Pour s’en assurer, elle exige souvent que nous sortions ensemble, Dick

et moi, lors même qu’elle aimerait à le garder près d’elle, ne voulant

se fier ni à l’un ni à l’autre en particulier. Et quand nous sommes de

retour, elle nous interroge séparément pour voir si nous n’avons pas

omis quelque chose. Cela nous force de ne rien négliger.

Elle dit qu’il me faudra donner à l’oncle Jack des détails complets et

circonstanciés sur tout ce qu’il veut connaître de ces lieux célèbres;

et j’espère réellement être en état de le faire si je continue,--ou

plutôt si l’on continue à me stimuler de cette façon. Chez Fanny, ce

n’est que du zèle pour la cause, car, vous le savez elle ne prend guère

de plaisir personnel à tout cela; elle n’y trouve pas d’autre

satisfaction que celle d’atteindre son but.

La principale consolation qu’elle éprouve dans la triste obligation où

elle est de ne pas bouger, c’est de voir ma tournure dans ses

différentes robes. Lorsqu’elle me voit apparaître avec une nouvelle

mise, elle soupire et s’écrie: “Oh! si cela pouvait dépendre de mes

toilettes!” Alors elle se lève, se traîne, sautille à travers

l’appartement jusqu’en face de mon miroir, fixe une épingle ici, attache

un ruban là, retape légèrement mes cheveux qu’elle a arrangés elle-même;

puis elle regagne misérablement son canapé, heurte son pied malade

contre quelque chose, et se remet à se plaindre de plus belle, heureuse

de poser en martyre.

Les jours où elle s’imagine ne devoir jamais guérir, elle ne sait pas

pourquoi je ne garderais pas tous ses effets, pour en finir; et

lorsqu’elle se croit déjà rétablie, elle me dit qu’à son retour elle

m’achètera une toilette en tout semblable à celle que j’ai sur moi dans

le moment. Alors elle recommence à sautiller pour avoir ma mesure

exacte, me fait l’histoire de chaque point de couture, me signale les

légères modifications qu’elle se propose de faire, et les changements de

garniture qui conviendront le mieux à mon teint. En définitive elle

finit par me promettre quelque chose de tout différent. Vous connaissez

déjà Fanny; vous n’avez qu’à multiplier le tout par à peu près cinquante

mille. Son entorse n’a fait que développer les points saillants de son

caractère.

Outre qu’il fait partie du corps expéditionnaire de Fanny avec un

dévoûment réel à ce qu’il appelle la cause de l’oncle Jack, Dick se

comporte admirablement. Tous les matins, après déjeuner, il se rend à

l’hôtel, constate le nombre des nouveaux arrivés, lit les journaux, et,

bien que nous ne puissions après cela rien tirer de lui, nous nous

imaginons tant bien que mal connaître toutes les nouvelles. Il s’est mis

à fumer dans une pipe de terre cuite pour se conformer à la mode

canadienne, et porte une espèce de turban en mousseline des Indes

coquettement enroulé autour de son chapeau, et dont les extrémités

voltigent en arrière,--pour imiter les Québecquois, qui se protègent

ainsi contre l’insolation, lorsque le thermomètre varie dans les

soixante degrés. Il a aussi acheté une paire de raquettes pour se

préparer à l’extrême température contraire, en prévision du cas où

quelque autre accident arrivé à Fanny nous forcerait de passer l’hiver

ici.

Quand il s’est reposé de sa course à l’hôtel, nous sortons généralement

ensemble pour explorer; et nous en faisons autant dans l’après-midi. Le

soir, nous nous promenons sur la terrasse Durham, vaste esplanade qui

domine le fleuve et où toute la ville, fatiguée de ses rues tortueuses,

se donne rendez-vous pour prendre le frais. C’est l’endroit fashionable

pour passer la soirée. Mais un matin que j’y suis allée avant déjeuner,

pour faire diversion, je me suis aperçue que c’était aussi le refuge du

sans-gêne. Deux ou trois petits flâneurs se chauffaient au soleil sur

l’affût des gros canons de la terrasse; un petit chien aboyait aux

cheminées de la basse-ville; un vieux monsieur se promenait de long en

large en robe de chambre et en pantoufles, tout comme s’il eût été sur

son propre perron. Il ressemblait un peu à l’oncle Jack, et j’aurais

voulu que ce fût lui--pour lui faire admirer les légères spirales de

fumée montant de la basse-ville, le brouhaha sur la place du marché, les

navires sur le fleuve, le brouillard au loin suspendu sur l’eau, et les

montagnes argentées ici, bleues dans le lointain.

