurait
suffi pour cela; et Arbuton n’avait aucune raison de se demander comment
la chose lui plairait à Boston, s’il était marié, et si c’était sa femme
qui chantât de cette façon.
Néanmoins, lorsqu’un jeune homme regarde une jeune fille, ou qu’il
l’écoute, mille fantaisies prennent possession de son esprit--vagues
imaginations, fantasmagories capricieuses.
Mais cette question qui se présentait indirectement à son esprit, comme
la douleur en rêve, se perdit bientôt dans les modulations de la
chanteuse, et la rêverie d’Arbuton n’en fut que plus calme.
Après avoir dit bonsoir à la famille Ellison, il se rappela qu’il avait
oublié quelque chose: c’était de leur annoncer son départ.
VIII
LE LENDEMAIN MATIN
Québec s’illuminait sous les doux rayons obliques d’un soleil
hyperboréen, au moment où nos amis traversaient, le lendemain matin, la
place du marché de la haute-ville, se dirigeant vers la barrière Hope,
où le colonel devait les rejoindre un instant plus tard.
S’il est aisé pour le touriste le plus attentif de perdre son chemin
dans Québec, on comprendra sans peine qu’il fut facile à nos voyageurs
de s’égarer, eux qui n’étaient ni pressés ni fort attentifs.
Mais la rue dans laquelle ils s’aventurèrent, si elle ne conduisait pas
directement à la porte Hope, avait au moins le mérite d’être tout à fait
caractéristique.
Des deux côtés de cette rue, la plupart des maisons étaient basses et
construites en brique replâtrée, avec deux lucarnes à chaque versant du
toit, toutes garnies de pots de fleurs.
Les portes étaient d’une couleur un peu plus gaie que le reste; à
chacune d’elles brillait un bouton en cuivre bruni avec un large
heurtoir ou une sonnette mécanique de même métal luisant, ainsi qu’une
plaque portant le nom du propriétaire et son titre professionnel,
lequel, lorsque ce n’était pas celui d’_avocat_, était à coup sûr celui
de _notaire_, tant Québec est amplement pourvu de ces estimables hommes
de loi.
A côté de chaque maison, il y avait une porte cochère, et dans celle-ci
une autre ouverture de plus petite dimension.
Les marches d’entrée et le seuil des portes étaient recouverts de
linoléums nets et brillants; le trottoir en bois était très propre, de
même que le pavé raboteux de la chaussée qui allait en pente.
Au pied de la descente, on apercevait un pan des murailles de la ville,
percé de meurtrières: et en contournant l’encoignure d’une maison, on
avait sous les yeux les canons à moitié cachés dans les embrasures.
Ce passage avait le charme des vieilles rues que les voyageurs aiment à
explorer en Europe, et dans lesquelles le présent et le passé, les
ruines et les restaurations, la paix et la guerre, se sont donné la main
pour produire un effet qui, non seulement séduit l’œil, mais encore--si
illogique que cela puisse être--touche le cœur.
Au-dessus du parapet, se déroulait un paysage comme aucune rue de
l’ancien monde, à notre avis, n’en a jamais commandé.
Le Saint-Laurent vaste et bleu, une partie du riant village de Beauport
échelonné sur la rive; puis une large étendue de prairie d’un vert pâle
s’élevant graduellement dans le lointain, puis des monts teintés de
violet, et enfin par-dessus tout, le ciel et ses nuages.
Dans cette bienheureuse rue, était assis à mi-côte ce même artiste que
nos amis avaient rencontré dans la cour de l’Hôtel-Dieu.
Il dessinait quelque chose, et faisait l’objet de la curiosité de tout
le voisinage. Deux collégiens portant l’uniforme du Séminaire, flânant
sur le trottoir, le regardaient travailler.
Un groupe d’enfants l’entourait.
Une petite fille, les cheveux attachés avec un ruban bleu, penchée à une
fenêtre, parlait de lui à quelqu’un qui se trouvait à l’intérieur.
Une jeune personne ouvrait sa croisée et lui jetait un coup d’œil
furtif.
Dans une porte toute grande ouverte, une vieille dame regardait, la main
sur ses yeux.
Une femme en grand deuil pencha la tête en passant.
