Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c'était un
des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et
qui avait par hasard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions.
Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il
se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du
patient par des vociférations et des huées.
Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort;
seulement, il eût voulu qu'au lieu des huées et des vociférations,
ce fussent des pierres que l'on jetât au condamné assez insolent
pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
l'honneur de le visiter.
Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arrêta en lui
disant à demi-voix:
-- Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici.
-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.
-- Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu
éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite
fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l'appui de
laquelle se tenait un homme accoudé.
-- Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son
bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et
épais descendant jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus.
-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses
souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des
moments de sa fièvre.
-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporté
au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t'a fait tant de bien.
-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
main. Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette avance par un
geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'éloigna des
deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps.
-- Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez
bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
vous ne me le feriez pas.
-- Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le
diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort
à cette heure.
-- Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l'homme au
bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
diable que de me voir.
-- Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas.
-- Monsieur, répondit l'homme, je suis maître Caboche, bourreau de
la prévôté de Paris! ...
-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.
-- Vous voyez bien! dit maître Caboche.
-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte!
Étendez-la...
-- En vérité?
-- Toute grande.
-- Voici!
-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
poche la poignée d'or préparée pour son médecin anonyme et la
déposa dans la main du bourreau.
-- J'aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en
secouant la tête, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui
touchent la mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'importe!
Dieu vous bénisse, mon gentilhomme.
-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le
bourreau, c'est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez,
qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
d'avoir fait votre connaissance.
-- Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même;
car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui
font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement,
quand par hasard j'ai affaire à des gentilshommes, comme vous et
votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me
fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous les détails de
l'exécution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-à-dire la
question jusqu'au décollement.
Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines,
comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
cause, éprouva la même sensation.
Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et
voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière
plaisanterie:
-- Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
sera mon tour de monter à la potence d'Enguerrand de Marigny ou
sur l'échafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me
toucherez.
-- Je vous le promets.
-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte
votre promesse.
Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
timidement de la sienne, quoiqu'il fût visible qu'il eût grande
envie de la toucher franchement.
À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même
sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l'aise,
et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
d'eux, le tirait par son manteau.
Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de
son caractère, il s'était trouvé enfoncé plus qu'il n'eût voulu,
fit un signe de tête et s'éloigna.
-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à
la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur
la place des Halles?
-- J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort
aise d'avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon
d'avoir des amis partout.
-- Même à l'enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant.
-- Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là
est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai
entendu le coup de la balle qui a résonné comme s'il eût frappé
sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laissé étendu dans le
ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans
l'autre monde.
Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue
de l'Arbre-Sec et s'acheminèrent vers l'enseigne de la Belle-
Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant
toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante
légende.
Coconnas et La Mole s'attendaient à trouver la maison désespérée,
la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur
grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité,
madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux
que jamais.
-- Oh! l'infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis
s'adressant à la nouvelle Artémise:
-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici
deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer.
-- Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir
essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de
vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
mari... Grégoire, faites venir votre maître.
Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium
général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se
confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant,
jugeait dignes d'être préparés par ses savantes mains.
-- Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être
si triste! Pauvre La Hurière, va!
-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
coeur.
La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu'un homme apparut
tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait
roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois.
La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l'homme
releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper
sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois.
-- _In nomine Patris_, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il
eût fait d'un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._
_-- _Maître La Hurière! s'écrièrent les jeunes gens.
-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière.
-- Vous n'êtes donc pas mort? fit Coconnas.
-- Mais vous êtes donc vivants? demanda l'hôte.
-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le
bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang
par le nez, par la bouche et même par les yeux.
-- Tout cela est vrai comme l'Évangile, monsieur de Coconnas.
Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'était celui de la balle
frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est
aplatie; mais le coup n'en a pas été moins rude, et la preuve,
ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée
comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas
resté un cheveu.
Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure
grotesque.
-- Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez
donc pas avec de mauvaises intentions?
-- Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts
belliqueux?
-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...
-- Eh bien? maintenant...
-- Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que
celui de ma cuisine.
-- Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta
le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et
dans vos chambres deux valises.
-- Ah diable! fit l'hôte se grattant l'oreille.
-- Eh bien?
-- Deux chevaux, vous dites?
-- Oui, dans l'écurie.
-- Et deux valises?
-- Oui, dans la chambre.
-- C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas?
-- Certainement.
-- Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais
bien me tromper de mon côté.
-- En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre.
-- Ah! voilà! ... c'est que, comme vous mouriez intestat...,
continua maître La Hurière.
-- Après?
-- J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant...
-- Qu'avez-vous cru, voyons?
-- J'ai cru que je pouvais hériter de vous.
-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.
-- Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
vivants, messieurs.
-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.
-- Hélas! dit La Hurière.
-- Et nos valises? continua La Mole.
-- Oh! les valises! non..., s'écria La Hurière, mais seulement ce
qu'il y avait dedans.
-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un
hardi coquin... Si nous l'étripions?
Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui
hasarda ces paroles:
-- Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble.
-- Écoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus à me plaindre de
toi.
-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer.
-- Oui, d'une balle qui m'est passée à deux pouces au-dessus de la
tête.
-- Vous croyez?
-- J'en suis sûr.
-- Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en
ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre
serviteur pour vous démentir.
-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien.
-- Comment, mon gentilhomme! ...
-- Si ce n'est...
-- Aïe! aïe! ... fit La Hurière.
-- Si ce n'est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que
je me trouverai dans ton quartier.
-- Comment donc! s'écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon
gentilhomme, à vos ordres!
-- Ainsi, c'est chose convenue?
-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
l'hôte, souscrivez-vous au marché?
-- Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition.
-- Laquelle?
-- C'est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que
je lui dois et que je vous ai confiés.
-- À moi, monsieur! Et quand cela?
-- Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
valise. La Hurière fit un signe d'intelligence.
-- Ah! je comprends! dit-il.
Et il s'avança vers une armoire, en tira, l'un après l'autre,
cinquante écus qu'il apporta à La Mole.
-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire.
-- Oh! s'écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes
des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et
à la mort.
-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandée, et
n'y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
pendule:
-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
heures à attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs.
D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à
moitié chemin du pont Saint-Michel.
Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la
petite pièce du fond la même place qu'ils occupaient pendant cette
fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait
proposé à La Mole de jouer l'un contre l'autre la première
maîtresse qu'ils auraient.
Avouons, à l'honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni
l'un ni l'autre n'eut l'idée de faire à son compagnon ce soir-là
pareille proposition.
XIX
Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
À l'époque où se passe l'histoire que nous racontons à nos
lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville à
l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C'étaient le
pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs
étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.
Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l'est encore
aujourd'hui le Ponte-Vecchio à Florence.
Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son
apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en
partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en
bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été
emporté de nouveau; vers 1550, c'est-à-dire vingt-deux ans avant
l'époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et,
quoiqu'on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez
solide.
Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où
pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait
comme la paupière d'un oeil immense. À la seule fenêtre qui
s'ouvrît au premier étage, au-dessus d'une fenêtre et d'une porte
de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une
lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la
façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du
premier étage, représentait une foule de diables dans des
attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
ruban, peint en bleu comme la façade, s'étendait entre la frise et
la fenêtre du premier, avec cette inscription:
_René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère._
La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, était bien
verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue
des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son
locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit
le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les
rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redouté
que l'odeur des parfums ne suât jusqu'à eux par la muraille.
Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
sans doute d'être compromis par le voisinage, avaient, depuis
l'installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi
l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons
attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et
fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des
passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents
fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et
assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes,
qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux
maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce
monde ou à l'autre.
Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s'il ne
serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins
avaient fait.
C'était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était
publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du
feu après l'heure consacrée. Ni ronde ni guet n'eût osé d'ailleurs
inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de
compatriote et de parfumeur.
Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme
du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens,
nous l'inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à
cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d'elle
un si profond effroi.
La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de
huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journée du lendemain;
c'est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des
onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l'habile
chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de détail, mais
ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu'à ce
que la boutique soit ouverte.
Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l'avons
dit, sombre et déserte.
Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
dans la muraille même, et il est latéral: l'autre est extérieur et
est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des
Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des
Orfèvres.
Tous deux conduisent à la chambre du premier.
Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de-
chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
s'ouvre la porte donnant sur l'escalier extérieur. Sur la face
latérale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret;
seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une
haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et
qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connaît avec René
le secret de cette porte, c'est par là qu'elle monte et qu'elle
descend; c'est l'oreille ou l'oeil posé contre cette armoire dans
laquelle des trous sont ménagés, qu'elle écoute et qu'elle voit ce
qui se passe dans la chambre.
Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur
les côtés latéraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur
une petite chambre éclairée par le toit et qui n'a pour tout
meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre
sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car
elle n'est point éclairée du tout, car elle n'a ni tapis ni
meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre.
Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux
extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à
un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de
la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des
instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant
comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre.
Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l'une à
l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure.
Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux
compartiments.
C'est là qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est là
que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le
crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et
aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement
rongés par les rats, offrent à l'oeil du visiteur le pêle-mêle
d'où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de
suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des
boîtes particulières, des amphores à l'aspect sinistre; tout cela
est éclairé par deux petites lampes d'argent exactement pareilles,
qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
l'église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile
parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre
où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.
René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le
second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête.
Après une méditation longue et douloureuse, il s'arrête devant un
sablier.
-- Ah! ah! dit-il, j'ai oublié de le retourner, et voilà que
depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.
Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d'un grand
nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
Dame:
-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
temps pour tout.
En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua
son oreille à l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extrémité
allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tête de Guivre.
-- Non, dit-il, ce n'est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
d'hommes; ils s'arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En
même temps trois coups secs retentirent. René descendit
rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre
la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se
renouvelèrent.
-- Qui va là? demanda maître René.
-- Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix.
-- C'est indispensable, répondit René.
-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
même voix qui avait déjà parlé.
-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
la première fois, se faisait entendre.
-- Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps
René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer à la clef; puis,
les conduisant par l'escalier extérieur, il les introduisit dans
le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans
qu'il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
l'une après l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte
de la cellule, il voulut l'ouvrir.
-- Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en
posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de
la chambre.
-- Ah! c'est différent, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens
que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une
chaise.
Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que
l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquât. Pendant ce
temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
mal guéri.
-- Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi
donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c'est-à-dire si
j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empêche de monter
à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta
attentivement le jeu des poumons.
-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.
-- En vérité?
-- Je vous l'affirme.
-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
-- Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
comte?
-- Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis
véritablement amoureux.
-- Vous l'êtes, dit René.
-- Comment le savez-vous?
-- Parce que vous le demandez.
-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?
-- De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous
venez de dire.
-- En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un
habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
embarrassé.
-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!
-- Parlez, dit le Florentin.
-- Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura
peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si
je serai aimé, car en vérité tout ce qui m'était d'abord un sujet
d'espoir tourne maintenant contre moi.
-- Vous n'avez peut-être pas fait tout ce qu'il faut faire pour
cela.
-- Qu'y a-t-il à faire, monsieur, qu'à prouver par son respect et
son dévouement à la dame de ses pensées qu'elle est véritablement
et profondément aimée?
-- Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien
insignifiantes.
-- Alors, il faut désespérer?
-- Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature
humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on
peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, à son
tour il attire le fer.
-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à
toutes ces conjurations.
-- Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.
-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant à
présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable?
-- Non, monsieur le comte.
-- J'en suis fâché, j'avais deux mots à lui dire, et cela eût
peut-être encouragé La Mole.
-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
On m'a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de
l'objet aimé. Est-ce un moyen?
-- Infaillible.
-- Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la
vie ni à la santé de la personne qu'on aime?
-- Rien.
-- Essayons donc.
-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.
-- Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j'irai jusqu'au
bout.
-- Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi
vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.
-- Oh! s'écria La Mole, j'en meurs, maître René. Au même instant
on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître
René entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait
sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et
perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.
-- Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la
personne que vous aimez.
La Mole s'agenouilla comme s'il eût parlé à une divinité, et René,
passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
l'escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient
le plancher de la boutique.
La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin
tenait à la main une petite figurine de cire d'un travail assez
médiocre; elle portait une couronne et un manteau.
-- Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse?
demanda le parfumeur.
-- Oui, dût-il m'en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme,
répondit La Mole.
-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
quelques gouttes d'eau dans une aiguière et en les secouant sur la
tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.
La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilège s'accomplissait.
-- Que faites-vous? demanda-t-il.
-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
-- Mais dans quel but?
-- Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
l'empêcher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
l'arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.
-- Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.
-- Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole
de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans
une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
au coeur. Chose étrange! à l'orifice de la blessure apparut une
gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et sécha
la gouttelette de sang.
-- Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour
percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.
Coconnas, en sa qualité d'esprit fort, riait dans sa moustache et
raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.
-- Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de
la statuette en disant: «Marguerite, je t'aime; viens,
Marguerite!»
La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
seconde chambre, et des pas légers s'approchèrent. Coconnas,
curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s'il tentait
de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation
que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
l'épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l'ouverture,
poussa un cri d'étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.
-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine
de cire, que René lui reprit des mains.
-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
Marguerite sont là.
-- Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez-
vous encore de la force de la sympathie?
La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas
avait eu un moment d'éblouissement en reconnaissant madame de
Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maître René avaient
évoqué le fantôme de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte
encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient
entrés, eut bientôt trouvé l'explication de ce prodige dans le
monde vulgaire et matériel.
Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers
de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
questions philosophiques et de chasser l'esprit malin à l'aide de
ce goupillon qu'on appelle l'incrédulité, Coconnas, voyant par
l'ouverture du rideau fermé l'ébahissement de madame de Nevers et
le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
était décisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que
l'on n'ose dire pour soi-même, au lieu d'aller à madame de Nevers,
il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la
façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le
grand Artaxerce, il s'écria d'une voix à laquelle le sifflement de
sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
puissance:
-- Madame, à l'instant même, sur la demande de mon ami le comte de
la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand
étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d'un corps qui
m'est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa
Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
votre compagne de passer de l'autre côté du rideau?
Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de
l'autre côté.
-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène,
comme Cicéron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe
qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant
et son plus fidèle serviteur.
-- Mais..., balbutia La Mole.
-- Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que
personne ne nous dérange.
René fit ce que lui demandait Coconnas.
-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d'esprit. Je
vous écoute; voyons, qu'avez-vous à me dire?
-- J'ai à vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une
ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit
mot, j'ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d'user de la
faculté qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous
dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son
corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
étiez vous-même, je demanderais à maître René de m'abîmer dans
quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la
fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l'épouse
du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil
terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez
votre corps, madame, d'aimer un peu l'âme de ce pauvre La Mole,
âme en peine s'il en fut jamais; âme persécutée d'abord par
l'amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de
fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille
fois plus dévorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitié
de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
C'est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle
comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers
du corps de René, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les
ombres il force la vôtre, qu'il a déjà évoquée si à propos, de
faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me
faites l'effet de l'être.
