Tout ce que leur hôte avait dit donnait forme et couleur à ce qu’elle

s’était imaginé des luttes de la vie dans cette contrée, et elle se

sentit blessée de voir ce froid scepticisme jeter son ombre sur les tons

sympathiques du tableau qu’elle avait dans l’esprit.

Elle ne sut d’abord que dire; elle jeta un regard de trouble et

d’embarras sur son interlocuteur; puis elle répondit:

--Il me semble que je ne suis pas de votre opinion: j’ai été au

contraire vivement intéressée.

Et, comme si elle eût regretté cette phrase un peu sèche, elle chercha

bientôt une occasion quelconque d’en adoucir l’effet.

Mais pendant le court trajet qu’ils firent jusqu’au bateau-à-vapeur,

elle ne trouva rien à faire remarquer, si ce n’est que l’air du matin

était délicieux.

--Oui, mais un peu frais, dit Arbuton, dont les sentiments ne

paraissaient pas avoir besoin d’aucun émollient.

Et la conversation passa aux autres. Sur le quai, il aida Kitty à

descendre de voiture, car le colonel donnait toute son attention à ce

que disait le cocher; puis il offrit sa main à Mme Ellison.

En se levant de son siège, celle-ci fit un léger faux pas, et quand elle

fut descendue:

--Je crois que je me suis donné une légère entorse, dit-elle en riant;

ce n’est rien sans doute.

Et elle s’évanouit dans les bras du jeune homme.

Kitty jeta un cri, et en un instant le colonel eut pris la place

d’Arbuton. Ce fut une scène, et rien ne pouvait être plus désagréable à

ce dernier que le brouhaha causé par l’accident arrivé à cette pauvre

Mme Ellison, parmi les paysans qui se trouvait là, les hommes de

l’équipage et les voyageurs penchés sur le plat-bord pour voir ce qui se

passait. Peu d’hommes savent se montrer utiles dans les circonstances

pressantes de ce genre; et, débarrassé de son fardeau, Arbuton ne savait

plus que faire.

Il allait de ci de là avec anxiété et sans aucun résultat, pendant qu’on

transportait la malade au grand air, sur l’avant du steamer, où, en

quelques minutes, il eut la satisfaction de lui voir rouvrir les yeux.

Ce n’était pas le temps de parler, et il s’éloigna d’un air presque

coupable, avec le reste de la foule qui se dispersait.

Mme Ellison adressa ses premiers mots à Kitty, qui se tenait toute pâle

auprès d’elle:

--Vous pouvez avoir tous mes effets maintenant, dit-elle, comme si c’eût

été là une clause de son testament, sa dernière pensée peut-être en

perdant connaissance.

--Mais, Fanny, s’écria Kitty avec un rire nerveux, vous n’allez pas

mourir. Une entorse au pied n’a rien de fatal.

--Non; mais je sais qu’une personne qui s’est foulé la cheville ne

saurait mettre le pied par terre durant des semaines; et je n’aurai plus

besoin que d’une robe de chambre, vous savez, pour rester sur un canapé.

Et la jeune femme posa tendrement la main sur la tête de Kitty, comme

une mère inquiète de ce que deviendra son enfant quand elle ne sera plus

là.

Elle comparait dans son esprit l’avantage pour Kitty d’avoir une

garde-robe complète à sa disposition, avec la perte qu’elle allait faire

des petits stratagèmes d’amitié dont elle ne pouvait se passer.

Incapable de se prononcer soit d’un côté soit de l’autre, elle soupira.

--Mais, Fanny, vous ne pouvez pas voyager en robe de chambre.

--Le fait est que je voudrais savoir si je puis voyager du tout. Mais je

le saurai dans vingt-quatre heures. Si cela enfle, il me faudra passer

quelque temps à Québec; et si cela n’enfle pas, il pourrait y avoir

quelque chose de lésé à l’intérieur. J’ai lu que des personnes qui se

croyaient tout à fait remises, après certains accidents, se trouvaient

tout à coup dans un état très dangereux. Le mauvais côté des lésions

intérieures, c’est que vous ne vous en apercevez pas. Non point que je

redoute rien de semblable dans le cas actuel; mais à tous hasards

quelques jours de repos ne me feront pas de mal. On achète à Québec

aussi bien et même un peu moins cher qu’à Montréal. Je pourrai sortir en

voiture, vous savez, et passer mon temps aussi agréablement dans un

endroit que dans l’autre. Je suis sûre que nous nous y amuserons. Et

puis, il n’y a pas de nécessité pour que le colonel soit de retour avant

un mois. Je pourrais peut-être aussi parcourir les magasins à l’aide

d’une béquille.

