l’instrument dans une pose ravissante, et l’homme à l’air peu distingué
et son épouse à la tournure commune chantaient ensemble avec des accents
d’une douceur angélique.
--C’est beau, n’est-ce pas? dit Mlle Ellison. Comme ce doit être
charmant de pouvoir s’amuser ainsi!
--Oui? vous pensez? C’est pourtant un peu trop en public, répondit son
compagnon.
Quand les Anglais eurent fini, un vieux monsieur se mit au piano pour
faire entendre ce qu’il appelait une chanson comique, et réussit à
envoyer tout le monde se coucher de désespoir.
--Eh bien, Kitty? s’écria Mme Ellison, s’enfermant un instant avec la
jeune fille dans la cabine de celle-ci.
--Eh bien, Fanny?
--Il est beau, n’est-ce pas?
--Ma foi, oui.
--Est-il gentil?
--Je n’en sais rien.
--Doux?
--De la crème à la glace, répondit Kitty en se laissant donner sur la
joue un bonsoir enthousiaste.
Avant de s’endormir, Mme Ellison voulut faire une question à son mari.
--Qu’est-ce que c’est?
--Cela vous plairait-il que Kitty épousât un Bostonien? On dit que les
Bostoniens sont si froids.
--Où est le Bostonien qui a demandé Kitty en mariage?
--Comme vous êtes méchant! je ne dis pas qu’on l’ait demandée; mais si
cela arrivait?
--Alors ce serait le moment d’y songer. Vous avez marié Kitty à droite
et à gauche avec tous ceux qui l’ont regardée, depuis que nous avons
quitté Niagara, et je me suis morfondu à prendre des renseignements sur
le compte de ses nombreux maris. Maintenant je n’en ferai rien, jusqu’à
ce qu’elle ait reçu quelque offre sérieuse.
--C’est cela; dépréciez votre propre cousine si vous le voulez. Je sais
ce que je ferai, moi; je lui ferai porter mes plus belles toilettes.
Comme c’est heureux, Richard, que nous soyons toutes deux de même
taille! Je suis si contente d’avoir emmené Kitty avec nous! Si elle se
mariait et s’établissait à Boston.... Mais non, j’espère qu’elle
trouvera un mari pour résider à New-York.
--Allez, allez-y, ma chère! grommela le colonel Ellison, désespéré.
Kitty a causé de steamboats et d’hôtels avec ce jeune homme durant
vingt-cinq minutes, et naturellement il viendra demain demander mon
consentement pour l’épouser, aussitôt que l’on pourra mettre la main sur
un juge de paix. Mes cheveux blanchissent, et je serai chauve avant le
temps; mais peu importe, pourvu que vous trouviez plaisir à vos petites
hallucinations. Continuez!
II
LES PETITES MANŒUVRES DE MME ELLISON
Le lendemain matin, nos touristes se réveillèrent en rade dans la baie
des Ha-Ha, à la limite des eaux navigables aux grands bateaux à vapeur.
La longue chaîne de montagnes revêches s’était abaissée, et le soleil du
matin versait de chauds rayons sur ce qui, sous un climat plus
hospitalier, aurait pu passer pour un très joli paysage.
La baie formait un ovale irrégulier, avec des rives hardies mais peu
élevées, d’un côté, et de l’autre une plaine étroite, où deux villages,
dressant chacun son mince clocher en fer-blanc reluisant au soleil,
s’échelonnaient le long du chemin qui longeait le rivage recourbé en
forme de croissant.
L’entrée de la baie était flanquée d’un mamelon élevé, et sur la rive on
apercevait çà et là des masses de rochers gaiement colorés de lichens,
et tachetés de teintes métalliques oranges et écarlates.
La sempiternelle frondaison de pins nains était la seule forêt visible
bien que la baie des Ha-Ha soit un port considérable pour le commerce
de bois. Quelques goélettes étaient là occupées à recevoir leur
cargaison de planches de pin odorant.
Le quai où le bateau se trouvait accosté était tout animé de
travailleurs et d’oisifs.
On embarquait du bois que l’on transportait à bord dans des brouettes
conduites par des paysans.
Ceux-ci, arrivés au haut de la passerelle, arcboutaient leurs larges
pieds sur la pente unie et glissante, puis, entraînés par leur charge,
se précipitaient à bord plus ou moins la tête la première.
