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LOUIS FRÉCHETTE
UNE RENCONTRE
ROMAN DE DEUX TOURISTES
SUR LE SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY
TRADUCTION DE
_A CHANCE ACQUAINTANCE_
-DE-
W. D. HOWELLS
MONTREAL
SOCIÉTÉ DES PUBLICATIONS FRANÇAISES, 25 RUE ST-GABRIEL.
1893
UNE RENCONTRE
ROMAN DE DEUX TOURISTES SUR LE
SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY.
I
EN REMONTANT LE SAGUENAY
Sur le gaillard d’avant du bateau à vapeur qui devait quitter Québec le
mardi, à sept heures du matin, Mlle Kitty Ellison attendait le moment
joyeux du départ, tranquillement assise, et sans manifester trop
d’impatience; car, en réalité, si l’image du Saguenay n’eût brillé
devant elle avec toutes ses promesses attrayantes, elle aurait trouvé le
plus grand des bonheurs à contempler simplement le Saint-Laurent et
Québec.
Le soleil versait une lumière chaude et dorée sur la haute-ville
ceinturée de murs grisâtres, et sur le pavillon de la citadelle endormi
le long de son mât, tout en lustrant d’un rayon plein de caresses les
toits en fer-blanc de la basse-ville.
Au sud, à l’est et à l’ouest s’échelonnaient des monts à teinte violette
et des plaines parsemées de maisons blanches, avec des effets d’ombres
et de rayonnements humides à réjouir le cœur le plus morose.
En face, le fleuve berçait mille embarcations de toute sorte, et se
perdait mystérieusement, dans le lointain, sous des couches de vapeurs
argentées.
De légers souffles brumeux, ainsi que des flammes aériennes et
incolores, s’élevaient de la surface de l’eau, dont les profondeurs
mêmes semblaient tout imprégnées de lueurs chatoyantes.
Non loin, un gros navire noir levait son ancre en déployant ses voiles,
et la voix des matelots arrivait douce et triste--et pourtant pleine
d’un charme étrange--aux oreilles de la jeune fille pensive, dont le
rêve suivait par anticipation le vaisseau dans sa course autour du
globe, et revenait instantanément sur le pont du vapeur qui devait la
conduire au Saguenay.
Elle était un peu penchée en avant, les mains tombantes sur ses genoux;
et ses pensées vagabondes voltigeaient, suivant leur caprice, de
souvenirs en espérances, autour d’une idée principale: la conscience
d’être la plus heureuse des jeunes filles, favorisée au-delà de ses
désirs et de son mérite.
Être partie, comme elle, pour une simple promenade d’une journée à
Niagara, et avoir pu, grâce à la garde-robe d’une cousine, s’aventurer
jusqu’à Montréal et Québec; être sur le point de voir le Saguenay, avec
la perspective de revenir par Boston et New-York; c’était là, à ses
yeux, plus qu’un simple mortel pût désirer; et, ainsi qu’elle l’avait
écrit à ses cousines, elle aurait voulu faire partager son bonheur à
toute la population d’Eriécreek.
Elle était bien reconnaissante au colonel Ellison et à Fanny pour toutes
ces belles choses. Mais comme ceux-ci étaient en ce moment hors de vue,
à la recherche de cabines, elle n’associait point leur pensée au plaisir
que lui faisait éprouver cette scène matinale.
Elle regrettait plutôt l’absence d’une certaine jeune dame, leur
compagne de voyage depuis Niagara, et à qui elle aurait voulu en ce
moment communiquer ses impressions.
Cette personne était Mme Basil March. Et, bien que ce voyage fût son
tour de noces, et qu’elle eût dû être plus absorbée par la présence de
son mari, elle et Mlle Kitty s’étaient juré une amitié de sœurs, et
promis de se revoir bientôt à Boston, chez Mme March elle-même.
En son absence, maintenant, Kitty songeait à l’amabilité de son amie, et
se demandait si tous les habitants de Boston étaient réellement comme
elle, affables, affectueux et charmants.
Dans sa lettre, elle avait prié ses cousines de dire à l’oncle Jack
qu’il n’avait aucunement surfait le mérite de la population de Boston, à
en juger par M. et Mme March, et que ceux-ci l’aideraient certainement à
remplir ses instructions, aussitôt qu’elle serait arrivée dans cette
ville.
Ces instructions sembleraient sans doute hétéroclites à qui ne saurait
rien de plus concernant cet oncle Jack. Mais elles paraîtront
certainement plus naturelles quand nous connaîtrons un peu mieux le
personnage en question.
La famille Ellison, originaire de la Virginie occidentale, était venue
se fixer dans le nord-ouest de l’Etat de New-York, le docteur
Ellison--que Kitty appelait sans façon l’oncle Jack--étant trop
_abolitioniste_ pour vivre avec sûreté pour lui-même et tranquillité
pour ses voisins dans un Etat où florissait l’esclavage.
Dans sa nouvelle demeure, le docteur avait vu grandir trois garçons et
deux filles, auxquels, plus tard, était venue se joindre Kitty, l’unique
enfant d’un frère, établi d’abord dans l’Illinois, et puis--grâce à la
déveine ordinaire aux journalistes de la campagne--au Kansas, où, comme
membre du _Free State Party_ (parti de l’affranchissement) il était
tombé mortellement frappé dans une bagarre de frontière.
La mère était morte quelque temps après, et le cœur du docteur Ellison
s’était incliné avec tendresse sur le berceau de l’orpheline.
Elle lui était plus que chère, elle lui était sacrée comme l’enfant d’un
martyr de la plus sainte des causes; et toute la famille l’entoura de
son amour.
L’un des garçons l’avait ramenée toute petite du Kansas; et elle avait
grandi au milieu d’eux comme leur plus jeune sœur.
Pourtant le docteur, ne voulant pas, par un tendre scrupule, usurper,
dans la pensée de l’enfant, une place qui ne lui appartenait pas, ne lui
avait point permis de l’appeler son père. Et pour obéir à la règle
qu’elle imposa bientôt à leur affection, tous les membres de la famille
finirent par l’appeler comme elle, l’oncle Jack.
Cependant la famille Ellison, tout en chérissant la petite, ne la gâtait
pas inutilement,--pas plus le docteur que ses fils plus âgés, qu’elle
appelait _les garçons_, et que ses cousines, qu’elle appelait _les
filles_, bien qu’elles fussent déjà de grandes personnes à son arrivée
dans la maison.