Mais--quant à parler de ce qui est grand et beau--on ne peut point

regarder autour de soi, à Québec, sans en avoir l’aspect dans toutes les

directions. Ajoutez qu’il s’y mêle toujours quelque chose de si familier

et de si intime, que cela nous réchauffe le cœur.

La caserne des Jésuites se trouve justement en face de nous, de l’autre

côté de la rue, sur le premier plan d’un paysage splendide. Cette

construction--songez-y, vous autres éphémères habitants d’Eriécreek!--a

deux cents ans d’existence, et paraît en avoir cinq cents. Les Anglais

l’enlevèrent aux jésuites en 1760, et s’en sont servis depuis pour loger

leurs soldats; mais elle est si peu changée qu’un missionnaire de la

compagnie, qui l’a visitée l’autre jour, disait que tout était comme si

ses frères l’avaient quittée la semaine précédente. Vous vous

imagineriez qu’un endroit si vieux et si historique dût se donner des

airs prétentieux; eh bien, non; il se prête au prosaïsme de la vie

domestique tout aussi bien qu’une simple maison de bois qu’on vient de

construire. Je ne me lasse jamais de regarder les femmes--assez

malpropres--des soldats, faisant sécher leur linge, et les petits

enfants mal peignés jouant dans les bardanes; et les poulets, et les

chats, et les soldats eux-mêmes passant avec les bottes des officiers à

la main, ou ramassant des copeaux pour faire bouillir le thé. Quand ils

ne sont pas de service, adieu les grands airs; mais sous les armes, avec

leurs beaux uniformes, ils me font paraître nos volontaires--tels que je

me les rappelle--bien gauches et bien négligés.

Par-dessus le beffroi de la caserne, nos fenêtres commandent une vue de

la moitié de Québec avec ses toits et ses clochers étagés en pente

jusqu’à la basse-ville où ils se mêlent aux pointes aiguës des mâts de

navires à l’ancre, et l’on découvre en même temps toute la plaine qui

monte des bords de la rivière coulant au fond de la vallée, jusqu’à la

chaîne de montagnes qui borde l’horizon, et dont les plis bleuâtres sont

éclairés çà et là par de petits villages tout blancs. La plaine est

parsemée de maisonnettes et émaillée de champs cultivés; et les fermes

distinctement divisées, s’étendent à droite et à gauche de grandes

routes bordées de peupliers, tandis que, près de la ville, le chemin

circule à travers de jolies villas.

Mais le paysage et la caserne des Jésuites ne sont rien comparés au

monastère des Ursulines, qui se trouve justement sous nos fenêtres, du

côté opposé, et dont je vous ai dit un mot dans ma dernière lettre.

Depuis, nous avons lu son histoire, et nous savons maintenant ce

qu’était Mme de la Peltrie, la noble fille de Normandie qui l’a fondé en

1640. Elle était très riche et très belle, et, comme dès sa jeunesse

elle était d’une grande sainteté, lorsque son mari mourut, et que son

bon vieux père voulut la faire remarier pour l’empêcher d’entrer en

religion, elle n’hésita pas à le tromper par un mariage factice avec un

pieux gentilhomme, son complice. Lorsque son père fut mort, elle vint au

Canada avec une autre sainte, Marie de l’Incarnation, et jeta les bases

de ce nouveau monastère.

La première construction est encore là, debout, aussi solide que jamais,

bien qu’elle ait été entièrement brûlée, à l’exception des murs, il y a

deux siècles. Quelques années passées, un vieux frêne sous lequel les

premières ursulines enseignèrent les enfants des sauvages, fut renversé

par le vent; une grande croix noire marque maintenant l’endroit où il

s’élevait.

Les nonnes d’aujourd’hui passent presque toute la matinée dans le

jardin, hanté le soir par les ombres des anciennes religieuses.

Moi-même, par un beau clair de lune, j’y joue un peu le rôle de Mme de

la Peltrie instruisant les petits Indiens dont le nombre diminue

toujours, comme dans la chansonnette, à mesure que la lune descend à

l’horizon. C’est un endroit enchanteur, et je voudrais que nous

l’eussions quelque part en arrière d’Eriécreek, au risque de voir nos

voisins en critiquer l’architecture.