Un cabriolet portant un Québecquois obèse vint en collision avec une
charrette conduite par une paysanne coiffée d’un chapeau à larges bords;
tant on était curieux de voir ce qui se passait.
Un homme s’arrêta même au haut de la rue, comme s’il eût pu de là
apercevoir quelque chose.
Au moment où Kitty faisait son apparition avec Arbuton, l’artiste la
regarda et sourit en homme qui paraît savoir à qui il a affaire, et
Kitty suivit des yeux le regard qu’il ramena sur son dessin, lequel
représentait un vieux toit, avec un balcon fermé de persiennes vertes,
au-dessus duquel une balustrade en bois brut, délabrée par les
intempéries, laissait passer un géranium à travers ses barreaux; une
lucarne avec son loqueteau et son espagnolette, à côté d’un belvédère de
forme orientale, surmonté d’un dôme en fer-blanc reluisant au
soleil;--une confusion pittoresque d’objets apparemment réunis par le
hasard et à différentes époques, et formant malgré tout un ensemble
harmonieux.
Cette bizarre accumulation de toits les uns sur les autres, dépassant
considérablement le niveau des maisons environnantes, se détachait
altièrement sur les blancheurs du matin. Des pigeons blancs voltigeaient
en cercles autour du belvédère, ou bien se perchaient en roucoulant sur
l’allège de la fenêtre, où l’on voyait une jeune fille occupée à coudre.
--Mais c’est Hilda dans sa tour, dit Kitty, certainement! Et c’est
justement l’espèce de rue qui convient à ses regards. Tout ce monde
semble échappé d’un roman et prêt à y rentrer. Et ces drôles de petites
maisons! on dirait qu’elles sont faites exprès pour des scènes
d’imagination.
Arbuton sourit avec condescendance--à ce que pensa Kitty--devant cette
explosion d’enthousiasme, mais elle n’y fit pas attention.
Au bout de la rue, elle se retourna un instant pour jeter encore un coup
d’œil sur le charmant spectacle, pendant qu’Arbuton lui-même manifestait
son admiration et trouvait que l’artiste faisait un joli travail.
--Ce qui me surprend, dit-il, c’est que Québec ne soit pas assiégé par
les peintres d’un bout de l’été à l’autre. On les voit partout sur nos
grèves et nos grandes routes à la recherche d’un lambeau de paysage
pittoresque; s’ils venaient ici, ce serait pour eux la manne dans le
désert.
--Je suppose qu’il y a, à trouver de la grâce et des beautés de détails
dans des sujets qui y prêtent peu, un plaisir que l’on n’éprouverait pas
en présence d’autres sujets plus complets. En tout cas, si j’avais à
écrire un roman, j’aimerais à choisir les événements les plus simples, à
leur donner pour scène l’endroit le plus prosaïque, et j’en tirerais
parti de mon mieux. Tenez, un livre que j’aime, c’est une histoire
intitulée: _Détails_. Tout simplement la vie--durant une semaine--de
deux jeunes gens qui se rencontrent dans une vieille maison de campagne
de la Nouvelle-Angleterre. Rien d’extraordinaire; les petites choses de
l’existence quotidienne racontées avec un charme exquis; et tout se
terminant d’une façon naturelle--sans résultat particulier;--en un mot,
un tableau simple et vrai de ce qui se passe dans la vie réelle.
--Mais ne croyez-vous pas qu’il soit assez triste de voir tout finir
sans résultat particulier? demanda le jeune homme, atteint sans savoir
ni où ni comment. En outre, j’ai toujours trouvé que l’auteur de ce
livre attribuait trop de signification aux moindres choses. Cela est
certainement vrai aux yeux des hommes; mais les femmes jugent
probablement les choses différemment; elles doivent voir beaucoup plus
que nous dans un petit espace:
Si l’homme n’a pas l’œil microscopique,
C’est que l’homme, aussi, n’est pas un moustique.
--Ni la femme, dit Kitty en riant. Avez-vous lu les autres livres du
même auteur?
--Oui.
--Délicieux, n’est-ce pas?
--Ils sont très bien; et j’ai toujours été surpris qu’il ait pu les
écrire. On ne dirait pas cela à le voir.
--Est-ce que vous l’avez jamais vu?