L’oncle en avait fait sa favorite, et c’était sa meilleure amie. Elle
l’accompagnait si souvent dans ses visites professionnelles, qu’elle
devint bientôt, aux yeux des gens, une partie aussi intégrante de
l’équipage du docteur que son cheval lui-même.
Il l’instruisait dans les idées extrêmes, tempérées de bonne humeur, qui
formaient le fond de son caractère et celui de sa famille.
Tous aimaient Kitty, et jouaient avec elle, mais aussi la plaisantaient
à l’occasion. Ils trouvaient moyen de s’amuser même des sujets sur
lesquels leur père n’entendaient pas badinage.
Il n’y avait pas jusqu’à la cause de l’affranchissement qui ne fût
parfois présentée sous un aspect comique. Ils avaient plus d’une fois
affronté le danger et souffert au service de cette cause, mais nul des
adversaires de celle-ci ne s’était plus qu’eux amusé aux dépens du
fétiche.
Leur maison était l’un des principaux refuges des fugitifs noirs; et à
chaque instant ils en aidaient quelques-uns à franchir la frontière.
Mais _les garçons_ revenaient rarement du Canada sans avoir un recueil
d’aventures à tenir toute la famille en hilarité durant une semaine.
Le côté plaisant de leurs protégés était pour eux un sujet d’études
particulières, et plus d’un de ces derniers resta vivant dans les
souvenirs de la famille, par quelque trait grotesque de caractère ou de
physique.
Ils avaient entre eux des sobriquets assez irrévérencieux pour chacun de
ces orateurs abolitionistes trop sérieux, qui ne manquaient jamais de
loger chez le docteur, dans leurs tournées. Et ces “frères et sœurs,”
comme on les appelait, payaient par tout ce qu’il y avait de risible en
eux, les faveurs substantielles qu’ils savaient se faire accorder.
Kitty, ayant les mêmes dispositions naturelles, commença dès l’enfance à
prendre part à ces innocentes représailles, et à envisager la vie à
travers le même prisme de gaieté.
Cependant elle se rappelait un certain visiteur abolitioniste sur qui
personne n’avait jamais osé plaisanter, mais que tout le monde, au
contraire, traitait avec déférence et respect.
C’était un vieillard au front haut, étroit et orné d’une touffe de
cheveux gris, rude et épaisse, qui la regardait par-dessous ses sourcils
en broussailles avec une flamme bleue dans le regard, qui l’avait prise
un soir sur ses genoux, et lui avait chanté: _Sonnez, trompettes,
sonnez!_
L’oncle et lui avaient parlé d’un certain endroit mystérieux et
très-éloigné, qu’ils appelaient Boston, en tels termes que l’imagination
de l’enfant se représenta ce lieu, comme étant à bien peu de chose près,
aussi sacré que Jérusalem, et comme la patrie de tout ce qu’il y avait
d’hommes nobles et bons, en dehors de la Palestine.
Le fait est que Boston avait toujours été le faible du docteur Ellison.
Au début du grand mouvement anti-esclavagiste, il avait échangé des
lettres--correspondu, suivant son expression--avec John Quincy Adams, au
sujet du meurtre de Lovejoy. Puis il avait rencontré plusieurs
Bostoniens à la convention du _Sol Libre_, tenue à Buffalo, en 1848.
--Un peu formalistes, un peu réservés, disait il, mais d’excellents
hommes polis, et certainement de principes irréprochables.
Cela faisait rire les garçons et les filles, à mesure qu’ils
vieillissaient, et souvent provoquait chez eux certaines parodies, fort
chargées, de ces formalités bostoniennes à l’adresse de leur père.
Les années s’écoulèrent.
Les garçons partirent pour l’Ouest; et lorsque la guerre de Sécession se
déclara, ils prirent du service dans les régiments de l’Iowa et du
Wisconsin.
Un beau jour, la proclamation du Président, affranchissant les esclaves,
arriva à Eriécreek.
Dick et Bob s’y trouvaient en congé d’absence.
Après avoir laissé le docteur Ellison donner libre cours à sa joie, Bob
s’écria:
--Eh bien, voilà un terrible coup pour le docteur! Qu’allez-vous faire
maintenant, père? L’esclavage, les esclaves fugitifs et tous leurs
charmes envolés pour jamais, tout vous est arraché d’un seul coup. Voilà
qui est rude, n’est-ce pas? Plus d’hommes ni de frères! Plus
d’oligarchie sans âme! Triste perspective, père!
--Oh! non, insinua l’une des jeunes filles, il reste encore Boston.
--Mais, en effet, s’écria Dick, le Président n’a pas aboli Boston. Vivez
pour Boston!
Et depuis lors le docteur vécut en réalité pour un Boston idéal--du
moins en autant qu’il s’agit d’un projet jamais abandonné, jamais
accompli, de faire quelque jour une visite à la métropole du
Massachusetts.
Mais en attendant, il y avait autre chose. Et comme la proclamation lui
avait donné une patrie enfin digne de lui, il voulait faire honneur à
celle-ci en en étudiant les antiquités.
Dans sa jeunesse, avant que son esprit se tournât si énergiquement vers
la question de l’esclavage, il avait déjà un goût assez prononcé pour
les mystérieuses constructions préhistoriques de l’Ohio. Et chacun de
ses garçons retourna au camp avec instruction de prendre note de chaque
particularité pouvant jeter quelque lumière sur cet intéressant sujet.
Ils auraient d’amples loisirs pour leurs recherches, puisque la
proclamation, insistait le docteur Ellison, mettait virtuellement fin à
la guerre.
Ces hautes antiquités n’étaient qu’un point de départ pour le docteur.
Il arrivait de là, par degrés, jusqu’aux temps historiques; et le hasard
voulut que, lorsque le colonel Ellison et son épouse, en route pour
l’Est, s’arrêtèrent, en 1870, à Eriécreek, ils le trouvassent plongé
dans l’histoire de la vieille guerre française.
Le colonel n’avait pas encore décidé de prendre la route canadienne;
autrement il n’aurait pas échappé aux recommandations d’avoir à explorer
tous les endroits intéressants de Montréal et de Québec, ayant quelque
rapport avec cette ancienne lutte.
Ils partirent, emmenant Kitty avec eux aux chutes de Niagara--qu’elle
n’avait jamais visitées, sans doute parce qu’elles étaient tout près.
Mais aussitôt que le docteur Ellison reçut la dépêche lui annonçant que
Kitty devait descendre le Saint-Laurent jusqu’à Québec, et qu’elle
reviendrait par la voie de Boston, il se mit à son pupitre et lui
écrivit une lettre des plus explicites.
