un établissement de coiffeur, qui a nom _Montcalm shaving and shampooing
saloon_. On l’appelle ainsi parce que c’est là, dit-on, que Montcalm a
tenu son dernier conseil de guerre. C’est une curieuse petite maison à
toit aigu, avec une façade ornée de fèves grimpantes, et un jardin en
miniature tout rempli de mufliers.
Nous serons ici une semaine encore, à tous hasards; après quoi, je pense
que nous reviendrons directement chez nous. Dick a déjà perdu assez de
temps.
Avec beaucoup d’affection
A vous,
KITTY.
VII
PREMIERS RÊVES D’AMOUR
Pour les deux jeunes gens dont les jours allaient ainsi s’écoulant
ensemble, on ne peut dire que le mardi différât beaucoup du lundi, ni
dix heures du matin de trois heures et demie de l’après-midi.
Ils n’étaient pas toujours sûrs du jour de la semaine, et s’imaginaient
souvent que ce qui avait eu lieu le matin était arrivé dans l’après-midi
de la veille.
Mais quelque incertains qu’ils fussent de l’heure et du caractère de
leurs petites aventures, et quelles que fussent celles-ci, Mme Ellison,
par l’intermédiaire de Kitty, faisait son possible pour se tenir au
courant de tout.
Puisque la liaison de Kitty et d’Arbuton était due à son indisposition,
elle s’en considérait comme la victime, et croyait avoir droit à tous
les sujets de conversation qui pouvaient en résulter.
Etendue sur son canapé, elle écoutait avec une patience à vaincre tous
les caprices de jeune fille qui accueillaient parfois ses propos
inquisiteurs.
Si sa satisfaction en était retardée, cela lui donnait d’un autre côté
l’occasion de déployer tout son artifice, et son amour-propre n’en était
que plus délicatement flatté par le triomphe final, lorsqu’elle
réussissait à tout savoir.
En général, cependant, la jeune fille parlait assez volontiers.
Elle était heureuse d’avoir sur le compte de son ami l’opinion d’une
personne d’une plus grande expérience que la sienne, et plus qu’elle au
courant des choses du monde.
Et même, Mme Ellison n’eût-elle pas été la plus sage des deux, que la
jeune fille aurait encore mieux aimé parler un peu de lui, que de
toujours y penser. Et puis, en définitive, où sont les deux femmes qui
n’aiment pas un peu à parler d’un homme?
Presque toujours, après ses promenades à travers la ville, Kitty
s’approchait du canapé où reposait Fanny, et racontait fidèlement à
celle-ci tout ce qui s’était passé.
La chose avait d’abord commencé sur un ton léger, et avec une pointe
d’extravagance et de burlesque, mais plus tard les récits prirent un ton
plus sérieux.
Enfin, sur les derniers temps, Kitty devenait quelquefois tellement
distraite, qu’elle tombait tout à coup dans un silence embarrassé, juste
au beau milieu de sa narration.
D’autres fois, elle faisait face à toute une procession de questions
habilement manœuvrées, par un verbiage qui aurait découragé tout autre
qu’un martyr.
Mais Mme Ellison souffrait tout, et aurait souffert encore davantage
pour la cause.
Rebutée sur un point, elle attaquait sur un autre, et le résultat
général de ses investigations lui donnait quelquefois une idée plus
claire de ce qu’éprouvait Kitty, que ne pouvait s’en former la jeune
fille elle-même.
Pour celle-ci, en effet, tout cela était rempli de mystère et
d’incertitude.
--Nous avons beau nous rencontrer souvent, notre liaison a toujours le
charme de la nouveauté, dit-elle un jour, adroitement pressée par Mme
Ellison. Nous devenons de plus en plus étrangers l’un à l’autre, M.
Arbuton et moi. Quelqu’un de ces matins, nous ne nous connaîtrons pas
même de vue. J’ai déjà peine à me le remettre, bien que j’aie cru
pendant quelque temps le savoir un peu par cœur. Et notez bien, au
moins, que je parle en observatrice désintéressée.
--Kitty, comment pouvez-vous m’accuser de m’immiscer dans vos affaires!
s’écria Mme Ellison, en prenant une position plus commode pour écouter.
--Je ne vous accuse de rien. Vous avez le droit de savoir tout ce qui me
concerne. Seulement je veux être bien comprise.
--Sans doute, ma chère, dit la cousine avec une douceur affectée.