Au milieu de la confusion qu’occasionnaient ces tours de force, une
procession d’autres paysans s’introduisait à l’intérieur, chacun portant
sous son bras une espèce de coffret en forme de cercueil.
Le colonel Ellison commençait à craindre que ces boîtes ne renfermassent
tout la marmaille de la baie des Ha-Ha. Mais la réflexion qu’une région
aussi froide n’aurait pu en produire une aussi énorme quantité le remit
un peu, et l’employé comptable le rassura pleinement en lui affirmant
que ces boîtes ne contenaient que des _bleuets_[A], et qu’on pouvait en
acheter tant qu’on en désirait pour dix-huit sous le boisseau.
Cela lui donna une poignante idée de la pauvreté de l’endroit, et il
acheta, des petits garçons qui venaient à bord, une telle quantité de
framboises sauvages dans des _cassots_, cornets ou cornes d’abondance en
écorce de bouleau, qu’il fut obligé d’en faire cadeau à ces mêmes petits
vendeurs dont il avait épuisé l’assortiment.
Il était au moment d’entrer en arrangement avec un petit idiot superbe,
qui avait une bosse dans le dos et une loupe sur le côté de la tête, et
qui était enchanté d’accepter par charité les fruits sauvages de son
propre pays, lorsque la foule pressée aux alentours s’écarta doucement
pour laisser passer un individu qui, après un salut élégant adressé au
colonel, lui dit d’un air enjoué:
--Bonjour, Monsieur, bonjour!
--Comment vous portez-vous, demanda le colonel Ellison?
Mais l’autre, qui ne songeait qu’aux affaires, lui répondit:
--Je suis, Monsieur, le seul homme qui parle anglais dans la baie des
Ha-Ha, et je viens vous offrir mon cheval et ma voiture, si vous désirez
faire une promenade sur la montagne avant le déjeuner. Vous y serez
aussi longtemps que vous voudrez pour la somme de trente-six sous. Je
vous montrerai tout ce qui en vaut la peine dans la localité, et en
particulier la magnifique vue de la baie qu’on a du haut de la montagne.
C’est très beau, Monsieur, je vous assure.
L’individu débitait son anglais si couramment; il avait une paire de
moustaches si triomphantes et si largement développées; il clignait
l’œil gauche d’une façon si insoucieuse avec sa paupière lourde et
tombante, qu’il gagnait naturellement les cœurs.
Le colonel Ellison consentit à la promenade proposée, pour lui-même et
les dames de sa compagnie, et se mit tout joyeux à la recherche de
celle-ci.
Il les rejoignit sur le gaillard d’arrière, en train d’admirer le
paysage rustique, et
Fraîches comme un matin de la saison nouvelle.
Ce n’était pas un observateur bien particulier que le colonel; et puis
il ne connaissait guère la garde-robe de sa femme, comme tout bon mari,
qui, le quart d’heure de Rabelais passé, oublie immédiatement ce que sa
moitié peut avoir acheté. Mais il ne put s’empêcher de s’apercevoir que
certains brillants détails de costume qui s’associaient vaguement dans
son souvenir avec la personne de sa femme, rehaussaient maintenant la
jolie figure et les charmantes formes de sa cousine.
Une écharpe de couleur riante négligeamment nouée autour de son cou pour
la préserver de l’air froid du matin, un ruban plus joli, un corsage
plus élégant que ne portait d’ordinaire Mlle Ellison--que sais-je,
moi?--un air de préparation à la bataille, frappèrent les yeux du
colonel, tandis qu’une rougeur accusatrice colorait les joues de la
jeune fille.
--Kitty, dit-il, vous ne vous laisserez pas traiter comme une oie, je
l’espère.
--Je compte, qu’elle ne le permettra pas même à vous, rétorqua la jeune
femme. Colonel Ellison, jouez le rôle que vous voudrez, mais pas celui
de femmelette, et je vous en saurai gré. Je trouve qu’il n’est guère
convenable pour un homme d’être toujours à remarquer la toilette des
dames.
--Qui parle de toilette? demanda le colonel en se retranchant derrière
les mots.
--Alors tant mieux, si vous n’en parlez point. Oui, j’aimerais bien à
faire cette promenade. Nous avons du temps; le déjeuner ne sera pas près
avant huit heures. Où est la voiture?
Le seul orateur anglais de la baie des Ha-Ha s’était emparé des légers
pardessus des dames, et les emportait.
