dans sa chambre pour essayer de lire l’histoire de Donacona pour
lui-même, pendant que sa femme, toute confuse, s’emparait d’une brochure
française achetée avec le reste.
--Après tout, pensa-t-elle, les hommes sont des hommes.
Et elle trouva que cette réflexion n’était pas tout à fait dénuée de
consolation.
Quelques minutes après, on entendait un murmure de voix, en dehors, dans
une fenêtre du garde-manger, donnant sur le jardin du couvent, où
Arbuton, en descendant de sa mansarde, avait trouvé Kitty debout, sa
gracieuse silhouette se découpant sur la toiture réverbérescente du
monastère, et sur la verdure de quelques plantes domestiques, hauts
géraniums, lierre s’arrondissant en voûte, et rosiers délicats.
Elle s’était arrêtée là en passant de l’appartement de Fanny au sien, et
regardait dans le jardin, où deux religieuses allaient et venaient
silencieusement dans les allées, laissant voir, tantôt leur dos où de
lourds voiles de deuil pendaient sur leurs robes noires, et tantôt leurs
figures calmes et rigides comme des masques, dans leur encadrement de
toile blanche et empesée.
Parfois elles s’approchaient si près qu’on pouvait distinguer leurs
traits, et Kitty croyait y voir une expression qu’elle saurait
reconnaître plus tard.
Comme elle s’oubliait elle-même, en prêtant dans son imagination un
caractère particulier à chacune d’elles, Arbuton lui adressa la parole
en se plaçant à ses côtés.
--C’est véritablement une bonne aubaine pour nous, miss Ellison, dit-il,
que d’avoir cette petite scène d’opéra sous nos fenêtres.
Et il se mit à sourire en entendant Kitty lui répondre:
--Oui? est-ce vraiment comme un opéra? Je n’en ai jamais vu, d’opéra,
mais ce doit être bien beau.
Ils regardèrent un moment en silence, pendant que les deux nonnes, se
glissant comme des ombres, s’en allaient en laissant le jardin vide.
Alors Arbuton dit quelque chose à Kitty qui répondit simplement:
--Je vais voir si ma cousine n’a pas besoin de moi.
Un instant après, elle se tenait un peu rougissante auprès du canapé de
Mme Ellison.
--Fanny, M. Arbuton m’a prié d’aller visiter la cathédrale avec lui; y
a-t-il quelque inconvénient à cela?
Mme Ellison sentit son cœur monter triomphant à ses lèvres.
--Allons donc, chère scrupuleuse, innocente petite folle! s’écria-t-elle
en pressant Kitty dans ses bras, et en la couvrant de baisers jusqu’à
faire rougir de nouveau la jeune fille. Mais non, il n’y a point
d’inconvénient. Allez! vous ne pouvez pas rester enfermée ici. Je ne
pourrai pas sortir avec vous; et si j’en juge par le bruit qui nous
arrive de la chambre du colonel, et qu’il appelle sa respiration, vous
ne pouvez pas compter sur lui dans le moment. L’idée de vous inquiéter
des convenances!...
En effet c’était la première fois que Kitty songeait à cela, et cette
pensée lui faisait éprouver une espèce de contrainte pendant le trajet
qu’elle fit gravement jusqu’à la cathédrale, à côté d’Arbuton.
--Vous allez être le cicerone, dit celui-ci, car c’est ma première
journée à Québec, vous savez; et vous êtes relativement une habituée.
--Je montrerai le chemin, répondit-elle, pourvu que vous interprétiez
les objets. Je pense qu’ils me sont plus étrangers qu’à vous, malgré mon
expérience des lieux. Parfois je crains de m’imaginer seulement, comme
dit Mme March, que j’admire ces choses, car n’ayant pas visité l’ancien
continent, je manque de point de comparaison. Je sais que cela me paraît
bien beau, cependant, et c’est là ce que je m’attendrais de voir en
Europe.
--Alors vous n’avez pas une haute opinion de l’Europe, sur plusieurs
points; bien qu’il faille avouer que ceci soit un très joli pastiche de
l’ancien monde.
En quelques pas ils eurent atteint la place du marché où certaines
vieilles paysannes, penchées sur leurs paniers remplis de fruits et de
légumes depuis longtemps hors de saison aux Etats-Unis, essayaient de
prolonger leur petit négoce attardé, avec les ménagères et les bonnes
qui marchandaient leurs produits.