À cette péroraison de Coconnas, qui s'était campé devant la reine
en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme
éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à
Coconnas.
Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La
Mole.
-- Ombre de mon ami, s'écria-t-il, venez ici à l'instant même. La
Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.
-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête;
maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
blanche et vaporeuse main que voici.
Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à
la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
appuyées l'une sur l'autre, sans que la main essayât de se dégager
de la douce étreinte.
Marguerite n'avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne
souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue
des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
toute la fièvre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que
Coconnas n'eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des
autres.
La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'éclair
menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté
lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait
son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.
Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
mettant un genou en terre:
-- Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je
parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de
son enveloppe grossière de réparer les absences d'un corps tout
absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est
une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute
chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du
matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet,
bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on
ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence
près d'une ombre n'ose parler à une femme. C'est pour cela qu'il
s'est adressé à l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de
parler à votre beau corps, de vous dire qu'il dépose à vos pieds
son coeur et son âme; qu'il demande à vos yeux divins de le
regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l'appeler
d'un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prié d'une
chose, c'est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui
passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame
véritable, les épées n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer,
dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il
ne saurait vivre si vous ne l'autorisez à vivre exclusivement pour
vous.
Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de
puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.
Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu'elle avait
écouté tout le temps qu'il venait de parler, et se portèrent sur
Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme était
en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu'elle
en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à
Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de
perles enchâssées dans du corail:
-- Est-ce vrai?
-- Mordi! s'écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des
feux du même fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai,
vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!
-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut près
de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un
geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé
amoureux.
En ce moment René apparut à la porte du fond.
-- Silence! ... s'écria-t-il avec un accent qui éteignit toute
cette flamme; silence!
Et l'on entendit dans l'épaisseur de la muraille le frôlement du
fer grinçant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur
ses gonds.
-- Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n'a
le droit d'entrer ici quand nous y sommes!
-- Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.
Marguerite s'élança aussitôt par l'escalier extérieur, attirant La
Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés,
s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme
s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on
a vus se becqueter sur une branche en fleur.
XX
Les poules noires
Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine
mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où
Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et
Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous
les pas des fugitifs.
Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin
son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné
devant elle:
-- Qui était là? demanda-t-elle.
-- Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai
assuré qu'ils s'aimaient.
-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n'y a-t-
il plus personne ici?
-- Personne que Votre Majesté et moi.
-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
-- À propos des poules noires?
-- Oui.
-- Elles sont prêtes, madame.
-- Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.
-- Moi, juif, madame, pourquoi?
-- Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu'ont écrits
les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un
d'eux, et j'ai vu que ce n'était ni dans le coeur ni dans le foie,
comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages:
c'était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la
destinée.
-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
mes amis.
-- Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui
ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants
chaldéens recommandent...
-- Recommandent... quoi? demanda René, voyant que la reine
hésitait à continuer.
-- Recommandent que l'expérience se fasse sur des cerveaux
humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la
volonté du consultant.
-- Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c'est
impossible!
-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à
la Saint-Barthélemy... hein, René! Quelle riche récolte! Le
premier condamné... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le
cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée?
-- Oui, madame.
-- Passons-y.
René alluma une bougie faite d'éléments étranges et dont l'odeur,
tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse,
révélait l'introduction de plusieurs matières: puis éclairant
Catherine, il passa le premier dans la cellule.
Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de
sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que René allait
chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
d'or inquiet.
-- Comment procéderons-nous?
-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre.
Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il
faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec
ceux précédemment obtenus.
-- Par où commencerons-nous?
-- Par l'expérience du foie.
-- C'est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel
à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l'animal
renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de
place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.
La poule jeta trois cris, et expira après s'être assez longtemps
débattue.
-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
Puis elle ouvrit le corps.
-- Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à
gauche, triple mort suivie d'une déchéance. Sais-tu, René, que
c'est effrayant?
-- Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime
coïncideront avec ceux de la première.
René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la
cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par-
dessus la tête de René, et s'en alla dans son vol éteindre la
bougie magique que tenait à la main Catherine.
-- Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi que s'éteindra
notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la
surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
murmura-t-elle tristement.
René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans
la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s'était
fourré la tête dans l'entonnoir.
-- Cette fois, dit Catherine, j'éviterai les cris, car je lui
trancherai la tête d'un seul coup.
Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle
l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la
convulsion suprême, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit
pour ne plus se rouvrir.
-- Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris,
trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu'à
trois. Voyons maintenant les signes de la tête.
Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec
précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à
découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la
division de la pulpe cérébrale.
-- Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
Viens et regarde.
René s'approcha.
-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant
un signe.
-- Un H, répondit René.
-- Combien de fois répété? René compta.
-- Quatre, dit-il.
-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-à-dire Henri
IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
ma postérité.
C'était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme
un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains
sanglantes.
-- Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!
-- Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.
Cependant, bientôt cette expression sombre s'effaça des traits de
Catherine à la lumière d'une pensée qui semblait éclore au fond de
son cerveau.
-- René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans
détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n'y a-t-il pas
une terrible histoire d'un médecin de Pérouse qui, du même coup, à
l'aide d'une pommade, a empoisonné sa fille et l'amant de sa
fille?
-- Oui, madame.
-- Cet amant, c'était? continua Catherine toujours pensive.
-- C'était le roi Ladislas, madame.
-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails
sur cette histoire?
-- Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.
-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le prêterez.
Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte
derrière lui.
-- Votre Majesté me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux
sacrifices? demanda le Florentin.
-- Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de
quelque condamné, et le jour de l'exécution tu en traiteras avec
le bourreau.
René s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa
bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta
sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.
Catherine l'ouvrit.
-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d'élever et de
nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils
soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»
-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie
fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
Il était placé à côté de l'autre, relié de la même façon. Je me
suis trompé. C'est d'ailleurs un livre très précieux; il n'en
existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la
bibliothèque de Venise, l'autre qui avait été acheté par votre
aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi
Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que
voici.
-- Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n'en
ayant pas besoin, je vous le rends.
Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l'autre,
tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait
reçu.
Cette fois René ne s'était point trompé, c'était bien le livre
qu'elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le
lui rendit tout ouvert.
Catherine alla s'asseoir à une table, René posa près d'elle la
bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut
quelques lignes à demi-voix.
-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je
voulais savoir.
Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui
devait y mûrir.
René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine,
qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres
ou lui adressât de nouvelles questions.
Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la
bouche et en gardant le silence. Puis s'arrêtant tout à coup
devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
d'un oiseau de proie:
-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
-- Pour qui? demanda René en tressaillant.
-- Pour la Sauve.
-- Moi, madame, dit René; jamais!
-- Jamais?
-- Sur mon âme, je vous le jure.
-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui
qui n'est pas renommé par sa constance.
-- Qui lui, madame?
-- Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils,
celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
fils de Jeanne d'Albret.
Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit
frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par
ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.
-- Il y va donc toujours? demanda René.
-- Toujours, dit Catherine.
-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout
entier à sa femme.
-- Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare
contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses
frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.
-- Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant
l'écho du doute terrible de Catherine.
-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la
porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
l'escalier secret, puisqu'elle était sûre d'être seule.
René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se
trouvèrent dans la boutique du parfumeur.
-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et
pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que
j'ai la peau fort sensible au froid.