--Par ici! par ici! disait-il, en montrant du doigt, sur le rivage, une
masse de voitures beaucoup plus nombreuses qu’on aurait pu s’y attendre
dans un endroit comme la baie des Ha-Ha. J’espère que vous n’aurez pas
d’objection à ce que j’emmène un autre voyageur avec vous. Il y a de la
place pour tout le monde. Un voyageur qui a l’air d’un parfait
gentilhomme, ajouta-t-il en se donnant de l’importance et en affectant
une gracieuseté comique dont il avait sans doute hérité de ses clients
anglais.
--Plus on est de fous plus on rit, répondit le colonel Ellison.
--Non, pas du tout, dit sa femme qui ne songeait aucunement au proverbe.
Son regard avait rapidement inspecté toute la rangée de véhicules, et
les avait tous trouvés inoccupés, à l’exception d’un seul, où elle avait
reconnu, sur les épaules de quelqu’un qui avait le dos tourné,
l’irréprochable paletot d’Arbuton.
Mais nous devrions peut être expliquer les motifs de Mme Ellison, mieux
que ne pourrait le faire seule sa manière d’agir.
Elle ne s’occupait guère d’Arbuton, et n’avait aucun désir arrêté de
voir Kitty s’en éprendre. Mais il y avait là deux jeunes gens rapprochés
par une circonstance romanesque; Mme Ellison était née entremetteuse
d’unions matrimoniales, et résister au désir de rendre les relations
plus intimes--dans l’intérêt du mariage considéré au point de vue
abstrait--était pour elle une impossibilité.
Pour le moment, tout son être s’absorbait dans cette idée. Son cœur,
entièrement dévoué à Kitty qu’elle admirait avec une espèce de généreuse
exaltation, débordait de bonnes intentions.
En un mot, elle eût volontiers fait le sacrifice de sa dernière toilette
en faveur de cette créature si digne de respect, qui avait le pouvoir
d’ajouter un nouveau chiffre à la nomenclature des mariages de ce monde.
Nous espérons que le lecteur est comme nous, et qu’il ne trouve en cela
rien de vulgaire ni d’inconvenant.
C’était de l’enthousiasme pur et simple, une impulsion noble et
désintéressée; et nous sommes sûrs que les hommes devraient regretter de
n’être pas plus souvent dignes d’avoir le bénéfice d’un tel sentiment.
Les femmes ont souvent à se plaindre, dans la délicatesse de leur cœur,
de ce qu’en réalité, les hommes ne méritent point le sort qu’elles se
dévouent à leur préparer, ou, en d’autres termes, de ce que les femmes
ne peuvent pas se marier entre elles.
Nous n’aurons pas la témérité d’entreprendre une description détaillée
des petits artifices de Mme Ellison, car alors on la prendrait
certainement pour ce qu’elle n’était pas, pour une maladroite
conspiratrice; et nous ne réussirions qu’à prouver notre ignorance en
pareille matière.
Arbuton s’en aperçut-il jamais? Il est permis d’en douter. En sa qualité
d’homme, il était naturellement aveugle et obtus.
Mais aussi, d’un autre côté, il connaissait beaucoup plus le monde que
Mme Ellison, et peut-être le jeu de celle-ci était-il pour lui aussi
clair que le jour. En tous cas il est probable qu’il ne lui découvrit
aucun dessein prémédité.
Il ne pouvait soupçonner pareille chose chez une personne qu’il
connaissait à peine, et à laquelle il se sentait si désespérément
supérieur.
Une fine couche de glace, telle qu’on en voit se former en automne sur
la surface tranquille des étangs que paralyse la gelée du matin, avait
refroidi ses manières pendant la nuit; mais il la sentit se fondre à
l’accueil cordial qu’on lui fit.
D’un saut il descendit de voiture pour offrir aux dames le choix des
sièges. Quand tout fut disposé, il se trouva assis à côté de Mme
Ellison, car Kitty avait, avec un certain empressement, pris place
auprès du colonel.
L’excès de zèle put seul soutenir Mme Ellison dans la flatteuse
persistance qu’elle mit à babiller avec Arbuton, et l’empêcher de
manifester son déplaisir à cet acte de révolte de la part de Kitty.
Quand la voiture se mit à gravir la pente de la montagne, le chemin
était si rocailleux que les ressorts se choquaient ensemble d’une façon
inquiétante, et les dames ne purent s’empêcher d’en gémir.