Je me suis approprié deux religieuses. L’une est grande, mince et pâle,

et l’on voit du premier coup d’œil qu’elle a dû briser le cœur de

quelque amoureux mortel, et qu’elle en savait quelque chose lorsqu’elle

est devenue la fiancée du ciel. L’autre est petite, commune,

grassouillette, et paraît aussi heureusement prosaïque et aussi terre à

terre que la vie après dîner.

Quand tout me paraît gai, je me plais à m’associer à la tristesse

sculpturale de la belle religieuse qui jamais ne rit ni ne joue avec les

petites pensionnaires; mais quand le monde me semble triste--le meilleur

des mondes l’est quelquefois pour une minute ou deux--je me joins à la

petite nonne rondelette dans ses joyeux ébats avec les enfants. Et alors

je me crois plus sage, sinon meilleure, que l’autre belle et vaporeuse

créature. Mais quelle que soit celle avec qui je m’incarne ainsi, je

prends l’autre en grippe. Et pourtant elles sont toujours ensemble,

comme la vivante contre-partie l’une de l’autre. Je pense qu’on pourrait

écrire une jolie histoire là-dessus.

Pendant le siège de Québec par Wolfe, ce jardin des ursulines fut

labouré par les bombes, et les religieuses furent rejetées un instant

dans ce monde qu’elles avaient quitté pour toujours. Fanny nous a lu ces

détails en français dans une petite relation écrite dans le temps par

une sœur de l’Hôpital-Général.

Ce fut là que les ursulines se réfugièrent, abandonnant le cloître, les

classes et leurs innocentes petites élèves, pour les salles d’hôpital

remplies de blessés et de mourants des deux nations, et retentissantes

de lamentables gémissements. Quel monde triste, méchant et plein

d’horreurs, dut leur apparaître dans ce coup d’œil passager!

Ici, dans le jardin, notre pauvre Montcalm--à Québec je suis du côté des

Français, s’il vous plaît--fut enterré dans une fosse creusée par une

bombe. Son crâne est encore dans la chambre du chapelain du couvent, où

nous l’avons vu l’autre jour. On l’a richement enchâssé dans un coffret

en vermeil, élégamment orné de noir, et recouvert d’une draperie en

dentelle blanche, comme une relique de saint. Il fut un peu endommagé

lorsqu’on l’exhuma; et, il y a quelques années, des officiers anglais,

l’ayant emprunté pour l’examiner, eurent l’odieuse indélicatesse d’en

enlever quelques dents. Dites à l’oncle Jack que la tête est très

développée au-dessus des oreilles, mais que le front est petit.

Le chapelain nous montra en même temps la copie d’une vieille peinture

représentant le premier couvent, avec des huttes d’Indiens, la maison de

Mme de la Peltrie, et Mme de la Peltrie elle-même, en riche toilette,

avec un chef huron devant elle, et quelques cavaliers français galopant

de son côté le long d’une avenue. Puis il nous montra des albums,

ouvrage des sœurs, peints et dessinés dans un style à me donner une idée

des vieux missels.

Enfin il nous accompagna jusqu’à la chapelle, et il ne pouvait nous

offrir une meilleure preuve de sa vie casanière qu’en passant un

pardessus et en chaussant des souliers en caoutchouc pour faire les

quelques pas en plein air qui nous séparaient de la porte extérieure. Il

avait été un peu souffrant, disait-il.

En entrant il ôta son chapeau, coiffa une barrette, et nous montra

chaque chose avec la plus grande bonté,--et disons en passant que ses

manières étaient vraiment exquises. Il y avait là de beaux tableaux

venus de France pendant la Révolution, ainsi que des pièces de sculpture

en bois autour du maître-autel, dues au ciseau d’artistes québecquois

qui vivaient au commencement du dernier siècle. Il y avait alors, nous

dit-il, une école des beaux-arts à Sainte-Anne, à vingt milles en bas de

Québec. Il nous montra aussi un crucifix d’ivoire si plein de réalisme

que c’était à peine si l’on osait le regarder.