Une sentinelle se promenait machinalement devant le portail élevé de la
caserne des Jésuites, sur le cintre duquel on pouvait lire encore les
lettres IHS sculptées dans la clef de voûte.
Le vieil édifice lui-même, avec sa façade en stuc jaune et ses fenêtres
grillées, avait toute l’apparence d’un monastère de France ou d’Italie
transformé en caserne.
Une rangée de bizarres maisons en pierre, auberges et boutiques, bordait
la partie haute de la place, tandis que les constructions modernes de la
rue de la Fabrique, du côté inférieur, représentaient bien ces
manifestations du progrès, qui--dans les villes latines--font encore
ressortir les antiquités et les ruines environnantes.
Quant à la cathédrale, qui faisait face au vieux couvent, de l’autre
côté du square, c’était un échantillon Renaissance, d’une lourdeur à
peine dépassée même à Rome.
Un soldat ou deux en habits rouges traversaient la place. Trois ou
quatre élégants petits sergents de ville français en uniforme bleu et en
casquette de toile blanche; quelques vieux citadins ou paysans, aux yeux
bleus et à la figure basanée, assis sur le seuil des maisons,
regardaient d’un air distrait, à travers la fumée de leurs pipes, la
brillante animation qu’offraient les beaux magasins de la rue de la
Fabrique.
Un air de repos serein, que ne troublaient même pas les altercations
accidentelles entre les cochers de la longue file de cabriolets et de
fiacres échelonnés en face de la cathédrale, régnait sur la place.
Lorsqu’un Américain s’y aventurait, tous ces cochers se précipitaient
autour de lui, et on le perdait de vue parmi leurs gesticulations.
Ils n’essayaient pas cependant de se faire concurrence dans les prix, et
tous étaient de joyeuse humeur. Aussitôt que l’homme avait fait son
choix, la multitude des désappointés retournaient chacun à sa place, sur
le bord du trottoir, et le favorisé du sort se mettait en route
poursuivi par d’indescriptibles plaisanteries, tandis que les chevaux
continuaient à savourer le contenu des musettes de cuir suspendues à
leur mors, en levant celles-ci d’un coup de tête pour secouer les grains
de maïs récalcitrants.
--C’est vraiment comme en Europe; vos amis avaient raison, dit Arbuton à
sa compagne, au moment où ils se faufilaient ensemble dans la cathédrale
pour échapper à ces amicales sollicitations. C’est tout à fait une
atmosphère étrangère, et vous avez là une idée des impressions du
voyageur.
Un prêtre disait la messe à l’un des autels latéraux, assisté par deux
répondants sans surplis. En dehors de la balustrade, une femme de la
halle, un panier de cerises à grappes à son bras, était agenouillée avec
quelques autres pauvres gens.
Au même instant un couple anglais faisait son entrée dans l’église, le
jeune homme avec une brillante écharpe des Indes autour de son chapeau,
et la jeune femme mise avec beaucoup d’élégance. Ils firent leur
génuflexion avec les autres, puis s’en allèrent s’asseoir, et se mirent
à prier la tête dans leurs mains.
--Voilà qui est bien européen aussi, murmura Arbuton. C’est tout à fait
le nord de l’Italie; et même le sud, à vrai dire.
--Vraiment? répondit Kitty joyeusement; je me l’imaginais.
Et elle ajouta avec ce ton confiant qui lui était personnel:
--Tout cela m’est très familier; il me semble que dans ce voyage, je
vois une foule de choses que je connaissais déjà par mes lectures.
Et Arbuton se mit à passer les tableaux en revue.
En fait d’art, Kitty était aussi ignorante que n’importe quelle jeune
fille de Rome ou de Florence, qui passe sa vie au milieu des
chefs-d’œuvre.
Pour elle c’étaient de merveilleuses peintures, et elle était toute
surprise des appréciations d’Arbuton, qui n’avait pas assez
d’imagination ou qui était trop consciencieux pour leur attribuer un
mérite résultant seulement des souvenirs évoqués.