Pour ce qui concernait le Canada, il ne visait qu’aux points
historiques; mais quand il en vint à Boston, son esprit fut étrangement
_réabolitionisé_; et sa passion pour les antiquités de l’endroit
n’empêcha pas son vieil amour pour la prééminence humanitaire de cette
ville de s’enflammer de plus belle.
Il voulait qu’elle visitât Faneuil Hall, à cause des souvenirs de la
révolution, mais aussi parce que c’était là que Wendell Phillips avait
prononcé son premier discours contre l’esclavage.
Elle devait voir les collections de la société Historique du
Massachusetts, et, si la chose était possible, certains endroits
intéressants de la vieille Colonie, dont il donnait les noms.
Mais à tous hasards elle devait absolument un coup d’œil de près ou de
loin à l’auteur de _Biglow Papers_, au sénateur Sumner, à M. Whittier,
au docteur Howe, au colonel Higgenson, et enfin à M. Garrison.
Tous ces personnages étaient aux yeux du docteur Ellison, des Bostoniens
dans l’acception la plus idéale du mot, et il ne pouvait pas se les
figurer l’un sans les autres.
Peut-être était-il pour lui plus probable que Kitty les verrait tous
ensemble, que séparément.
Peut-être même étaient-ils moins à ses yeux des contemporains en chair
et en os, que les différentes figures d’un grand tableau historique.
“Enfin, je veux que tu te rappelles, ma chère enfant, écrivait-il, que
dans Boston, tu es non seulement au berceau de la liberté américaine,
mais dans l’endroit encore plus sacré de sa résurrection. Là a pris
naissance tout ce qu’il y a de noble, de grand, de libéral et d’éclairé
dans notre vie nationale. Et je suis sûr que tu y trouveras le caractère
général de la population marqué au cachet de la plus magnanime
démocratie. Si je pouvais t’envier quelque chose, ma chère enfant, je
t’envierais certainement l’avantage que tu as de visiter une ville où
l’homme n’est apprécié qu’à sa valeur personnelle, où la couleur, la
richesse, la famille, la profession et autres vulgaires et fausses
distinctions sociales, sont complètement effacées par le mérite
individuel.”
Kitty reçut la lettre de son oncle la veille de son départ pour le
Saguenay, et trop tard pour exécuter ses recommandations concernant
Québec. Mais, en ce qui regardait Boston, elle était bien résolue de se
rendre aux désirs du vieillard jusqu’aux dernières limites du possible.
Elle savait du reste que l’aimable M. March devait être en connaissance
avec quelques-uns de ces personnages.
Kitty avait la lettre de son oncle dans sa poche, et se disposait à l’en
tirer pour la relire, lorsque autre chose attira son attention.
Le bateau devait partir à sept heures et il était déjà sept heures et
demie. Trois voyageurs anglais arpentaient le pont en face de Kitty,
avec une certaine impatience, car on savait, grâce au subtil procédé par
lequel toute matière d’intérêt général transpire toujours dans ces
sortes d’endroits, que le déjeuner ne serait pas servi avant le départ
du vapeur, et ces braves Anglais paraissaient munis de l’appétit qui
accompagne toujours les admirables facultés digestives de leur nation.
Mais ils avaient aussi une bonne humeur qui ne s’allie pas si
généralement avec l’appétit de ces insulaires.
L’homme, qui portait une élégante casquette de Glengarry ainsi qu’un
complet gris assez commun, donnait l’un de ses bras à une dame d’un
extérieur gai et sans façon, qui paraissait être sa femme, et l’autre à
une aimable et jolie jeune fille qui lui ressemblait assez pour être sa
sœur.
Il marchait rapidement de long en large, disant qu’il voulait s’ouvrir
l’appétit pour le déjeuner.
Cela faisait rire les deux dames à tel point que la plus âgée, perdant
l’équilibre, brisa l’un de ses hauts talons de bottines, qu’elle jeta
prestement par dessus bord.
Puis elle s’assit, et bientôt l’attention de nos trois voyageurs se
concentra sur le steamer de Liverpool, qui venait d’entrer en rade, et
se dirigeait vers son quai, avec tout un peuple de passagers massé sur
son gaillard d’arrière.
--Il arrive d’Angleterre, dit le mari, d’un ton expressif.
--C’est pourtant vrai! fit la jeune femme. Passe-moi la lorgnette,
Jenny.
Puis, après avoir longtemps examiné le vaisseau:
--Dire qu’il est parti d’Angleterre! ajouta-t-elle.
Ils regardèrent encore durant deux ou trois minutes, puis la pensée de
la femme se reporta sur le retard de leur propre vaisseau, ainsi que sur
le déjeuner:
--Et nous, nous ne partons pas à sept heures, vous savez, dit-elle avec
cet air d’avoir trouvé quelque chose de neuf, que les Anglais prennent
généralement pour débiter leurs lieux communs.
--Non, répondit la jeune fille, nous attendons le bateau de Montréal.
--Songez donc qu’il vient d’Angleterre! reprit l’autre, dont les regards
étaient retournés au steamer de Liverpool.
--Le voici, le steamer de Montréal, s’écria le mari; il double la pointe
là-bas. Voyez-vous la fumée?
Il indiquait quelque chose dans le lointain avec sa lorgnette, et
tâchait de percer le brouillard qui flottait à l’horizon.
--Non, pardieu! c’est une scierie mécanique qu’on aperçoit sur la rive.
--Oh Harry! exclamèrent les deux femmes avec un accent de reproche.
--Ma foi, que voulez-vous? reprit-il; je n’ai point changé le bateau en
scierie. Il faut croire que ça toujours été une scierie.
Une demi-heure plus tard, lorsque le vapeur de Montréal apparut en
réalité, les deux femmes persistèrent à le prendre pour une scierie
mécanique, jusqu’à ce qu’il se montrât tout entier en plein chenal.
Leur propre embarcation remonta le courant au devant de lui.
Les deux masses flottantes se touchèrent. Il y eut quelque frottement;
puis on jeta une passerelle entre les deux.
Un jeune homme, mis avec élégance, se tenait prêt à monter sur le bateau
du Saguenay, ayant à ses côtés un porte-faix chargé d’une lourde malle.
Il paraissait être la seule personne à s’embarquer.
Nos trois Anglais, penchés sur le plat-bord, regardèrent un instant le
nouveau venu d’un air de mécontentement non dissimulé.