--Il demeure à Boston, vous savez.
--Oui, oui, mais...
Kitty s’arrêta; elle ne pouvait pas avouer qu’elle s’imaginait que les
auteurs ne se mêlaient pas aux autres créatures mortelles; et Arbuton,
toujours en contact avec une société qui croyait faire beaucoup
d’honneur aux écrivains en leur donnant l’occasion de rencontrer des
hommes comme Arbuton lui-même, était loin de soupçonner ce que la jeune
fille avait dans l’esprit.
Il attendit un moment, et puis:
--C’est un homme bien ordinaire, dit-il; pas exactement ce qu’on
pourrait appeler un homme distingué; et pourtant ses ouvrages n’ont
rien qui sente la boutique, qui dénote le littérateur de profession. On
dirait qu’ils ont été écrits par quelqu’un d’entre nous.
Kitty jeta sur lui un rapide coup d’œil pour voir s’il plaisantait; mais
Arbuton était peu porté à l’ironie de sa nature, et dans ce moment il
était sérieusement occupé à passer son léger pardessus, qu’il avait
jusque-là porté sur son bras avec ce soin scrupuleux qui chez lui était
moins de la vanité que du respect de soi.
Comme pardessus, il ne paraissait pas s’en occuper bien fort, mais comme
le pardessus d’un homme de sa condition, c’était pour lui un précieux
objet; et à ce moment, bien que le soleil fût assez chaud dans les
endroits découverts, ce vêtement devenait utile au fond de ces rues
étroites.
Dans une autre circonstance, Kitty aurait pris plaisir à voir le soin
avec lequel le jeune homme ajustait sur lui l’élégant paletot; mais la
profanation que venait de subir son plus cher idéal la rendait sérieuse,
et son pouls battait plus vite, lorsqu’elle reprit:
--J’ai bien peur de ne pouvoir partager vos sentiments là-dessus,
monsieur. On ne m’a pas enseigné à toujours respecter les idées de ce
qui s’appelle un gentilhomme. Mon oncle exprimait souvent cette opinion
que, pour ne pas dire plus, c’était là une pauvre excuse pour n’être pas
parfaitement bon, brave et honnête, et quelquefois un faux prétexte pour
être tout autre chose. Si j’étais homme, je ne voudrais probablement pas
être un gentilhomme. En tout cas, j’aimerais certainement mieux être
l’auteur de ces livres--qu’un gentilhomme aurait pu écrire--que tous les
gentilshommes du monde qui ne les auraient pas écrits.
Pendant cette petite explosion de son indignation, elle avait sans le
savoir entraîné si rapidement son compagnon, qu’elle parlait encore
lorsqu’ils arrivèrent à la porte de la ville, ce qui interrompit la
rêverie du colonel Ellison, qui, appuyé paresseusement le dos à la
muraille, contemplait la sentinelle dans sa guérite.
--Vous ne devriez pas vous échauffer si matin, dit-il tranquillement à
sa cousine, en remarquant l’animation de sa physionomie. L’expédition
que nous entreprenons n’est pas un badinage.
Maintenant qu’on a démoli la barrière Prescott, sous laquelle tant de
milliers d’Américains ont passé depuis l’échec des soldats d’Arnold, il
n’est rien resté à Québec de plus pittoresque et de plus caractéristique
que la porte Hope, et je doute que l’on puisse trouver en Europe un
morceau d’architecture militaire dont l’aspect soit plus moyen âge.
Le couloir est en lourdes assises noircies par le temps, et la porte
elle-même, qui n’a probablement pas été fermée depuis le commencement du
siècle, est en charpente massive fortement boulonnée et chevillée de
fer.
Le mur ici longe le bord de l’escarpement sur lequel la ville est
construite.
Une côte dont un parapet en pierre suit les courbes et les angles,
conduit de la haute à la basse-ville qui n’était, en 1755, qu’un simple
sentier côtoyant le Saint-Laurent.
On a considérablement empiété sur le fleuve depuis; et plusieurs rues
ainsi que de nombreuses jetées s’étendent maintenant entre le fleuve et
la falaise. Ce qui n’empêche pas l’ancienne rue Saut-au-Matelot de
ramper encore tortueusement au-dessous des murs de la ville et du roc
qui surplombe avec ses épaisses touffes d’herbes et ses abondants
suintements.