Mais ce qui m’intéressa le plus, ce fut le léger scintillement d’une

lampe votive que le chapelain nous fit remarquer dans un des coins de la

chapelle intérieure des nonnes. Elle y fut allumée, il y a cent

cinquante ans, par deux officiers français, à la prise de voile de leur

sœur, et ne s’est jamais éteinte, excepté pendant le siège de 1759.

Voilà encore la matière de toute une histoire. Le fait est que Québec

prête extraordinairement à la fiction. Je marche pour ainsi dire

enveloppée dans un nimbe romanesque. A chaque coin de rue vous

rencontrez des gens qui paraissent n’avoir rien autre chose à faire qu’à

inviter le romancier de passage à entrer dans leurs maisons afin de

prendre leurs portraits pour en faire des héros et des héroïnes. Et pour

cela point de changement de costume; ils n’ont qu’à poser comme ils

sont. Or puisque tel est le présent, pas besoin de vous dire que tout le

passé de Québec n’aspire qu’à être transformé en romans historiques!

Je voudrais que vous vissiez les maisons, comme elles sont solidement

construites. Je ne puis songer à Eriécreek que comme à un amas de huttes

et de cabanes d’écorce, en comparaison. Notre maison de pension est

relativement peu massive et ses murs de pierre n’ont qu’un pied et demi

d’épaisseur; mais la moyenne des murailles ici est de deux pieds et deux

pieds et demi. L’autre jour, Dick est allé à l’université Laval--il va

partout et fait connaissance avec tout le monde--et là il a vu les

fondations du Séminaire, qui ont passé à travers tous les sièges et

toutes les conflagrations depuis le dix-septième siècle; et rien de

surprenant à cela, puisqu’elles ont six pieds d’épaisseur, et forment

une suite de couloirs bas-cintrés, aussi puissants, dit-il, que les

casemates d’une forteresse. Il y a là un vieil escalier magnifiquement

sculpté qui date de la même époque.

Dick est enchanté du recteur, un prêtre. Le fait est que nous aimons

tous les prêtres que nous rencontrons. Ils sont très bien et très polis,

et parlent tous l’anglais, en faisant quelques légères fautes assez

drôlatiques. L’autre jour, nous demandâmes à l’un d’eux, jeune homme

tout à fait aimable, le chemin de la Pointe-au-Lièvre, où dit-on, les

frères récollets ont bâti leur première mission, dans une plaine

marécageuse. Il ignorait ce point d’histoire, et nous lui montrâmes

notre guide.

--Ah! vous voyez, le livre dit: _probablement_ l’endroit. S’il avait

dit: _certainement_, je le saurais. Mais _probablement_, _probablement_,

vous comprenez.

Néanmoins il nous indiqua notre route. Nous descendîmes au faubourg

Saint-Roch, dépassâmes l’Hôpital-Général, et nous arrivâmes à cette

Pointe-au-Lièvre, fameuse en outre parce que c’est quelque part dans le

voisinage, sur la rivière Saint-Charles, qu’hiverna Jacques Cartier, en

1536, et s’empara du roi indien Donacona, qu’il transporta en France.

C’est là aussi que l’armée de Montcalm essaya de se rallier, après avoir

été défaite par Wolfe. Je vous en prie, lisez ceci plusieurs fois à

l’oncle Jack, afin qu’il sache combien je suis scrupuleuse dans mes

recherches historiques.

Je suis triste et indignée de ce qu’on ait ainsi enlevé Québec aux

Français, après tout ce qu’ils avaient fait pour le construire. Mais

c’est encore une ville bien française sous tous les rapports. On le voit

par ses sympathies pour la France dans cette guerre prussienne, que l’on

croirait pourtant devoir lui être assez indifférente. Notre maîtresse de

pension nous dit que les petits garçons dans les rues sont au courant de

toutes les batailles, et expliquent, chaque fois que les Français sont

battus, comme quoi ils ont été écrasés par le nombre et trahis. A peu

près comme nous, au commencement de notre guerre de Sécession.

Vous allez me croire folle, mais je voudrais que l’oncle Jack laissât sa

clientèle d’Eriécreek, vendît sa maison, et vînt s’établir à Québec.

J’ai marchandé les choses, et je trouve tout fort peu dispendieux, même

en prenant Eriécreek comme point de comparaison. Nous pourrions louer

une belle maison sur le chemin Saint-Louis pour deux cents dollars par

an; le bœuf est à dix ou douze sous la livre, et tout le reste en

proportion. Et puis, en outre, le blanchissage se fait à la campagne

chez les fermières; pas une mie de pain n’est cuite à la maison: tout

est fourni par les boulangers. Imaginez-vous, mes amies, quel débarras!