Il traitait les médiocres tableaux d’autels de la cathédrale de Québec
avec cette froide indifférence qu’il aurait accordée à des toiles de
second ordre dans une galerie européenne; révoquait en doute
l’authenticité du Van Dyck, et n’aimait guère la _Conception_, copie de
Le Brun, au-dessus du maître-autel, bien que cette peinture eût
l’intérêt historique d’avoir échappé au bombardement de 1759 qui
détruisit la cathédrale.
Kitty choisit naïvement le plus mauvais tableau de l’église pour son
favori, et fut d’abord piquée, puis effrayée de la froide désapprobation
manifestée par son compagnon.
Celui-ci lui fit sentir que ce tableau était très mauvais, et
qu’elle-même partageait cette infériorité, et cela sans pourtant lui
avoir rien dit de semblable.
En compagnie d’un connaisseur, elle comprit ce que son incompétence
avait d’humiliant pour elle, et ce fut avec un nouveau chagrin qu’elle
constata combien un habitant de Boston, ayant beaucoup vu l’Europe,
devait se trouver dépaysé avec une Américaine naïve n’ayant jamais
voyagé.
Pourtant elle se rappela que les March avaient vu l’Europe eux aussi, et
qu’ils étaient de Boston; et cependant ils n’allaient pas foulant tout
le reste à leurs pieds. Ils paraissaient au contraire s’intéresser à
tout ce qu’ils voyaient, accordant à chaque chose, sinon une louange, du
moins une attention amicale.
Elle aimait cela. Elle n’aurait pas eu d’objection à voir Arbuton rire
ouvertement de son tableau favori, et elle se serait volontiers jointe à
lui pour cela; mais le regard qu’il avait jeté sur elle--malgré l’air
poliment interrogateur qu’il avait bien voulu donner--à celui-ci l’avait
comme reléguée en dehors du monde connaisseur en général, et avait paru
condamner son goût sur toute espèce de choses.
En sortant de la cathédrale, elle aurait préféré rentrer chez elle, mais
il la pria de continuer leur promenade, si elle n’était pas fatiguée.
Ne pas y consentir aurait été une lâcheté, et Kitty était brave. Ils
descendirent donc la rue de la Fabrique, et prirent la rue du Palais.
Comme ils passaient en face de l’hôtel Russell, ses bons amis lui
revinrent à la mémoire.
--C’est ici, dit-elle, que nous avons logé la semaine dernière avec M.
et Mme March.
--Ces gens de Boston?
--Oui.
--Savez-vous où ils demeurent à Boston?
--Nous avons leur adresse; malheureusement elle m’échappe en ce moment.
Il me semble que c’est dans la partie sud de la ville....
--Le _South-End_?
--Exactement. Avez-vous jamais entendu parler d’eux?
--Non.
--Je pensais que vous auriez pu connaître M. March. Il s’occupe
d’assurances......
--Oh non! non, je ne le connais pas insista Arbuton.
Kitty se demanda s’il n’y avait pas quelque tache dans la réputation
professionnelle de M. March, mais rejeta aussitôt cette idée comme
absurde; et, s’apercevant que ses amis étaient dédaignés, elle prétendit
bravement qu’ils étaient les plus aimables personnes qu’elle eût jamais
rencontrées, et qu’elle regrettait fort leur absence de Québec en ce
moment.
Il partagea ce regret en silence, si toutefois il le partagea, et tous
deux marchèrent sans rien dire jusqu’à la barrière du Palais.
Une fois en dehors des murs, ils suivirent la rue tortueuse qui conduit
à la basse-ville.
Mais la promenade n’était pas précisément agréable pour Kitty.
Des craintes confuses lui montraient vaguement, en matière de bon goût,
des écueils qu’elle n’avait jusque-là jamais aperçus ni soupçonnés, non
seulement dans le domaine de l’art et de la société, mais encore dans
celui des choses de la vie entière.
Celle-ci lui était d’abord apparue comme un horizon souriant, mais se
rétrécissait soudainement pour elle en un étroit sentier où le voyageur
est plus préoccupé de chacun de ses pas que de l’issue finale de ses
pérégrinations. Cette impression était aussi obscure et aussi incertaine
dans son esprit, que ce qui y avait donné lieu, et en réalité cela se
réduisait à rien du tout.
Cependant elle s’apercevait de plus en plus que son compagnon avait en
lui quelque chose de radicalement différent des influences qui avaient
présidé à son éducation à elle; et, bien qu’elle n’eût pas d’idée très
arrêtée sur ce point, elle en était assez convaincue pour s’en sentir
triste.