-- Je m'en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai
demain.
-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
Pendant la journée je fais mes dévotions.
-- Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.
-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d'un
ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?
-- Pour ses mains?
-- Oui, pour ses mains d'abord.
-- De pâte à l'héliotrope.
-- Et pour ses lèvres?
-- Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai
inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre
Majesté en même temps qu'à elle.
Catherine resta un instant pensive.
-- Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant
toujours à sa secrète pensée, et il n'y a rien d'étonnant à cette
passion du Béarnais.
-- Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois
du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.
-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais
dévouée à un autre qu'à son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
René.
-- Je vous jure que non, madame.
-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus
fraîches et plus roses encore.
René s'approcha d'un rayon et montra à Catherine six petites
boîtes d'argent de la même forme, c'est-à-dire rondes, rangées les
unes à côté des autres.
-- Voilà le seul philtre qu'elle m'ait demandé, dit René; il est
vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l'ai composé exprès pour
elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil
et le vent les gercent également.
Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du
carmin le plus séduisant.
-- René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j'en
emporterai avec moi.
René s'éloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un
compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crût voir que Catherine,
par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la
cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces
soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de
paraître s'en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée
dans un sac de papier fleurdelisé:
-- Voici, madame, dit-il.
-- Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de
silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix
jours, je veux être la première à en faire l'essai.
Et elle s'apprêta à sortir.
-- Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René.
-- Jusqu'au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes
gentilshommes m'attendent là avec ma litière.
Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la
Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans
armoiries attendaient Catherine.
En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses
boîtes d'opiat. Il en manquait une.
XXI
L'appartement de Madame de Sauve
Catherine ne s'était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait
repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
Sauve. D'abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus
grand secret, puis, peu à peu, il s'était relâché de sa défiance,
avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n'avait pas
eu de peine à s'assurer que la reine de Navarre continuait d'être
de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
Dariole au roi de Navarre s'est hermétiquement refermée sur lui,
de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du
Béarnais, nous est complètement inconnu.
Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs
commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir à
leur portée, était plus petit et moins commode que n'eût
certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme
on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de
Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extrémité
était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés
de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l'année, ne
laissait pénétrer qu'une lumière douteuse. Pendant l'hiver, dès
trois heures de l'après-midi, on était obligé d'y allumer une
lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité
d'huile, s'éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
ainsi, depuis que les jours d'hiver étaient arrivés, une plus
grande sécurité aux deux amants.
Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs
jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une
chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de
satin cerise enchâssait une ruelle ornée d'un miroir garni
d'argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et
d'Adonis; tel était le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid,
de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Médicis.
En cherchant bien on eût encore, en face d'une toilette garnie de
tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette
chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d'oratoire, où,
exhaussé sur deux gradins, s'élevait un prie-Dieu. Dans cet
oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de
correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé,
trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre
ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de
femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes
portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient
aussi habilement qu'eux.
Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s'étaient passées
chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de
Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos,
racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu'elle avait
montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez
sa femme.
Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de
batiste, et Henri était très reconnaissant.
Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il
était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par
adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine,
regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d'accord
avec ses paroles.
-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de
Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n'avez-vous pas regretté
que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à
coucher de la reine?
-- Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si
bien, et où je suis si heureux en ce moment.
Madame de Sauve sourit.
-- Et vous n'y êtes pas rentré depuis?
-- Que les fois que je vous ai dites.
-- Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire?
-- Jamais.
-- En jureriez-vous?
-- Oui, certainement, si j'étais encore huguenot, mais...
-- Mais quoi?
-- Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce
moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer.
-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.
-- Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
interrogeais, répondriez-vous à mes questions?
-- Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n'ai rien à vous
cacher.
-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
comment il se fait qu'après cette résistance désespérée qui a
précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop
pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
couronne?
-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'énigme que
cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime;
contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous?
-- M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.
-- Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire
et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
Henri retint cette main.
-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l'avais deviné ce
mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
du moins relativement à vous, Charlotte?
Madame de Sauve rougit.
-- Vous m'aimez, continua Henri; par conséquent je n'ai pas autre
chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouvé
complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui
nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun
passe sa vie à la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma
mie, pour m'aider à trouver le mien, n'est-ce point la reine
Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer?
-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
reine mère.
-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle
madame de Sauve fut trompée elle-même, c'était bon autrefois de me
défier d'elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble;
mais maintenant que je suis le mari de sa fille...
-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
jalousie.
-- Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu'il paraît. Eh
bien, la grâce m'a touché; et, par l'intercession de saint
Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
comme de bons frères, comme de bons chrétiens.
-- Et la reine Marguerite?
-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
nous unit tous.
-- Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
récompense de ce que j'avais été dévouée pour elle, avait été
généreuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette générosité,
pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est
réelle, elle n'est qu'un lien de convention facile à briser. Vous
ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez
imposé à personne avec cette prétendue intimité.
-- Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller
sur lequel je dors.
-- Alors, Henri, s'écria madame de Sauve, c'est que vous m'avez
trompée, c'est que véritablement madame Marguerite est votre
femme.
Henri sourit.
-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui
m'exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend
parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
-- Alors, dit Henri, j'arrive donc à en imposer sur cette
prétendue intimité, puisqu'il y a des moments où, tout roi que je
suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez
qu'elle existe!
-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même
ne sait pas ce que vous pensez.
-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord
de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand
ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre
coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme,
et même c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne
vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
entendu... car l'amitié de la reine est changeante, c'est celle
d'une belle mère.
Ce n'était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
voile qui s'épaississait entre elle et son amant toutes les fois
qu'elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait
la consistance d'un mur et les séparait l'un de l'autre. Elle
sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme
en ce moment dix heures sonnèrent:
-- Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service
m'appelle de très bon matin demain chez la reine mère.
-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.
-- Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez
maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous
voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez.
-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte;
seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur
d'assister à votre toilette!
-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
en y assistant?
-- Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre
nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
soir, ce me semble, nous n'avons parlé que d'elle.
Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa
toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu'à celle qui
servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en
s'appuyant au dossier:
-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
poudre, que de fioles, que de cassolettes!
-- Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouvé
le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté.
-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est-
ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour
peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?
-- Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
deviné du premier coup.
-- Et ce joli petit râteau d'ivoire?
-- C'est pour tracer la ligne des cheveux.
-- Et cette charmante petite boîte d'argent au couvercle ciselé?
-- Oh! cela, c'est un envoi de René, Sire, c'est le fameux opiat
qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres
que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces.
Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
femme dont le front s'éclaircissait à mesure qu'on la remettait
sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que
la baronne regardait avec attention dans son miroir.
Charlotte porta la main à la boîte qui venait d'être l'objet de
l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle
façon s'employait la pâte vermeille, lorsqu'un coup sec frappé à
la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants.
-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par
l'ouverture de la portière.
-- Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri
songeait à se retirer dans l'oratoire où déjà plus d'une fois il
avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut.
-- Madame, dit-elle, c'est maître René le parfumeur.
À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les
lèvres.
-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.
-- Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir
auparavant songé à ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est
qu'il a des raisons d'y venir.
-- Voulez-vous vous cacher alors?
-- Je m'en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et
maître René sait que je suis ici.
-- Mais Votre Majesté n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa
présence lui soit douloureuse?
-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance
sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous
étions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
Barthélemy, nous nous sommes raccommodés.
-- Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après,
René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et
Henri dans l'ombre.
-- Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens
vous faire mes excuses.
-- Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette
condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies.
-- De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour
ces jolies lèvres, et de ce que...
-- De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui,
n'est-ce pas? dit Charlotte.
-- Qu'aujourd'hui! répéta René.
-- Oui, c'est aujourd'hui seulement, et même ce soir, que j'ai
reçu cette boîte que vous m'avez envoyée.
-- Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange
la petite boîte d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de
Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu'il avait
dans son magasin.
-- J'avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie?
-- Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous êtes entré.
La figure de René prit une expression rêveuse qui n'échappa point
à Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses échappaient.
-- Eh bien, René! qu'avez-vous donc? demanda le roi.
-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que
Votre Majesté m'adresse la parole avant de prendre congé de madame
la baronne.
-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?
René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries,
puis s'arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du
même regard madame de Sauve et Henri:
-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct
admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la
première partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient,
qu'il se passait en ce moment quelque chose d'étrange et qui
ressemblait à une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers
lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du
Florentin se trouvait dans la lumière:
-- Vous à cette heure ici, René? lui dit-il.
-- Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le
parfumeur en faisant un pas en arrière.
-- Non pas. Seulement je désire savoir une chose.
-- Laquelle, Sire?
-- Pensiez-vous me trouver ici?
-- J'en étais sûr.
-- Vous me cherchiez donc?
-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
-- Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri.
-- Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle
tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le
parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle
fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eût rien
entendu, et interrompant la conversation:
-- Ah! en vérité, René, s'écria-t-elle en ouvrant la boîte
d'opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d'une couleur
merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire
honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production.
Et elle prit la boîte d'une main, tandis que de l'autre elle
effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du
doigt à ses lèvres.
René tressaillit.
La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche.
René pâlit.
Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre.
La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes à parcourir
pour toucher ses lèvres, lorsque René lui saisit le bras, au
moment où Henri se levait pour en faire autant.
Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.
-- Un moment, madame, dit René avec un sourire contraint; mais il
ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
particulières.
-- Et qui me les donnera, ces recommandations?
-- Moi.
-- Quand cela?
-- Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j'ai à dire à Sa
Majesté le roi de Navarre.
Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien à cette espèce
de langue mystérieuse qui se parlait auprès d'elle, et elle resta
tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extrémité de son
doigt rougie par la pâte carminée.
Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme toutes celles du
jeune roi, avait deux côtés, l'un qui paraissait superficiel et
l'autre qui était profond, il alla prendre la main de Charlotte,
et fit, toute rougie qu'elle était, un mouvement pour la porter à
ses lèvres.
-- Un instant, dit vivement René, un instant! Veuillez, madame,
laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublié
de vous envoyer en même temps que l'opiat, et que j'ai eu
l'honneur de vous apporter moi-même.
Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de
couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
l'eau, et, un genou en terre, présenta le tout à madame de Sauve.
-- Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais plus, dit
Henri; vous êtes d'une galanterie à laisser loin de vous tous les
muguets de la cour.
-- Oh! quel délicieux arôme! s'écria Charlotte en frottant ses
belles mains avec de la mousse nacrée qui se dégageait de la
tablette embaumée.
René accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il
présenta une serviette de fine toile de Frise à madame de Sauve,
qui essuya ses mains.
-- Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à votre
plaisir, Monseigneur.
Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et tandis que
Charlotte se tournait à demi sur son siège pour écouter ce que
René allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur
quelque chose d'extraordinaire.
-- Eh bien? demanda Charlotte.
Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et se tourna
vers Henri.
XXII
Sire, vous serez roi
-- Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d'une chose dont
je m'occupe depuis longtemps.
-- De parfums? dit Henri en souriant.
-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! répondit René avec un
singulier signe d'acquiescement.
-- Parlez, je vous écoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a
fort intéressé.
René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses paroles, dans
cette impénétrable pensée; mais voyant que c'était chose
parfaitement inutile, il continua:
-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe
beaucoup d'astrologie.
-- Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion
florentine.
-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tiré les
horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe.
-- Ah! ah! fit Henri.
-- Et comme la maison de Bourbon est en tête des plus hautes,
descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquième fils
de saint Louis, Votre Majesté doit penser que le sien n'a pas été
oublié.
Henri écouta plus attentivement encore.
-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
avec un sourire qu'il essaya de rendre indifférent.
-- Oh! reprit René en secouant la tête, votre horoscope n'est pas
de ceux qu'on oublie.
-- En vérité! dit Henri avec un geste ironique.
-- Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet horoscope,
est appelée aux plus brillantes destinées.
L'oeil du jeune prince lança un éclair involontaire qui s'éteignit
presque aussitôt dans un nuage d'indifférence.
-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont prédit que
je commanderais des armées, moi?
Et il éclata de rire. Mais un observateur moins occupé de lui-même
que ne l'était René eût vu et reconnu l'effort de ce rire.
-- Sire, dit froidement René, l'horoscope annonce mieux que cela.
-- Annonce-t-il qu'à la tête d'une de ces armées je gagnerai des
batailles?
-- Mieux que cela, Sire.
-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquérant.
-- Sire, vous serez roi.
-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en réprimant un violent
battement de coeur, ne le suis-je point déjà?
-- Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez
roi, mais vous régnerez.
-- Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre ami a besoin
de dix écus d'or, n'est-ce pas, René? car une pareille prophétie
est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, René,
comme je ne suis pas riche, j'en donnerai à votre ami cinq tout de
suite, et cinq autres quand la prophétie sera réalisée.
-- Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous êtes déjà
engagé avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.
-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espère que l'on me
traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
moitié de ce que j'ai promis.
-- Sire, reprit René, je continue.
-- Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
empereur, je donne le double.
-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il
renouvela à Paris, et qui donna toujours le même résultat, et il
me confia un secret.
-- Un secret qui intéresse Sa Majesté? demanda vivement Charlotte.
-- Je le crois, dit le Florentin.
«Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien René; il
paraît que la chose est difficile à dire.»
-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il?
-- Il s'agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes ses
paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont
couru depuis quelque temps à la cour.
Un léger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
indice de son attention croissante à ce détour subit que faisait
la conversation.
-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
empoisonnements?
-- Oui, Sire.
-- Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le vôtre, René,
surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
naturel qu'il put prendre.
-- Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté.
-- À moi?
-- Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
soldat d'Actium, qui, ayant un procès, demandait un conseil à
Auguste.
-- Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas.
-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majesté
appartenait encore au parti calviniste, dont vous étiez le premier
chef, et M. de Condé le second.
-- Après? dit Henri.
-- Cet ami espérait que vous useriez de votre influence toute
puissante sur M. le prince de Condé pour le prier de ne pas lui
être hostile.
-- Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le comprenne,
dit Henri sans manifester la moindre altération dans ses traits ni
dans sa voix.
-- Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot; cet ami sait
toutes les particularités de la tentative d'empoisonnement essayé
sur monseigneur le prince de Condé.
-- On a essayé d'empoisonner le prince de Condé? demanda Henri
avec un étonnement parfaitement joué; ah! vraiment, et quand cela?
René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls mots:
-- Il y a huit jours, Majesté.
-- Quelque ennemi? demanda le roi.
-- Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté connaît, et qui
connaît Votre Majesté.
-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
mais j'ignore les détails que votre ami veut me révéler, dites-
vous.
-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Condé;
mais, par bonheur, son médecin se trouva chez lui quand on
l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
essayer l'odeur et la vertu. Deux jours après, une enflure
gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
qui lui dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le
résultat de son imprudence.
-- Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à moitié
catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Condé; votre ami
aurait donc tort de s'adresser à moi.
-- Ce n'était pas seulement près du prince de Condé que Votre
Majesté pouvait, par son influence, être utile à mon ami, mais
encore près du prince de Porcian, frère de celui qui a été
empoisonné.
-- Ah çà! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos histoires
sentent le trembleur? Vous sollicitez mal à propos. Il est tard,
votre conversation est mortuaire. En vérité, vos parfums valent
mieux.
Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte d'opiat.
-- Madame, dit René, avant de l'essayer comme vous allez le faire,
écoutez ce que les méchants en peuvent tirer de cruels effets.
-- Décidément, René, dit la baronne, vous êtes funèbre ce soir.
Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René voulait en venir
à un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il résolut de pousser
jusqu'au bout cette conversation, qui éveillait en lui de si
douloureux souvenirs.
-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de
l'empoisonnement du prince de Porcian?
-- Oui, dit-il. On savait qu'il laissait brûler chaque nuit une
lampe près de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxié
par l'odeur.
Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur.
-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
non seulement les détails de cet empoisonnement, mais il en
connaît l'auteur?
-- Oui, et c'est pour cela qu'il eût voulu savoir de vous si vous
auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
faire pardonner au meurtrier la mort de son frère.
-- Malheureusement, répondit Henri, étant encore à moitié
huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
votre ami aurait donc tort de s'adresser à moi.
-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Condé
et de M. de Porcian?
-- Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René? Dieu, que je
sache, ne m'a point donné le privilège de lire dans les coeurs.
-- Votre Majesté peut s'interroger elle-même, dit le Florentin
avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majesté quelque
événement si sombre qu'il puisse servir d'épreuve à la clémence,
si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la générosité?
Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit frissonner
Charlotte elle-même: c'était une allusion tellement directe,
tellement sensible, que la jeune femme se détourna pour cacher sa
rougeur et pour éviter de rencontrer le regard de Henri.
Henri fit un suprême effort sur lui-même; désarma son front, qui,
pendant les paroles du Florentin, s'était chargé de menaces, et
changeant la noble douleur filiale qui lui étreignait le coeur en
vague méditation:
-- Dans ma vie, dit-il, un événement sombre... non, René, non, je
ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance mêlées
aux nécessités plus ou moins cruelles qu'imposent à tous les
besoins de la nature et les épreuves de Dieu.
René se contraignit à son tour en promenant son attention de Henri
à Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car
Charlotte, en effet, se remettant à sa toilette pour cacher la
gêne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
d'étendre la main vers la boîte d'opiat.
-- Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de Porcian,
ou le fils du prince de Condé, et qu'on eût empoisonné votre frère
ou assassiné votre père...
Charlotte poussa un léger cri et approcha de nouveau l'opiat de
ses lèvres. René vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
l'arrêta ni de la parole ni du geste, seulement il s'écria:
-- Au nom du Ciel! répondez, Sire: Sire, si vous étiez à leur
place, que feriez-vous?
Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front où
perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
sa hauteur, il répondit, au milieu du silence qui suspendait
jusqu'à la respiration de René et de Charlotte:
-- Si j'étais à leur place et que je fusse sûr d'être roi, c'est-
à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
pardonnerais.
-- Madame, s'écria René en arrachant l'opiat des mains de madame
de Sauve, madame, rendez-moi cette boîte; mon garçon, je le vois,
s'est trompé en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une
autre.
XXIII
Un nouveau converti
Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans la forêt de
Saint-Germain.
Henri avait ordonné qu'on lui tînt prêt, pour huit heures du
matin, c'est-à-dire tout sellé et tout bridé, un petit cheval du
Béarn, qu'il comptait donner à madame de Sauve, mais qu'auparavant
il désirait essayer. À huit heures moins un quart, le cheval était
appareillé. À huit heures sonnant, Henri descendait.
Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille, dressait les
crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un léger
verglas couvrait la terre.
Henri s'apprêta à traverser la cour pour gagner le côté des
écuries où l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en
passant devant un soldat suisse, en sentinelle à la porte, ce
soldat lui présenta les armes en disant:
-- Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre! À ce souhait, et
surtout à l'accent de la voix qui venait de l'émettre, le Béarnais
tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrière.
-- de Mouy! murmura-t-il.
-- Oui, Sire, de Mouy.
-- Que venez-vous faire ici?
-- Je vous cherche.
-- Que me voulez-vous?
-- Il faut que je parle à Votre Majesté.
-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas
que tu risques ta tête?
-- Je le sais.
-- Eh bien?
-- Eh bien, me voilà. Henri pâlit légèrement, car ce danger que
courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il
regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula une
seconde fois, non moins vivement que la première. Il venait
d'apercevoir le duc d'Alençon à une fenêtre. Changeant aussitôt
d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, placé,
comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de
l'examiner:
-- de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif
bien puissant que vous êtes venu ainsi vous jeter dans la gueule
du loup?
-- Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous guette. Hier
seulement, j'ai appris que Votre Majesté devait essayer ce cheval
ce matin et j'ai pris poste à la porte du Louvre.
-- Mais comment sous ce costume?
-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.
-- Voici votre mousquet, remettez-vous à votre faction. On nous
examine. En repassant, je tâcherai de vous dire un mot; mais si je
ne vous parle point, ne m'arrêtez point. Adieu.
de Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri s'avança vers le
cheval.
-- Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alençon de
sa fenêtre.
-- Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit Henri.
-- Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela.
-- Aussi était-il destiné à une belle dame.
-- Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car nous allons
voir cette belle dame à la chasse; et si je ne sais pas de qui
vous êtes le chevalier, je saurai au moins de qui vous êtes
l'écuyer.
-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa
feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, étant fort
indisposée ce matin.
Et il se mit en selle.
-- Ah bah! dit d'Alençon en riant, pauvre madame de Sauve!
-- François! François! c'est vous qui êtes indiscret.
-- Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc
d'Alençon.
-- Mais, continua Henri en lançant son cheval au petit galop et en
lui faisant décrire un cercle de manège, mais je ne sais trop: une
grande lourdeur de tête, à ce que m'a dit Dariole, une espèce
d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse générale enfin.
-- Et cela vous empêchera-t-il d'être des nôtres? demanda le duc.
-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de
la chasse à courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en
faire manquer une.
-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc après
s'être retourné et avoir causé un instant avec une personne qui
était demeurée invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle
causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa
Majesté qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.
-- Bah! dit Henri de l'air le plus désappointé du monde. Pourquoi
cela?
-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce qu'il
paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et mon frère le
duc d'Anjou.
-- Ah! ah! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des nouvelles
de Pologne? Puis tout haut:
-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus
longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frère! Puis arrêtant le
cheval en face de de Mouy:
-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta
faction. Aide le palefrenier à dessangler ce cheval, mets la selle
sur ta tête et porte-la chez l'orfèvre de la sellerie; il y a une
broderie à y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour
aujourd'hui. Tu reviendras me rendre réponse chez moi.
de Mouy se hâta d'obéir, car le duc d'Alençon avait disparu de sa
fenêtre, et il est évident qu'il avait conçu quelque soupçon.
En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc d'Alençon
parut. Un véritable Suisse était à la place de de Mouy.
D'Alençon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire;
puis se retournant du côté de Henri:
-- Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout à l'heure,
n'est-ce pas, mon frère?
-- L'autre est un garçon qui est de ma maison et que j'ai fait
entrer dans les Suisses: je lui ai donné une commission et il est
allé l'exécuter.
