Ils devinrent sérieux d’abord, comme il arrive presque toujours après un

joyeux accès d’hilarité,--ce qui, quand on y songe, a quelquefois son

côté étrange et triste.

En outre, Kitty était un peu embarrassée par cette atmosphère de

froideur qui semblait régner autour d’Arbuton, tout en ayant l’esprit

charmé par l’apparence soignée, les manières parfaites et les airs de

grand monde de ce jeune homme si différent de ce à quoi elle avait été

habituée jusque-là.

C’était un de ces individus dont la perfection vous fait sentir comme

coupable de je ne sais quoi, quand vous les rencontrez, et dont le salut

vous fait trouver votre honnête bonjour insignifiant et presque

grossier.

Même l’ignorance intrépidement naïve de Kitty et son mépris plus

qu’ordinaire des dignités sociales n’étaient pas à l’abri de cette

impression.

Elle avait trouvé facile de causer avec Mme March, comme avec ses

cousines, chez elle; elle aimait la franchise et la gaieté dans la

conversation; elle se plaisait à badiner, à rire, à railler d’une façon

inoffensive, et même à parler sentiment sur un ton demi-sérieux.

Être en compagnie d’Arbuton lui semblait agréable; mais elle commençait

à ne plus pouvoir prendre avec lui un ton naturel. Elle s’étonnait de la

hardiesse légère avec laquelle elle avait osé lui parler au déjeuner, et

elle attendait qu’il prît la parole.

Jetant un regard sur le ciel gris dont le Saguenay est toujours couvert,

Arbuton fit la remarque qu’il commençait à pleuvoir, et ouvrit l’élégant

parapluie de soie qui s’harmonisait si parfaitement avec la distinction

londonienne de son vêtement, et l’éleva au-dessus de leurs têtes.

Mme Ellison se plaça de façon à profiter de cet abri, et continua à

feuilleter activement son livre, tout en prêtant l’oreille à la

conversation.

--Le grand inconvénient de ces sortes de choses, en Amérique, continua

Arbuton, c’est qu’il n’y a aucun intérêt humain dans le paysage, si beau

qu’il soit.

--Ma foi, je ne sais pas, répondit Kitty, vous avez vu ce petit village

autour de la scierie? Ne trouvez-vous aucun intérêt humain dans la vie

de ces pauvres gens? Il me semble qu’on peut imaginer d’eux n’importe

quoi. Supposez, par exemple, que le propriétaire de cet établissement

soit un malheureux désenchanté venu là pour enfouir l’épave de sa vie

dans... dans le bran de scie!

--Oh oui! des choses de ce genre-là, certainement. Mais ce n’est pas ce

que je voulais dire, je parlais de l’intérêt historique. Il n’y a ici ni

passé, ni caractère, ni traditions.

--Ah! mais le Saguenay a ses traditions, dit Kitty. Sachez qu’un parti

de ses premiers explorateurs avaient laissé leurs camarades à Tadoussac

pour remonter le Saguenay, il y a quelque trois cents ans, et qu’on n’en

a jamais entendu parler depuis. L’apparence même de la rivière nous fait

songer à cela. Le Saguenay ne dirait jamais un secret.

--Hum! murmura Arbuton, comme s’il eût contesté au Saguenay le droit

d’avoir une légende de cette espèce, et fût disposé à se moquer de cette

légende parce qu’elle appartenait au Saguenay.

Après quelques instants de silence, il se mit à causer des grands

fleuves de l’Europe.

--Le Rhin ne doit pas manquer de traditions, n’est-ce pas? dit Kitty.

--Non, mais je pense que le Rhin pousse la chose un peu loin. On ne peut

s’empêcher de trouver cela un peu mélodramatique, et... commun.

Avez-vous jamais vu le Rhin?

--Oh non! Ceci est à peu près la première chose que je voie. Peut-être,

ajouta-t-elle gravement, et un peu tremblante de s’apercevoir qu’elle

était sur le point de plaisanter avec Arbuton, que si j’avais trouvé

trop de traditions sur le Rhin, je n’en trouverais pas assez sur le

Saguenay.

--Vous devez admettre qu’il y a une juste mesure en tout, miss Ellison,

reprit son compagnon en riant avec indulgence, et ne trouvant pas

désagréable d’être taquiné par elle.