--Ne craignez pas, ma chère, dit le colonel, en se tournant vers sa
femme, nous avons avec nous tout ce qu’il y a d’Anglais dans la baie des
Ha-Ha.
Cette phrase lui valut sur le champ un petit clin d’œil d’amitié et de
bonne camaraderie de la part du conducteur, à qui elle parut avoir délié
la langue, car il entama immédiatement la conversation:
--Voyez-vous mon chien comme il saute au nez de mon cheval? C’est un
chien dressé pour la chasse à l’orignal; il saute ainsi pour s’exercer à
saisir l’animal par le mufle. Vous devriez venir durant la saison de
chasse. J’aurais des Indiens à votre service, et je vous fournirais tout
ce qu’il faut pour chasser. Je suis commerçant de bêtes sauvages, vous
savez, et il me faut toujours être prêt à les capturer.
--Commerçant de bêtes sauvages?
--Oui, pour Barnum et les autres propriétaires de musée ou directeurs de
cirque. Je commerce sur le chevreuil, le loup, l’ours, le castor,
l’orignal, le caribou, le chat sauvage, le _link_....
--Quoi?
--Le link.... le link! Vous dites des _chevreuils_ et un _chevreuil_,
n’est-ce pas? par conséquent des _lynx_ doivent faire un _link_ au
singulier!
--Sans doute, dit imperturbablement le colonel. Y en a-t-il beaucoup de
_links_ dans cet endroit-ci?
--Pas beaucoup; et ils coûtent cher. J’ai été indignement trompé par un
homme de Boston au sujet d’un _link_. Nous avions eu grande difficulté à
le prendre; il avait mordu affreusement mon sauvage; et M. Doolittle n’a
pas voulu m’en donner le prix convenu.
--Quelle infamie!
--Oui, mais l’affaire aurait pu tourner encore plus mal. Il voulait que
je lui remisse son argent, parce que l’animal était mort au bout de
quinze jours, dit le marchand de bêtes sauvages, en jetant un coup d’œil
au colonel Ellison, en même temps qu’il souriait de façon à s’introduire
dans les oreilles la pointe de ses moustaches. Il faut croire qu’il
avait reçu quelque mauvais coup. A moins qu’il n’eût la nostalgie.
Peut-être aussi n’avait-il jamais joui d’une bien forte santé! Le _link_
est un curieux animal, Mademoiselle, dit-il à Kitty, sous forme de
conclusion.
Ils avaient gravi lentement le flanc de la montagne.
De chaque côté de la route, de maigres pâturages s’abaissaient au loin
entrecoupés de racines et de monticules longs et irréguliers.
Les sommets étaient nus, mais dans les petites vallées, en dépit des
rocailles, croissait un gazon vert tendre, court mais épais, et des
groupes de vaches y paissaient en balançant leurs clarines au son doux
et mélancolique.
Au dessous, la baie, dans son épanchement radieux, remplissait l’ovale
formé par les coteaux.
Le steamer blanc, immobile auprès du quai, où tout était en mouvement,
et les bâtiments noirs chargés de bois, donnaient de la variété à la
charmante scène que complétaient les pittoresques villages de la rive.
C’était un spectacle simple, mais presque touchant, comme si ce doux
paysage eût été jeté là pour faire trève à la longue suite de solitudes
désolées que nos voyageurs venaient de parcourir. C’était bien vraiment
là l’effet produit.
Arbuton devait avoir parlé d’autres voyages, car s’adressant à Mme
Ellison:
--Ceci ressemble beaucoup à un paysage de Norvège, dit-il. Cette baie
pourrait être un fiord de la mer du Nord.
Mme Ellison murmura je ne sais quel compliment à la baie, au fiord,
ainsi qu’à son interlocuteur; mais Kitty se rappela comme elle avait
été brusquée la veille pour avoir prétendu qu’un paysage indigène
pouvait créer une impression quelconque.
--Enfin, dit-elle, vous avez donc réellement trouvé quelque chose dans
un paysage américain! Dans ce cas, nous devons en féliciter le paysage,
ajouta-t-elle, avec un sourire joyeux et moqueur.
Le colonel la regarda d’un œil comiquement interrogateur. Mme Ellison se
troubla. Et Arbuton, ayant entièrement oublié ce qui avait provoqué
cette réflexion, parut intrigué et ne répondit rien.
