La jeune Anglaise aux cheveux couleur de maïs était assise près de

l’instrument dans une pose ravissante, et l’homme à l’air peu distingué

et son épouse à la tournure commune chantaient ensemble avec des accents

d’une douceur angélique.

--C’est beau, n’est-ce pas? dit Mlle Ellison. Comme ce doit être

charmant de pouvoir s’amuser ainsi!

--Oui? vous pensez? C’est pourtant un peu trop en public, répondit son

compagnon.

Quand les Anglais eurent fini, un vieux monsieur se mit au piano pour

faire entendre ce qu’il appelait une chanson comique, et réussit à

envoyer tout le monde se coucher de désespoir.

--Eh bien, Kitty? s’écria Mme Ellison, s’enfermant un instant avec la

jeune fille dans la cabine de celle-ci.

--Eh bien, Fanny?

--Il est beau, n’est-ce pas?

--Ma foi, oui.

--Est-il gentil?

--Je n’en sais rien.

--Doux?

--De la crème à la glace, répondit Kitty en se laissant donner sur la

joue un bonsoir enthousiaste.

Avant de s’endormir, Mme Ellison voulut faire une question à son mari.

--Qu’est-ce que c’est?

--Cela vous plairait-il que Kitty épousât un Bostonien? On dit que les

Bostoniens sont si froids.

--Où est le Bostonien qui a demandé Kitty en mariage?

--Comme vous êtes méchant! je ne dis pas qu’on l’ait demandée; mais si

cela arrivait?

--Alors ce serait le moment d’y songer. Vous avez marié Kitty à droite

et à gauche avec tous ceux qui l’ont regardée, depuis que nous avons

quitté Niagara, et je me suis morfondu à prendre des renseignements sur

le compte de ses nombreux maris. Maintenant je n’en ferai rien, jusqu’à

ce qu’elle ait reçu quelque offre sérieuse.

--C’est cela; dépréciez votre propre cousine si vous le voulez. Je sais

ce que je ferai, moi; je lui ferai porter mes plus belles toilettes.

Comme c’est heureux, Richard, que nous soyons toutes deux de même

taille! Je suis si contente d’avoir emmené Kitty avec nous! Si elle se

mariait et s’établissait à Boston.... Mais non, j’espère qu’elle

trouvera un mari pour résider à New-York.

--Allez, allez-y, ma chère! grommela le colonel Ellison, désespéré.

Kitty a causé de steamboats et d’hôtels avec ce jeune homme durant

vingt-cinq minutes, et naturellement il viendra demain demander mon

consentement pour l’épouser, aussitôt que l’on pourra mettre la main sur

un juge de paix. Mes cheveux blanchissent, et je serai chauve avant le

temps; mais peu importe, pourvu que vous trouviez plaisir à vos petites

hallucinations. Continuez!

II

LES PETITES MANŒUVRES DE MME ELLISON

Le lendemain matin, nos touristes se réveillèrent en rade dans la baie

des Ha-Ha, à la limite des eaux navigables aux grands bateaux à vapeur.

La longue chaîne de montagnes revêches s’était abaissée, et le soleil du

matin versait de chauds rayons sur ce qui, sous un climat plus

hospitalier, aurait pu passer pour un très joli paysage.

La baie formait un ovale irrégulier, avec des rives hardies mais peu

élevées, d’un côté, et de l’autre une plaine étroite, où deux villages,

dressant chacun son mince clocher en fer-blanc reluisant au soleil,

s’échelonnaient le long du chemin qui longeait le rivage recourbé en

forme de croissant.

L’entrée de la baie était flanquée d’un mamelon élevé, et sur la rive on

apercevait çà et là des masses de rochers gaiement colorés de lichens,

et tachetés de teintes métalliques oranges et écarlates.

La sempiternelle frondaison de pins nains était la seule forêt visible

bien que la baie des Ha-Ha soit un port considérable pour le commerce

de bois. Quelques goélettes étaient là occupées à recevoir leur

cargaison de planches de pin odorant.

Le quai où le bateau se trouvait accosté était tout animé de

travailleurs et d’oisifs.

On embarquait du bois que l’on transportait à bord dans des brouettes

conduites par des paysans.

Ceux-ci, arrivés au haut de la passerelle, arcboutaient leurs larges

pieds sur la pente unie et glissante, puis, entraînés par leur charge,

se précipitaient à bord plus ou moins la tête la première.

