et moi, lors même qu’elle aimerait à le garder près d’elle, ne voulant
se fier ni à l’un ni à l’autre en particulier. Et quand nous sommes de
retour, elle nous interroge séparément pour voir si nous n’avons pas
omis quelque chose. Cela nous force de ne rien négliger.
Elle dit qu’il me faudra donner à l’oncle Jack des détails complets et
circonstanciés sur tout ce qu’il veut connaître de ces lieux célèbres;
et j’espère réellement être en état de le faire si je continue,--ou
plutôt si l’on continue à me stimuler de cette façon. Chez Fanny, ce
n’est que du zèle pour la cause, car, vous le savez elle ne prend guère
de plaisir personnel à tout cela; elle n’y trouve pas d’autre
satisfaction que celle d’atteindre son but.
La principale consolation qu’elle éprouve dans la triste obligation où
elle est de ne pas bouger, c’est de voir ma tournure dans ses
différentes robes. Lorsqu’elle me voit apparaître avec une nouvelle
mise, elle soupire et s’écrie: “Oh! si cela pouvait dépendre de mes
toilettes!” Alors elle se lève, se traîne, sautille à travers
l’appartement jusqu’en face de mon miroir, fixe une épingle ici, attache
un ruban là, retape légèrement mes cheveux qu’elle a arrangés elle-même;
puis elle regagne misérablement son canapé, heurte son pied malade
contre quelque chose, et se remet à se plaindre de plus belle, heureuse
de poser en martyre.
Les jours où elle s’imagine ne devoir jamais guérir, elle ne sait pas
pourquoi je ne garderais pas tous ses effets, pour en finir; et
lorsqu’elle se croit déjà rétablie, elle me dit qu’à son retour elle
m’achètera une toilette en tout semblable à celle que j’ai sur moi dans
le moment. Alors elle recommence à sautiller pour avoir ma mesure
exacte, me fait l’histoire de chaque point de couture, me signale les
légères modifications qu’elle se propose de faire, et les changements de
garniture qui conviendront le mieux à mon teint. En définitive elle
finit par me promettre quelque chose de tout différent. Vous connaissez
déjà Fanny; vous n’avez qu’à multiplier le tout par à peu près cinquante
mille. Son entorse n’a fait que développer les points saillants de son
caractère.
Outre qu’il fait partie du corps expéditionnaire de Fanny avec un
dévoûment réel à ce qu’il appelle la cause de l’oncle Jack, Dick se
comporte admirablement. Tous les matins, après déjeuner, il se rend à
l’hôtel, constate le nombre des nouveaux arrivés, lit les journaux, et,
bien que nous ne puissions après cela rien tirer de lui, nous nous
imaginons tant bien que mal connaître toutes les nouvelles. Il s’est mis
à fumer dans une pipe de terre cuite pour se conformer à la mode
canadienne, et porte une espèce de turban en mousseline des Indes
coquettement enroulé autour de son chapeau, et dont les extrémités
voltigent en arrière,--pour imiter les Québecquois, qui se protègent
ainsi contre l’insolation, lorsque le thermomètre varie dans les
soixante degrés. Il a aussi acheté une paire de raquettes pour se
préparer à l’extrême température contraire, en prévision du cas où
quelque autre accident arrivé à Fanny nous forcerait de passer l’hiver
ici.
Quand il s’est reposé de sa course à l’hôtel, nous sortons généralement
ensemble pour explorer; et nous en faisons autant dans l’après-midi. Le
soir, nous nous promenons sur la terrasse Durham, vaste esplanade qui
domine le fleuve et où toute la ville, fatiguée de ses rues tortueuses,
se donne rendez-vous pour prendre le frais. C’est l’endroit fashionable
pour passer la soirée. Mais un matin que j’y suis allée avant déjeuner,
pour faire diversion, je me suis aperçue que c’était aussi le refuge du
sans-gêne. Deux ou trois petits flâneurs se chauffaient au soleil sur
l’affût des gros canons de la terrasse; un petit chien aboyait aux
cheminées de la basse-ville; un vieux monsieur se promenait de long en
large en robe de chambre et en pantoufles, tout comme s’il eût été sur
son propre perron. Il ressemblait un peu à l’oncle Jack, et j’aurais
voulu que ce fût lui--pour lui faire admirer les légères spirales de
fumée montant de la basse-ville, le brouhaha sur la place du marché, les
navires sur le fleuve, le brouillard au loin suspendu sur l’eau, et les
montagnes argentées ici, bleues dans le lointain.