--Oui, j’ai peur, ajouta-t-elle, que nous trouvions le cap Trinité et le

cap Eternité bien trop gigantesques quand nous y serons. Ne croyez-vous

pas que trois mille pieds ne soient une hauteur excessive pour un

paysage riverain?

Arbuton avait réellement objection aux exagérations de la nature sur ce

continent, et les trouvait de mauvais goût, mais il n’avait jamais

exprimé son sentiment là-dessus.

Il n’était pas sûr que ce sentiment ne fût ridicule, maintenant qu’on le

lui faisait sentir, mais cette possibilité lui paraissait trop nouvelle

pour qu’il l’admît d’emblée.

Néanmoins, quelques instants plus tard, lorsque la rumeur se répandit

parmi les passagers que l’on approchait de ces deux principales

curiosités du Saguenay, et que la foule commença à se grouper dans les

endroits les plus favorables pour jouir du spectacle, il se félicita

d’avoir choisi la place qu’il occupait avec Mlle Ellison, et un léger

frisson d’émotion sympathique vint mettre sa supériorité dédaigneuse en

échec.

Comme ils approchaient, la pluie cessa, et le nuage gris qui avait

jusque-là couvert les montagnes de la côte, s’éleva comme à regret, et

laissa voir leurs grandissantes altitudes.

Le capitaine fit remarquer à ceux qui l’entouraient le vaste profil

romain qui se découpe dans la paroi du rocher, puis la merveilleuse

ouverture qui passe pour être l’entrée d’une caverne inexplorée, et dans

l’embrasure de laquelle une espèce de menhir s’était dressé durant des

siècles, comme une statue, jusqu’à ce que, quelques hivers passés, la

gelée qui avait miné sa base, l’eût précipité à travers la glace jusque

dans les insondables profondeurs de l’abîme.

La monotone tristesse des pins se trouvait maintenant éclairée par la

pâleur des bouleaux, dont les tons blanchâtres donnaient au paysage un

indicible caractère de mélancolie et de vieillesse.

Tout à coup le vaisseau doubla les trois gigantesques degrés de mille

pieds chacun par lesquels le cap Eternité s’élance du niveau de l’eau,

et se mit à côtoyer le côté nu de la terrible falaise.

C’est une muraille de roc vif émergeant verticalement de la sombre

rivière, et dressant comme avec effort son flanc désolé, en longs jets

de pierre, sillonnés çà et là de profondes crevasses, jusqu’à ce que--à

trois mille pieds dans les airs--son vaste front surplombe sourcilleux

sous une frange de pins disséminés.

Les parois du rocher sont tachées çà et là par les intempéries ou les

suintements, mais la sublimité seule captive l’œil, et c’est après coup

seulement que l’on se rappelle ces détails qui, à vrai dire, sont trop

peu nombreux pour produire aucun effet d’ensemble.

Le rocher paraît avoir pleinement la hauteur qu’on lui attribue.

Le regard suit de jet en jet l’ascension prodigieuse de cette masse à

pic, jusqu’à ce qu’il atteigne le sommet nuageux; alors le colosse

démesuré, qui semble se balancer dans l’espace et se pencher en avant,

vous fait éprouver la même sensation vertigineuse qui s’empare de vous

lorsque vous plongez les yeux dans les profondeurs d’un précipice. Tout

cela est sévère et effrayant; nulle nuance réjouissante ne trouble

l’austère majesté du spectacle.

Au pied du cap Eternité, l’eau qui est d’une profondeur inconnue

arrondit sa noire surface au fond d’une anse aux rives

indescriptiblement sauvages et désolées, et reprend son cours en

contournant la base du cap Eternité.

Cette falaise est encore plus haute que sa sœur jumelle, mais elle

s’élève en pente plus douce, et depuis le pied jusqu’à la crête, elle

est entièrement couverte d’une épaisse forêt de pins.

Les bois qui jusque-là ont hérissé les côtes de leur frondaison maigre

et rachitique, coupée par de longues traînées ravagées par le feu,

prennent maintenant des proportions plus étendues, et se groupent en

masses compactes sur le flanc de la montagne, en superposant leurs

troncs par rangées, jusqu’au sommet qu’ils couronnent majestueusement

de leurs panaches vert foncé, touffus, moelleux et magnifiques.

De sorte que l’esprit, surexcité par le spectacle du premier

promontoire, se calme et s’apaise à la vue de celui-ci.

La main de l’homme a travaillé, jusque dans l’ombre du cap Trinité, à

ramener les esprits à leur état normal; et peut-être personne ne

quitte-t-il cet endroit en proie à une émotion complète.