--Sur ma parole! s’écria la plus âgée des deux femmes, avons-nous
attendu si longtemps pour un seul homme?
--Chut, Edith! interrompit la plus jeune, c’est un Anglais!
Et tous trois reconnurent tacitement le droit d’un Anglais, non
seulement de faire attendre un vaisseau, mais d’arrêter tout le système
solaire au besoin, s’il possède un billet de passage pour n’importe
quelle planète du firmament; et cela, pendant que M. Miles Arbuton, de
Boston, Etat de Massachusetts, passait commodément d’un vapeur à
l’autre.
Il avait plus d’une fois été pris pour un Anglais, et l’erreur de ces
bonnes gens, s’il l’eût connue, ne l’aurait aucunement surpris.
Peut-être même aurait-elle eu pour effet d’adoucir un peu le jugement
qu’il porta sur eux, quand il les aperçut en face de lui, à la table du
déjeuner. Mais il n’en savait rien, et il reconnut en eux des Anglais
assez vulgaires, avec certains airs de cabotins ou de chanteurs de
profession.
Au lieu d’une toilette de voyage, la jeune fille portait une robe d’un
bleu vif et clair; et, au-dessus de ses yeux bleu-ciel et de ses joues
brillantes de fraîcheur, une couronne de cheveux couleur d’épis mûrs se
déroulait en boucles et en tresses abondantes.
C’était magnifique, à distance; mais de près, c’était un peu fauve.
M. Arbuton laissa tomber son regard, de la figure à la robe bleu-clair,
laquelle n’était ni neuve ni très fraîche; et, avec une légère
expression de froide indifférence, il concentra son attention sur son
médiocre déjeuner de voyageur.
Au même instant, il se trouvait être lui-même un objet d’intérêt pour
une autre jeune personne placée à côté de nos Anglais, et dont les yeux
d’un gris tendre jetaient de temps en temps vers lui un regard où l’on
découvrait un vague sentiment d’impressionnabilité.
Il était pour elle ce mystérieux et divin _peut-être_ que tout jeune
homme est toujours pour une jeune fille.
De plus, il s’entourait pour elle d’une espèce de nimbe romanesque, car
elle reconnaissait en lui ce même jeune homme à moustache blonde qu’elle
avait entrevu à Niagara, la semaine précédente, sur le pont de l’île aux
Chèvres.
La jolie dame assise à côté le trouvait aussi bien beau, beau comme un
jeune homme peut l’être aux yeux d’une femme mariée, mais sans en aucune
manière faire tort au mari, ce monsieur d’âge mûr et de belle humeur qui
venait d’ajouter une saucisse aux œufs et au jambon qu’il avait déjà sur
son assiette.
C’était un bel homme, lui aussi; mais sa barbe, qu’il laissait croître,
était rousse, tandis que les moustaches d’Arbuton étaient blondes.
Et puis sa toilette n’avait pas cette scrupuleuse élégance qui
distinguait celle du Bostonien. Il y avait dans toute sa personne un
certain air de négligence s’accordant assez avec quelques-uns de ses
mouvements dégagés et vifs qui révélaient un ancien militaire.
--Voilà un jeune John Bull de belle apparence, se dit-il en apercevant
Arbuton.
Et il n’y pensa plus, ne se sentant pas plus déprécié en présence du
prétendu Anglais que si celui-ci eût été français ou espagnol.
De son côté, si Arbuton avait rencontré un Anglais aussi bien mis qu’il
l’était lui-même, il se serait au contraire interrogé de suite pour se
rendre compte de la différence individuelle et nationale qui pouvait
exister entre eux.
A son tour il jeta un coup d’œil sur ses nouveaux compagnons de voyage,
et jugea qu’il ne devait avoir rien de commun avec eux, malgré les yeux
gris, voilés de longs cils, dont nous avons parlé.
Ce n’est pas qu’on eût fait la moindre avance de nature à provoquer une
accointance, ou qu’Arbuton crût avoir le choix d’entrer ou non en
communication avec eux; mais il avait l’habitude de se protéger ainsi
lui-même contre les hasards de la vie, et se faisait un devoir d’éviter
toute liaison que, plus tard, des raisons sociales pouvaient le forcer
de rompre.
C’était quelquefois un sacrifice, car il n’avait pas encore passé l’âge
où l’on prend un vif intérêt à toute nouvelle connaissance, quelle
qu’elle soit.
Après avoir déjeuné, lorsqu’il eut fait le tour du bateau et passé en
revue tous ses compagnons de route, il se dit qu’il ne pouvait avoir que
peu de rapports avec aucun d’eux, et que, probablement, il lui faudrait
faire appel à tout l’esprit de tolérance dont il avait dû s’armer pour
faire un bout de voyage sur son propre continent, pendant la belle
saison.
La brise provoquée par la marche du steamer était froide et crue; et le
gaillard d’avant était presque abandonné à nos Anglais, qui avaient
repris leur promenade rapide d’un travers du pont à l’autre, riant et
plaisantant comme toujours, tandis que le vent fouettait les joues roses
de la jeune fille avec les boucles dorées de ses cheveux flottants, et
dessinait ses gracieuses formes sous les plis serrés de sa toilette
bleu-clair.
Un moment hors d’haleine, ils allèrent s’asseoir auprès d’une grosse
dame américaine dont les incisives laissaient voir de l’or dans tous
leurs interstices, puis se levèrent de nouveau et se mirent à courir à
qui mieux mieux d’un bout à l’autre du steamer.
M. Arbuton tourna les talons d’un air mécontent.
Sur la poupe il trouva une plus nombreuse compagnie.
La plupart sommeillaient sur des romans ou des revues qu’ils s’étaient
procurés chez le libraire du bord; trois dames écoutaient un monsieur
qui lisait tout haut dans un journal le récit d’un terrible naufrage,
d’autres dames et messieurs voyageaient sans cesse entre leurs cabines
et le pont, suivant l’habitude de certains voyageurs; d’autres restaient
assis les yeux fermés, comme si, étant venu pour visiter le Saguenay,
ils avaient fait vœu de ne rien voir du Saint Laurent, afin de conserver
pour les merveilles de son affluent toute la virginité de leurs
impressions et de leur admiration.
Cependant le Saint-Laurent méritait d’être regardé, ainsi que
l’admettait M. Arbuton lui-même, qui n’aimait pas les paysages
américains--contrairement à ses compatriotes, qui les exaltent comme les
plus pittoresques du monde.