Ce doit être une glacière en hiver, et probablement le dernier endroit
du continent où l’été pénètre; mais une fois qu’il en a pris possession,
alors le vieux Saut-au-Matelot prend un air de loisir et d’abandon
méridional, qu’on ne rencontre nulle part ailleurs qu’en Italie.
La perspective que l’on aperçoit de la saillie de rocher sur laquelle
s’appuie la porte Hope, et derrière laquelle les Américains défaits
vinrent chercher un refuge contre le feu de l’ennemi, est presque unique
pour sa malpropreté pittoresque et son luxe de couleurs sauvages.
Ce ne sont qu’étables et hangars effondrés, que boutiques délabrées de
toutes les descriptions, déroulant à la file leurs toitures inégales, et
s’appuyant le long du rocher dans toutes les positions imaginables de
l’incurie et de la décrépitude.
De maigres passerelles en bois mettent ces masures en communication avec
le deuxième étage des maisons qui tournent le dos à la ruelle.
Au-dessus de ces passerelles, sur un enchevêtrement de cordes à linge,
flotte une variété d’articles de toilette de toutes les couleurs, de
tous les âges, de tous les sexes et de toutes les conditions. Sur le
trottoir pullulent les commères, les fumeurs, des volailles errantes,
des chats, des enfants, pêle-mêle avec de gros et indolents terreneuves.
--Ce fut par cette ruelle que les soldats d’Arnold s’avancèrent presque
jusqu’à la rue de la Montagne, où ils devaient se joindre à Montgomery
pour surprendre la barrière Prescott, dit le colonel avec son érudition
de seconde main, qui ne lui faisait jamais défaut.
“Vous tous qui me suivez dans cette tentative,
attendez que vous leur voyiez le blanc des yeux, et alors tirez bas!” et
ainsi de suite. A propos, pensez-vous qu’on en ait fait autant à Bunker
Hill? Allons, vous êtes de Boston, dites-moi. D’après ce qu’on m’a
rapporté, les recrues ne se sont guère préoccupées du blanc des yeux de
l’ennemi; au contraire, on dit qu’elles ont fait feu en l’air avant de
l’apercevoir. Voyons, est-ce que vous ne venez pas? demanda-t-il, en
s’apercevant que ni Kitty ni Arbuton n’osaient avancer.
--Le pavé n’est pas très propre, Richard, hasarda Kitty.
--Ma parole! est-ce là la nièce de votre oncle? Jamais je n’oserai
raconter cela à Eriécreek.
--Il me semble que je vois d’ici la ruelle dans toute sa longueur; il
n’y a que des poules et autres animaux de basse-cour.
--Très-bien, cousine, dit le colonel; quand l’oncle Jack--votre
oncle!--vous demandera compte de chaque pouce de ce terrain fatal aux
soldats d’Arnold, j’espère que vous saurez comment lui répondre.
Kitty se mit à rire, et dit qu’elle essayerait d’avoir un peu recours à
l’invention, dans le cas où l’oncle Jack pousserait les choses aussi
loin.
--A votre aise, Kitty; vous pouvez suivre la rue Saint-Paul, là. M.
Arbuton et moi, nous explorerons l’ancienne rue Saut-au-Matelot, et nous
vous rejoindrons couverts de gloire à l’autre bout.
--J’espère que ce sera de gloire, dit Kitty, en jetant un coup d’œil
sur la ruelle; mais il est plus probable que vous serez couverts de
plumes et de débris de paillasses. Au revoir, monsieur Arbuton.
--Pas du tout, répondit le jeune homme; je vais avec vous.
Le colonel feignit une surprise indignée, et, vivement, il s’engagea
seul dans la vieille rue Saut-au-Matelot, pendant que ses compagnons
s’acheminaient dans la même direction par la rue Saint-Paul, à travers
le va-et-vient mercantile du port.
Ils passèrent en face des banques et des grandes maisons de commerce,
rencontrant sur leur route les figures hâlées de matelots de toutes les
nations.