Il avait aussi cela de commun avec cette sorte d’Anglais pour qui on le
prenait souvent, qu’il ne cherchait jamais à éclaircir ce qu’il pouvait
y avoir d’obscur dans la conversation.
S’il ne trouvait point de réponse dans son for intérieur, il vous
abandonnait de suite à la responsabilité de votre remarque incomprise.
Son silence mit Kitty en proie à une bien mauvaise opinion de lui, car
il donnait à son inoffensive saillie les apparences d’une attaque
injustifiable.
Mais en ce moment leur automédon vint à son secours.
--Mesdames et Messieurs, dit-il, ici finit la promenade de la montagne.
Et tournant bride, il partit au grand trot dans la direction du village.
Au pied de la montée, ils se trouvèrent de nouveau près de l’église, et
les voyageurs manifestèrent le désir de descendre de voiture pour en
visiter l’intérieur.
--Oh! certainement, dit le cocher; il n’est pas encore terminé, mais
vous pouvez y faire toutes les prières que bon vous semblera.
L’église était propre et décente, comme presque toutes les églises
canadiennes; et à cette heure matinale plusieurs villageois étaient à
leurs dévotions.
Le chemin de la croix de rigueur, en dessins lithographiés, ornait les
murs, et sur le grand autel toujours le même faux éclat de peinture et
de sculpture.
--Je n’aime pas à voir ces choses, dit Mme Ellison. Cela respire
l’idolâtrie; qu’en pensez-vous, monsieur Arbuton?
--Ma foi, je n’en sais rien. Je ne vois pas quel mauvais effet pourrait
en résulter pour la population.
--Je suis d’opinion qu’ils ont besoin d’une foi robuste dans ces climats
froids, dit le colonel. Cela contribue à les tenir chauds. Il y aurait
trop de courants d’air dans cette église nue. Il leur faut quelque chose
de serré, de pelotonné. Imaginez-vous un de ces pauvres diables écoutant
un sermon libéral sur les oiseaux, les fruits, les fleurs et les beaux
sentiments, et puis s’en retournant chez lui par-dessus les montagnes,
quand le mercure marque trente degrés au-dessous de zéro? Il n’y
pourrait point tenir.
--C’est certainement vrai, répondit Arbuton.
Et promenant son regard autour de lui comme pour soumettre l’ensemble de
la petite église à un examen froid et impartial, en prenant pour base
les règles générales du bon goût, il la trouva vulgaire.
Quand ils eurent repris leurs places dans la voiture, la conversation
échut presque entièrement au colonel, qui, suivant son habitude, soutira
tous les renseignements qu’il put du cocher. Il apprit que, en dépit de
sa théorie, les habitants de la baie des Ha-Ha n’étaient pas tous si
bons catholiques.
--En voici un, par exemple, dit le Canadien, en se désignant lui-même et
en se servant d’une locution populaire qu’il avait probablement apprise
de quelque voyageur américain, qui n’est pas si catholique que tout
ça--_pas beaucoup!_ Il a trop étudié pour s’occuper de religion. Il y a
tout un parti chez les Canadiens-français d’ici qui sont opposés aux
prêtres et en faveur de l’annexion aux Etats-Unis.
Et tout en cheminant à travers les maisonnettes en troncs d’arbres
couvertes d’écorce de bouleau, il donna ample satisfaction à la
curiosité du colonel sur les affaires locales, le caractère et
l’histoire de ses co-villageois qu’ils rencontraient sur la route.
Il connaissait les jolies filles et les saluait par leur nom,
interrompant par ces courtoisies l’espèce de conférence qu’il était en
train de faire au colonel sur la manière de vivre dans la baie des
Ha-Ha.
Il n’y avait qu’une seule maison en brique--qu’il avait construite
lui-même, mais qu’il avait été obligé de vendre dans une saison où le
commerce des bêtes fauves n’avait pas donné,--et les autres édifices
descendaient dans l’échelle architecturale de degré en degré jusqu’aux
pittoresques granges au toit de chaume.
Il excusait ses dernières auprès des Américains, en alléguant que ce
misérable chaume était quelquefois utile pour sauver la vie des bestiaux
à la fin d’un hiver rigoureux et exceptionnellement long.
--Et la population, demanda le colonel, que fait-elle pendant l’hiver
pour tuer le temps?
