-- J'obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes

avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint-

Michel, nous soupions chez maître La Hurière.

-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce

que maître La Hurière?

-- Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde

fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait déjà pu

remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le

maître de l'hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l'Arbre-

Sec.

-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maître La

Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute?

-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et

nous remit à chacun un billet.

-- Pareil? demanda Marguerite.

-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:

«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.»

-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.

-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient

trois fois la même chose; c'est-à-dire un triple bonheur.

-- Et quels étaient ces trois mots?

-- _Éros-Cupido-Amor._

_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils

promettaient?

-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'écria La Mole avec

enthousiasme.

-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue

Saint Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s'agissait

de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n'y

fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon

guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner

à droite, et nous nous séparâmes.

-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser

l'investigation jusqu'au bout.

-- Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En

enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c'est que le

mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.

-- Et d'où vous fit sans doute chasser votre trop grande

curiosité?

-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.

J'attendais le jour avec impatience pour voir où j'étais, quand, à

quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m'a bandé de

nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher à

soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagné cent pas,

m'a fait encore jurer de n'ôter mon bandeau que lorsque j'aurais

compté jusqu'à cinquante. J'ai compté jusqu'à cinquante, et je me

suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Et alors...?

-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai

point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j'ai

eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en

retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de

joie, et je l'ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder

comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon

bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut être devenu mon

compagnon.

-- Il n'est pas rentré au Louvre?

-- Hélas! non, madame! Je l'ai cherché partout où il pouvait être,

à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d'autres lieux

honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage...

En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable,

La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit

bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant

d'élégants crevés, la doublure par les accrocs.

-- Mais vous avez été criblé? dit Marguerite.

-- Criblé, c'est le mot! dit La Mole, qui n'était pas fâché de se

faire un mérite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez!

-- Comment n'avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque

vous y êtes retourné? demanda la reine.

-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre.

-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les

yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans

votre chambre?

-- Son Altesse...

-- Chut! interrompit Marguerite.

Le jeune homme obéit.

-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole.

-- _Duo pueri et unus eques._

_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in

cubiculo tuo?_

_-- Franciscum ducem._

_-- Agentem?_

_-- Nescio quid._

_-- Quocum?_

_-- Cum ignoto. _

-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver

Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu'elle

disait.

-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre

Majesté, j'en meurs véritablement d'inquiétude.

-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous

distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi

j'ai l'idée qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez

toujours.

Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle

Marguerite n'avait confié aucun secret, n'avait fait aucun aveu à

La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant

avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une

autre signification.

Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de

poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'à

la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.

En face la rue de Jouy, il s'arrêta.

C'était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les

yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait

compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face

d'une maison ou plutôt d'un mur derrière lequel s'élevait une

maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de

clous larges et de meurtrières.

La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui

commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de-

Sicile.

-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien là... j'en jurerais...

En étendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la

porte, puis j'ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en

criant: À l'aide! et qu'on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au

moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons.

La Mole alla à la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une

espèce de concierge à moustaches vint ouvrir.

-- _Was ist das?_ demanda le concierge.

-- Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon

ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je

voudrais avoir mon épée, que j'ai laissée dans cette maison où

j'ai passé la nuit.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- Mon épée..., reprit La Mole.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- ... que j'ai laissée... Mon épée, que j'ai laissée...

-- _Ich verstehe nicht..._

_-- _... dans cette maison, où j'ai passé la nuit.

-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.

-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette épée que je réclame, je

la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là.

Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour.

Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'à la rue du Roi-de-

Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite

encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue

Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine

eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte à clous

larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On

eût dit que la rue Cloche-Percée s'était retournée pour le voir

passer.

La Mole réfléchit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour

sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même

réclamation qu'il avait faite à l'autre. Mais cette fois il eut

beau frapper, on n'ouvrit même pas.

La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu'il venait

de faire, ce qui l'amena à cette idée, toute naturelle, que la

maison avait deux entrées, l'une sur la rue ClochePercée et

l'autre sur la rue Tizon.

Mais ce raisonnement, si logique qu'il fût, ne lui rendait pas son

épée, et ne lui apprenait pas où était son ami.

Il eut un instant l'idée d'acheter une autre épée et d'éventrer le

misérable portier qui s'obstinait à ne parler qu'allemand; mais il

pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite

l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela,

et qu'il lui serait peut-être désagréable d'en être privée.