Mais--quant à parler de ce qui est grand et beau--on ne peut point
regarder autour de soi, à Québec, sans en avoir l’aspect dans toutes les
directions. Ajoutez qu’il s’y mêle toujours quelque chose de si familier
et de si intime, que cela nous réchauffe le cœur.
La caserne des Jésuites se trouve justement en face de nous, de l’autre
côté de la rue, sur le premier plan d’un paysage splendide. Cette
construction--songez-y, vous autres éphémères habitants d’Eriécreek!--a
deux cents ans d’existence, et paraît en avoir cinq cents. Les Anglais
l’enlevèrent aux jésuites en 1760, et s’en sont servis depuis pour loger
leurs soldats; mais elle est si peu changée qu’un missionnaire de la
compagnie, qui l’a visitée l’autre jour, disait que tout était comme si
ses frères l’avaient quittée la semaine précédente. Vous vous
imagineriez qu’un endroit si vieux et si historique dût se donner des
airs prétentieux; eh bien, non; il se prête au prosaïsme de la vie
domestique tout aussi bien qu’une simple maison de bois qu’on vient de
construire. Je ne me lasse jamais de regarder les femmes--assez
malpropres--des soldats, faisant sécher leur linge, et les petits
enfants mal peignés jouant dans les bardanes; et les poulets, et les
chats, et les soldats eux-mêmes passant avec les bottes des officiers à
la main, ou ramassant des copeaux pour faire bouillir le thé. Quand ils
ne sont pas de service, adieu les grands airs; mais sous les armes, avec
leurs beaux uniformes, ils me font paraître nos volontaires--tels que je
me les rappelle--bien gauches et bien négligés.
Par-dessus le beffroi de la caserne, nos fenêtres commandent une vue de
la moitié de Québec avec ses toits et ses clochers étagés en pente
jusqu’à la basse-ville où ils se mêlent aux pointes aiguës des mâts de
navires à l’ancre, et l’on découvre en même temps toute la plaine qui
monte des bords de la rivière coulant au fond de la vallée, jusqu’à la
chaîne de montagnes qui borde l’horizon, et dont les plis bleuâtres sont
éclairés çà et là par de petits villages tout blancs. La plaine est
parsemée de maisonnettes et émaillée de champs cultivés; et les fermes
distinctement divisées, s’étendent à droite et à gauche de grandes
routes bordées de peupliers, tandis que, près de la ville, le chemin
circule à travers de jolies villas.
Mais le paysage et la caserne des Jésuites ne sont rien comparés au
monastère des Ursulines, qui se trouve justement sous nos fenêtres, du
côté opposé, et dont je vous ai dit un mot dans ma dernière lettre.
Depuis, nous avons lu son histoire, et nous savons maintenant ce
qu’était Mme de la Peltrie, la noble fille de Normandie qui l’a fondé en
1640. Elle était très riche et très belle, et, comme dès sa jeunesse
elle était d’une grande sainteté, lorsque son mari mourut, et que son
bon vieux père voulut la faire remarier pour l’empêcher d’entrer en
religion, elle n’hésita pas à le tromper par un mariage factice avec un
pieux gentilhomme, son complice. Lorsque son père fut mort, elle vint au
Canada avec une autre sainte, Marie de l’Incarnation, et jeta les bases
de ce nouveau monastère.
La première construction est encore là, debout, aussi solide que jamais,
bien qu’elle ait été entièrement brûlée, à l’exception des murs, il y a
deux siècles. Quelques années passées, un vieux frêne sous lequel les
premières ursulines enseignèrent les enfants des sauvages, fut renversé
par le vent; une grande croix noire marque maintenant l’endroit où il
s’élevait.
Les nonnes d’aujourd’hui passent presque toute la matinée dans le
jardin, hanté le soir par les ombres des anciennes religieuses.
Moi-même, par un beau clair de lune, j’y joue un peu le rôle de Mme de
la Peltrie instruisant les petits Indiens dont le nombre diminue
toujours, comme dans la chansonnette, à mesure que la lune descend à
l’horizon. C’est un endroit enchanteur, et je voudrais que nous
l’eussions quelque part en arrière d’Eriécreek, au risque de voir nos
voisins en critiquer l’architecture.