Le jeune couple se mêla un moment à l’agitation bizarre mais peu
bruyante des rues de la basse-ville, et bientôt se trouva en face de la
vieille église--la plus ancienne de Québec--construite, il y a près de
deux cents ans, pour accomplir un vœu fait à l’occasion de l’échec
éprouvé par sir William Phipps dans son expédition contre la ville, et
renommée de plus par cette prédiction d’une religieuse, que l’église
serait brûlée par les Anglais dans une autre attaque plus heureuse où la
ville elle-même devait succomber.
Un tableau représentant la vision de la religieuse fut détruit dans la
conflagration même qui justifia la prophétie, en 1759; mais les murs de
l’ancienne construction témoignent encore de ce curieux fait historique
sur lequel Kitty interrogea furtivement l’un des guides du colonel.
C’était la première fois, depuis sa mésaventure au sujet du tableau de
la cathédrale, qu’elle manifestait le moindre intérêt pour quelque
chose.
A côté de l’église, il y avait une baraque où l’on vendait de la
vaisselle et de la ferblanterie, et sur la place publique, en face, un
petit commerce de bric-à-brac au jour le jour s’étalait dans des
boutiques ou des échoppes recouvertes en toile, à travers lesquelles
circulaient de lourds fardeaux venant du port, de rapides cabriolets à
soupente, ou de lentes charrettes de marché à l’allure campagnarde.
Arbuton ne fit aucun mouvement pour entrer dans l’église, et Kitty ne
laissa point percer la curiosité qu’elle éprouvait d’en voir
l’intérieur.
Comme ils s’arrêtaient un instant, la porte s’ouvrit, et laissa passer
un individu avec un petit cercueil sous le bras. Les pleurs
obscurcissaient ses yeux et mouillaient son visage; il portait le
cercueil avec tendresse, comme si ses caresses eussent pu atteindre
l’enfant qu’il contenait.
Derrière lui venait une femme, qui devait être la mère, la figure cachée
sous un voile épais.
Le long du trottoir stationnait un cabriolet à l’air misérable, avec un
cocher à moitié endormi sur son perchoir.
L’homme, toujours pressant son précieux fardeau, grimpa dans la voiture,
et le plaça sur ses genoux, tandis que la femme tâtonnait à travers ses
larmes et son voile pour trouver le marchepied.
Kitty et son compagnon s’étaient écartés respectueusement, et Arbuton
s’approcha pour aider la femme à gagner son siège.
Elle lui adressa un _merci_ triste et enroué, et couvrit avec amour d’un
pli de son châle l’extrémité de l’humble bière.
Le cocher encore assoupi fouetta sa bête, et le véhicule partit en
cahotant.
Kitty jeta un coup d’œil reconnaissant à Arbuton, et tous deux d’un
commun accord entrèrent dans l’église.
En se dirigeant vers le maître-autel, ils passèrent tout près du
brancard noir et grossier, avec ses cierges jaunes fumant encore dans
leurs chandeliers de bois noir.
Quelques personnes pieuses étaient disséminées çà et là sur les bancs
vides, et à l’un des principaux autels latéraux une pauvre femme priait
à genoux devant une effigie en bois du Christ mort, reposant sous
l’autel dans une châsse vitrée.
La figure était de grandeur nature, peinte de façon à représenter la vie
ou plutôt la mort, avec barbe et cheveux naturels, enveloppée de
draperies en mousseline laissant les stigmates à découvert.
Cette image était étendue sur une couche jonchée de fleurs
artificielles, dans une attitude poignante.
La pauvre âme, tout entière à sa dévotion, priait avec une extatique
ferveur, tantôt les bras étendus dans une attitude suppliante, et tantôt
les mains jointes et la tête appuyée sur celles-ci, pendant que son
corps se balançait de côté et d’autre dans l’abandon de sa prière. Qui
pouvait-elle être, et quel si grand besoin pouvait-elle avoir de secours
ou de pardon?
Suivant son habitude, Kitty s’identifiait par l’imagination avec cette
femme en prière, et prenait part à la trame dramatique de son désir ou
de son chagrin.