En tous cas, Kitty s’intéressa à certaines œuvres d’art que le rocher

laissait voir à fleur d’eau.

Il y avait d’abord un curieux portrait à fresque du général Sherman,

avec les insignes de son grade, et puis l’effigie encore plus frappante

du général O’Neil, des armées de la république irlandaise, à l’air

menaçant, et représenté là, par un effort d’imagination, comme le

conquérant du Canada en l’année 1875.

Arbuton n’aimait pas ces empiètements sur la sublimité de la nature, et

il ne pouvait s’expliquer, à l’avantage de Mlle Ellison et du colonel,

comment ces derniers pouvaient accepter cela joyeusement comme partie

agréable de l’ensemble.

Il écoutait assez mécontent leur échange de plaisanteries, lorsqu’il se

sentit tout à coup étrangement entraîné par une tentation qu’éveilla

chez lui un homme de l’équipage.

Celui-ci venait de placer devant les passagers un seau rempli de petits

cailloux d’une grosseur invitante, en disant:

--Maintenant, voyez qui pourra toucher la montagne. Personne ne peut

l’atteindre, si près qu’elle paraisse être.

Les passagers se précipitèrent sur ces projectiles, et le colonel

Ellison avec plus de zèle que tous les autres.

Personne n’atteignait la falaise, lorsque tout à coup Arbuton fut pris

d’un désir aveugle, fou, irrésistible de tenter l’aventure.

Le souvenir de ses jours de collège, de ses jours de jeunesse où il ne

craignait point de manier l’aviron et de jouer à la balle, se réveilla

chez lui.

Il saisit un galet, pendant que Kitty ouvrait de grands yeux et le

regardait muette de surprise; puis, en un tour de bras, il lança la

pierre. Celle-ci alla frapper le rocher avec un choc à briser toutes les

fenêtres du quartier le plus exclusivement aristocratique de Boston; et

notre ami se laissa aller sans gêne à la joie de son bruyant triomphe.

Il semblait avoir secoué pour un instant le joug de ses habitudes, mis

de côté les liens de ses allégeances sociales, foulé aux pieds les

conventions qu’il avait chéries et respectées toute sa vie.

Dans cet accès de frénésie enthousiaste, il se soupçonna capable de

serrer la main de l’Anglais vulgaire à la casquette de Glengary, et

d’inviter à la buvette tous les passagers dans l’admiration.

Ceux-ci avaient jeté un cri d’applaudissement au tour de force

d’Arbuton, et pour la première fois celui-ci but à la coupe de la

popularité.

Naturellement la réaction devait se faire, et elle devait être d’une

vigueur correspondante.

Un instant après, Arbuton haïssait tous ses compagnons de voyage, et

plus que les autres le colonel Ellison qui l’avait le plus chaudement

félicité.

Pendant un moment, il le considéra comme le type de la vulgarité la plus

agressive et la plus importune.

Mais il ne pouvait donner cours à ses impressions peu amicales, et puis

comme il n’est pas facile de revenir sur des concessions, il se trouva

dans l’impossibilité de réparer la brèche faite à sa défensive.

Le hasard lui avait été hostile dès le début; pourquoi ne pas donner

hardiment la main au sort pour la courte demi-journée qui restait encore

à passer en société de ces gens-là?

Il devait s’en séparer pour toujours le lendemain matin; pourquoi, dans

l’intervalle, ne pas chercher à s’amuser en amusant les autres?

Il aurait pu trouver sans doute bien des prétextes pour ne pas céder à

ce raisonnement; mais la balance penchait de ce côté, et il se soumit

passivement à son sort.

Il fut poli pour Mme Ellison; il fut attentif auprès de Kitty, et,

autant qu’il le put, il se plia à l’excentrique tournure de conversation

du colonel.

Il ne manquait pas d’intelligence; il avait un genre d’esprit à lui,

ainsi qu’une manière élégante de s’exprimer; mais les facéties lui

avaient toujours paru de mauvais ton.

Il les applaudissait pourtant dans les dîners de vieux genre, ou chez

quelques vieilles femmes de bonne société dont on avait l’habitude de

citer les bons mots; il les tolérait même dans les livres; mais il ne

savait que faire avec ces personnes qui envisageaient la vie d’une façon

si bizarre, et pourtant sans prétentions affectées, et même avec une

disposition capricieuse de se prêter de bonne grâce à tout ce qu’elles

trouvaient de drôle et de risible.