Au milieu de la confusion qu’occasionnaient ces tours de force, une

procession d’autres paysans s’introduisait à l’intérieur, chacun portant

sous son bras une espèce de coffret en forme de cercueil.

Le colonel Ellison commençait à craindre que ces boîtes ne renfermassent

tout la marmaille de la baie des Ha-Ha. Mais la réflexion qu’une région

aussi froide n’aurait pu en produire une aussi énorme quantité le remit

un peu, et l’employé comptable le rassura pleinement en lui affirmant

que ces boîtes ne contenaient que des _bleuets_[A], et qu’on pouvait en

acheter tant qu’on en désirait pour dix-huit sous le boisseau.

Cela lui donna une poignante idée de la pauvreté de l’endroit, et il

acheta, des petits garçons qui venaient à bord, une telle quantité de

framboises sauvages dans des _cassots_, cornets ou cornes d’abondance en

écorce de bouleau, qu’il fut obligé d’en faire cadeau à ces mêmes petits

vendeurs dont il avait épuisé l’assortiment.

Il était au moment d’entrer en arrangement avec un petit idiot superbe,

qui avait une bosse dans le dos et une loupe sur le côté de la tête, et

qui était enchanté d’accepter par charité les fruits sauvages de son

propre pays, lorsque la foule pressée aux alentours s’écarta doucement

pour laisser passer un individu qui, après un salut élégant adressé au

colonel, lui dit d’un air enjoué:

--Bonjour, Monsieur, bonjour!

--Comment vous portez-vous, demanda le colonel Ellison?

Mais l’autre, qui ne songeait qu’aux affaires, lui répondit:

--Je suis, Monsieur, le seul homme qui parle anglais dans la baie des

Ha-Ha, et je viens vous offrir mon cheval et ma voiture, si vous désirez

faire une promenade sur la montagne avant le déjeuner. Vous y serez

aussi longtemps que vous voudrez pour la somme de trente-six sous. Je

vous montrerai tout ce qui en vaut la peine dans la localité, et en

particulier la magnifique vue de la baie qu’on a du haut de la montagne.

C’est très beau, Monsieur, je vous assure.

L’individu débitait son anglais si couramment; il avait une paire de

moustaches si triomphantes et si largement développées; il clignait

l’œil gauche d’une façon si insoucieuse avec sa paupière lourde et

tombante, qu’il gagnait naturellement les cœurs.

Le colonel Ellison consentit à la promenade proposée, pour lui-même et

les dames de sa compagnie, et se mit tout joyeux à la recherche de

celle-ci.

Il les rejoignit sur le gaillard d’arrière, en train d’admirer le

paysage rustique, et

Fraîches comme un matin de la saison nouvelle.

Ce n’était pas un observateur bien particulier que le colonel; et puis

il ne connaissait guère la garde-robe de sa femme, comme tout bon mari,

qui, le quart d’heure de Rabelais passé, oublie immédiatement ce que sa

moitié peut avoir acheté. Mais il ne put s’empêcher de s’apercevoir que

certains brillants détails de costume qui s’associaient vaguement dans

son souvenir avec la personne de sa femme, rehaussaient maintenant la

jolie figure et les charmantes formes de sa cousine.

Une écharpe de couleur riante négligeamment nouée autour de son cou pour

la préserver de l’air froid du matin, un ruban plus joli, un corsage

plus élégant que ne portait d’ordinaire Mlle Ellison--que sais-je,

moi?--un air de préparation à la bataille, frappèrent les yeux du

colonel, tandis qu’une rougeur accusatrice colorait les joues de la

jeune fille.

--Kitty, dit-il, vous ne vous laisserez pas traiter comme une oie, je

l’espère.

--Je compte, qu’elle ne le permettra pas même à vous, rétorqua la jeune

femme. Colonel Ellison, jouez le rôle que vous voudrez, mais pas celui

de femmelette, et je vous en saurai gré. Je trouve qu’il n’est guère

convenable pour un homme d’être toujours à remarquer la toilette des

dames.

--Qui parle de toilette? demanda le colonel en se retranchant derrière

les mots.

--Alors tant mieux, si vous n’en parlez point. Oui, j’aimerais bien à

faire cette promenade. Nous avons du temps; le déjeuner ne sera pas près

avant huit heures. Où est la voiture?

Le seul orateur anglais de la baie des Ha-Ha s’était emparé des légers

pardessus des dames, et les emportait.