--Eh bien, reprit Kitty, il y a chez lui des choses qui m’intriguent de
plus en plus,--des choses qui m’amusaient d’abord parce que je n’y
croyais guère, et que je me suis sentie portée à repousser plus tard.
Maintenant j’ai peine à m’insurger contre elles. Elles m’effrayent, et
paraissent me refuser le droit d’être moi-même.
--Je ne vous comprends pas, Kitty.
--Vous savez ce que nous sommes chez nous, et dans quelles idées notre
oncle nous a élevés. Nous n’avons jamais eu d’autre principe que celui
d’agir avec droiture et de respecter le droit des autres.
--Eh bien?
--Eh bien, M. Arbuton semble avoir vécu dans un monde où tout est réglé
par quelque loi rigoureuse à laquelle il est impossible de se
soustraire. Par exemple, vous savez que, chez nous, nous parlons des
hommes et nous les discutons, mais toujours au point de vue de la valeur
personnelle de chacun; et j’ai toujours cru qu’une personne pouvait
s’élever par ses propres efforts, pourvu qu’elle fût sincère et non
infatuée d’elle-même. Lui, au contraire, semble juger les gens d’après
leur origine, le lieu de leur résidence, le nom qu’ils portent, et
croire que toute véritable distinction ne peut avoir d’autre source que
les circonstances dans lesquelles il se trouve lui-même. Sans s’exprimer
aussi clairement, il nous le fait comprendre en mettant tout le reste
hors de question. Il paraît ne pas soupçonner qu’on puisse entretenir
une opinion différente. Il foule aux pieds tout ce que l’on m’a enseigné
à croire jusqu’ici; et, bien que je n’en aie que plus de respect pour
mes convictions, je ne puis m’empêcher de me peser moi-même à sa
balance, et alors je me trouve dépourvue de bien des avantages sociaux;
je trouve ma manière de vivre ordinaire et commune, et tout ce qui
m’entoure sujet à des conditions d’infériorité désespérante. Ses vues me
semblent dures et étroites, et je crois que même ma petite expérience
pourrait en réfuter les principes; mais elles sont les siennes, et je ne
puis les concilier avec tout le bien que je connais de lui.
Kitty parlait la figure à demi détournée, près d’une des fenêtres de la
façade, promenant vaguement son regard sur la chaîne bleuâtre et
lointaine des montagnes qui dominent Charlesbourg, jouant avec son gant
qu’elle levait de temps à autre et laissait retomber sur son genou.
--Kitty, dit Mme Ellison en réponse à toutes ces subtilités, vous ne
devriez pas vous asseoir ainsi en face de la lumière. Cela fait paraître
votre profil tout noir à ceux qui sont dans la chambre.
--Mais, Fanny, je n’en suis pas réellement plus brune pour tout cela.
--Non, mais une jeune fille doit toujours donner beaucoup d’attention à
son apparence. Supposez que quelqu’un entrât.
--Dick est la seule personne qui, suivant toute probabilité, puisse
entrer à cette heure; et il ne ferait pas attention à cela; mais si vous
l’aimez mieux j’irai m’asseoir près de vous, dit Kitty, en allant se
placer auprès du canapé.
Elle tenait son chapeau dans sa main et son gilet sur son bras. La
fatigue d’une promenade récente la rendait un peu pâle, et mettait un
peu de langueur sur sa figure et dans son attitude.
Mme Ellison admirait la beauté de sa cousine, en regrettant d’être la
seule à pouvoir l’apprécier dans le moment.
--Où êtes-vous allés, cet après-midi? demanda-t-elle tout à coup.
--Oh! d’abord nous sommes allés à l’Hôtel-Dieu, puis nous avons visité
la cour intérieure du couvent. Là, j’ai encore remarqué un aimable trait
de son caractère--une manière à lui de vous mettre toujours dans votre
tort, même en matière d’aucune conséquence, et sur des sujets qui n’ont
ni bon ni mauvais côté. Je me rappelais l’endroit, parce que Mme March,
vous vous souvenez, nous avait montré une rose que lui avait donnée une
des religieuses de l’hôpital. J’essayai de conter la chose à M. Arbuton,
qui prit gracieusement cela pour une avance qu’aurait faite Mme March
vers sa connaissance. Je voudrais que vous vissiez quel charmant endroit
fait cette cour intérieure, Fanny. Il est si étrange de trouver cela au
cœur d’une ville populeuse! Il faut la voir avec sa chaumière d’un côté,
ses granges longues et basses de l’autre, avec ses vaches canadiennes,
aux cornes largement écartées, arrachant de larges bouchons de foin aux
râteliers extérieurs, sans faire attention aux pigeons et aux poulets
qui picorent sous leurs pieds....