En revenant, le steamer relâcha de nouveau à Tadoussac. Parmi les

spectateurs qui vinrent au débarcadère se trouvait une personne

très-jolie, frivole, avec un air de jeune mariée--probablement la belle

de la saison dans cette campagne abandonnée--et qui, avant de

s’embarquer s’arrêta un instant au milieu d’un groupe de ces Anglais

d’Europe et du Canada que l’âge n’empêche pas de papillonner autour des

jolies femmes dans les endroits de ce genre.

Elle avait un air de vanité souverainement satisfaite, mais tout à fait

inoffensive, et quand elle se fût aperçue qu’elle fixait l’attention des

voyageurs tournés vers le rivage, elle parut en proie à une agitation

trop vive et trop agréable pour ne pas percer à l’extérieur.

Elle passa sa langue sur ses lèvres roses, tirailla sa mantille,

arrangea le nœud de sa cravate, redressa et secoua gracieusement la

tête.

--Que feriez-vous de plus, Kitty? demanda le colonel qui avait donné

toute son attention à ce manège.

--Ma foi, je taperais du pied, je crois, répondit Kitty.

Et en effet, la charmante étourdie de la rive, ayant réussi à prendre

une attitude, frappait nerveusement le sol du bout de son élégante

petite bottine.

Après le départ du steamer, une dame canadienne d’un âge mûr, mais d’une

vivacité peu en harmonie avec la gravité que l’on aime à rencontrer chez

les personnes mariées, se mit à sautiller au milieu de ses amis, qui

paraissaient assez flegmatiques, sinon tout à fait indifférents.

--Ils vont le tirer quand nous doublerons la pointe, s’écriait-elle.

Aussitôt une faible détonation--comme si l’on eût déchargé une petite

pièce d’artillerie dans les environs de l’hôtel--frappa le brouillard

qui s’amoncelait, et la vieille sylphide de battre des mains et de

clamer joyeusement:

--Ils l’ont tiré! ils l’ont tiré! et maintenant le capitaine va leur

répondre par un coup de sifflet.

Mais le capitaine n’en fit rien, et la dame, après quelques nouvelles

démonstrations puériles, le traita de vieux hibou, de vieux gredin, et

tomba tout à coup dans un calme si plat et si accablé qu’elle faisait

peine à voir.

--Dommage, monsieur Arbuton, n’est-ce pas? dit le colonel.

Et le jeune homme prêta vaguement l’oreille, pendant que Kitty bâtissait

avec sa cousine un roman sur le compte de cette pauvre dame supposée

avoir passé l’été le plus brillant et le mieux rempli de sa vie à

Tadoussac, où ses admirateurs s’étaient entendus pour déplorer sa perte

par une explosion de poudre à canon.

Elles demandèrent au jeune homme s’il n’aurait pas mieux aimé que le

capitaine eût répondu par un coup de sifflet.

--Oh! mais, hasarda Kitty, est-ce que tout cela ne vous frappe pas comme

si la chose vous était arrivée à vous-même?

Question à laquelle il ne savait trop que répondre, n’ayant jamais, au

meilleur de sa connaissance, commis un acte ridicule de sa vie, et

encore moins tenu une conduite comme celle de cette pauvre désappointée.

A Cacouna, où le bateau s’arrêta pour prendre les équipages de quelques

excursionnistes retournant dans leurs foyers, la jetée présentait un

labyrinthe de voitures de toute sorte et de toute grandeur; et les

nombreux chevaux, recouverts de housses et de couvertures aux brillantes

couleurs, émaillaient pittoresquement la foule qui s’humectait et fumait

sous la pluie lente et fine.

Toutes les trois minutes, un cheval de trait, se frayait un chemin dans

cette cohue avec une ennuyeuse régularité, enlevant avec lenteur de

lourds paniers de charbon d’une goélette qu’on déchargeait, et la foule

se refermait chaque fois par derrière lui, aussi compacte que si l’on

eût cru ne jamais revoir ce cheval avant la fin du monde.

Il y avait là des oisifs, dames et messieurs, sous des parapluies, des

sauvages et des _habitants_ recevant l’ondée impassiblement, immobiles

ou haussant les épaules, et aussi deux ou trois abbés, types de curés

qu’on aurait crus empruntés tout d’une pièce à quelque fastidieux roman

anglais.