-- Ah! fit le duc, comme si cette réponse lui suffisait. Et
Marguerite, comment va-t-elle?
-- Je vais le lui demander, mon frère.
-- Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier?
-- Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers onze heures,
mais Gillonne m'a dit qu'elle était fatiguée et qu'elle dormait.
-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est
sortie.
-- Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de
l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation
plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre.
Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc d'Alençon pour
aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer
chez lui.
Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit
frapper.
-- Qui est là? demanda-t-il.
-- Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour celle de de
Mouy, c'est la réponse de l'orfèvre de la sellerie.
Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme, et referma la
porte derrière lui.
-- C'est vous, de Mouy! dit-il. J'espérais que vous réfléchiriez.
-- Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je réfléchis,
c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un
mouvement d'inquiétude.
-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hâte, car
les moments sont précieux. Votre Majesté peut nous rendre, par un
seul mot, tout ce que les événements de l'année ont fait perdre à
la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
-- J'écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri voyant qu'il lui
était impossible d'éluder l'explication.
-- Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion
protestante?
-- C'est vrai, dit Henri.
-- Oui, mais est-ce des lèvres? est-ce du coeur?
-- On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous sauve la
vie, répondit Henri tournant la question, comme il avait
l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement
épargné dans ce cruel danger.
-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
-- Laquelle?
-- C'est que votre abjuration n'est point une affaire de
conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour que le roi vous
laissât vivre, et non parce que Dieu vous avait conservé la vie.
-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, répondit
Henri, je n'en suis pas moins catholique.
-- Oui, mais le resterez-vous toujours? à la première occasion de
reprendre votre liberté d'existence et de conscience, ne la
reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se présente: La
Rochelle est insurgée, le Roussillon et le Béarn n'attendent qu'un
mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi
seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous réponds de
l'avenir.
-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de
Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement.
-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppressé de cette
résistance à laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc
pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous
trahissez?
Henri resta impassible.
-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car
plusieurs d'entre nous sont venus, au péril de leur vie, pour
sauver votre honneur et votre liberté. Nous avons tout préparé
pour vous donner un trône, Sire, entendez-vous bien? Non seulement
la liberté, mais la puissance: un trône à votre choix, car dans
deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgré lui, à
cette proposition, avait jeté un éclair, de Mouy, je suis sauf, je
suis catholique, je suis l'époux de Marguerite, je suis frère du
roi Charles, je suis gendre de ma bonne mère Catherine. de Mouy,
en prenant ces diverses positions, j'en ai calculé les chances,
mais aussi les obligations.
-- Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire? On me dit
que votre mariage n'est pas consommé, on me dit que vous êtes
libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine...
-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Béarnais. Oui, l'on
vous a trompé impudemment, mon ami. Cette chère Marguerite est
bien ma femme; Catherine est bien ma mère; le roi Charles IX enfin
est bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon coeur.
de Mouy frissonna, un sourire presque méprisant passa sur ses
lèvres.
-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec
découragement et en essayant de sonder du regard cette âme pleine
de ténèbres, voilà la réponse que je rapporterai à mes frères. Je
leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur à
ceux qui nous ont égorgés, je leur dirai qu'il est devenu le
flatteur de la reine mère et l'ami de Maurevel...
-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il
faut que j'aille m'informer près de lui des raisons qui nous ont
fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse.
Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi
et prenez la messe.
Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu'à l'antichambre le
jeune homme, dont la stupéfaction commençait à faire place à la
fureur.
À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant résister à l'envie
de se venger sur quelque chose à défaut de quelqu'un, de Mouy
broya son chapeau entre ses mains, le jeta à terre, et le foulant
aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:
-- Par la mort! s'écria-t-il, voilà un misérable prince, et j'ai
bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à jamais de mon
sang.
-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par
l'ouverture d'une porte entrebâillée; chut! car un autre que moi
pourrait vous entendre.
de Mouy se retourna vivement et aperçut le duc d'Alençon enveloppé
d'un manteau et avançant sa tête pâle dans le corridor pour
s'assurer si de Mouy et lui étaient bien seuls.
-- M. le duc d'Alençon! s'écria de Mouy, je suis perdu.
-- Au contraire, murmura le prince, peut-être même avez-vous
trouvé ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux
pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein.
Croyez-moi, votre sang peut être mieux employé qu'à rougir le
seuil du roi de Navarre.
Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait
entrebâillée.
-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le
duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer
en toute liberté. Venez, monsieur.
-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupéfait.
Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alençon referma la
porte derrière lui non moins vivement que n'avait fait le roi de
Navarre.
de Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant; mais peu à peu
le regard froid et fixe du jeune duc François fit sur le capitaine
huguenot l'effet de cette glace enchantée qui dissipe l'ivresse.
-- Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut
me parler?
-- Oui, monsieur de Mouy, répondit François. Malgré votre
déguisement, j'avais cru vous reconnaître, et quand vous avez
présenté les armes à mon frère Henri, je vous ai reconnu tout à
fait. Eh bien, de Mouy, vous n'êtes donc pas content du roi de
Navarre?
-- Monseigneur!
-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en
doutiez, peut-être suis-je de vos amis.
-- Vous, Monseigneur?
-- Oui, moi. Parlez donc.
-- Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses
dont j'avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des
intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs,
ajouta de Mouy d'un air qu'il tâcha de rendre indifférent, il
s'agissait de bagatelles.
-- De bagatelles? fit le duc.
-- Oui, Monseigneur.
-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer
votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête
vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous êtes, avec le
roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des
huguenots.
-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit
le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
-- Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit
que j'étais de vos amis? Dites-moi donc la vérité.
-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...
-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformée défend de faire
des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronça le
sourcil.
-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua
de se taire.
-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse
insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre.
Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé
à mon beau-frère Henri, là, tout à l'heure (le duc étendit la main
dans la direction de la chambre du Béarnais), votre secours et
celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre?
de Mouy regarda le duc d'un air effaré.
-- Propositions qu'il a refusées avec terreur! de Mouy demeura
stupéfait.
-- Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de
la religion commune? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre
d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a été ébloui, de
l'espoir d'atteindre à la couronne de France? Hein? dites, suis-je
bien informé? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au
Béarnais?
-- Monseigneur! s'écria de Mouy, c'est si bien cela que je me
demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse
Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat
sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction
de ce terrible secret!
-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alençon
sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette
terrible menace; le secret s'éteindra mieux entre nous si nous
vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez
de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième
fois, je vous dis que vous êtes avec un ami; répondez donc comme à
un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refusé tout ce que
vous lui avez offert?
-- Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut
compromettre que moi.
-- N'avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux
pieds votre chapeau, qu'il était un prince lâche et indigne de
demeurer votre chef?
-- C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela.
-- Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin?
-- Oui.
-- Et c'est toujours votre avis?
-- Plus que jamais, Monseigneur!
-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de
Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour
commander à vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez
loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?
-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?
-- Pourquoi pas? C'est l'époque des conversions, vous le savez.
Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire
protestant, moi.
-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous
m'expliquiez...
-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la
politique de tout le monde.
» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement.
Mon frère d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succéder à mon
frère Charles, et que, comme vous le savez, mon frère Charles est
souvent malade. Mais moi... et c'est tout différent, moi qui ne
régnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aînés
devant moi; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus
encore que la loi de la nature, éloigne du trône; moi qui ne dois
prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun
royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes
aînés; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher à me tailler avec
mon épée un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang.
» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.» Je veux être
roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'élection. Et
remarquez bien que vous n'avez aucune objection à faire à cela,
car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos
offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement
que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de
Béarn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une épée et un nom.
François d'Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons
ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh
bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?
-- Je dis qu'elle m'éblouit, Monseigneur.
-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne
vous montrez donc pas dès l'abord si exigeant et si difficile
envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.
-- Monseigneur, la chose serait déjà faite si j'étais seul à
soutenir mes idées; mais nous avons un conseil, et si brillante
que soit l'offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du
parti n'y adhéreront-ils pas sans condition.
-- Ceci est autre chose, et la réponse est d'un coeur honnête et
d'un esprit prudent. À la façon dont je viens d'agir, de Mouy,
vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre
côté en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy,
ai-je des chances?
-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que
je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le
roi de Navarre a refusé l'offre que j'étais venu lui faire. Mais,
je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est
chose indispensable.
-- Faites donc, monsieur, répondit d'Alençon. Seulement, à quand
la réponse?
de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une
résolution:
-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que
cette main d'un fils de France touche la mienne pour être sûr que
je ne serai point trahi.
Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit
la sienne et la serra.
-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune
huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n'y êtes pour
rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans
cette trahison, vous seriez déshonoré.
-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand
vous me rapporterez la réponse de vos chefs?
-- Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse,
vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je
vous dis: À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s'y
cachent.
Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait
son oeil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes,
monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous
une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous
allons être liés par une communauté d'intérêts qui vous délivrera
de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy?
-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela,
s'il vous plaît?
-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?
-- Cette chambre est habitée? dit de Mouy en montrant du regard
les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre.
-- Par deux de mes gentilshommes, oui.
-- Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au
Louvre.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir
d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour.
Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je
vais vous demander.
-- Quoi?
-- Un sauf-conduit.
-- de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous
me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose
qu'à la condition qu'à tous les yeux nous sommes complètement
étrangers l'un à l'autre. La moindre relation de ma part avec
vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous
êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me
serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous
en ce moment. Libre dans ma sphère d'action, fort si je suis
inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis
tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre
courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole
de mon frère. Venez ce soir au Louvre.
-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce
costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les
cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me
connaît ici et qu'il ne me déguise aucunement.
-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.
En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux
s'étaient arrêtés sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le
moment étendue sur le lit, c'est-à-dire sur ce magnifique manteau
cerise brodé d'or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné
d'une plume blanche, entouré d'un cordon de marguerites d'or et
d'argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle
et or.
-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc;
ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un
muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on
reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu'il le porte. Je vais
vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui
payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce
soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas?
Le duc d'Alençon achevait à peine la recommandation, que l'on
entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef
tourna dans la serrure.
-- Eh! qui va là? s'écria le duc en s'élançant vers la porte et en
poussant le verrou.
-- Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question
singulière. Qui va là vous-même? Voilà qui est plaisant! quand je
veux rentrer chez moi, on me demande qui va là!
-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?
-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui êtes-vous? Pendant
que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée
et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le
duc d'Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou,
l'autre sur la serrure.
-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il à de Mouy.
-- Non, Monseigneur.
-- Et lui, vous connaît-il?
-- Je ne le crois pas.
-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder
par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole
commençait à s'impatienter et frappait à tour de bras.
Le duc d'Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant
qu'il avait le dos tourné, il ouvrit.
-- Monseigneur le duc! s'écria La Mole en reculant de surprise,
oh! pardon, pardon, Monseigneur!
-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour
recevoir quelqu'un.
-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en
supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la
Grève, où j'ai été attaqué de nuit par des voleurs.
-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal
accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce
qu'il paraît!
Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le
jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans
l'antichambre, ne s'inquiétant aucunement de ce que le duc faisait
dans sa chambre; car c'était assez l'usage au Louvre que les
logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
étaient attachés, des hôtelleries qu'ils employaient à toutes
sortes de réceptions.
de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour
savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais
lorsqu'il eut changé de costume, lui-même les tira d'embarras,
car, s'approchant de la porte:
-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas
rencontré sur son chemin le comte de Coconnas?
-- Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce
matin.
-- Alors on me l'aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui-
même tout en s'éloignant.
Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis
ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui:
-- Regardez-le s'éloigner, dit-il, et tâchez d'imiter cette
tournure inimitable.
-- Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne
suis pas un damoiseau, mais un soldat.
-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre.
-- Oui, Monseigneur.
-- Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.
-- À ce soir, avant minuit.
-- Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
c'est l'allure particulière de M. de La Mole.
XXIV
La rue Tizon et la rue Cloche-Percée
La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans
Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.
Son premier soin fut de se rendre à la rue de l'Arbre-Sec et
d'entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir
souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à
prouver que l'Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première
nécessité, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre
l'aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après
une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée
qu'elle ne l'avait été pour lui.
La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de
l'obligation prise et un déjeuner offert d'assez bonne grâce que
notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son
inquiétude.
L'estomac tranquillisé à défaut de l'esprit, La Mole se remit en
course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l'endroit où,
ainsi qu'il l'avait dit à M. d'Alençon, il avait, pendant sa
course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce
qui n'était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
celui où Boileau se réveillait au bruit d'une balle perçant son
volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur
le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez
l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
autres; il ne s'arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le
seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d'un air
piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui,
et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole
releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et
accompagnée d'un écuyer.
La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.
Le jeune gentilhomme ne s'était pas trompé.
-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
de la litière, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin
écartait les rideaux.
-- Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s'inclinant.
-- Monsieur de la Mole une plume à la main..., continua la dame à
la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
retrouvez-vous des traces perdues?
-- Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort;
mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté
me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé.
-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me
semble; cela vient probablement de ce que j'ai passé la nuit en
retraite.
-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une
façon étrange.
-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
-- Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent?
-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystère: au couvent
des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
effarouché?
-- Madame, moi aussi j'ai passé la nuit en retraite et dans les
environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
disparu, et en le cherchant j'ai retrouvé cette plume.
-- Qui vient de lui? Mais en vérité nous m'effrayez sur son
compte, la place est mauvaise.
-- Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l'ai
perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force
assassiner, à ce que je crois du moins.
Marguerite réprima un vif mouvement d'effroi.
-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.
-- Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j'avais
l'honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu
près...
-- Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez
déjà sorti?
-- Votre Majesté m'excusera, dit La Mole, je n'étais pas encore
rentré.
-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit
Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La
Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous
aviez mérité cette punition.
-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant
avec respect, et j'eusse été éventré que je m'estimerais encore
plus heureux cent fois que je ne mérite de l'être. Mais enfin je
rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de
cette bien heureuse maison où j'avais passé la nuit en retraite,
lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie
et m'ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C'est
grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il
m'a fallu fuir, car j'avais oublié mon épée.
-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable
naïveté, et vous retournez chercher votre épée.
La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
esprit.
-- Madame, j'y retournerais effectivement et même très volontiers,
attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas
où est cette maison.
-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est
la maison où vous avez passé la nuit?
-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute!
-- Oh! voilà qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre
histoire?
-- Un véritable roman, vous l'avez dit, madame.
-- Contez-la-moi.
-- C'est un peu long.
-- Qu'importe! j'ai le temps.
-- Et fort incroyable surtout.
-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule.
-- Votre Majesté l'ordonne?
-- Mais oui, s'il le faut.