De grâce, faites que l’oncle Jack y songe sérieusement.

Depuis que j’ai commencé ma lettre, l’après-midi s’est envolé. Le soleil

en se couchant derrière les montagnes illuminerait gratuitement notre

souper, si nous demeurions ici. Le crépuscule s’est effacé; la lune

s’est levée sur les toits et les lucarnes du couvent, et elle regarde

dans le jardin d’une façon si invitante que je ne puis résister à

l’envie d’aller me joindre à elle. Je mets donc mon écriture de côté

jusqu’à demain. La cloche du couvre-feu a sonné; les lumières rouges se

sont éteintes une à une aux fenêtres; les nonnes sont endormies; une

autre espèce de fantômes joue dans le jardin avec les spectres bronzés

des petits sauvages d’autrefois. Je suis presque surprise que Mme de la

Peltrie ne soit pas là. Oh! maintenant que ses élèves sont là-haut,

comment trouvent-ils tous les petits contes d’autrefois?

DIMANCHE APRÈS-MIDI.

Ayant assisté aux offices de la cathédrale française, dimanche dernier,

nous sommes allés à la cathédrale anglaise aujourd’hui. Je me serais cru

dans quelque église de la vieille Angleterre, en entendant prier pour la

famille royale, et en écoutant le sermon assez médiocre prononcé avec un

accent britannique exagéré. Les assistants eux-mêmes avaient des

physionomies anglaises, et certaines excentricités de toilette tout à

fait curieuses; la jeune fille qui chantait le contralto, dans le chœur

de l’orgue, portait comme un homme une écharpe à son chapeau.

La cathédrale n’est pas extraordinaire comme architecture, je suppose;

mais elle m’a impressionnée par son apparence solennelle, et je n’ai pu

m’empêcher de me figurer qu’elle faisait partie, autant que la citadelle

elle-même, de la puissance et de la grandeur de la vieille Albion.

Au-dessus du trône de l’évêque pendait un drapeau de Crimée, usé par le

temps et les combats, et qui fut placé là en grande pompe, en 1860, par

le prince de Galles, lorsqu’il présenta de nouvelles couleurs au

régiment. Dans le jubé se trouve un banc d’honneur réservé aux altesses

royales, aux gouverneurs généraux, et autres grands personnages,

lorsqu’ils honorent Québec de leur présence.

Il y a des tablettes et des bustes monumentaux sur les murs. L’un d’eux

représente le duc de Lennox, un gouverneur général, qui mourut, vers le

milieu du dernier siècle, d’une morsure de renard. Cette étrange

destinée pour un duc m’attendrit presque sur son compte.

Fanny n’avait pas pu, naturellement, venir à l’église avec moi, et Dick

s’en était exempté en se penchant trop longtemps sur les journaux de

l’hôtel. J’étais donc partie à pied avec notre Bostonien, qui est encore

ici avec nous. Je n’en ai pas beaucoup parlé dans ma dernière lettre, et

je ne crois pas que, même aujourd’hui, je puisse en donner une idée

exacte. Il a beaucoup voyagé, et s’est assez européanisé pour ne pas

avoir une très haute idée de l’Amérique, bien qu’on ne puisse dire qu’il

trouve tout parfait en Europe. Son expérience paraît ne lui avoir laissé

aucune patrie dans les deux hémisphères.

Ce n’est pas un de ces Bostoniens comme les rêve l’oncle Jack; et m’est

avis que le jeune homme ne le voudrait pas non plus. Il est encore trop

peu âgé pour avoir pris part à l’abolition de l’esclavage, et même s’il

eût vécu assez tôt pour cela, je pense bien qu’il n’aurait pas marché

dans les rangs de John Brown. Je crains qu’il n’ait foi dans les

“vulgaires et fausses distinctions” de toutes sortes, et qu’il n’y ait

chez lui aucune parcelle de “magnanime démocratie.”