Pendant que le monologue de Mme Ellison se poursuivait, à peine

interrompu ici et là par Kitty, le mari était allé à la recherche d’une

tasse de thé et autres légères douceurs indispensables aux dames après

une syncope.

Quand il fut de retour, Mme Ellison demanda des nouvelles d’Arbuton,

qui, après être revenu voir si tout était pour le mieux, avait disparu

de nouveau.

--Ma foi, notre ami de Boston porte sa part des embarras de ce matin,

comme un héros.... ou comme une dame qui s’est donné une entorse, dit le

colonel en disposant les rafraîchissements. En voyant le ravage qu’il

fait dans le jambon, les œufs et la chicorée, on se convaincrait qu’il

n’y a rien pour ouvrir l’appétit comme le regret de voir souffrir les

autres.

--Vraiment! et voilà cette pauvre Kitty qui n’a pas encore pris une

bouchée! s’écria Mme Ellison. Kitty, allez déjeuner. Vous mettrez ma....

--Oh! non, Fanny, non.... et j’ai réellement faim.

--Alors c’est très bien, dit Mme Ellison, en apercevant un nuage humide

dans les yeux de Kitty. Allez-y comme vous êtes, et ne faites pas

attention à moi.

Kitty partit en s’armant de courage à chaque pas, et quand elle s’assit

en face d’Arbuton son teint était animé, il est vrai, mais elle avait la

hardiesse du lion.

Lui, avait maudit son étoile qui l’avait pour ainsi dire poussé de plus

en plus en avant dans l’intimité de ces gens-là, comme il les appelait

en lui-même. Il se disait que juste vingt-quatre heures auparavant, il

les avait rencontrés et s’était promis de n’avoir rien à démêler avec

eux. Or, dans cet espace de temps, la jeune fille l’avait amené à

s’excuser pour une maladresse qu’elle avait commise elle-même; il avait

épié sa conversation; il avait parlé sentiment avec elle jusqu’à minuit;

ils avaient fait une promenade du matin ensemble; et pour terminer il

avait donné une entorse à Mme Ellison, qui était tombée évanouie dans

ses bras. C’était révoltant.

Et pour comble, il se trouvait obligé de prendre une attitude de regret

et de prière vis-à-vis de cette Mme Ellison, la personne qu’il aimait le

moins de toute cette compagnie.

Il engloutissait donc avec dépit un énorme déjeuner en se laissant aller

à une distraction maussade, lorsque Kitty arriva près de lui.

--J’espère, lui dit-il, que Mme Ellison va mieux.

--Oh bien mieux! ce n’est qu’une entorse.

--Une entorse peut devenir quelque chose de très désagréable, dit

Arbuton, d’un ton lugubre. Miss Ellison, s’écria-t-il, je n’ai été qu’un

sujet de désagrément pour vous tous depuis que je suis embarqué dans ce

bateau.

--Pensez-vous que _notre mauvais génie_ serait une expression trop

forte, suggéra Kitty?

--Point du tout; ce serait plutôt un euphémisme--une basse flatterie, de

fait. Donnez-moi un nom pire que celui-là.

--Je ne trouve rien. Je dois vous laisser à votre propre conscience. Il

est fâcheux que notre promenade se soit terminée ainsi; elle aurait été

si charmante!

Et Kitty s’encouragea de l’humeur apparente de son interlocuteur pour

faire allusion à ce qui l’avait le plus intéressée pendant la matinée.

--Quel étrange petit nid que cette baie au milieu de ces montagnes à

moitié glacées! Et songez donc à l’hiver, aux quinze ou vingt mois

d’hiver qu’on doit subir ici tous les ans! Cette pièce de maïs échappée

aux premières gelées d’août m’aurait tiré des larmes. Je suppose que

c’est une espèce d’été de la Saint-Martin dont nous jouissons en ce

moment, et que les froids vont commencer dans une semaine ou deux. Hier

au soir, mon cousin et moi, nous prenions Tadoussac pour un endroit

tranquille et retiré; mais je suis sûre que Tadoussac va nous faire

l’effet d’une métropole, à notre retour. Lorsque je serai chez moi, je

crains que l’agitation et le mouvement d’Eriécreek...