--Oui, oui; abrégez, Kitty. Vous savez combien peu j’aime la nature.
Arrivons à M. Arbuton, fit Mme Ellison, sans y mettre la moindre ironie.
--Cela paraissait comme la cour d’une ferme, quelque part au loin dans
la campagne, reprit Kitty; et M. Arbuton honora le tout jusqu’au point
de dire que c’était exactement comme en Normandie.
--Kitty!
--Oui, oui, Fanny, parole d’honneur. Et les vaches n’ont pas plié le
genou pour le remercier. A droite s’élevaient les bâtiments de
l’hôpital, avec leurs murs de pierre et leurs toits aigus, percés çà et
là de lucarnes, comme notre couvent d’ici. Un artiste était occupé à
dessiner l’ensemble. Il avait une si jolie figure bronzée, avec une
impériale surmontée de petites moustaches brunes, et des yeux noirs si
souriants, qu’on ne pouvait l’apercevoir sans s’en éprendre. Il causait
très familièrement avec les ouvriers désœuvrés et les femmes qui le
regardaient travailler. Il faisait un croquis d’une statuette de la
Vierge logée dans une niche de la muraille, et quelqu’un s’écria--c’est
M. Arbuton qui traduisait: “Voyez donc! il a fait la sainte Vierge d’un
seul coup de crayon.--Oh! dit le dessinateur, la belle affaire! en trois
coups je ferais la sainte Famille.” Tout le monde se mit à rire; et
cette petite plaisanterie lui gagna toutes mes sympathies;--les
plaisanteries sont si rares sur les lèvres de M. Arbuton! Quelle
heureuse vie, dis-je, que celle d’un peintre! elle vous donne le
privilège de mener une vie nomade, et vous pouvez courir le monde, voir
tout ce qu’il renferme de beau et de curieux, et personne n’a le droit
de vous blâmer. Je me demande pourquoi ceux qui peuvent le faire
n’apprennent pas à peindre. M. Arbuton me prit au sérieux et répondit
que pour parvenir à peindre il fallait autre chose que le loisir de
pouvoir le faire, que la plupart des dessinateurs étaient une véritable
plaie avec leurs cahiers d’ébauches, et qu’il avait vu trop souvent les
tristes effets de cette manie de dessiner des statues. Je me trouvais
encore avoir tort comme toujours. Pourtant, vous me comprenez, ce n’est
pas que je voulusse apprendre le dessin; j’aurais seulement désiré être
peintre, pour aller çà et là dessiner les vieux couvents, m’asseyant sur
des chaises volantes pendant les belles après-midi, et badinant gaîment
avec tout le monde. Il ne pouvait pas comprendre cela, mais l’artiste le
comprenait, lui. O Fanny, si j’avais pris le bras de ce peintre plutôt
que celui de M. Arbuton sur le bateau, le premier jour de notre
rencontre! Mais le pis, c’est qu’il fait de moi une hypocrite, une
personne lâche et dépourvue de naturel. Je voulais m’approcher du
peintre et examiner son ouvrage; mais j’avais honte d’avouer que je
n’avais pas encore vu un dessin original de ma vie. Je m’aperçois que je
deviens honteuse ou que je semble honteuse d’une foule de choses tout à
fait innocentes. Il a le don de paraître ne pas croire possible qu’aucun
de ceux qui l’entourent puissent différer d’opinion avec lui. Et
pourtant je diffère avec lui. Je diffère autant avec lui que ma vie
diffère de la sienne. Je sais que j’appartiens à l’espèce de gens qui ne
lui vont pas, et que je suis à ses yeux quelque chose d’irrégulier,
d’incorrect et d’anormal; et, bien qu’il soit plaisant de l’entendre me
parler comme si je devais avoir pour ses idées les mêmes sympathies
qu’elles pourraient rencontrer chez une jeune fille de fortune, cela me
vexe et m’humilie. Jusqu’à ce moment, Fanny, puisque vous voulez le
savoir, voilà le principal effet que M. Arbuton a produit sur moi. Je
suis graduellement entraînée et poussée, par la crainte, dans la
tromperie, les stratagèmes et l’inconséquence.
Mme Ellison ne trouvait pas tout cela si grave.
Elle était de ces femmes qui aiment la brusquerie chez les hommes,
pourvu que celle-ci ne s’attaque ni à leur beauté ni à leurs charmes à
elles.