--Par ici! par ici! disait-il, en montrant du doigt, sur le rivage, une

masse de voitures beaucoup plus nombreuses qu’on aurait pu s’y attendre

dans un endroit comme la baie des Ha-Ha. J’espère que vous n’aurez pas

d’objection à ce que j’emmène un autre voyageur avec vous. Il y a de la

place pour tout le monde. Un voyageur qui a l’air d’un parfait

gentilhomme, ajouta-t-il en se donnant de l’importance et en affectant

une gracieuseté comique dont il avait sans doute hérité de ses clients

anglais.

--Plus on est de fous plus on rit, répondit le colonel Ellison.

--Non, pas du tout, dit sa femme qui ne songeait aucunement au proverbe.

Son regard avait rapidement inspecté toute la rangée de véhicules, et

les avait tous trouvés inoccupés, à l’exception d’un seul, où elle avait

reconnu, sur les épaules de quelqu’un qui avait le dos tourné,

l’irréprochable paletot d’Arbuton.

Mais nous devrions peut être expliquer les motifs de Mme Ellison, mieux

que ne pourrait le faire seule sa manière d’agir.

Elle ne s’occupait guère d’Arbuton, et n’avait aucun désir arrêté de

voir Kitty s’en éprendre. Mais il y avait là deux jeunes gens rapprochés

par une circonstance romanesque; Mme Ellison était née entremetteuse

d’unions matrimoniales, et résister au désir de rendre les relations

plus intimes--dans l’intérêt du mariage considéré au point de vue

abstrait--était pour elle une impossibilité.

Pour le moment, tout son être s’absorbait dans cette idée. Son cœur,

entièrement dévoué à Kitty qu’elle admirait avec une espèce de généreuse

exaltation, débordait de bonnes intentions.

En un mot, elle eût volontiers fait le sacrifice de sa dernière toilette

en faveur de cette créature si digne de respect, qui avait le pouvoir

d’ajouter un nouveau chiffre à la nomenclature des mariages de ce monde.

Nous espérons que le lecteur est comme nous, et qu’il ne trouve en cela

rien de vulgaire ni d’inconvenant.

C’était de l’enthousiasme pur et simple, une impulsion noble et

désintéressée; et nous sommes sûrs que les hommes devraient regretter de

n’être pas plus souvent dignes d’avoir le bénéfice d’un tel sentiment.

Les femmes ont souvent à se plaindre, dans la délicatesse de leur cœur,

de ce qu’en réalité, les hommes ne méritent point le sort qu’elles se

dévouent à leur préparer, ou, en d’autres termes, de ce que les femmes

ne peuvent pas se marier entre elles.

Nous n’aurons pas la témérité d’entreprendre une description détaillée

des petits artifices de Mme Ellison, car alors on la prendrait

certainement pour ce qu’elle n’était pas, pour une maladroite

conspiratrice; et nous ne réussirions qu’à prouver notre ignorance en

pareille matière.

Arbuton s’en aperçut-il jamais? Il est permis d’en douter. En sa qualité

d’homme, il était naturellement aveugle et obtus.

Mais aussi, d’un autre côté, il connaissait beaucoup plus le monde que

Mme Ellison, et peut-être le jeu de celle-ci était-il pour lui aussi

clair que le jour. En tous cas il est probable qu’il ne lui découvrit

aucun dessein prémédité.

Il ne pouvait soupçonner pareille chose chez une personne qu’il

connaissait à peine, et à laquelle il se sentait si désespérément

supérieur.

Une fine couche de glace, telle qu’on en voit se former en automne sur

la surface tranquille des étangs que paralyse la gelée du matin, avait

refroidi ses manières pendant la nuit; mais il la sentit se fondre à

l’accueil cordial qu’on lui fit.

D’un saut il descendit de voiture pour offrir aux dames le choix des

sièges. Quand tout fut disposé, il se trouva assis à côté de Mme

Ellison, car Kitty avait, avec un certain empressement, pris place

auprès du colonel.

L’excès de zèle put seul soutenir Mme Ellison dans la flatteuse

persistance qu’elle mit à babiller avec Arbuton, et l’empêcher de

manifester son déplaisir à cet acte de révolte de la part de Kitty.

Quand la voiture se mit à gravir la pente de la montagne, le chemin

était si rocailleux que les ressorts se choquaient ensemble d’une façon

inquiétante, et les dames ne purent s’empêcher d’en gémir.