--Eriécreek? chez-vous? Je pensais que vous demeuriez à Milwaukee.

--Oh non! ce sont mes cousins qui demeurent à Milwaukee. Moi, je suis

d’Eriécreek, dans l’Etat de New-York.

--Oh! dit M. Arbuton déconcerté et presque mécontent.

Milwaukee était déjà assez mal, bien qu’il sût que cette ville avait

tiré en grande partie sa population de la Nouvelle-Angleterre, et

qu’elle renfermât un grand nombre d’Allemands, ce qui pouvait expliquer

le fait, chez ses compagnons de route, de n’être pas entièrement

barbares. Mais cet Eriécreek, Etat de New-York!...

--Je ne crois pas avoir entendu parler de cet endroit, dit-il.

--C’est une ville peu considérable, observa Kitty; et je ne pense pas

qu’elle soit notée pour rien de particulier. Elle n’est pas même située

sur aucune ligne de chemin de fer. C’est plutôt un village, dans le

nord-ouest de l’Etat.

--Est-ce que ce n’est pas dans les régions pétrolifères?

--Les régions pétrolifères sont assez nomades, vous savez. C’était dans

leurs limites d’autrefois; mais l’huile a été épuisée, et le pétrole

s’est gracieusement retiré pour faire place au fromage et au raisin,

lesquels ont pris possession des vieux mâtereaux et des chaudières

rouillées. A voir les prairies, vous croiriez que toutes les chaudières

à vapeur du monde, qui ont fait explosion, sont tombées du ciel dans les

environs d’Eriécreek; et chaque champ garde encore son appareil

d’exploitation tel que l’ont abandonné le dernier dollar et la dernière

goutte d’huile.

Arbuton s’efforça en vain de se mettre dans l’esprit ce que pouvait bien

être Eriécreek.

Il n’aimait pas à voir ce nouvel endroit s’introduire dans les limites

de ses connaissances géographiques; il lui en voulait presque d’être le

pays de Mlle Ellison, qu’il commençait à accepter comme une réalité,

sinon parfaitement compréhensible, du moins incontestablement agréable,

bien qu’il ressentît encore une certaine disposition à rejeter cette

réalité comme inadmissible.

Il ne fit plus aucune question concernant Eriécreek; et bientôt, comme

sa compagne se levait pour aller rejoindre ses cousins, il s’en alla

fumer un cigare, en réfléchissant au problème que lui posait cette jeune

fille, dont le lieu de résidence et l’éducation probable semblaient si

peu en harmonie avec ce qu’elle paraissait être elle-même.

Mlle Ellison était douée d’une certaine confiance en elle-même mêlée

d’une foi naïve en autrui, ce que Mme Isabel March avait représenté à

son mari comme un charme puissant capable de gagner la sympathie de tout

le monde, mais qu’il était difficile de faire parfaitement comprendre à

Arbuton.

Elle devait ce charme en partie à la nature et en partie à son ignorance

de la vie. C’était l’assurance jamais détrompée d’un cœur qui n’avait

pas encore soupçonné chez les autres l’instinct des différences

sociales, ou qui n’avait jamais songé qu’on pût le mépriser pour autre

chose qu’une faute.

Si Kitty entretenait des idées aussi erronées sur les relations de la

bonne société, l’oncle Jack en était le premier responsable.

Dans l’ardeur démocratique de sa révolte contre les traditions

virginiennes, il avait enseigné à sa famille que cette croyance dans

toute autre distinction que celle de l’intelligence et de la vertu,

était une mesquine et cruelle superstition.

Il avait réussi à ancrer si profondément cette idée dans l’éducation de

ses enfants, qu’elle se reflétait sur leur existence; et Kitty, quand

vint son tour, en retrouva les vivants effets dans le caractère de ceux

qui l’entouraient.

Le fait est qu’elle acceptait les théories extrêmes d’égalité à un degré

qui enchantait son oncle, lequel, après avoir nourri et choyé ces

théories durant de longues années, commençait peut-être à sentir ses

convictions s’ébranler, et se trouvait heureux de pouvoir les retremper

dans la foi d’autrui.

Socialement aussi bien que politiquement, Eriécreek jouissait d’une

organisation démocratique presque complète, et Kitty voyait peu de chose

autour d’elle qui pût contrecarrer les enseignements du docteur.

Les courtes visites qu’elle avait faites à Erié, à Buffalo, et--depuis

le mariage du colonel--à Milwaukee, n’avaient pas été suffisantes pour

la détromper.