--Nous tirons le bois de la forêt, nous fumons la pipe, et faisons la
cour aux jeunes filles. Mais n’aimeriez-vous pas à visiter l’intérieur
de l’une de nos maisons? Je serais heureux de vous montrer la mienne, et
de vous offrir un verre du lait de mes vaches. Je regrette de ne pas
avoir d’eau-de-vie, mais il est impossible de s’en procurer ici.
--N’en parlez pas, répondit gaiement le colonel; comme breuvage du
matin, rien ne vaut un verre de lait.
Ils entrèrent dans la meilleure chambre de la maison,--vaste, basse,
faiblement éclairée par deux petites fenêtres, et fortifiée contre
l’hiver par un énorme poële canadien en fonte.
C’était rustique, mais propre, avec un air de confort passable.
On voyait à travers la fenêtre un tout petit jardin potager autour
duquel croissaient les fleurs les plus vigoureuses.
--Ces haricots-là, dit l’hôte, sont pour la soupe et le café. Mon
blé-d’inde, ajouta-t-il en montrant quelques rangées de maïs nain, a
échappé aux premières gelées d’août, et ainsi j’espère en avoir encore
quelques épis cet été.
--Cela ne me semble pas être exactement ce qu’on pourrait appeler un
climat bien attrayant, qu’en dites vous? demanda le colonel.
Le Canadien était un petit homme rude et fort en apparence, mais ce fut
avec une espèce d’émotion qu’il répondit:
--Un climat cruel, Monsieur. Quand j’arrivai ici, c’était une forêt. J’y
ai vécu vingt ans, et vraiment cela n’en valait pas la peine. Si c’était
à recommencer, j’aimerais autant ne point vivre du tout. Je suis né à
Québec, dit-il, comme pour faire comprendre qu’il était habitué aux
climats tempérés, et il se mit à raconter quelques incidents de sa vie à
la baie des Ha-Ha. Je voudrais continua-t-il, vous voir passer quelques
temps avec moi. Je vous assure que vous ne trouveriez pas le climat si
rude en été. Il y a des ours dans la forêt, dit-il au colonel, et vous
pourriez en tuer un facilement.
--Mais alors, répliqua ce dernier en riant, je contribuerais à ruiner
votre commerce de bêtes féroces.
Arbuton paraissait fatigué de tout cela.
Il ne s’intéressait ni aux nuits hâtives, ni à la pauvreté, ni aux ours
d’été de la baie des Ha-Ha.
Il était assis là, dans ce singulier salon, son chapeau sur ses genoux,
dans l’attitude patiente et pleine de réserve d’un monsieur en visite.
--Il n’a pas de sentiments, se dit Kitty.
Mais c’est là un sujet sur lequel l’erreur est facile.
On pouvait plutôt dire d’Arbuton qu’il avait toujours eu de la
répugnance pour tout ce qui était en dehors d’un monde très restreint,
et qu’il n’était pas doué d’une vive imagination.
De plus il avait une certaine répulsion, si l’on peut s’exprimer ainsi,
pour la pauvreté. Cette détresse ne le touchait pas, comme Kitty, parce
qu’elle était rare et intéressante; bien que, sans aucun doute, dans un
moment donné, il eût fait autant qu’elle pour venir en aide au malheur.
--Un peu trop d’autobiographie, dit-il à Kitty, en attendant avec elle,
à la porte, que le Canadien eût tranquillisé son chien, qui s’exerçait
toujours à chasser l’orignal en faisant d’affreux bonds au nez du
cheval. La manie que ces gens ont de parler d’eux-mêmes est toujours
ennuyeuse. Mais je suppose qu’il est dans l’habitude d’employer ce
moyen-là pour s’attirer la sympathie des voyageurs. Vous ne pouvez plus
convenablement offrir vingt-cinq sous à quelqu’un qui vous a mis ainsi
dans ses confidences. Avez-vous trouvé quelque chose d’assez
extraordinaire dans sa maison, miss Ellison, pour le justifier de nous y
avoir conduits? demanda-t-il avec cet air qui semble vous dire: “Je sais
que vous êtes de mon avis,” et qui vous choque également, que vous le
soyez ou que vous ne le soyez pas.
Quant à Kitty, chaque figure qu’elle avait rencontrée dans sa promenade
lui avait raconté sa pathétique histoire.
Elle était entrée par la pensée dans chaque maison de la route, rêvant
aux humbles drames dont chaque foyer pouvait avoir été le théâtre.