En quittant Québec avec son rocher couronné de murailles, et en suivant
le cours majestueux du fleuve, vous apercevez d’abord la cataracte
neigeuse du Montmorency, qui, dans un enfoncement bleuâtre, précipite
son éternelle avalanche dans l’abîme.
En face de vous, la magnifique île d’Orléans étend ses rives basses,
qui, avec leurs terres cultivées et leurs bouquets de pins et de chênes,
sont encore aussi belles que le jour où la vigne sauvage, festonnant la
forêt primitive, excita la facile admiration du vieux Jacques Cartier,
et lui fit donner à ce charmant séjour le nom d’île de Bacchus.
A deux heures de marche en aval, les deux rives du fleuve se couvrent de
populeux villages groupés autour de leur église à la flèche élancée,
soit au fond de quelque anse creusée par les eaux, soit plus
pittoresquement penchés sur quelque gracieuse colline.
Les côtes, nulle part abruptes et escarpées, semblent taillées pour un
de ces fleuves majestueux des pays méridionaux, larges et dormants,
reflétant l’azur du ciel, toute la longueur du jour jusqu’au coucher du
soleil. Mais nul palmier ne fait miroiter sa brillante silhouette sur
ces bords d’un vert clair et uniforme: le pâle bouleau, svelte et
délicat, mire seul dans les eaux la blancheur hibernale de son
feuillage.
C’est le grand fleuve désolé des terribles pays du Nord!
A mesure que le jour avançait, les montagnes qui, d’un côté,
s’éloignaient d’abord presque hors de vue, et que, de l’autre, le
lointain estompait d’une teinte de violet sombre, se rapprochaient
graduellement du rivage, et à certain endroit, du côté nord,
s’avançaient même jusqu’au bord de l’eau. Le fleuve s’étendait devant
elles comme un lac.
Sur leurs penchants quelques chaumières, et à mi-côte, au milieu des
pins rabougris, un hôtel ceinturé de vérandas annonçait un lieu de
villégiature en vogue, au cœur de ce qu’on aurait pris d’abord pour une
solitude.
Des huttes d’Indiens construites en écorce de bouleau nichaient au pied
des rochers, et brillaient par leurs teintes oranges et pourprées.
Du sommet de ces huttes s’échappait une spirale de fumée bleuâtre; et à
l’entrée de l’une d’elles se tenait une sauvagesse en jupon rouge feu.
D’autres, en châles éclatants, étaient accroupies parmi les quartiers de
roches, chacune d’elles entourée de chiens et de petits sauvages.
Mais tous ces tons chauds, ne servaient, comme au coucher du soleil
d’hiver, qu’à faire ressortir le caractère glacial et désolé de la
scène.
Les toilettes légères des dames que l’on apercevait sur la véranda
frappaient l’œil froidement; et, sur la figure des habitants oisifs qui
flânaient le long de la jetée, le voyageur croyait découvrir je ne sais
quelle détermination triste de retenir leurs larmes, lorsque notre
bateau les quitterait pour continuer sa route.
L’on mit à terre deux ou trois vieilles villageoises qui furent
accueillies sur le quai comme si elles arrivaient d’un long voyage.
Puis les hommes de l’équipage déchargèrent une quantité énorme
d’oignons, le seul bagage que ces bonnes vieilles eussent rapporté de
Québec. Bottes après bottes de la piquante bulbeuse furent débarquées
avec soin par les matelots, et comptées par les propriétaires.
Enfin l’ordre était donné de retirer la passerelle, lorsque l’une des
paysannes jette un cri de désespoir en tendant des bras suppliants vers
le bateau. Une botte d’oignons avait été oubliée à bord.
L’un des matelots s’empare du précieux article, le porte en toute hâte à
terre, et s’en revient poursuivi par les bénédictions de la brave femme.
Les joyeux touristes de séjour à la Malbaie refoulèrent leur chagrin;
et, au moment où Arbuton leur tournait le dos, le vapeur, reprenant le
large, les laissa seuls en proie à leur ennui fashionable.
On mit le cap sur la rive sud pour débarquer des passagers à Cacouna,
petite ville d’eau plus considérable que la Malbaie.
A Québec, la marée, qui s’élève de quinze pieds, n’est produite que par
l’impulsion donnée par la mer; l’eau n’y est pas salée. Mais à Cacouna
il n’en est pas de même; il ne manque là aux bains de mer que le ressac.
On y voit accourir en grand nombre les Canadiens qui s’échappent de
leurs villes pendant l’été court, mais brûlant, des pays du Nord.
Ni le village ni l’hôtel ne sont à portée de vue du débarcadère; mais,
ainsi qu’à la Malbaie, toute la société en villégiature encombrait le
quai, comme si l’arrivée du steamer eût été pour eux le grand événement
de la journée. Cette fois, on y était venu en nombre, les uns à pied,
les autres en omnibus ou en cabriolet.
Tout à coup les rangs s’ouvrirent pour laisser passer une procession
étrange qui se dirigeait vers le vapeur, musique en tête.
--C’est une noce de sauvages, dit l’un des officiers du bord au monsieur
à l’air militaire qui se tenait à côté de lui, près du bastingage.
Et, les musiciens s’étant écartés, Arbuton, qui l’avait entendu, put
apercevoir le marié et la mariée.
Le premier était un sauvage ordinaire, à figure impassible; mais sa
jeune compagne était jolie et presque blanche, avec une certaine
attitude pleine de modestie et de douceur.
Devant eux marchait un jeune Américain coiffé d’un béret de forme
écossaise, la figure empreinte de la gravité convenable au maître de
cette cérémonie, dont il était probablement l’organisateur.
Bras dessus bras dessous il s’avançait avec un chef indien à forte
corpulence vêtu en gros drap noir, la poitrine curieusement ornée de
deux rangées de disques argentés.
Derrière les mariés venait tout le village, deux par deux, hommes,
femmes et enfants de tout âge, sans en excepter les bébés à la mamelle;
le tout en toilettes éclatantes et d’une allure indescriptiblement
sérieuse.
Ils étaient accouplés en quelque sorte par rang d’âge et de taille.
Les derniers étaient deux jeunes gens qui paraissaient être, de plus,
dans un degré d’ivresse absolument identique.
Ils s’avancèrent en décrivant des zigzags le long de la jetée, et
lorsque le reste de la noce voulut couronner la journée par une visite à
bord du bateau, ils s’aventurèrent en titubant sur la passerelle.
A moitié chemin, ils prirent une embardée.