--Ne craignez pas, ma chère, dit le colonel, en se tournant vers sa

femme, nous avons avec nous tout ce qu’il y a d’Anglais dans la baie des

Ha-Ha.

Cette phrase lui valut sur le champ un petit clin d’œil d’amitié et de

bonne camaraderie de la part du conducteur, à qui elle parut avoir délié

la langue, car il entama immédiatement la conversation:

--Voyez-vous mon chien comme il saute au nez de mon cheval? C’est un

chien dressé pour la chasse à l’orignal; il saute ainsi pour s’exercer à

saisir l’animal par le mufle. Vous devriez venir durant la saison de

chasse. J’aurais des Indiens à votre service, et je vous fournirais tout

ce qu’il faut pour chasser. Je suis commerçant de bêtes sauvages, vous

savez, et il me faut toujours être prêt à les capturer.

--Commerçant de bêtes sauvages?

--Oui, pour Barnum et les autres propriétaires de musée ou directeurs de

cirque. Je commerce sur le chevreuil, le loup, l’ours, le castor,

l’orignal, le caribou, le chat sauvage, le _link_....

--Quoi?

--Le link.... le link! Vous dites des _chevreuils_ et un _chevreuil_,

n’est-ce pas? par conséquent des _lynx_ doivent faire un _link_ au

singulier!

--Sans doute, dit imperturbablement le colonel. Y en a-t-il beaucoup de

_links_ dans cet endroit-ci?

--Pas beaucoup; et ils coûtent cher. J’ai été indignement trompé par un

homme de Boston au sujet d’un _link_. Nous avions eu grande difficulté à

le prendre; il avait mordu affreusement mon sauvage; et M. Doolittle n’a

pas voulu m’en donner le prix convenu.

--Quelle infamie!

--Oui, mais l’affaire aurait pu tourner encore plus mal. Il voulait que

je lui remisse son argent, parce que l’animal était mort au bout de

quinze jours, dit le marchand de bêtes sauvages, en jetant un coup d’œil

au colonel Ellison, en même temps qu’il souriait de façon à s’introduire

dans les oreilles la pointe de ses moustaches. Il faut croire qu’il

avait reçu quelque mauvais coup. A moins qu’il n’eût la nostalgie.

Peut-être aussi n’avait-il jamais joui d’une bien forte santé! Le _link_

est un curieux animal, Mademoiselle, dit-il à Kitty, sous forme de

conclusion.

Ils avaient gravi lentement le flanc de la montagne.

De chaque côté de la route, de maigres pâturages s’abaissaient au loin

entrecoupés de racines et de monticules longs et irréguliers.

Les sommets étaient nus, mais dans les petites vallées, en dépit des

rocailles, croissait un gazon vert tendre, court mais épais, et des

groupes de vaches y paissaient en balançant leurs clarines au son doux

et mélancolique.

Au dessous, la baie, dans son épanchement radieux, remplissait l’ovale

formé par les coteaux.

Le steamer blanc, immobile auprès du quai, où tout était en mouvement,

et les bâtiments noirs chargés de bois, donnaient de la variété à la

charmante scène que complétaient les pittoresques villages de la rive.

C’était un spectacle simple, mais presque touchant, comme si ce doux

paysage eût été jeté là pour faire trève à la longue suite de solitudes

désolées que nos voyageurs venaient de parcourir. C’était bien vraiment

là l’effet produit.

Arbuton devait avoir parlé d’autres voyages, car s’adressant à Mme

Ellison:

--Ceci ressemble beaucoup à un paysage de Norvège, dit-il. Cette baie

pourrait être un fiord de la mer du Nord.

Mme Ellison murmura je ne sais quel compliment à la baie, au fiord,

ainsi qu’à son interlocuteur; mais Kitty se rappela comme elle avait

été brusquée la veille pour avoir prétendu qu’un paysage indigène

pouvait créer une impression quelconque.

--Enfin, dit-elle, vous avez donc réellement trouvé quelque chose dans

un paysage américain! Dans ce cas, nous devons en féliciter le paysage,

ajouta-t-elle, avec un sourire joyeux et moqueur.

Le colonel la regarda d’un œil comiquement interrogateur. Mme Ellison se

troubla. Et Arbuton, ayant entièrement oublié ce qui avait provoqué

cette réflexion, parut intrigué et ne répondit rien.