Néanmoins, de même que tous ceux qui ne souffrent que par sympathie,
elle n’était pas sans ressentir quelque consolation inconnue à la pauvre
femme; et le soleil de l’après-midi, qui éclairait en s’inclinant la
nudité commune de la vieille église et l’attirail de son culte, changea
son émotion en sentiment de satisfaction intime, de telle façon que
c’était autant dans l’intérêt de sa propre rêverie que par respect pour
le chagrin de la malheureuse dévote, qu’elle tremblait qu’Arbuton, d’une
manière ou d’une autre, ne dépoétisât le spectacle.
Il est probable que l’intérêt qu’elle y prenait était plutôt esthétique
que sentimental. Cela réalisait à ses yeux des scènes d’expiation
qu’elle n’avait encore vues qu’en rêves, et peut-être eût-elle désiré
que la pénitente fût coupable de quelque grand crime, plutôt que d’une
simple infraction à l’abstinence du vendredi, ce qui était probablement
là son seul péché.
Quoi qu’il en fût, elle aimait à voir cette malheureuse courbée devant
cette pâle image, et elle s’applaudissait de sa bonne fortune, lorsque
la vieille s’essuya les yeux, se releva toute chevrotante, et,
s’approchant de Kitty, tendit vers elle sa main tremblante pour demander
la charité.
Cet incident changea la face de la situation, et donna même un reflet
d’idéalisme à l’indifférence d’Arbuton.
Il donna l’aumône qu’on lui demandait, sans repousser les bénédictions
dont la vieille le comblait en retour; et Kitty, déjà émue par la bonté
dont il avait fait preuve--à la porte--envers la pauvre mère en deuil,
oublia que la première partie de sa promenade avait été si désagréable,
et remonta vers la haute-ville par la barrière Prescott, plus gaie
qu’elle ne s’était encore sentie ce jour-là dans la société de son
compagnon de voyage.
Celui-ci n’avait pourtant pas fait grand effort pour la rendre joyeuse;
mais l’avantage des tempéraments comme le sien, c’est qu’on n’en attend
pas grand’chose, et que partant ils peuvent répandre la joie autour
d’eux beaucoup plus facilement que d’autres. Au moindre attendrissement
qu’elle découvre chez eux, l’âme s’épanouit dans une gaieté toute
spontanée.
Il en résulta que Kitty put jouir avec une satisfaction nouvelle de la
beauté pittoresque de la rue de la Montagne.
Tous deux admirèrent l’énorme épaulement de roc, près de la porte de la
ville, avec sa couronne de peupliers et sa ceinture de mortiers, la
gueule tournée vers le ciel.
Kitty ne réussit pas à faire apprécier à son compagnon le côté grotesque
du spectacle sous la forme des affiches de cirque placardées à mi-côte;
mais celui-ci toléra la légèreté des remarques qu’elle fît sur le sujet,
ainsi que les boutades qu’elle se permit sur les choses et les passants.
En somme il ne dit ni ne fit rien qui empêchât la jeune fille de rentrer
chez elle en toute satisfaction d’esprit.
--Eh bien, Kitty, dit l’hôte du canapé, au moment où sa cousine
s’approchait, avec le colonel, de la table mise pour le souper auprès du
sofa, vous avez fait une jolie promenade, n’est-ce pas?
--Oui, très jolie. C’est-à-dire que la première partie n’en a pas été
bien agréable; mais nous avons fini par trouver à la basse-ville une
vieille église fort intéressante, et là il paraît que la gaieté est
revenue et que tout a tourné pour le mieux.
--Voyons, dit le colonel, qu’avez-vous trouvé de si intéressant dans
cette église?
--Ma foi, il y avait d’abord les funérailles d’un enfant, et puis une
vieille femme entièrement écrasée sous le poids de quelque chagrin,
priant devant un autel, et puis....
--Il paraît qu’il ne faut pas grand’chose pour vous égayer, dit le
colonel. Tout ce que vous exigez de vos semblables c’est le deuil, le
chagrin, l’agonie dévote, et de suite vous voilà joyeuse. D’autres
exigeraient des sacrifices humains, mais pas vous.
Kitty regarda son cousin tout interdite. L’absurdité de la chose lui
sautait aux yeux, et elle sentit des larmes prêtes à lui venir.
Elle ne répondit pas; mais Mme Ellison, qui ne voyait là qu’un obstacle
au désir qu’avait Kitty de babiller un peu, vint à son secours.