Les spectateurs poussèrent un cri; mais nos deux gaillards avaient
heureusement biaisé dans une autre direction.
Ils se tenaient fortement grippés l’un à l’autre, et une nouvelle
embardée les avait victorieusement jetés à bord comme deux colis.
A peine avaient-ils disparu, que les autres gens de la noce--comme s’ils
eussent eu instantanément satisfait leur curiosité à l’endroit du
vaisseau--retournèrent à terre dans le même ordre.
Arbuton attendit avec une certaine anxiété pour voir si les deux
pochards pourraient répéter leur manœuvre avec succès sur un plan
incliné de bas en haut.
Or ceux-ci venaient justement d’apparaître, lorsqu’il sentit une main se
glisser sans gêne et pour ainsi dire d’une façon inconsciente sous son
bras, et au même instant il entendit une voix qui lui disait:
--Ceux-ci sont deux amoureux désappointés, probablement.
Il se retourna, et aperçut la jeune fille avec la société de qui il
s’était promis de n’avoir rien à démêler, une main appuyée sur le
plat-bord, et l’autre posée sur son bras, à lui, pendant qu’elle donnait
toute son attention à ce qui se passait en bas.
L’espèce de militaire en retraite, le chef de la famille, et tout
probablement son parent, s’était éloigné à l’improviste, et elle avait
sans s’en apercevoir saisi le bras d’Arbuton.
Cela paraissait clair au jeune homme, mais ce qui lui restait à faire ne
l’était pas autant.
Il ne lui appartenait guère, pensait-il, d’avertir la jeune fille de son
erreur; et cependant il était peu généreux de n’en rien faire.
Laisser les choses où elles en étaient lui parut toutefois le plus
simple, le plus sûr et le plus agréable parti à prendre, car la pression
de la jolie personne, légèrement penchée sur son bras, avait quelque
chose de confiant qui n’était pas sans charme.
Il attendit donc le moment où la jeune fille s’étant retournée pour
avoir une réponse, et découvrant son erreur, retira précipitamment sa
main, avec une expression de physionomie où se mêlaient la stupéfaction
et l’envie de rire. Mais même alors il ne sut que dire.
Faire des compliments au sujet de cette méprise eût été inconvenant; une
explication était inutile; aux excuses que la jeune fille lui
balbutiait, il ne sut répondre que par un salut silencieux.
Elle se sauva dans sa cabine, et Arbuton s’éloigna, laissant nos deux
sauvages regagner terre comme ils le pourraient.
Son bras croyait soutenir encore le même poids élastique; une voix
semblait murmurer encore dans son oreille: “Ceux-ci sont deux amoureux
désappointés, probablement.”
Enfin il trouvait le rôle qu’il avait joué dans cette affaire de plus en
plus gauche et stupide; bien qu’il ne fût pas très loin de songer
vaguement à la méprise de la jeune fille comme à une espèce
d’empiètement sur sa personne.
La nuit tombait lorsque le bateau à vapeur toucha Tadoussac, et entra
dans une anse abritée par des hauteurs sur lesquelles perchait un
gracieux village s’éparpillant sur une grande route en élégantes
maisonnettes d’été.
Au-dessus s’élevaient de hauts escarpements de roc et de sable nus, dont
les flancs stériles laissaient percer çà et là quelques pins rachitiques
et mourants.
Il avait fait froid et cru toute la journée, le bateau ayant toujours eu
le cap au nord-est.
Le fleuve avait pris presque les proportions d’une mer, avec un aspect
de plus en plus désolé, quelques îlots brisant par-ci par-là la
monotonie de son parcours, et les rives s’abaissant de plus en plus,
jusqu’aux environs de Tadoussac, où elles s’élèvent en plateaux couverts
d’un épais fourré d’arbres résineux et rabougris.
Là, dans la vaste largeur légèrement encaissée du Saint-Laurent, se
décharge un sombre et puissant cours d’eau, étroitement flanqué de hauts
mamelons de calcaire, et dont la source se perd dans les tristes régions
et les éternelles solitudes du Nord.
C’est le Saguenay.
Et, aux lueurs froides du soir, lorsque le voyageur arrive à cette
embouchure, nul paysage ne semble plus abandonné que celui de
Tadoussac, où, au commencement du seizième siècle, les commerçants
français établirent leur premier poste, et où se voit encore la première
église construite au nord de la Floride.
Le steamer fait ici une relâche de cinq heures.
Aussitôt le repas du soir terminé, les voyageurs descendirent à terre,
dans l’ombre qui s’épaississait.
Arbuton, seul comme à l’ordinaire, descendit à son tour, surpris de se
sentir porté à céder à l’impulsion générale.
Il n’était pas sans désirer voir la vieille église, se demandant presque
avec pitié qu’elle pouvait être l’apparence de cette pièce d’antiquité
américaine. Et puis il s’était aperçu, depuis l’incident de Cacouna,
qu’il était devenu un sujet d’embarras pour la jeune fille qui en avait
été la cause.
Il ne l’avait plus revue jusqu’au souper, mais elle avait pris son repas
avec un air d’indifférence à son endroit tellement étudié, qu’elle était
évidemment hantée par le souvenir de sa méprise.
--Soit, je vais lui laisser toute liberté à bord, tant que nous serons
ici, pensa Arbuton en mettant pied à terre.
Il n’avait pas la moindre idée où le chemin pouvait conduire; mais il le
suivit, comme les autres, jusqu’au village, à travers les maisonnettes
qui paraissaient pour la plupart inhabitées, et enfin jusqu’au bord d’un
sombre ravin, au fond duquel, loin au-dessous d’un pont rustique et
chevrotant, il entendit les mystérieuses rumeurs et la chute d’un
torrent invisible. Devant lui de noires montagnes se dressaient comme
des tours dans le ciel nuageux.
Il frissonna sous une impression de tristesse et d’isolement, en proie
au vague désir d’avoir auprès de lui quelqu’un de mêmes traditions et
conditions sociales, à qui il pût faire partager ce qu’il éprouvait en
présence de ce spectacle.
Au même instant, cette pression délicate, ce poids léger qui avait si
doucement pesé sur son bras lui revinrent à la mémoire.
Il tressaillit, et se remit à suivre le chemin qui, par un détour
brusque, le conduisit droit en face d’un hôtel, d’où sortait un bruit de
jeu de boules mêlé au caquetage et aux éclats de rire d’un groupe de
jeunes filles.
Et il se demanda un peu dédaigneusement qui pouvait passer l’été dans un
pareil endroit.