Personne ne lui avait manqué d’égards, excepté certains êtres grossiers

et ignorants.

Avec les gens bien élevés, elle s’imaginait toujours se trouver en

communauté de sentiments et d’esprit; et elle avait fait la connaissance

d’Arbuton avec d’autant plus de confiance que, étant de Boston, il

devait nécessairement avoir une âme cultivée.

La vie de réclusion qu’elle menait forcément à Eriécreek lui laissait

beaucoup de loisirs qu’elle consacrait à la lecture, dans un âge où les

autres petites filles vont encore à l’école.

Le docteur avait des goûts littéraires, un peu ponsifs, mais sérieux.

Sa bibliothèque était assez bien garnie d’anciens auteurs anglais,

poètes, publicistes et romanciers, avec un historien par-ci par-là, et

Kitty les lisait comme une enfant, se nourrissant l’esprit de choses

qu’elle ne comprenait pas encore, mais dont la beauté se révélait à elle

petit à petit, à mesure qu’elle avançait en âge.

Mais ce qui lui plaisait infiniment plus que ces vieux classiques un peu

surannés, c’étaient les livres plus modernes qu’avait laissés son cousin

Charles--l’espérance et l’orgueil du docteur--mort un an avant l’arrivée

de Kitty dans la maison.

Il portait le nom de son père, à elle, et l’oncle Jack semblait

retrouver à la fois, dans sa nièce, son fils et son frère.

Lorsque le goût de la jeune fille pour la lecture commença à se révéler

sérieusement, le vieillard ouvrit un jour certains rayons dans une

petite chambre, en haut, lui en donna la clef, en lui disant avec une

fierté triste et avec ce ton un peu solennel des gens de la Virginie,

qu’il avait toujours conservé:

--Ces livres appartenaient à mon fils, qui aurait été un jour un grand

écrivain; maintenant ils sont à toi.

Plus tard, quand le docteur mettait la main sur certains livres de cette

collection, que Kitty laissait par hasard sur quelque meuble de

l’appartement, il s’endormait en les regardant; ou bien, en apercevant

quelque note écrite en marge, il remettait doucement le volume où il

l’avait pris, et sortait précipitamment de la chambre.

--Kitty, tu ferais mieux de ne pas laisser les livres de ce pauvre

Charlie où l’oncle Jack peut les voir, disait alors l’une des cousines,

Virginia ou Rachel; je ne crois pas qu’il s’intéresse beaucoup à ces

écrivains-là, et la vue de ces livres lui fait saigner le cœur.

De sorte que Kitty garda les livres pour elle seule, et la plupart du

temps s’enferma avec eux à l’étage supérieur, dans la chambre qui avait

appartenu à Charles Ellison.

Là, parmi ces témoins des rêves ambitieux du jeune homme défunt, elle

devint rêveuse, et l’on aurait dit que, en héritant des lieux qu’il

avait occupés pendant sa vie, elle avait en même temps hérité de son

esprit fin et délicat.

Le docteur, ainsi que l’insinuaient ses filles, ne s’occupait guère des

auteurs modernes qui avaient fait les délices de son fils.

Ainsi que bien d’autres hommes au cœur simple et naïf, il croyait que

depuis Pope, il n’avait existé qu’un grand poète, Byron, et pour lui

Tennyson, Browning et les autres poètes modernes étaient de l’hébreu.

Parmi les Américains, il avait une haute opinion de Whittier, mais il

préférait Lowell à tous les autres, parce qu’il avait écrit les _Biglow

Papers_, et encore ne voulut-il jamais avouer que les dernières séries

fussent aussi bonnes que les premières.

Ces auteurs, ainsi que les autres principaux poètes de notre nation et

de notre langue, se trouvaient dans la bibliothèque dont Kitty avait

hérité de son cousin, en même temps qu’une collection complète des

différents romanciers contemporains, lesquels, en somme, lui plaisaient

encore plus que les poètes. Elle tirait aussi parti des différentes

publications périodiques auxquelles son cousin avait été abonné, et la

maison était remplie de journaux de toute espèce, depuis le _Courrier_

d’Eriécreek jusqu’au _Tribune_ de New-York.