Ces derniers conversaient à demi-voix, la main à l’oreille pour entendre

la réponse des dames passagères penchées sur le plat-bord et bâillant à

leur tour sans plus s’occuper de l’humidité que si la chose leur eût été

complètement inconnue.

Pendant ce temps-là, la vapeur sifflait en s’échappant des soupapes, et

l’équipage aidait silencieusement les cochers à embarquer les voitures.

Avec les carrosses, ce n’était qu’une question de muscles, mais pour les

chevaux il fallait de l’habileté.

L’un d’eux n’avait pas plus tôt mis le pied sur la passerelle qu’il

reculait obstinément sur une masse de spectateurs patients, entraînant

dans sa retraite une demi-douzaine de cochers et de matelots.

Alors on lui ramenait sa housse sur les yeux, on le promenait un peu sur

le quai, et on le reconduisait à la passerelle, qu’il reconnaissait en

la touchant du sabot.

Il reculait, se cabrait, devenait ombrageux, faisait tout ce qu’un

cheval rétif a l’habitude de se permettre, jusqu’à ce qu’enfin, un groom

sur le dos, un groupe de matelots à la bride, tendrement embrassé de

toutes parts par les cochers, on réussît à le pousser ainsi à bord par

des moyens moitié affectueux, moitié humiliants pour lui.

Les Canadiens ne paraissaient pas trouver cela amusant; ils regardaient

la chose sérieusement, comme une cérémonie de rigueur. Arbuton, de son

côté, ne faisait aucuns commentaires.

Mais à la première embrassade que les cochers donnèrent au cheval:

--Ah! pauvre frère longtemps perdu! dit le colonel avec distraction.

Kitty se mit à rire; puis, à mesure qu’on parvenait à vaincre les

scrupules d’un des chevaux, elle aidait à donner quelque interprétation

burlesque à chaque scène de la comédie, pendant qu’Arbuton se tenait

debout près d’elle, l’abritant sous son parapluie.

Une pointe de malice avertissait intérieurement la jeune fille que son

compagnon jugeait ces plaisanteries, et surtout la part qu’elle y

prenait, très défavorablement.

Cela donnait la saveur du fruit défendu à ses folichonneries, saveur

mêlée de crainte cependant, car sa tournure d’esprit taquine n’était pas

dominatrice, mais au contraire se laissait aisément contrôler par

l’humeur d’autrui.

Elle se dit bientôt qu’elle n’aurait pas dû rire des plaisanteries de

Dick, et encore moins y prendre part.

Elle avait terriblement peur d’avoir commis quelque inconvenance; ce qui

la rendit pensive et silencieuse pendant la promenade distraite qu’elle

fit après le souper.

Après cette promenade, elle alla s’asseoir en songeant avec une certaine

perplexité à ce qui s’était passé pendant cette journée, qui lui parut

longue.

L’Anglais aux habits râpés arpentait le salon avec sa femme et sa sœur.

Bientôt ils vinrent s’asseoir près de la table, en face de Kitty.

La femme âgée, avec une familiarité polie, lui adressa quelques lieux

communs, et tous quatre se mirent à converser vivement; car Kitty avait

fort bien accueilli cette avance de la part de personnes qui avaient

déjà piqué sa curiosité.

Le monde était si neuf pour elle, qu’elle trouvait certain plaisir à

connaître de près ces gens de théâtre, bien qu’elle dût s’avouer bientôt

que leur conversation n’était ni spirituelle ni très sérieuse, et que ce

qu’ils avaient de plus intéressant était leur bonne nature.

Le colonel se tenait assis près de la table un journal à la main; Mme

Ellison s’était retirée; Kitty commençait à trouver ses nouvelles

connaissances assez ennuyeuses, et cherchait un prétexte pour s’en

débarrasser, lorsqu’elle aperçut Arbuton traversant le salon comme pour

venir à son aide.

Il la cherchait, c’était évident; mais elle le vit réprimer un

mouvement involontaire pour s’approcher d’elle, et il passa rapidement

près de leur groupe sans y jeter un coup d’œil.

--Brrr!... fit la blonde anglaise en ramenant son châle de tricot sur

ses épaules, voilà ce qui s’appelle du froid!

Et elle et ses amis se mirent à rire.