En effet--je le vois à ma grande surprise--certaines idées que je

croyais exclusivement propres à l’Angleterre, et auxquelles je n’ai

jamais songé sérieusement, forment en réalité partie du caractère et de

l’éducation de M. Arbuton. Il parle des classes inférieures, des

boutiquiers, du grand monde, des bonnes familles, sur un ton sérieux que

je m’imaginais entièrement étranger à notre continent. Il est vrai que

j’ai déjà rencontré dans mes lectures des personnages à qui l’on

attribuait des opinions semblables; mais j’ai toujours pensé que c’était

pour faire ressortir un défaut,--pour empêcher, par exemple, une fille

de naissance de se mésallier par amour, et ainsi de suite; ou bien

encore pour ridiculiser quelque vieille folle ou quelque fat

insupportable.

C’est à peine si je pouvais croire d’abord que notre Bostonien parlât

ainsi sérieusement. Ces choses impressionnent si différemment dans la

vie réelle. Et je me mettais à rire, jusqu’à ce qu’enfin je m’aperçus

qu’il ne savait comment interpréter mon hilarité. Alors je lui demandai

la permission de différer d’opinion avec lui sur certains points. Mais

il ne me contredit jamais, et cela me gêne un peu pour soutenir une

opinion contraire à la sienne. Il me semble toujours--bien que ce soit

lui qui commence--que j’ai l’air de vouloir lui imposer mes idées.

Néanmoins, malgré ses faiblesses et ce qu’il peut avoir de désagréable,

il y a quelque chose en lui de réellement élevé. Il est si exactement

vrai, si scrupuleusement juste, que l’oncle Jack lui-même ne l’est pas

plus; et cependant l’on voit que le respect de ces vertus n’est pour lui

que le résultat particulier de quelque système spécial.

Ici, à Québec, bien qu’il regarde du haut de sa grandeur le paysage et

les antiquités, souriant froidement à mes petites démonstrations

enthousiastes, je crois remarquer qu’il se fait en lui un progrès réel.

Je me prends à ressentir à son endroit le même respect qu’il a pour

lui-même, et qu’il semble vouer même à son habillement, au point que

chaque article de sa toilette paraît lui ressembler et se respecter en

conséquence. Je me suis souvent demandé, par exemple, ce que ferait son

chapeau, son précieux chapeau, si j’allais le jeter par la fenêtre. Je

crois qu’il y aurait un tremblement de terre.

Il est poliment curieux à notre sujet. De temps à autre, il nous fait,

d’un ton protecteur et dégoûté, certaines questions directes touchant

Eriécreek, dont il semble, autant que je puis juger, ne pouvoir se

former une juste idée. Il paraît tenir à sa première notion qu’Eriécreek

est situé au cœur de la région pétrolifère, dont il a vu des dessins

dans les journaux illustrés. Et lorsque je lui affirme le contraire, il

me traite avec une extrême douceur, comme si j’étais quelque fantôme

explosible, ou quelque inflammable naïade échappée d’un puits à

torpilles, et qu’il ne serait pas prudent de contredire, de peur de la

voir disparaître tout à coup dans un éclair et une détonation.

Lorsque Dick ne peut venir avec moi, à cause de Fanny, M. Arbuton le

remplace dans le corps expéditionnaire. Nous avons visité ensemble

plusieurs endroits historiques, et de temps en temps il nous parle en

termes très intéressants de ses voyages. Je ne crois pas cependant que

ceux-ci aient fait de lui un cosmopolite. On dirait qu’il a voyagé avec

quelque idée préconçue, et ne s’est intéressé aux choses que dans leur

rapport avec cette idée. Les bagatelles l’ennuient; et lorsqu’il voit le

sublime mêlé à l’absurde, il en est indigné.

L’une des constructions les plus vieilles et les plus baroques de Québec

consiste en une petite maison à un seul étage, sur la rue Saint-Louis,

où le pauvre général Montgomery fut transporté après sa mort. C’est

maintenant une petite boutique de confiseur; et les tartes et les

gâteaux exposés dans la vitrine ont tellement choqué M. Arbuton--bien

qu’il ne parût guère s’occuper de Montgomery--que je n’ai pas osé rire.

Je vis très peu dans le dix-neuvième siècle par le temps qui court, et

je ne m’occupe guère de ceux qui y vivent. Il me reste cependant un

grain d’affection pour l’oncle Jack, et je veux que vous le lui offriez.

Il est probable que cette lettre va me coûter au moins six timbres.

Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay · 第 7 / 16 段