Or, La Mole, pour rien au monde, n'eût voulu faire une chose

désagréable à Marguerite.

De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux

heures de l'après midi le chemin du Louvre.

Comme son appartement n'était point occupé cette fois, il put

rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au

pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était

considérablement détérioré.

Il s'avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau

pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la

première chose qu'il aperçut près du pourpoint gris perle fut

cette fameuse épée qu'il avait laissée rue Cloche-Percée.

La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'était bien elle.

-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie là-dessous?

Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait

retrouver comme mon épée!

Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde

circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue

Tizon s'ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par

conséquent nuit fermée.

Une femme enveloppée dans un long manteau garni de fourrures,

accompagnée d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait

ouverte une duègne d'une quarantaine d'années, se glissa

rapidement jusqu'à la rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite

porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la

grande porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla

gagner une petite poterne de l'hôtel de Guise, l'ouvrit avec une

clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut.

Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux bandés, sortait par

la même porte de la même petite maison, guidé par une femme qui le

conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la

Mortellerie. Là, elle l'invita à compter jusqu'à cinquante et à

ôter son bandeau.

Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au

chiffre convenu ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.

-- Mordi! s'écria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais

où je suis, je veux être pendu! Six heures! s'écria-t-il en

entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,

que peut-il être devenu? Courons au Louvre, peut-être là en saura-

t-on des nouvelles.

Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la

Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il

n'en eût fallu à un cheval ordinaire; il bouscula et démolit sur

son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se

promenaient paisiblement autour des boutiques de la place

Baudoyer, et entra dans le palais.

Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien

avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu

sortir. La sentinelle n'était là que depuis une heure et demie et

n'avait rien vu.

Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la porte

précipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint

de La Mole tout lacéré, ce qui redoubla encore ses inquiétudes.

Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne hôtelier de

la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La Mole; La Mole avait

déjeuné chez La Hurière. Coconnas fut donc entièrement rassuré,

et, comme il avait grand faim, il demanda à souper à son tour.

Coconnas était dans les deux dispositions nécessaires pour bien

souper: il avait l'esprit rassuré et l'estomac vide; il soupa donc

si bien que son repas le conduisit jusqu'à huit heures. Alors,

réconforté par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait

fort et qu'il venait de sabler avec une sensualité qui se

trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue

réitérés, il se remit à la recherche de La Mole, accompagnant

cette nouvelle exploration à travers la foule de coups de pied et

de coups de poing proportionnés à l'accroissement d'amitié que lui

avait inspiré le bien-être qui suit toujours un bon repas.

Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes

les rues avoisinant le quai de la Grève, le port au charbon, la

rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percée, où il

pensait que son ami pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu'il y

avait un endroit par lequel il fallait qu'il passât, c'était le

guichet du Louvre, et il résolut de l'aller attendre sous ce

guichet jusqu'à sa rentrée.

Il n'était plus qu'à cent pas du Louvre, et remettait sur ses

jambes une femme dont il avait déjà renversé le mari, place Saint-

Germain-l'Auxerrois, lorsqu'à l'horizon il aperçut devant lui à la

clarté douteuse d'un grand fanal dressé près du pont-levis du

Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son

ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le guichet en

rendant le salut à la sentinelle.

Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde

qu'il n'y avait pas à s'y tromper.

-- Eh mordi! s'écria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le

voilà qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai

pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait

pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne

voix, et je vais le rejoindre.

Dans cette espérance, Coconnas s'élança de toute la vigueur de ses

jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence

qu'il eût faite, au moment où il mettait le pied dans la cour, le

manteau rouge, qui paraissait fort pressé aussi, disparaissait

sous le vestibule.

-- Ohé! La Mole! s'écria Coconnas en reprenant sa course, attends-

moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc à courir

ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?

En effet, le manteau rouge, comme s'il eût eu des ailes,

escaladait le second étage plutôt qu'il ne le montait.

-- Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux!

ah! tu es fâché! Eh bien, au diable, mordi! quant à moi, je n'en

puis plus.

C'était au bas de l'escalier que Coconnas lançait cette apostrophe

au fugitif, qu'il renonçait à suivre des jambes, mais qu'il

continuait à suivre de l'oeil à travers la vis de l'escalier et

qui était arrivé à la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout

à coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que

poursuivait Coconnas par le bras.

-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'être la reine

Marguerite. Il était attendu. Alors, c'est autre chose, je

comprends qu'il ne m'ait pas répondu.

Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture

de l'escalier. Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit

le manteau cerise suivre la reine chez elle.

-- Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il

y a des moments où la présence de notre meilleur ami nous est

importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-là.

Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc

de velours qui garnissait le palier même, en se disant:

-- Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai... oui; mais,

ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte

que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!

Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra

toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait.

Il achevait à peine ces paroles et commençait à mettre à exécution

la résolution qui en était le résultat, lorsqu'un pas allègre et

léger retentit au-dessus de sa tête, accompagné d'une petite

chanson si familière à son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou

vers le côté d'où venait le bruit du pas et de la chanson. C'était

La Mole qui descendait de l'étage supérieur, celui où était située

sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à sauter quatre à

quatre les escaliers qui le séparaient encore de lui, et, cette

opération terminée, se jeta dans ses bras.

-- Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par où diable es-tu donc

sorti?

-- Eh! par la rue Cloche-Percée, pardieu!

-- Non. Je ne dis pas de la maison là-bas...

-- Et d'où?

-- De chez la reine.

-- De chez la reine?

-- De chez la reine de Navarre.

-- Je n'y suis pas entré.

-- Allons donc!

-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je sors de ma

chambre, où je t'attends depuis deux heures.

-- Tu sors de ta chambre?

-- Oui.

-- Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre?

-- Quand cela?

-- À l'instant même.

-- Non.

-- Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix

minutes?

-- Non.

-- Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu

étais poursuivi par une légion de diables?

-- Non.

-- Mordi! s'écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile n'est point

assez méchant pour m'avoir tourné à ce point la tête. Je te dis

que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche

sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre

jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,

tout, jusqu'à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici

par une dame que je soupçonne fort d'être la reine de Navarre,

laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si je ne me

trompe, est bien celle de la belle Marguerite.

-- Mordieu! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà trahison?

-- À la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais

ne me dis plus que je me trompe.

La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses mains et

retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie

l'emporta, et il s'élança vers la porte, à laquelle il commença à

heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez

peu convenable, eu égard à la majesté du lieu où l'on se trouvait.

-- Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas; mais n'importe,

c'est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des

revenants au Louvre?

-- Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle que la plume

qui ombrageait son front; mais j'ai toujours désiré en voir, et

comme l'occasion s'en présente, je ferai de mon mieux pour me

trouver face à face avec celui-là.

-- Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu

moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher.

La Mole, si exaspéré qu'il fût, comprit la justesse de

l'observation et continua de frapper, mais plus doucement.

XXV

Le manteau cerise

Coconnas ne s'était point trompé. La dame qui avait arrêté le

cavalier au manteau cerise était bien la reine de Navarre; quant

au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a déjà deviné, je

présume, qu'il n'était autre que le brave de Mouy.

En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit

qu'il y avait quelque méprise: mais il n'osa rien dire, dans la

crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahît. Il préféra donc se

laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois

arrivé là, à dire à sa belle conductrice:

-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serré

doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait

pris pour La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait

dit en latin:

_Sola sum; introito, carissime. _

de Mouy, sans répondre, se laissa guider; mais à peine la porte se

fut-elle refermée derrière lui et se trouva-t-il dans

l'antichambre, mieux éclairée que l'escalier, que Marguerite

reconnut que ce n'était point La Mole.

Ce petit cri qu'avait redouté le prudent huguenot échappa en ce

moment à Marguerite; heureusement il n'était plus à craindre.

-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas.

-- Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté de me laisser

libre de continuer mon chemin sans rien dire à personne de ma

présence au Louvre.

-- Oh! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je m'étais trompée!

-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté m'aura pris pour

le roi de Navarre: c'est la même taille, la même plume blanche, et

beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la même

tournure.

Marguerite regarda fixement de Mouy.

-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.

-- Je l'ai su autrefois, répondit le jeune homme; mais je l'ai

oublié. Marguerite sourit.

-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr de ma

discrétion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne

que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour

vous guider sûrement vers elle.

-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous

trompez, et qu'au contraire vous ignorez complètement...

-- Comment! s'écria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de

Navarre?

-- Hélas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier

d'avoir surtout à cacher ma présence au Louvre à Sa Majesté le roi

votre époux.

-- Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai

tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,

pour un des plus fidèles partisans du roi mon mari; me suis-je

donc trompée?

-- Non, madame, car ce matin encore j'étais tout ce que vous

dites.

-- Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce matin?

-- Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de

répondre, et faites-moi la grâce d'agréer mes hommages.

Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit

quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. Marguerite

l'arrêta.

-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot

d'explication; ma parole est bonne, ce me semble?

-- Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce

dernier devoir soit bien réel pour que je n'aie point encore

répondu à Votre Majesté.

-- Cependant, monsieur...

-- Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger

que je trahisse mes nouveaux amis.

-- Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits

sur vous?

-- Ceux qui sont restés fidèles, oui; ceux qui non seulement nous

ont abandonnés, mais encore se sont abandonnés eux-mêmes, non.

Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute répondre par

une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'élança dans

l'appartement.

-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.

-- Par où vient-il?

-- Par le corridor secret.

-- Faites sortir monsieur par l'autre porte.

-- Impossible, madame. Entendez-vous?

-- On frappe?

-- Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir

monsieur.

-- Et qui frappe?

-- Je ne sais.

-- Allez voir, et me le revenez dire.

-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à Votre Majesté

que si le roi de Navarre me voit à cette heure et sous ce costume

au Louvre je suis perdu?

Marguerite saisit de Mouy, et l'entraînant vers le fameux cabinet:

-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y êtes aussi bien caché et

surtout aussi garanti que dans votre maison même, car vous y êtes

sur la foi de ma parole.

de Mouy s'y élança précipitamment, et à peine la porte était-elle

refermée derrière lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite

n'avait aucun trouble à cacher; elle n'était que sombre, et

l'amour était à cent lieues de sa pensée. Quant à Henri, il entra

avec cette minutieuse défiance qui, dans les moments les moins

dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits détails; à

plus forte raison Henri était-il profondément observateur dans les

circonstances où il se trouvait.

Aussi vit-il à l'instant même le nuage qui obscurcissait le front

de Marguerite.

-- Vous étiez occupée, madame? dit-il.

-- Moi, mais, oui, Sire, je rêvais.

-- Et vous avez raison, madame; la rêverie vous sied. Moi aussi,

je rêvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la

solitude, je suis descendu exprès pour vous faire part de mes

rêves.

Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un

fauteuil, elle s'assit elle-même sur une chaise d'ébène sculptée,

fine et forte comme de l'acier.

Il se fit entre les deux époux un instant de silence; puis,

rompant ce silence le premier:

-- Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes rêves sur

l'avenir avaient cela de commun avec les vôtres, que, séparés

comme époux, nous désirions cependant l'un et l'autre unir notre

fortune.

-- C'est vrai, Sire.

-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je

pourrai faire d'élévation commune, vous m'avez dit que je

trouverais en vous, non seulement une fidèle, mais encore une

active alliée.

-- Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous

mettant le plus vite possible à l'oeuvre, vous me donniez bientôt

l'occasion de m'y mettre aussi.

-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,

et je crois que vous n'avez pas douté un instant que je perdisse

de vue le plan dont j'ai résolu l'exécution, le jour même où,

grâce à votre courageuse intervention, j'ai été à peu près sûr

d'avoir la vie sauve.

-- Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque

et j'ai foi non seulement dans les prédictions des astrologues,

mais encore dans votre génie.

-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter à la

traverse de nos plans et nous menaçait de nous réduire, vous et

moi, à un état médiocre?

-- Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit dans

l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fût.

-- Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer à toute

heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alençon, votre frère? vous avez sa

confiance et il vous porte une vive amitié. Oserais-je vous prier

de vous informer si dans ce moment même il n'est pas en conférence

secrète avec quelqu'un?

Marguerite tressaillit.

-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.

-- Avec de Mouy.

-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en réprimant son émotion.

-- Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,

tous les miens du moins.

-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois un signe

des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt le cabinet.

-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En vérité, ce cabinet est

si souvent habité qu'il rend votre chambre inhabitable.

Marguerite sourit.

-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.

-- Non, Sire, c'est M. de Mouy.

-- Lui? s'écria Henri avec une surprise mêlée de joie; il n'est

donc pas chez le duc d'Alençon, alors? oh! faites-le venir, que je

lui parle...

Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la

main l'amena sans préambule devant le roi de Navarre.

-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche

plus triste qu'amer, vous me trahissez malgré votre promesse,

c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...

-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en

serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'écouterez

auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant à la reine,

veillez, je vous prie, à ce que personne ne nous écoute.

Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva tout effarée

et dit à l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent

bondir de son siège. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre

avec Gillonne, Henri, sans s'inquiéter de la cause qui l'appelait

hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries

et sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy, effarouché

de tous ces préambules, il s'assurait préalablement que son épée

ne tenait pas au fourreau.

Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher, s'était élancée

dans l'antichambre et s'était trouvée en face de La Mole, lequel,

malgré toutes les prières de Gillonne, voulait à toute force

entrer chez Marguerite.

Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en avant ou à

soutenir la retraite.

-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'écria la reine; mais

qu'avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous aussi pâle et tremblant?

-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à la porte de

telle sorte que, malgré les ordres de Votre Majesté, j'ai été

forcée de lui ouvrir.

-- Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit sévèrement la reine; est-

ce vrai ce qu'on me dit là, monsieur de la Mole?

-- Madame, c'est que je voulais prévenir Votre Majesté qu'un

étranger, un inconnu, un voleur peut-être, s'était introduit chez

elle avec mon manteau et mon chapeau.

-- Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre

manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je

vois aussi votre chapeau sur votre tête lorsque vous parlez à une

reine.

-- Oh! pardon, madame, pardon! s'écria La Mole en se découvrant

vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est témoin, le respect

qui me manque.

-- Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine.

-- Que voulez-vous! s'écria La Mole; quand un homme est chez Votre

Majesté, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut-

être mon nom, qui sait?...

-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre

amoureux; un homme! ... Vous êtes modeste, monsieur de la Mole.

Approchez votre tête de l'ouverture de la tapisserie, et vous

verrez deux hommes.

Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de velours brodé

d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau

rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fût agi de lui-même,

regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurèrent

stupéfaits.

-- Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que j'espère du moins,

dit Marguerite, placez-vous à la porte de mon appartement, et, sur

votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il

approche quelqu'un du palier même, avertissez.

La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit en regardant

Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvèrent

dehors sans être bien revenus de leur ébahissement.

-- de Mouy! s'écria Coconnas.

-- Henri! murmura La Mole.

-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras

en balancier.

-- Ah çà, mais... reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas

d'amour il s'agit certainement de complot.

-- Ah! mordi! nous voilà dans la politique, dit Coconnas en

grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela

madame de Nevers.

Marguerite revint s'asseoir près des deux interlocuteurs; sa

disparition n'avait duré qu'une minute, et elle avait bien utilisé

son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux

gentilshommes en faction à l'entrée principale, lui donnaient

toute sécurité.

-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un

moyen quelconque, de nous écouter et de nous entendre?

-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassée, et un

double lambris me répond de son assourdissement.

-- Je m'en rapporte à vous, répondit Henri en souriant. Puis se

retournant vers de Mouy:

-- Voyons, dit le roi à voix basse et comme si, malgré l'assurance

de Marguerite, ses craintes ne s'étaient pas entièrement

dissipées, que venez-vous faire ici?

-- Ici? dit de Mouy.

-- Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri.

-- Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai

attiré.

-- Vous saviez donc?...

-- J'ai deviné tout.

-- Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner.

-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce matin avec le

duc François dans la chambre de deux de ses gentilshommes.

-- Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu'on sait tout.

-- C'est vrai, dit de Mouy.

-- J'en étais sûr, dit Henri, que M. d'Alençon s'était emparé de

vous.

-- C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé si

obstinément ce que je venais vous offrir?

-- Vous avez refusé! s'écria Marguerite. Ce refus que je

pressentais était donc réel?

-- Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon brave de Mouy,

en vérité vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un

homme entre chez moi, me parle de trône, de révolte, de

bouleversement, à moi, à moi Henri, prince toléré pourvu que je

porte le front humble, huguenot épargné à la condition que je

jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions

me sont faites dans une chambre non matelassée et sans double

lambris! Ventre-saint-gris! vous êtes des enfants ou des fous!

-- Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me laisser quelque

espérance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un

signe?

-- Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy? demanda Henri.

-- Oh! Sire, ceci n'est point mon secret.

-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir

affaire à un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous

demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je

vous demande seulement s'il écoutait, s'il a entendu.

-- Il écoutait, Sire, et il a entendu.

-- Il écoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-même, de Mouy.

Pauvre conspirateur que vous êtes! si j'avais dit un mot, vous

étiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,

qu'il était là, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou,

Charles IX, la reine mère; vous ne connaissez pas les murs du

Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a été fait le proverbe que les

murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-là j'eusse parlé!

Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du

roi de Navarre, et je m'étonne que, ne le mettant pas plus haut

dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.

-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en

refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru

tout désespéré, tout perdu.

-- Eh ventre-saint-gris! s'écria Henri, s'il écoutait, ne pouvait-

il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme

par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant

autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne

franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore

d'être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions.

-- Mais, Sire, s'écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis

engagé avec M. d'Alençon.

Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec dépit ses deux

belles mains.

-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.

-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela même la

protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc

François c'est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de

Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous

fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupçon.

Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de

Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras

engagé de coeur, et une parole t'aura suffi.

-- Oh! Sire! c'est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien,

qui m'a jeté dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'être

trahi, car il tenait notre secret.

-- Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que

désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que

veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,

travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,

dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous

portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il

faudra combattre et régner, je régnerai seul.

-- Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et

pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter

ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.

-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?

-- Oui, Sire.

-- Où cela?

-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.

-- À quelle heure?

-- Jusqu'à minuit.

-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps

perdu, allez, de Mouy.

-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.

-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il

savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines

occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même

point.

-- Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j'ai

besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai

reçue. Vous n'êtes point catholique, n'est-ce pas?

Henri haussa les épaules.

-- Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre?

-- Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me

réserve de choisir la meilleure, c'est-à-dire celle qui sera le

plus à ma convenance et à la vôtre.

-- Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté

promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l'on violerait par

la torture la majesté royale?

-- de Mouy, je le jure sur Dieu.

-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?

-- Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y

entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera nécessaire aux heures

que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alençon de répondre de votre

présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,

je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera

entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à

l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une

différence entre les deux et qu'on sache que vous êtes double,

n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame?

Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant

Marguerite.

-- Oui, dit-elle sans s'émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est

au duc mon frère.

-- Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un

sérieux parfait. N'épargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous

mes trésors à sa disposition.

-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui

n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre

désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.

-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et

enferrez-le.

XXVI

Margarita

Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et

Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas

un peu inquiet.

C'est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas

l'y avait merveilleusement aidé.

-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à

Coconnas.

-- Je pense, avait répondu le Piémontais, qu'il y a dans tout cela

quelque intrigue de cour.

-- Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette

intrigue?

-- Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire

et tâche d'en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières,

dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout

nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre

laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alençon un pan de son

manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice

pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la

tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.

C'était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la

tristesse d'un homme qui sent que, placé entre la raison et la

folie, c'est la folie qu'il va suivre.

-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime;

et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon âme.

C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi

qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises

et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maître et ne te

compromets pas.

Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête:

-- Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement

juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et

je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu'un baiser de

femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de

ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.

Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après

avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier

sourire.

Il y avait dix minutes à peu près qu'il avait quitté son poste

lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec

précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une

seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son

appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui

indiquait l'importance de la conférence qui allait avoir lieu.

Arrivée dans la chambre, elle s'arrêta, s'assit sur sa chaise

d'ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains

dans les siennes:

-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons

sérieusement, mon grand ami.

-- Sérieusement, madame? dit La Mole.

-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y

avoir des choses sérieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour

d'une reine.

-- Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la condition

que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais

lui dire.

-- Je ne me fâcherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous

m'appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis

seulement Marguerite.

-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune

homme en dévorant la reine de son regard.

-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon

beau gentilhomme?

-- Oh! à en perdre la raison.

-- Encore! ...

-- À en devenir fou, Marguerite.

-- Et jaloux de qui? voyons.

-- De tout le monde.

-- Mais enfin?

-- Du roi d'abord.

-- Je croyais qu'après ce que vous aviez vu et entendu, vous

pouviez être tranquille de ce côté-là.

-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la première fois, et

que je trouve ce soir si avant dans votre intimité.

-- De M. de Mouy?

-- Oui.

-- Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy?

-- Écoutez... je l'ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses

cheveux, à un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin

était chez M. d'Alençon.

-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?

-- M. d'Alençon est votre frère; on dit que vous l'aimez beaucoup;

vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui,

selon l'habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en

introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je

été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que

lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,

soyez franche avec moi; à défaut d'un autre sentiment, un amour

comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour.

Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé

pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre

foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d'Alençon ses

bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire

tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tué

avant que je puisse arriver jusque-là.

Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et

suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa

belle tête rêveuse sur sa main brûlante:

-- Vous m'aimez? dit-elle.