Je me suis approprié deux religieuses. L’une est grande, mince et pâle,
et l’on voit du premier coup d’œil qu’elle a dû briser le cœur de
quelque amoureux mortel, et qu’elle en savait quelque chose lorsqu’elle
est devenue la fiancée du ciel. L’autre est petite, commune,
grassouillette, et paraît aussi heureusement prosaïque et aussi terre à
terre que la vie après dîner.
Quand tout me paraît gai, je me plais à m’associer à la tristesse
sculpturale de la belle religieuse qui jamais ne rit ni ne joue avec les
petites pensionnaires; mais quand le monde me semble triste--le meilleur
des mondes l’est quelquefois pour une minute ou deux--je me joins à la
petite nonne rondelette dans ses joyeux ébats avec les enfants. Et alors
je me crois plus sage, sinon meilleure, que l’autre belle et vaporeuse
créature. Mais quelle que soit celle avec qui je m’incarne ainsi, je
prends l’autre en grippe. Et pourtant elles sont toujours ensemble,
comme la vivante contre-partie l’une de l’autre. Je pense qu’on pourrait
écrire une jolie histoire là-dessus.
Pendant le siège de Québec par Wolfe, ce jardin des ursulines fut
labouré par les bombes, et les religieuses furent rejetées un instant
dans ce monde qu’elles avaient quitté pour toujours. Fanny nous a lu ces
détails en français dans une petite relation écrite dans le temps par
une sœur de l’Hôpital-Général.
Ce fut là que les ursulines se réfugièrent, abandonnant le cloître, les
classes et leurs innocentes petites élèves, pour les salles d’hôpital
remplies de blessés et de mourants des deux nations, et retentissantes
de lamentables gémissements. Quel monde triste, méchant et plein
d’horreurs, dut leur apparaître dans ce coup d’œil passager!
Ici, dans le jardin, notre pauvre Montcalm--à Québec je suis du côté des
Français, s’il vous plaît--fut enterré dans une fosse creusée par une
bombe. Son crâne est encore dans la chambre du chapelain du couvent, où
nous l’avons vu l’autre jour. On l’a richement enchâssé dans un coffret
en vermeil, élégamment orné de noir, et recouvert d’une draperie en
dentelle blanche, comme une relique de saint. Il fut un peu endommagé
lorsqu’on l’exhuma; et, il y a quelques années, des officiers anglais,
l’ayant emprunté pour l’examiner, eurent l’odieuse indélicatesse d’en
enlever quelques dents. Dites à l’oncle Jack que la tête est très
développée au-dessus des oreilles, mais que le front est petit.
Le chapelain nous montra en même temps la copie d’une vieille peinture
représentant le premier couvent, avec des huttes d’Indiens, la maison de
Mme de la Peltrie, et Mme de la Peltrie elle-même, en riche toilette,
avec un chef huron devant elle, et quelques cavaliers français galopant
de son côté le long d’une avenue. Puis il nous montra des albums,
ouvrage des sœurs, peints et dessinés dans un style à me donner une idée
des vieux missels.
Enfin il nous accompagna jusqu’à la chapelle, et il ne pouvait nous
offrir une meilleure preuve de sa vie casanière qu’en passant un
pardessus et en chaussant des souliers en caoutchouc pour faire les
quelques pas en plein air qui nous séparaient de la porte extérieure. Il
avait été un peu souffrant, disait-il.
En entrant il ôta son chapeau, coiffa une barrette, et nous montra
chaque chose avec la plus grande bonté,--et disons en passant que ses
manières étaient vraiment exquises. Il y avait là de beaux tableaux
venus de France pendant la Révolution, ainsi que des pièces de sculpture
en bois autour du maître-autel, dues au ciseau d’artistes québecquois
qui vivaient au commencement du dernier siècle. Il y avait alors, nous
dit-il, une école des beaux-arts à Sainte-Anne, à vingt milles en bas de
Québec. Il nous montra aussi un crucifix d’ivoire si plein de réalisme
que c’était à peine si l’on osait le regarder.