Au coin de la rue Saint-Pierre, le drapeau national flottait sur le
consulat des Etats-Unis, et sa vue réveilla plus vivement, chez Kitty
peu habituée aux voyages, le sentiment de son éloignement du sol natal.
Enfin, ils tournèrent dans la nouvelle rue Saut-au-Matelot, où aboutit
la ruelle qui portait autrefois ce nom, et s’acheminèrent lentement dans
l’ombre fraîche et le silence de cette voie solitaire.
Kitty était étrangement débarrassée de cette contrainte qu’Arbuton
exerçait généralement sur elle. Un certain esprit d’indépendante
résistance lui remplissait le cœur. Elle sentait et pensait à sa guise
pour la première fois depuis plusieurs jours.
De son côté, Arbuton allait méditant sur le problème que lui présentait
cette jeune fille qui méprisait les gentilshommes, et qui pourtant ne
cessait point d’être charmante à ses yeux.
Une légère odeur d’étoupe et de poisson salé flottait dans l’atmosphère.
--Oh! soupira Kitty, est-ce que cela ne vous fait pas songer aux mers
lointaines? Est-ce que vous n’aimeriez pas à être naufragé pour une
demi-journée ou à peu près, monsieur Arbuton?
--Oui, oui, certainement, répondit celui-ci avec distraction.
Puis il se demanda ce qu’elle avait à rire.
Le silence de l’endroit était troublé seulement par le bruit qui sortait
des boutiques de tonneliers, lesquels occupaient certainement une maison
sur deux.
La solitude n’était animée que par les terreneuves qui s’allongeaient
nonchalamment sur le seuil de chacun de ces ateliers.
La succession non interrompue de ces boutiques et de ces chiens mit
Kitty en verve, et tout en cheminant à pas lents, elle se mit à
plaisanter à ce sujet comme elle avait l’habitude de le faire à tout
propos.
--Tiens, dit-elle, voici une porte sans chien. Cela ne peut pas être une
véritable boutique de tonnelier--sans chien! Oh! voilà qui explique
tout, je suppose, ajouta-t-elle en s’arrêtant devant l’entrée et en
lisant l’enseigne: _Académie commerciale et littéraire_, suspendue à une
fenêtre du deuxième étage. Un curieux endroit pour un temple de la
science! Quel rapport supposez-vous qu’il puisse y avoir entre le métier
de tonnelier et l’éducation académique, monsieur Arbuton?
Elle s’était arrêtée et regardait l’enseigne qui avait excité sa gaieté,
balançant négligemment son ombrelle à droite et à gauche, tandis qu’un
sourire rayonnant se jouait sur sa figure.
Soudain une ombre parut s’élancer entre elle et la porte ouverte;
Arbuton se précipita violemment de son côté, et pendant qu’elle faisait
des efforts pour ne pas perdre son équilibre sous le choc, elle le vit
penché sur un chien furieux cramponné sur sa poitrine, aux revers de son
paletot, et dont il serrait la gorge de ses deux mains.
D’un regard il vit la terreur de la jeune fille.
--Je vous demande pardon; n’appelez pas, dit-il.
Mais du fond de la boutique arrivaient des malédictions:
--Miséricorde! c’est le bouledogue du capitaine anglais!
D’affreux cris de détresse se firent entendre, et un petit homme à la
figure étrangement sauvage, nu-tête et les yeux hagards, s’élança de la
maison.
Il portait un tablier de tonnelier et avait à la main un fer rouge que,
tout en criant, il appliqua sur le museau de la terrible bête.
Sans un cri, le chien lâcha prise, et, sautant à terre, se réfugia dans
l’obscurité de la boutique aussi silencieusement qu’il en était sorti,
pendant que Kitty était là frappée de stupeur, et avant que la foule
attirée par les vociférations du tonnelier eût pu voir ce qui s’était
passé.
Arbuton se redressa, et jeta un regard menaçant aux spectateurs qui
l’entouraient bouche béante.
Ceux-ci commencèrent à retirer une à une leurs têtes des fenêtres, et à
regagner le seuil de leurs portes, comme s’ils eussent été coupables de
quelque chose de bien pire que d’avoir voulu secourir un de leurs
semblables.
--Bon Dieu! dit Arbuton, quelle scène abominable!
Il était pâle comme un spectre.