Une anse de la rivière fermée abruptement par d’âpres rochers se
creusait devant lui, et sur la rive, juste au-dessus de la ligne de
haute marée, s’élevait ce que l’ombre d’un passant lui dit être la
vieille église de Tadoussac.
Les fenêtres se teintaient sous une vague lueur rougeoyante, comme celle
d’un lampion qui aurait brûlé à l’intérieur. Et si tout cela n’eût été
trop simple et trop nu pour un homme habitué aux splendeurs de l’ancien
monde, Arbuton n’aurait pas manqué de se sentir ému devant cette
veilleuse que l’humble sanctuaire garde depuis trois cents ans dans les
profondeurs dans cette solitude.
Il y songeait un peu, lorsqu’il entendit la voix de quelqu’un parlant
dans l’obscurité, près de la porte de la chapelle, qu’on paraissait
avoir tenté d’ouvrir.
--C’est fâcheux que nous ne puissions visiter l’intérieur, n’est-ce pas?
--En effet; mais je suis toujours charmé de ce que j’en vois. Dire que
cette construction date du dix-septième siècle!
--L’oncle Jack serait enchanté de regarder cela, n’est-il pas vrai?
--Oh oui, pauvre oncle Jack! il me semble que c’est un plaisir que je
lui vole. Il devrait être ici à ma place. Mais en réalité, j’aime cela;
et, mon cher Dick je ne sais pas ce que je pourrai jamais dire ou faire
pour vous remercier de m’avoir amenée ici.
--Eh bien, Kitty, remettez la chose jusqu’à ce que vous ayez trouvé.
Rien ne presse.
Arbuton entendit comme une secousse à la porte--probablement un dernier
effort pour l’ouvrir avant de partir--puis les voix s’éteignirent
vaguement dans l’obscurité.
Ces voix, il les avait bien reconnues; c’était celle de la jeune fille
qui avait pris son bras, et celle de l’homme qui paraissait être son
parent.
Il se blâma non seulement d’avoir prêté l’oreille à leur conversation,
mais encore d’avoir désiré en entendre davantage, et résolut de les
suivre, jusqu’au bateau, à une distance respectueuse. Mais eux
s’arrêtèrent si fréquemment, ou lui-même avait-il tellement hâté le pas
à son insu, qu’il les rejoignit à l’entrée de la ruelle ménagée entre
les maisonnettes de la route. Et il ne put s’empêcher d’entendre de
nouveau:
--Oui, cela peut être ancien, Kitty; mais je ne trouve pas cela fort
réjouissant.
--Ce n’est pas précisément la gaieté même, je dois l’avouer.
--C’est le plus mortel endroit que j’aie vu de ma vie. N’est-ce pas une
escarpolette que je vois là, en face de cette maison? Non, c’est un
gibet. Tiens, il y en a partout! Je suppose que c’est pour les
locataires d’été, à la fin de la saison. Quelle course au clocher pour y
arriver, si par hasard le bateau partait sans les passagers!
Arbuton trouva ce genre de plaisanterie un peu trivial, et s’affermit
dans sa résolution d’éviter ces gens-là.
Ils arrivèrent en vue du steamer qui, au fond de la petite baie,
brillait de mille feux, laissant échapper de toutes ses portes, fenêtres
et autres ouvertures, des gerbes de lumière rougeâtre.
Cet éclat contrastait vivement avec la torpeur obscure du rivage, où
quelques faibles lumières perçaient çà et là, aux croisées des
chaumières, ou sous le porche du magasin de village, où quelques
flâneurs moroses--français ou métis--s’associaient pour tuer leurs
misérables loisirs.
Au-delà du steamer bâillait le vide immense du grand fleuve, où le
Saguenay s’en allait noyer son cours mélancolique.
--Je n’aime pas beaucoup à remonter à bord, dit la jeune fille.
Pensez-vous qu’il y soit retourné? Je tremble de le rencontrer.
--Ne faites pas attention à lui, Kitty. Il pense sans doute que vous
avez fait cela sans le vouloir. En tout cas, moi, je suis sûr que vous
n’auriez jamais pris son bras si vous n’aviez pas été sous l’impression
que c’était le mien.
Elle ne répondit pas, trop préoccupée par le véritable côté de la
question, pour s’arrêter à cette fausse manière de l’envisager.
Arbuton, en les suivant à bord, sentit qu’il jouait le rôle odieux de
trouble-fête, rôle qu’il aurait voulu éviter par tous les moyens
compatibles avec sa dignité.
Il paraissait condamné à priver cette jeune fille du plaisir qu’elle
devait attendre d’un voyage assez rare pour elle, suivant toute
apparence.
Il aurait désiré qu’elle pensât du bien et non du mal de lui.
Et puis, au fond de tout cela, il éprouvait un certain sentiment de
supériorité qu’il aurait pu traduire par ces mots: _noblesse oblige_. En
gentilhomme, il sentait qu’il avait un devoir à remplir.
La jeune fille se mit à la recherche de sa cousine, et laissa son
compagnon à la porte du salon, roulant un cigare dans ses doigts, d’une
main, et de l’autre cherchant une allumette quelque part.
Il allait tourner les talons en frappant sur la poche de son gilet qu’il
avait trouvée vide, lorsque Arbuton lui offrit son propre cigare en
disant:
--Puis-je vous être utile, Monsieur?
--Oh! oui, merci! répondit l’autre en acceptant cordialement.
Et, tout en balbutiant d’un ton satisfait, il alluma son cigare, et
rendit celui d’Arbuton, avec un rapide salut à moitié militaire.
Arbuton fixa un moment les yeux sur lui.
--Je crains, dit-il tout à coup, d’avoir eu le malheur de causer du
désagrément à une dame de votre compagnie. Ce n’est rien qui demande des
excuses cependant, et je ne sais trop comment lui exprimer mon espoir
qu’elle oubliera cet incident, si elle ne l’a pas oublié déjà.
En même temps, obéissant à une impulsion qu’il lui aurait été bien
difficile d’expliquer, il offrit sa carte.
Ce procédé eut l’effet habituel de la franchise, et son interlocuteur y
vit de la cordialité. Il s’approcha de la lampe, et lut le nom et
l’adresse.
--Tiens, dit-il, de Boston! Mon nom, à moi, est Ellison; je suis de
Milwaukee, dans le Wisconsin.
Et il se mit à rire de ce rire franc et loyal du bon camarade.