Mais ce qui m’intéressa le plus, ce fut le léger scintillement d’une
lampe votive que le chapelain nous fit remarquer dans un des coins de la
chapelle intérieure des nonnes. Elle y fut allumée, il y a cent
cinquante ans, par deux officiers français, à la prise de voile de leur
sœur, et ne s’est jamais éteinte, excepté pendant le siège de 1759.
Voilà encore la matière de toute une histoire. Le fait est que Québec
prête extraordinairement à la fiction. Je marche pour ainsi dire
enveloppée dans un nimbe romanesque. A chaque coin de rue vous
rencontrez des gens qui paraissent n’avoir rien autre chose à faire qu’à
inviter le romancier de passage à entrer dans leurs maisons afin de
prendre leurs portraits pour en faire des héros et des héroïnes. Et pour
cela point de changement de costume; ils n’ont qu’à poser comme ils
sont. Or puisque tel est le présent, pas besoin de vous dire que tout le
passé de Québec n’aspire qu’à être transformé en romans historiques!
Je voudrais que vous vissiez les maisons, comme elles sont solidement
construites. Je ne puis songer à Eriécreek que comme à un amas de huttes
et de cabanes d’écorce, en comparaison. Notre maison de pension est
relativement peu massive et ses murs de pierre n’ont qu’un pied et demi
d’épaisseur; mais la moyenne des murailles ici est de deux pieds et deux
pieds et demi. L’autre jour, Dick est allé à l’université Laval--il va
partout et fait connaissance avec tout le monde--et là il a vu les
fondations du Séminaire, qui ont passé à travers tous les sièges et
toutes les conflagrations depuis le dix-septième siècle; et rien de
surprenant à cela, puisqu’elles ont six pieds d’épaisseur, et forment
une suite de couloirs bas-cintrés, aussi puissants, dit-il, que les
casemates d’une forteresse. Il y a là un vieil escalier magnifiquement
sculpté qui date de la même époque.
Dick est enchanté du recteur, un prêtre. Le fait est que nous aimons
tous les prêtres que nous rencontrons. Ils sont très bien et très polis,
et parlent tous l’anglais, en faisant quelques légères fautes assez
drôlatiques. L’autre jour, nous demandâmes à l’un d’eux, jeune homme
tout à fait aimable, le chemin de la Pointe-au-Lièvre, où dit-on, les
frères récollets ont bâti leur première mission, dans une plaine
marécageuse. Il ignorait ce point d’histoire, et nous lui montrâmes
notre guide.
--Ah! vous voyez, le livre dit: _probablement_ l’endroit. S’il avait
dit: _certainement_, je le saurais. Mais _probablement_, _probablement_,
vous comprenez.
Néanmoins il nous indiqua notre route. Nous descendîmes au faubourg
Saint-Roch, dépassâmes l’Hôpital-Général, et nous arrivâmes à cette
Pointe-au-Lièvre, fameuse en outre parce que c’est quelque part dans le
voisinage, sur la rivière Saint-Charles, qu’hiverna Jacques Cartier, en
1536, et s’empara du roi indien Donacona, qu’il transporta en France.
C’est là aussi que l’armée de Montcalm essaya de se rallier, après avoir
été défaite par Wolfe. Je vous en prie, lisez ceci plusieurs fois à
l’oncle Jack, afin qu’il sache combien je suis scrupuleuse dans mes
recherches historiques.
Je suis triste et indignée de ce qu’on ait ainsi enlevé Québec aux
Français, après tout ce qu’ils avaient fait pour le construire. Mais
c’est encore une ville bien française sous tous les rapports. On le voit
par ses sympathies pour la France dans cette guerre prussienne, que l’on
croirait pourtant devoir lui être assez indifférente. Notre maîtresse de
pension nous dit que les petits garçons dans les rues sont au courant de
toutes les batailles, et expliquent, chaque fois que les Français sont
battus, comme quoi ils ont été écrasés par le nombre et trahis. A peu
près comme nous, au commencement de notre guerre de Sécession.
Vous allez me croire folle, mais je voudrais que l’oncle Jack laissât sa
clientèle d’Eriécreek, vendît sa maison, et vînt s’établir à Québec.
J’ai marchandé les choses, et je trouve tout fort peu dispendieux, même
en prenant Eriécreek comme point de comparaison. Nous pourrions louer
une belle maison sur le chemin Saint-Louis pour deux cents dollars par
an; le bœuf est à dix ou douze sous la livre, et tout le reste en
proportion. Et puis, en outre, le blanchissage se fait à la campagne
chez les fermières; pas une mie de pain n’est cuite à la maison: tout
est fourni par les boulangers. Imaginez-vous, mes amies, quel débarras!