Il avait aussi cela de commun avec cette sorte d’Anglais pour qui on le

prenait souvent, qu’il ne cherchait jamais à éclaircir ce qu’il pouvait

y avoir d’obscur dans la conversation.

S’il ne trouvait point de réponse dans son for intérieur, il vous

abandonnait de suite à la responsabilité de votre remarque incomprise.

Son silence mit Kitty en proie à une bien mauvaise opinion de lui, car

il donnait à son inoffensive saillie les apparences d’une attaque

injustifiable.

Mais en ce moment leur automédon vint à son secours.

--Mesdames et Messieurs, dit-il, ici finit la promenade de la montagne.

Et tournant bride, il partit au grand trot dans la direction du village.

Au pied de la montée, ils se trouvèrent de nouveau près de l’église, et

les voyageurs manifestèrent le désir de descendre de voiture pour en

visiter l’intérieur.

--Oh! certainement, dit le cocher; il n’est pas encore terminé, mais

vous pouvez y faire toutes les prières que bon vous semblera.

L’église était propre et décente, comme presque toutes les églises

canadiennes; et à cette heure matinale plusieurs villageois étaient à

leurs dévotions.

Le chemin de la croix de rigueur, en dessins lithographiés, ornait les

murs, et sur le grand autel toujours le même faux éclat de peinture et

de sculpture.

--Je n’aime pas à voir ces choses, dit Mme Ellison. Cela respire

l’idolâtrie; qu’en pensez-vous, monsieur Arbuton?

--Ma foi, je n’en sais rien. Je ne vois pas quel mauvais effet pourrait

en résulter pour la population.

--Je suis d’opinion qu’ils ont besoin d’une foi robuste dans ces climats

froids, dit le colonel. Cela contribue à les tenir chauds. Il y aurait

trop de courants d’air dans cette église nue. Il leur faut quelque chose

de serré, de pelotonné. Imaginez-vous un de ces pauvres diables écoutant

un sermon libéral sur les oiseaux, les fruits, les fleurs et les beaux

sentiments, et puis s’en retournant chez lui par-dessus les montagnes,

quand le mercure marque trente degrés au-dessous de zéro? Il n’y

pourrait point tenir.

--C’est certainement vrai, répondit Arbuton.

Et promenant son regard autour de lui comme pour soumettre l’ensemble de

la petite église à un examen froid et impartial, en prenant pour base

les règles générales du bon goût, il la trouva vulgaire.

Quand ils eurent repris leurs places dans la voiture, la conversation

échut presque entièrement au colonel, qui, suivant son habitude, soutira

tous les renseignements qu’il put du cocher. Il apprit que, en dépit de

sa théorie, les habitants de la baie des Ha-Ha n’étaient pas tous si

bons catholiques.

--En voici un, par exemple, dit le Canadien, en se désignant lui-même et

en se servant d’une locution populaire qu’il avait probablement apprise

de quelque voyageur américain, qui n’est pas si catholique que tout

ça--_pas beaucoup!_ Il a trop étudié pour s’occuper de religion. Il y a

tout un parti chez les Canadiens-français d’ici qui sont opposés aux

prêtres et en faveur de l’annexion aux Etats-Unis.

Et tout en cheminant à travers les maisonnettes en troncs d’arbres

couvertes d’écorce de bouleau, il donna ample satisfaction à la

curiosité du colonel sur les affaires locales, le caractère et

l’histoire de ses co-villageois qu’ils rencontraient sur la route.

Il connaissait les jolies filles et les saluait par leur nom,

interrompant par ces courtoisies l’espèce de conférence qu’il était en

train de faire au colonel sur la manière de vivre dans la baie des

Ha-Ha.

Il n’y avait qu’une seule maison en brique--qu’il avait construite

lui-même, mais qu’il avait été obligé de vendre dans une saison où le

commerce des bêtes fauves n’avait pas donné,--et les autres édifices

descendaient dans l’échelle architecturale de degré en degré jusqu’aux

pittoresques granges au toit de chaume.

Il excusait ses dernières auprès des Américains, en alléguant que ce

misérable chaume était quelquefois utile pour sauver la vie des bestiaux

à la fin d’un hiver rigoureux et exceptionnellement long.

--Et la population, demanda le colonel, que fait-elle pendant l’hiver

pour tuer le temps?