Enfin, avec les allées et venues des visiteurs excentriques dont nous

avons parlé, ses lectures continuelles, ses courses à la campagne en

compagnie de l’oncle Jack, l’éducation de Kitty s’était faite

rapidement, et tout cela avait au moins eu pour effet de donner à la

jeune fille beaucoup de vivacité d’esprit et certaines opinions bien

arrêtées.

Ajoutons que si quelque chose eût pu lui faire perdre son heureuse

simplicité et lui donner de l’affectation, l’air vif et sain que l’on

respirait dans l’intérieur de la famille Ellison lui eût servi de

contre-poison.

Il y avait une telle bonté dans la discipline de cette maison, que Kitty

ne se rappelait pas y avoir jamais été froissée en quoi que ce fût.

C’était à cette époque un moment de gaieté pour elle que de s’asseoir

avec ses cousines, pour travailler à quelque ouvrage, s’abandonnant avec

elles à un caquetage, libre, rapide, désordonné, avec une pointe de

raillerie à l’adresse de quiconque s’approchait d’elles,--tout cela

tempéré par un excès de bonne humeur un peu drôlatique, ou par une

légère teinte de mélancolie native.

Le dernier visiteur original, quelque cancan du voisinage, quelque folie

de jeunesse ou quelque prétention de Kitty, certains de leurs actes, une

gaucherie des garçons--s’ils se trouvaient à la maison et venaient

flâner à l’intérieur--leur servaient de thème à broder les plus

curieuses drôleries du monde, excepté toutefois quand l’oncle Jack était

présent, et qu’elles le plaisantaient à n’en plus finir sur ses travers

ou ses théories caractéristiques.

Mais à ces personnes, à ce genre de vie, Arbuton n’aurait rien compris,

s’il les eût connus.

Sous certains rapports c’était un excellent homme, et il méritait le

respect pour ses qualités.

Il était très sincère; son esprit avait beaucoup de pureté et de

droiture; il était scrupuleusement juste, au meilleur de sa

connaissance.

Il y avait chez lui plusieurs traits de caractère qui auraient convenu,

on ne peut mieux, à la carrière qu’il avait d’abord eu l’intention

d’embrasser, car il avait fait des études préliminaires de théologie.

Mais, au dire de ceux qui ne l’aimaient pas, c’était justement la

noblesse de ses croyances qui l’avait détourné de cette vocation; on

prétendait qu’il n’aurait jamais pu frayer avec la plèbe des élus.

--Arbuton, disait un jeune homme joufflu que l’on considérait comme le

loustic de la classe, Arbuton pense qu’il y a des personnes de basse

extraction dans le ciel, et il ne peut se faire à cette idée-là.

Arbuton n’aimait pas ce gouailleur, ni aucun de ses compagnons d’études,

trop pauvres pour porter des gants ou suivre la mode; leurs pensions et

logements mesquins, ainsi que leur manière de vivre des legs pieux et

des bontés du voisinage, offensaient ses instincts aristocratiques.

--Aussi il y renonce, n’est-ce pas? dit le même plaisant en apprenant

son départ de l’école. Si Arbuton eût pu être un apôtre accrédité par

Dieu lui-même auprès de la meilleure société, tenu de sauver seulement

des âmes bien alliées, bien élevées et appartenant à d’anciennes

familles, il aurait pu embrasser l’état ecclésiastique.

Cela était un peu exagéré, sans être entièrement inexact. Il y avait

longtemps qu’Arbuton avait abandonné l’idée de se faire pasteur; et

depuis il avait voyagé, il avait fait son droit, il était devenu un

homme de société et de cercles; mais il conservait encore certains des

traits caractéristiques qui avaient failli déterminer sa vocation.

D’un autre côté il était resté imbu des préjugés qui passaient pour l’en

avoir détourné. Il était exclusif par instinct et par éducation.

Il accordait bien une certaine somme d’intelligence au commun des

mortels, et il aurait pu même, s’il eût été en relation avec d’autres

classes que la sienne, reconnaître certains mérites et certaine valeur

là où il ne les avait pas encore soupçonnés, mais nous ne croyons pas

que son cœur en eût été touché pour cela.

Ses doutes concernant ces gens de l’Ouest étaient très naturels, sinon

absolument justifiables; et quant à Kitty, s’il eût mieux connu tout ce

qui la concernait, je ne vois pas comment il eût pu croire en elle un

seul instant.

Quoi qu’il en soit, après avoir fumé son cigare, il se mit à la

recherche de ses trois compagnons, et les trouva sur la promenade

d’avant.