--Mon Dieu! pensa Kitty, je ne les croyais pas si impolis. Je regrette

d’avoir à vous dire bonsoir, ajouta-t-elle tout haut, un moment après,

et elle s’éclipsa, plus troublée que personne à bord.

Elle les entendit rire encore après sa disparition.

IV

UNE INSPIRATION D’ARBUTON

Le lendemain matin, à son réveil, Arbuton s’aperçut qu’un temps clair

avait remplacé le brouillard de la nuit.

Une forte brise soufflait; le large fleuve roulait des vagues qui

faisaient tanguer le steamer, et de temps en temps frappaient violemment

sa proue en jetant l’embrun de leurs crêtes écumantes à la figure des

promeneurs du gaillard d’avant.

Le soleil, à travers les trouées des nuages, lançait d’immenses et

splendides jets de lumière sur les villages et les fermes qui

émaillaient la surface unie du paysage, ainsi que sur la cime et dans le

creux des lames.

L’air frais apporta une certaine gaieté dans l’esprit méfiant du jeune

voyageur.

Involontairement il chercha des yeux ces personnes avec lesquelles il

s’était promis de n’avoir rien à démêler, afin de pouvoir en appeler aux

sentiments sympathiques de l’une d’elles au moins, dans l’émotion que

lui faisait éprouver cette admirable matinée.

Mais un grand nombre de passagers s’étaient embarqués pendant la nuit à

la Malbaie, où la courte saison d’été tirait à sa fin, et la famille

Ellison était perdue dans la foule.

Au déjeuner, il s’aperçut que quelqu’un s’était emparé de sa place, et

personne ne fit attention à lui, lorsqu’il passa tout près, à la

recherche d’un autre siège.

Kitty et le colonel déjeunaient seuls, et semblaient préoccupés.

Au sortir de table, Arbuton s’approcha d’eux et s’informa de Mme

Ellison, qui avait pris sa part de presque tous les amusements de la

journée précédente, se transportant de ci de là en boitant avec

élégance, et qui--suivant l’expression de son mari--n’avait certainement

point retardé les repas.

--Ma foi, dit le colonel, j’ai peur que son pied ne soit plus mal ce

matin, et qu’il ne nous faille passer au moins quelques jours à Québec.

Arbuton accueillit cette triste nouvelle avec une apparence de gaieté

assez inexplicable chez quelqu’un qui n’était pas étranger au malheur de

Mme Ellison.

Il sourit au lieu de paraître affligé, et se mit à rire lorsque le

colonel ajouta en manière de plaisanterie:

--Naturellement, ceci contrarie beaucoup ma cousine qui déteste Québec

et désirerait s’en retourner à Eriécreek le plus tôt possible.

Kitty promit de supporter cette épreuve avec résignation.

--Quant à moi, dit Arbuton--avec assez d’inconséquence, comme le

remarqua Kitty--j’ai formé le projet de passer quelques jours à Québec,

et j’aurai l’occasion de m’enquérir de la convalescence de Mme Ellison.

Au fait, ajouta-t-il, en se tournant du côté du colonel, j’espère que

vous me permettrez de vous offrir mes services pour vous rendre à

l’hôtel.

Et en effet, quand le bateau fut accosté, Arbuton ne fit rien moins que

de retenir une voiture et d’y faire placer les malles et les pardessus

de la famille Ellison.

Puis il aida à transporter la malade sur le quai, et à l’installer sur

le meilleur siège. Puis il leva son chapeau, et le bonjour était sur ses

lèvres, lorsque le colonel lui cria tout surpris:

--Mais, sapristi, vous montez avec nous!

Arbuton pensait qu’il ferait mieux de prendre une autre voiture; qu’il

incommoderait Mme Ellison.

Mais celle ci protesta, et en définitive il prit place à côté du

colonel.

C’était un nouveau coup du sort.

A l’hôtel, ils trouvèrent une foule qui faisait queue depuis le bureau

du contrôleur jusqu’à la moitié de l’escalier extérieur.

--Hello! qu’est-ce que cela veut dire? demanda le colonel au dernier

homme de la file.

--C’est une petite procession vers le registre de l’hôtel! Nous avons

mis trois quarts d’heure à passer à un point donné, répondit l’individu

qui était évidemment de la trempe du colonel.

--Et vous n’y avez pas encore réussi? fit celui-ci sur le même ton.

Alors la maison est pleine?

--Oh non! ils n’ont pas encore commencé à jeter les gens par les

fenêtres.

Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay · 第 4 / 16 段