De grâce, faites que l’oncle Jack y songe sérieusement.
Depuis que j’ai commencé ma lettre, l’après-midi s’est envolé. Le soleil
en se couchant derrière les montagnes illuminerait gratuitement notre
souper, si nous demeurions ici. Le crépuscule s’est effacé; la lune
s’est levée sur les toits et les lucarnes du couvent, et elle regarde
dans le jardin d’une façon si invitante que je ne puis résister à
l’envie d’aller me joindre à elle. Je mets donc mon écriture de côté
jusqu’à demain. La cloche du couvre-feu a sonné; les lumières rouges se
sont éteintes une à une aux fenêtres; les nonnes sont endormies; une
autre espèce de fantômes joue dans le jardin avec les spectres bronzés
des petits sauvages d’autrefois. Je suis presque surprise que Mme de la
Peltrie ne soit pas là. Oh! maintenant que ses élèves sont là-haut,
comment trouvent-ils tous les petits contes d’autrefois?
DIMANCHE APRÈS-MIDI.
Ayant assisté aux offices de la cathédrale française, dimanche dernier,
nous sommes allés à la cathédrale anglaise aujourd’hui. Je me serais cru
dans quelque église de la vieille Angleterre, en entendant prier pour la
famille royale, et en écoutant le sermon assez médiocre prononcé avec un
accent britannique exagéré. Les assistants eux-mêmes avaient des
physionomies anglaises, et certaines excentricités de toilette tout à
fait curieuses; la jeune fille qui chantait le contralto, dans le chœur
de l’orgue, portait comme un homme une écharpe à son chapeau.
La cathédrale n’est pas extraordinaire comme architecture, je suppose;
mais elle m’a impressionnée par son apparence solennelle, et je n’ai pu
m’empêcher de me figurer qu’elle faisait partie, autant que la citadelle
elle-même, de la puissance et de la grandeur de la vieille Albion.
Au-dessus du trône de l’évêque pendait un drapeau de Crimée, usé par le
temps et les combats, et qui fut placé là en grande pompe, en 1860, par
le prince de Galles, lorsqu’il présenta de nouvelles couleurs au
régiment. Dans le jubé se trouve un banc d’honneur réservé aux altesses
royales, aux gouverneurs généraux, et autres grands personnages,
lorsqu’ils honorent Québec de leur présence.
Il y a des tablettes et des bustes monumentaux sur les murs. L’un d’eux
représente le duc de Lennox, un gouverneur général, qui mourut, vers le
milieu du dernier siècle, d’une morsure de renard. Cette étrange
destinée pour un duc m’attendrit presque sur son compte.
Fanny n’avait pas pu, naturellement, venir à l’église avec moi, et Dick
s’en était exempté en se penchant trop longtemps sur les journaux de
l’hôtel. J’étais donc partie à pied avec notre Bostonien, qui est encore
ici avec nous. Je n’en ai pas beaucoup parlé dans ma dernière lettre, et
je ne crois pas que, même aujourd’hui, je puisse en donner une idée
exacte. Il a beaucoup voyagé, et s’est assez européanisé pour ne pas
avoir une très haute idée de l’Amérique, bien qu’on ne puisse dire qu’il
trouve tout parfait en Europe. Son expérience paraît ne lui avoir laissé
aucune patrie dans les deux hémisphères.
Ce n’est pas un de ces Bostoniens comme les rêve l’oncle Jack; et m’est
avis que le jeune homme ne le voudrait pas non plus. Il est encore trop
peu âgé pour avoir pris part à l’abolition de l’esclavage, et même s’il
eût vécu assez tôt pour cela, je pense bien qu’il n’aurait pas marché
dans les rangs de John Brown. Je crains qu’il n’ait foi dans les
“vulgaires et fausses distinctions” de toutes sortes, et qu’il n’y ait
chez lui aucune parcelle de “magnanime démocratie.”