--Nous tirons le bois de la forêt, nous fumons la pipe, et faisons la

cour aux jeunes filles. Mais n’aimeriez-vous pas à visiter l’intérieur

de l’une de nos maisons? Je serais heureux de vous montrer la mienne, et

de vous offrir un verre du lait de mes vaches. Je regrette de ne pas

avoir d’eau-de-vie, mais il est impossible de s’en procurer ici.

--N’en parlez pas, répondit gaiement le colonel; comme breuvage du

matin, rien ne vaut un verre de lait.

Ils entrèrent dans la meilleure chambre de la maison,--vaste, basse,

faiblement éclairée par deux petites fenêtres, et fortifiée contre

l’hiver par un énorme poële canadien en fonte.

C’était rustique, mais propre, avec un air de confort passable.

On voyait à travers la fenêtre un tout petit jardin potager autour

duquel croissaient les fleurs les plus vigoureuses.

--Ces haricots-là, dit l’hôte, sont pour la soupe et le café. Mon

blé-d’inde, ajouta-t-il en montrant quelques rangées de maïs nain, a

échappé aux premières gelées d’août, et ainsi j’espère en avoir encore

quelques épis cet été.

--Cela ne me semble pas être exactement ce qu’on pourrait appeler un

climat bien attrayant, qu’en dites vous? demanda le colonel.

Le Canadien était un petit homme rude et fort en apparence, mais ce fut

avec une espèce d’émotion qu’il répondit:

--Un climat cruel, Monsieur. Quand j’arrivai ici, c’était une forêt. J’y

ai vécu vingt ans, et vraiment cela n’en valait pas la peine. Si c’était

à recommencer, j’aimerais autant ne point vivre du tout. Je suis né à

Québec, dit-il, comme pour faire comprendre qu’il était habitué aux

climats tempérés, et il se mit à raconter quelques incidents de sa vie à

la baie des Ha-Ha. Je voudrais continua-t-il, vous voir passer quelques

temps avec moi. Je vous assure que vous ne trouveriez pas le climat si

rude en été. Il y a des ours dans la forêt, dit-il au colonel, et vous

pourriez en tuer un facilement.

--Mais alors, répliqua ce dernier en riant, je contribuerais à ruiner

votre commerce de bêtes féroces.

Arbuton paraissait fatigué de tout cela.

Il ne s’intéressait ni aux nuits hâtives, ni à la pauvreté, ni aux ours

d’été de la baie des Ha-Ha.

Il était assis là, dans ce singulier salon, son chapeau sur ses genoux,

dans l’attitude patiente et pleine de réserve d’un monsieur en visite.

--Il n’a pas de sentiments, se dit Kitty.

Mais c’est là un sujet sur lequel l’erreur est facile.

On pouvait plutôt dire d’Arbuton qu’il avait toujours eu de la

répugnance pour tout ce qui était en dehors d’un monde très restreint,

et qu’il n’était pas doué d’une vive imagination.

De plus il avait une certaine répulsion, si l’on peut s’exprimer ainsi,

pour la pauvreté. Cette détresse ne le touchait pas, comme Kitty, parce

qu’elle était rare et intéressante; bien que, sans aucun doute, dans un

moment donné, il eût fait autant qu’elle pour venir en aide au malheur.

--Un peu trop d’autobiographie, dit-il à Kitty, en attendant avec elle,

à la porte, que le Canadien eût tranquillisé son chien, qui s’exerçait

toujours à chasser l’orignal en faisant d’affreux bonds au nez du

cheval. La manie que ces gens ont de parler d’eux-mêmes est toujours

ennuyeuse. Mais je suppose qu’il est dans l’habitude d’employer ce

moyen-là pour s’attirer la sympathie des voyageurs. Vous ne pouvez plus

convenablement offrir vingt-cinq sous à quelqu’un qui vous a mis ainsi

dans ses confidences. Avez-vous trouvé quelque chose d’assez

extraordinaire dans sa maison, miss Ellison, pour le justifier de nous y

avoir conduits? demanda-t-il avec cet air qui semble vous dire: “Je sais

que vous êtes de mon avis,” et qui vous choque également, que vous le

soyez ou que vous ne le soyez pas.

Quant à Kitty, chaque figure qu’elle avait rencontrée dans sa promenade

lui avait raconté sa pathétique histoire.

Elle était entrée par la pensée dans chaque maison de la route, rêvant

aux humbles drames dont chaque foyer pouvait avoir été le théâtre.

Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay · 第 2 / 16 段