Elle ne crut pas cependant devoir entrer en discussion sur ce sujet, et
dit simplement:
--Mais, Kitty, vous devez sûrement trouver chez M. Arbuton bien des
choses dignes de respect.
--De respect? mais sans doute. Seulement le mot respect n’est pas tout à
fait ce qui convient à quelqu’un qui se croit sacré. Dites vénération,
Fanny, dites vénération!
Kitty s’était levée, mais d’un geste suppliant Mme Ellison la fit
rasseoir.
--Ne partez pas, Kitty; je suis loin d’avoir fini. Il faut que vous me
disiez encore quelque chose. Vous m’avez trop bien fait venir l’eau à la
bouche. Je suis sûre que vos promenades ne sont pas toujours aussi
désagréables. Vous en êtes souvent revenue enchantée. De quoi
causez-vous généralement? Voyons, donnez-moi quelques détails pour une
fois.
--Ma foi, il se présente toujours quelque chose, vous savez. Et pourtant
il arrive aussi que nous ne causons pas du tout, pour la raison que je
n’aime à dire ni ce que je pense ni ce que je ressens, de crainte que ma
pensée ou mes sentiments ne soient trouvés vulgaires. Il s’ensuit que M.
Arbuton lui-même est quelquefois une entrave à la conversation. Il vous
ferait douter s’il n’y a pas quelque chose de trop commun dans la
respiration ou dans la circulation du sang, et s’il ne serait pas de bon
ton d’arrêter cela.
--Enfantillages, Kitty! Il est bien cultivé, n’est-ce pas? Ne
parlez-vous pas littérature ensemble? Il a tout lu, je suppose.
--Oh oui, il est assez au courant.
--Que voulez-vous dire?
--Rien. Seulement il me semble parfois que, s’il a lu, ce n’est pas par
goût, mais parce qu’il devait cela à sa dignité. Je puis me tromper,
mais il me semble qu’un poème délicat soumis à sa froide dissection
doive perdre pour lui la moitié de son charme et de sa douceur--si je
puis me permettre ce langage un peu fleuri.
--Mais Kitty, ne le trouvez-vous pas distingué? Je suis certaine qu’il
l’est beaucoup, moi.
--Il est excessivement particulier. Mais je ne pense pas qu’il soit bien
sensible à notre opinion là-dessus. Son propre suffrage lui suffit.
--Il est toujours attentif, n’est-ce pas?
--Je croyais que nous parlions de sa tournure d’esprit, Fanny. Il
vaudrait mieux, ce me semble, laisser ses manières de côté, répondit
Kitty avec malice.
--Mais, Kitty, reprit Mme Ellison en se donnant l’air d’argumenter, il
doit y avoir quelque relation entre son esprit et ses manières.
--Probablement; mais il y en a peu entre ses manières et son cœur. Ses
manières n’ont pas l’air de venir de lui; elles paraissent plutôt avoir
été empruntées. Il est parfaitement élevé, et neuf fois sur dix, il est
d’une si exquise politesse que c’en est merveilleux; mais la dixième
fois, il vous dira quelque chose de si offensant, que vous aurez peine à
en croire vos oreilles.
--De sorte qu’il vous plaît neuf fois sur dix.
--Je n’ai pas dit cela. Mais, au moins cette dixième fois, sa bonne
éducation est en défaut, et alors il semble n’avoir rien dans sa nature
qui le rachète. Cependant, vous pouvez être certaine que, s’il savait
avoir été désagréable, il en serait fâché.
--Mais dans ce cas, Kitty, comment pouvez-vous dire qu’il n’y a point de
rapport entre son cœur et ses manières? Ce fait seul prouve qu’elles lui
viennent du cœur. Au moins soyez logique, Kitty, dit Mme Ellison,
pendant que ses nerfs ajoutaient _sotto voce_: puisque vous êtes si
abominablement agaçante!
--Oh! reprit la jeune fille avec cette espèce de ricanement qui signifie
qu’après tout il y a peu matière à rire; je n’ai pas voulu dire qu’il en
serait fâché pour les autres; cela pourrait être, mais à coup sûr il en
serait fâché pour lui-même. Il en est de sa politesse comme de ses
lectures; il paraît considérer comme se devant à lui-même, en sa qualité
de gentilhomme, de bien traiter les autres; et s’il le fait, ce n’est
pas du tout parce qu’il s’occupe d’eux: il ne voudrait pas manquer sur
ce point, voilà tout.