En effet--je le vois à ma grande surprise--certaines idées que je
croyais exclusivement propres à l’Angleterre, et auxquelles je n’ai
jamais songé sérieusement, forment en réalité partie du caractère et de
l’éducation de M. Arbuton. Il parle des classes inférieures, des
boutiquiers, du grand monde, des bonnes familles, sur un ton sérieux que
je m’imaginais entièrement étranger à notre continent. Il est vrai que
j’ai déjà rencontré dans mes lectures des personnages à qui l’on
attribuait des opinions semblables; mais j’ai toujours pensé que c’était
pour faire ressortir un défaut,--pour empêcher, par exemple, une fille
de naissance de se mésallier par amour, et ainsi de suite; ou bien
encore pour ridiculiser quelque vieille folle ou quelque fat
insupportable.
C’est à peine si je pouvais croire d’abord que notre Bostonien parlât
ainsi sérieusement. Ces choses impressionnent si différemment dans la
vie réelle. Et je me mettais à rire, jusqu’à ce qu’enfin je m’aperçus
qu’il ne savait comment interpréter mon hilarité. Alors je lui demandai
la permission de différer d’opinion avec lui sur certains points. Mais
il ne me contredit jamais, et cela me gêne un peu pour soutenir une
opinion contraire à la sienne. Il me semble toujours--bien que ce soit
lui qui commence--que j’ai l’air de vouloir lui imposer mes idées.
Néanmoins, malgré ses faiblesses et ce qu’il peut avoir de désagréable,
il y a quelque chose en lui de réellement élevé. Il est si exactement
vrai, si scrupuleusement juste, que l’oncle Jack lui-même ne l’est pas
plus; et cependant l’on voit que le respect de ces vertus n’est pour lui
que le résultat particulier de quelque système spécial.
Ici, à Québec, bien qu’il regarde du haut de sa grandeur le paysage et
les antiquités, souriant froidement à mes petites démonstrations
enthousiastes, je crois remarquer qu’il se fait en lui un progrès réel.
Je me prends à ressentir à son endroit le même respect qu’il a pour
lui-même, et qu’il semble vouer même à son habillement, au point que
chaque article de sa toilette paraît lui ressembler et se respecter en
conséquence. Je me suis souvent demandé, par exemple, ce que ferait son
chapeau, son précieux chapeau, si j’allais le jeter par la fenêtre. Je
crois qu’il y aurait un tremblement de terre.
Il est poliment curieux à notre sujet. De temps à autre, il nous fait,
d’un ton protecteur et dégoûté, certaines questions directes touchant
Eriécreek, dont il semble, autant que je puis juger, ne pouvoir se
former une juste idée. Il paraît tenir à sa première notion qu’Eriécreek
est situé au cœur de la région pétrolifère, dont il a vu des dessins
dans les journaux illustrés. Et lorsque je lui affirme le contraire, il
me traite avec une extrême douceur, comme si j’étais quelque fantôme
explosible, ou quelque inflammable naïade échappée d’un puits à
torpilles, et qu’il ne serait pas prudent de contredire, de peur de la
voir disparaître tout à coup dans un éclair et une détonation.
Lorsque Dick ne peut venir avec moi, à cause de Fanny, M. Arbuton le
remplace dans le corps expéditionnaire. Nous avons visité ensemble
plusieurs endroits historiques, et de temps en temps il nous parle en
termes très intéressants de ses voyages. Je ne crois pas cependant que
ceux-ci aient fait de lui un cosmopolite. On dirait qu’il a voyagé avec
quelque idée préconçue, et ne s’est intéressé aux choses que dans leur
rapport avec cette idée. Les bagatelles l’ennuient; et lorsqu’il voit le
sublime mêlé à l’absurde, il en est indigné.
L’une des constructions les plus vieilles et les plus baroques de Québec
consiste en une petite maison à un seul étage, sur la rue Saint-Louis,
où le pauvre général Montgomery fut transporté après sa mort. C’est
maintenant une petite boutique de confiseur; et les tartes et les
gâteaux exposés dans la vitrine ont tellement choqué M. Arbuton--bien
qu’il ne parût guère s’occuper de Montgomery--que je n’ai pas osé rire.
Je vis très peu dans le dix-neuvième siècle par le temps qui court, et
je ne m’occupe guère de ceux qui y vivent. Il me reste cependant un
grain d’affection pour l’oncle Jack, et je veux que vous le lui offriez.
Il est probable que cette lettre va me coûter au moins six timbres.