--Ne répondez pas un mot, Kitty, pas un seul mot, dit-elle. Je n’ai
jamais rien vu de plus vexant entre cousins; et je le dirais devant une
cour de justice!
Un éclat de rire de Kitty, qui se cacha la tête dans ses mains, vint
interrompre la tirade de Mme Ellison.
--Eh bien, reprit celle-ci un peu piquée par la désertion de Kitty,
j’espère que vous vous comprenez l’un l’autre, car moi je ne vous
comprends pas.
Telle était l’attitude de Mme Ellison devant la famille de son mari,
laquelle à la vérité n’avait jamais pu s’expliquer le choix du colonel
que comme une plaisanterie, et se demandait parfois s’il n’avait pas
poussé la plaisanterie un peu loin.
Et pourtant elle leur était chère à tous à cause de sa générosité
passionnée et de son esprit d’abnégation personnelle poussé jusqu’au
sublime.
--Ce que je voudrais savoir maintenant, dit le colonel, aussitôt que
Kitty voulut le laisser parler--et je vais essayer de m’exprimer aussi
poliment que possible--est simplement ceci: qu’est-ce qui a fait la
première partie de votre promenade si désagréable? Vous n’avez pas
rencontré une noce, n’est-ce pas? Vous n’avez pas vu sauver un enfant
d’une mort terrible, ni repêcher un homme qui se noyait, ni autre chose
de ce genre-là, j’espère?
Le colonel aurait mieux fait de ne rien dire.
Sa persistance et la privation du plaisir innocent que promettait le
récit de la promenade de Kitty avec Arbuton, avait rendu sa femme
maussade. Kitty elle-même ne voulait plus rire.
Devenue sérieuse et pensive, elle prit un livre, et se retira dans sa
chambre où elle se mit un moment à la fenêtre, promenant ses regards sur
le jardin des Ursulines.
La pleine lune, suspendue dans un ciel sans nuage, rendait les arbres et
les sentiers encore plus mystérieux, et allumait de pâles reflets aux
angles des cheminées et des toits argentés du couvent.
Des senteurs passagères de feuilles et de fleurs montaient du jardin;
mais Kitty n’en percevait la douceur, comme elle n’admirait les
splendeurs qui l’environnaient, qu’avec des sens pour ainsi dire voilés.
Elle repassait dans son esprit les incidents de sa promenade,
s’efforçant de se rappeler ce qui avait pu premièrement la provoquer
contre Arbuton, et ensuite la réconcilier avec lui.
Avait-il dit ou fait quelque chose, soit contre son tableau
favori--qu’elle détestait maintenant--soit contre la famille March, qui
pût l’offenser? Ou, si son ton et ses manières avaient été cause de
tout, sa conduite à l’église était-elle une réparation suffisante?
Qu’avait-il fait de plus que ce qu’exige un sentiment d’humanité
ordinaire? Etait-il si supérieur à tout le monde qu’elle dût se réjouir
naïvement de le voir montrer quelque bonté à une pauvre mère affligée?
Pourquoi lui savoir gré de n’avoir pas ri des transes de la vieille
dévote?
Elle se trouvait ridicule.
--Dick avait raison, se dit-elle; je ne dois pas me laisser traiter
comme une oie.
Et quand le clairon de la citadelle appela les soldats au repos, et que
la cloche rustique envoya les nonnes rêver du paradis, elle-même
s’endormit le sourire sur les lèvres et le cœur léger dans la poitrine.
VI
UNE LETTRE DE KITTY
Québec, 15 août 1870.
Chères cousines,
Depuis la lettre que je vous ai écrite un jour ou deux après notre
arrivée ici, nous avons fait bien du chemin, comme vous devez
l’imaginer. Toute une semaine s’est écoulée, et nous supportons encore
notre loisir forcé sans nous plaindre. Boston et New-York commencent à
entrer--au moins pour nous--dans le domaine des improbabilités; mais
comme Québec est toujours inépuisable, je ne regrette aucunement le
temps que nous lui consacrons.
Fanny est toujours sur sa chaise longue. Le côté intéressant de son
affliction est disparu pour elle, et maintenant elle s’occupe
exclusivement de diriger nos expéditions dans la ville. Elle sait le
plan et l’histoire de Québec par cœur, et elle tient à ce que nous
suivions ses instructions à la lettre.