--Mais Kitty, est-ce que cela ne devrait pas être mis à son crédit?
--Peut-être; je ne dis pas. Si j’avais un peu plus vu le monde,
j’admirerais peut-être cela; mais à l’heure qu’il est, vous savez....
Ici le rire de Kitty devint un peu plus naturel, et contrefaisant
comiquement l’air et le ton d’Arbuton:
--Je ne puis, ajouta-t-elle, me défendre de trouver cela un peu....
vulgaire.
Mme Ellison ne pouvait pas se rendre compte jusqu’à quel point Kitty
était sérieuse dans ce qu’elle disait.
Elle respira longuement une ou deux fois pour se donner contenance, se
releva à moitié, déchargea son ressentiment sur l’oreiller du canapé, et
reprenant possession d’elle-même:
--Ma foi, Kitty, je ne sais trop que penser de tout cela, dit-elle avec
un soupir.
--Rien ne nous oblige d’en penser quoi que ce soit, Fanny; et cela peut
à la rigueur nous servir de consolation, reprit Kitty.
Il se fit un silence pendant lequel la jeune fille repassa dans son
esprit toutes les circonstances de sa liaison avec Arbuton,
circonstances que cette conversation n’avait guère présentées sous des
couleurs plus claires et plus attrayantes.
Ces relations avaient commencé comme un roman; leur côté poétique avait
séduit son imagination sinon son cœur; et maintenant elle se sentait
isolée et étrangère en présence du jeune homme.
Elle n’avait aucun droit de s’attendre à autre chose, même sous l’empire
d’un sentiment profond; mais lorsqu’elle s’avouait avec une sincérité
moitié triste et moitié plaisante, qu’elle avait espéré et tacitement
demandé trop, elle se plaignait doucement elle-même, avec une espèce de
compassion désintéressée, comme s’il se fût agi d’une autre jeune fille
dont le rêve du cœur aurait été brisé.
Hélas! ce rêve envolé entraînait la perte d’un autre idéal.
Elle s’apercevait qu’il s’était graduellement formé dans son esprit une
image de Boston bien différente du lieu que son enfance avait béni, de
la ville sacrée des héros et des martyrs anti-esclavagistes, et bien
différente aussi du joyeux, aimable et sympathique Boston de M. et Mme
March.
Ce nouveau Boston auquel Arbuton l’avait initiée était un Boston plein
de mystérieux préjugés et de réserve hautaine, un Boston aux goûts
raffinés et difficiles, dont le cachet social appartenait au vieux
monde, et qui repoussait tout contact avec les mœurs et coutumes du
nouveau; un Boston aussi étranger que l’Europe à son inexpérience naïve,
fier seulement de ce qui ne ressemble pas à l’Amérique; un Boston qui
aimerait mieux périr par le fer et le feu que d’être soupçonné de
vulgarité; un Boston critiqueur, dégoûté, blasé, méprisant le reste de
l’hémisphère, et froidement satisfait de lui-même, en tout ce qui ne
peut avoir aucun rapport avec le Boston que la jeune fille avait rêvé.
Ce n’était pas plus, il est vrai, le Boston réel que nous connaissons et
que nous aimons, qu’aucun des deux autres; mais ce Boston troublait
Kitty plus qu’il n’aurait dû, même s’il eût été réel.
Cela la rendait soupçonneuse à l’endroit de la conduite d’Arbuton envers
elle, et lui faisait remarquer plusieurs petites choses qui lui auraient
échappé sans cela.
L’humeur railleuse, et l’indifférente confiance en elle-même qu’elle
avait eues près de lui, dans les commencements, l’avaient désertée, et
ne lui revenaient un peu que lorsqu’un incident quelconque venait la
distraire et lui faire oublier les contrastes qu’elle ne découvrait que
trop entre leurs manières respectives de voir et de penser.
Il lui fallait faire un effort de plus en plus grand pour entrer en
relation sympathique avec lui; et quand elle y réussissait, elle
retombait bientôt dans un décourageant mépris d’elle-même, comme si elle
eût été coupable d’un acte d’hypocrisie.
Après une longue pause elle reprit, comme parlant au nom de cette autre
jeune fille à laquelle elle venait de songer:
--On dirait que M. Arbuton est tout gants de chevreau et fin
parapluie--c’est à-dire le type de l’homme élégant et bien mis; son
apparence nous fait tout espérer, mais bon Dieu! je plaindrais celle qui
l’aimerait. Figurez-vous une jeune fille qui rencontrerait cet homme et
qui s’en éprendrait! Probablement qu’elle ne se persuaderait jamais
entièrement qu’il n’est pas quelque peu celui qu’elle avait cru trouver
d’abord, et elle emporterait dans la tombe la pensée qu’elle n’a pas su
le comprendre. Quel curieux roman cela ferait!