--Oui, en effet, reprit-il, ma cousine s’est cassé la tête toute
l’après-midi au sujet de sa méprise; mais, cela ne peut avoir aucune
conséquence, vous savez. Après tout, que diable! c’était la chose la
plus naturelle du monde. Etes-vous allé à terre? Tadoussac est bien
tranquille à cette saison; mais ce doit être gai en hiver! Quel coup
d’œil réjouissant on doit avoir de ces cottages ou de cet hôtel là haut!
Nous sommes allés voir si nous pouvions entrer dans la vieille chapelle;
le commis du bateau m’a dit qu’il y a là des tablettes en plomb que les
matelots de Jacques Cartier y ont laissées, vous savez, et qui sont
enfouies quelque part. Je n’en crois rien, et je ne suis pas trop
désappointé de n’avoir pas pu entrer. J’ai fait mon devoir à l’égard des
antiquités de l’endroit; et maintenant nous pouvons partir quand il
plaira au patron.
Le colonel Ellison, dans sa bonté de cœur, faisait des efforts pour
détourner le sujet de la conversation entamée par le jeune homme,
s’imaginant--ce qui n’aurait flatté celui-ci qu’à demi--que son
interlocuteur en était fort embarrassé.
Sa bonne nature alla plus loin; et lorsque sa cousine revint avec Mme
Ellison, il leur présenta M. Arbuton.
Et puis, tout songeur, il s’en alla se promener sur le pont avec sa
femme, sous prétexte de donner à celle-ci l’exercice qu’elle n’avait pu
prendre à terre, mais en réalité pour permettre aux deux jeunes gens de
vider ensemble leur petit différend.
--Je suis bien fâché, miss Ellison, dit le jeune homme, d’avoir été pour
vous la cause d’une méprise, aujourd’hui.
--Et j’ai bien rougi de vous avoir rendu victime de ma maladresse,
répondit la jeune fille en baissant les yeux.
Il y eut un instant de silence. Puis, comme si elle eût pu tout à coup
se faire étrangère au sujet, et dégager sa personnalité de cette
absurdité inextricable, elle se mit à rire presque aussi cordialement
que son cousin, en disant:
--Mais c’est une des choses les plus impossibles dont j’aie entendu
parler. Qu’y faire? je n’en sais rien.
--En effet, c’est embarrassant, et je ne sais trop que dire moi-même.
J’aime mieux attendre, pour me fixer là-dessus, que la chose soit
arrivée de nouveau.
Arbuton avait à peine laissé échapper cette phrase--assez bien tournée
suivant lui--qu’il se la reprochait, tant il était loin de songer à
s’aventurer dans une intrigue amoureuse.
Mais l’obscurité, l’entourage, la beauté de la jeune fille, la confiante
et candide sympathie qu’elle lui manifestait par sa franchise, tout cela
le troublait.
Il tâcha de se retrancher encore dans sa froideur habituelle, et finit
par quelques lieux communs sur le paysage, qui devenait en réalité bien
solitaire et bien sauvage, depuis que le bateau à vapeur remontait le
Saguenay, laissant s’éteindre dans le lointain les quelques lumières de
Tadoussac.
Par une étrange impression, il se sentait pour ainsi dire seul au monde,
là, avec cette jeune fille; et il se permit de jouir un peu de ce
sentiment, assurément exempt de tout danger.
Mlle Ellison et lui venaient de Niagara, paraît-il.
Ils causèrent de cet endroit, se gardant bien, quant à elle, de révéler
qu’elle avait, là, remarqué Arbuton pour la première fois.
Tous deux ils avaient descendu les rapides du Saint-Laurent, et tous
deux ils avaient passé une journée à Montréal.
Ces coïncidences contribuaient à les intéresser l’un à l’autre d’une
façon toute particulière; et cet intérêt s’accrut encore quand ils
apprirent que leur commune expérience s’arrêtait là,--elle ayant passé
trois jours à Québec, et lui, comme on le sait, étant venu directement
de Montréal.
--Avez-vous beaucoup admiré Québec, miss Ellison?
--Oh! oui, vraiment! C’est une ancienne ville magnifique, et remplie
d’une foule de choses, que je connaissais par la lecture, mais que je
n’espérais jamais voir. Vous savez que c’est une place forte?
--Oui. Mais j’avoue que je l’avais oublié jusqu’à ce matin. Y avez-vous
trouvé tout ce que vous vous étiez imaginé d’une forteresse?
--Plus, si c’est possible. Nous avions avec nous des gens de Boston qui
nous ont dit que c’était exactement comme en Europe. Ils en soupiraient,
car cela leur rappelait bien des souvenirs de l’ancien continent. Ils
venaient de se marier.
--Est-ce là ce qui leur faisait trouver une ressemblance entre Québec et
l’Europe?
--Non, mais je suppose que cela contribuait à leur faire voir les choses
par le côté le plus agréable. Mme March--March est le nom du jeune
couple--ne voulait pas me permettre de dire que je trouvais Québec beau,
attendu que, n’ayant jamais visité l’Europe, je ne pouvais pas bien
apprécier Québec. “Vous croyez l’admirer, disait-elle souvent, mais ce
n’est que l’effet de votre imagination.” Malgré tout, je tiens à mon
illusion. Je ne sais trop, cependant, si j’admirais plus Québec que les
charmants villages qui l’environnent. Tout le paysage semble un rêve
d’Evangeline.
--Vraiment! J’arrêterai certainement à Québec à mon retour. Il me tarde
de voir un paysage américain qui me fasse songer à quelque chose. En
attendant, qu’est-ce que votre imagination peut faire du présent point
de vue?
--Je ne crois pas avoir besoin de l’aider, répondit la jeune fille un
peu piquée par le ton de supériorité que prenait son compagnon.
Elle se retourna et plongea ses regards sur la rivière triste et
solitaire.
La lune montrait un peu sa face voilée dans les profondeurs du ciel
gris, laissant tomber sur les flots noirs les vagues reflets d’une
lumière mélancolique.
De chaque côté, la rive inhabitable étalait sa grandiose désolation; les
rochers inhospitalliers se couvraient de maigres touffes de pins dont
les obscures silhouettes se découpaient le long des crêtes, ou
plongeaient dans des gorges et des ravins.
Le cri de quelque oiseau sauvage rompait brusquement le silence dont le
murmure monotone du steamer semblait faire partie, réveillant à peine un
écho lointain.
Les premières notes d’une romance se firent entendre du salon; et Mlle
Ellison précéda son nouvel ami à l’intérieur, où la plupart des autres
passagers étaient groupés autour du piano.