Lorsque Kitty s’était éloignée, il était d’assez bonne humeur, bien que

la jeune fille se dît, à son grand amusement, qu’il n’avait rien fait

pour mériter de l’être, si ce n’est d’avoir donné une entorse à Mme

Ellison.

Au moment où il apparut, celle-ci venait de faire la remarque que cela

commençait à enfler un peu, preuve qu’il n’y avait point de mal à

l’intérieur; et Kitty, qui avait compris, aussi facilement que si elle

le lui eût dit, que la jeune femme voulait parler de son pied, s’était

affligée et réjouie avec elle, et l’on avait déclaré que le colonel

était la cause de tout.

Ceci rendait les excuses d’Arbuton assez inutiles; mais elles n’en

furent pas moins gracieusement reçues.

III

RETOUR À QUÉBEC

Cependant le vapeur descendait la rivière, et chacun regardait

attentivement le paysage.

La longue file de sommets arrondis, couverts de pins, et échelonnés sur

les deux rives, commença à se dérouler un peu après que la baie des

Ha-Ha eût disparu derrière un promontoire, nulle part interrompue--à

l’exception d’un seul endroit--jusqu’à ce que le steamer rentrât dans

les eaux du Saint-Laurent.

Les bords de la rivière sont à peu près inhabités.

Les côtes émergent perpendiculairement de l’eau; et, si elles sont

coupées par quelque étroit ravin, ce n’est que pour montrer à l’œil des

solitudes plus tristes encore.

Dans une des gorges, on voit une scierie mécanique, entourée de

misérables cabanes, avec un chemin désert qu’on aperçoit à peine du

bateau, et qui serpente dans la vallée, jusqu’à des régions auxquelles

la dévastation de la forêt donne une apparence encore plus abandonnée.

Çà et là une île abrupte comme les rives, brisant la monotone horreur de

la rivière par des massifs de rocs couverts de sombres sapins, se

dressait devant eux, comme pour leur défendre la sortie de ces eaux

lugubres, au-dessus desquelles aucun oiseau ne voltigeait, et qu’on

aurait pu croire évitées même des poissons.

Mme Ellison, le pied confortablement, et non sans grâce, appuyé sur un

tabouret, n’était pas assez souffrante pour ne pas feuilleter de temps

en temps un des guides, dont le colonel avait fait une abondante

provision, et qu’elle paraissait vouloir chicaner sérieusement pour

toute description entachée d’exagération.

--Il dit ici que l’eau du Saguenay est aussi noire que de l’encre.

Croyez-vous cela, Richard?

--Elle paraît l’être.

--Oui, mais si vous en preniez dans votre main?

--Peut-être ne serait-elle pas aussi noire que l’encre de Maynard et

Noyes, mais elle le serait assez pour n’importe quelle fin pratique.

--Il se peut, suggéra Kitty, que le guide veuille parler de cette espèce

d’encre d’un bleu clair d’abord, et “qui noircit quand on l’expose à

l’air,” comme dit l’étiquette.

--Qu’en pensez-vous, monsieur Arbuton? demanda Mme Ellison, avec

persistance.

--Vraiment je ne sais pas, répondit Arbuton, qui trouvait ce sujet de

conversation fort trivial; je n’en sais rien du tout. Je n’en ai pas

pris dans ma main.

--C’est vrai, reprit Mme Ellison avec gravité, et d’un ton de reproche à

l’adresse des autres qui n’avaient pas songé à une si simple solution du

problème. C’est très vrai.

Le colonel la regarda en face d’un air d’ahurissement bien joué.

--J’espère que l’entorse ne se fait pas sentir au cerveau, Fanny, fit-il

en laissant Arbuton seul avec les dames.

Mme Ellison s’occupait peu de ce sarcasme ou d’un autre, pourvu qu’elle

parvînt à ses fins; et puisqu’elle avait réussi à faire rire tout le

monde, et donné une tournure plus gaie à la conversation, elle était

aussi heureuse que si elle ne s’était pas offerte elle-même en

holocauste à la cause de l’amusement général.

Elle était en effet à la hauteur de tous les dévouements pour réussir

dans son entreprise, et non seulement elle aurait donné à Kitty tout ce

qu’elle possédait au monde, mais elle se serait sacrifiée tout entière

pour faire triompher ses desseins sur Arbuton.

Elle se remit à parcourir son guide, et laissa les deux jeunes gens

causer gaîment et sans interruption.

Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay · 第 3 / 16 段