--Alors pourquoi ne l’écrivez-vous pas, Kitty? Personne ne pourrait le
faire mieux que vous.
Kitty eut une subite rougeur, puis un sourire:
--Oh! je ne m’en croirais pas le talent, dit-elle. Ce ne serait pas une
histoire bien facile à combiner. Peut-être cet homme ne ferait-il rien
d’assez positivement désagréable pour mériter condamnation. Le seul
moyen de peindre son caractère serait de la faire s’oublier, elle,
jusqu’à lui dire des choses blessantes, dont elle se repentirait
ensuite, tandis que lui serait toujours impassiblement irrépréhensible
en tout. Et encore serait-il peut-être regardé par les imbéciles comme
le plus à plaindre. Ma foi, après tout, M. Arbuton a été très poli pour
nous, Fanny, reprit-elle en se levant, à la suite d’une autre pause.
Peut-être suis-je injuste. Pardonnez-le-moi pour lui; et je voudrais,
ajouta-t-elle avec cet air de désappointement découragé qui lui prenait
quelquefois, et pendant qu’elle sentait son cœur se serrer de surprise à
chaque mot qui semblait tomber de ses lèvres à son insu, je voudrais
qu’il s’en allât.
--Kitty! vous me choquez, dit Mme Ellison en se dressant sur ses
coussins.
--Je suis choquée moi-même, Fanny.
--Alors êtes-vous réellement fatiguée de lui?
Kitty, debout près de la chaise qu’elle venait d’abandonner, détourna la
tête sans répondre.
Mme Ellison étendit la main vers elle:
--Kitty, approchez! dit-elle avec un élan d’impérieuse tendresse.
--Non, Fanny, je ne veux pas, répondit la jeune fille d’une voix
tremblante.
Elle porta à sa bouche le gant que sa main secouait nerveusement de
droite à gauche, et en mordit convulsivement le bouton.
--Je ne sais pas si je suis fatiguée de lui, dit-elle--quoique, à coup
sûr, ce ne soit pas un homme sur qui on puisse se reposer--mais je suis
fatiguée de la chose elle-même. Je suis continuellement dans l’angoisse
et le trouble, et je n’y vois pas d’issue. Oui, je voudrais qu’il
partît! Oui, il est fatigant. Pourquoi reste-t-il ici? S’il se croit si
supérieur à nous, pourquoi tenir à notre compagnie? Il est temps qu’il
s’en aille. Non, Fanny, non! s’écria-t-elle avec un petit rire saccadé,
en repoussant encore une fois la main qu’on lui tendait, laissez-moi
faire la folle toute seule, je vous en prie.
Et, passant rapidement la main sur ses yeux, elle s’enfuit hors de la
chambre. A la porte, elle se retourna:
--Fanny, dit-elle, n’allez pas croire que c’est ce que vous pensez, au
moins.
--Non, non, ma chère, je vois que vous êtes un peu lasse.
--Car je désire réellement qu’il parte.
Or, justement ce jour-là, Arbuton trouvait plus difficile que jamais de
revenir à son intention première de quitter Québec, et de briser une
bonne fois avec cette famille.
Il se promettait cela tous les jours d’une façon ou d’une autre, et sa
résolution s’évanouissait à chaque soleil levant.
Quelle que fût son opinion sur le compte du colonel et de Mme Ellison,
il est certain qu’en ce qui concernait Kitty--considérée au point de vue
de ses rapports présents avec elle--il ne voyait pas quel changement
dans sa personne eût pu la rendre meilleure à ses yeux.
Il lui trouvait un charme de manières, qui--quoique n’étant pas de son
monde à lui--aurait pu s’imposer n’importe où.
Le plaisir enfantin qu’elle trouvait en toute chose, bien qu’il ne pût
guère y répondre, avait beaucoup d’attrait pour lui. Il respectait le
côté sérieux qu’il découvrait dans les transports de gaîté de la jeune
fille.
Il était étonné des connaissances qu’elle avait acquises de côté et
d’autres.
Il allait jusqu’à ne pas trouver à redire aux enthousiasmes littéraires
qu’il trouvait chez elle aussi naïfs que l’amour d’une petite fille pour
les fleurs.