-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;

mais vous, vous... vous ne m'aimez pas.

-- Pauvre fou! murmura-t-elle.

-- Eh! oui, madame, s'écria La Mole toujours à ses pieds, je vous

ai dit que je l'étais.

-- La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La

Mole!

-- C'est la seule, madame, c'est l'unique.

-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de

cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer près de moi?

-- Ma seule prière à Dieu est qu'il ne m'éloigne jamais de vous.

-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La

Mole.

-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?

-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement

dévoué?

-- Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier?

-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!

-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l'ai

dit et comme vous l'avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi

M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce

matin chez M. le duc d'Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette

plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah!

madame, ce n'est pas vous que je soupçonne, c'est votre frère.

-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc

François pousse la complaisance jusqu'à introduire un soupirant

chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n'a pas deviné!

Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alençon demain vous tuerait de

sa propre épée s'il savait que vous êtes là, ce soir, à mes

genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:

Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau

gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le

répète, il vous tuerait!

-- Grand Dieu! s'écria La Mole en se renversant en arrière et en

regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?

-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.

Maintenant, un seul mot: ce n'était pas pour moi que M. de Mouy,

revêtu de votre manteau, le visage caché sous votre feutre, venait

au Louvre. C'était pour M. d'Alençon. Mais moi, je l'ai amené ici,

croyant que c'était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut

donc le ménager.

-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est

plus sûr.

-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il

vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement

utile, mais nécessaire. Écoutez et pesez bien vos paroles avant de

me répondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous réjouir si je

devenais véritablement reine, c'est-à-dire maîtresse d'un

véritable royaume?

-- Hélas! madame, je vous aime assez pour désirer ce que vous

désirez, ce désir dût-il faire le malheur de toute ma vie!

-- Eh bien, voulez-vous m'aider à réaliser ce désir, qui vous

rendra plus heureux encore?

-- Oh! je vous perdrai, madame! s'écria La Mole en cachant sa tête

dans ses mains.

-- Non pas, au contraire; au lieu d'être le premier de mes

serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voilà tout.

-- Oh! pas d'intérêt... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas

vous-même le sentiment que j'ai pour vous... du dévouement, rien

que du dévouement!

-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton

dévouement, et je saurai le reconnaître.

Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.

-- Eh bien? dit-elle.

-- Eh bien, oui! répondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence à

comprendre ce vague projet dont on parlait déjà chez nous autres

huguenots avant la Saint-Barthélemy; ce projet pour l'exécution

duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais été mandé

à Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait remplacer une

royauté fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de

Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alençon, que

fait-il dans toute cette affaire? où y a-t-il un trône pour lui

dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alençon est-il

assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien

exiger en échange du danger qu'il court?

-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'égarer: sa

vie nous répond de la nôtre.

-- Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir?

-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confié?

N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant à de Mouy votre

manteau et votre chapeau comme un moyen de pénétrer jusqu'à lui?

Vous êtes à lui, dites-vous! N'étiez-vous pas à moi, mon

gentilhomme, avant d'être à lui? Vous a-t-il donné une plus grande

preuve d'amitié que la preuve d'amour que vous tenez de moi?

La Mole se releva pâle et comme foudroyé.

-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue

m'enveloppe dans ses replis. Elle m'étouffera.

-- Eh bien? demanda Marguerite.

-- Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse: on prétend, et je l'ai

entendu dire à l'autre extrémité de la France, où votre nom si

illustre, votre réputation de beauté si universelle m'étaient

venus, comme un vague désir de l'inconnu, effleurer le coeur; on

prétend que vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a

toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,

jalouse sans doute, vous a presque toujours enlevé vos amants.

-- La Mole! ...

-- Ne m'interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car on ajoute

aussi que vous conservez dans des boîtes d'or les coeurs de ces

fidèles amis, et que parfois vous donnez à ces tristes restes un

souvenir mélancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,

vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus

aimé et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez percé

le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous

exposez ma tête... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image

de ce Dieu qui m'a sauvé la vie ici même, jurez-moi que si je

meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce,

jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos

lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon corps;

jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle récompense, faite

par ma reine, me rendra muet, traître et lâche au besoin, c'est-à-

dire tout dévoué, comme doit l'être votre amant et votre complice.

-- Ô lugubre folie, ma chère âme! dit Marguerite; ô fatale pensée,

mon doux amour!

-- Jurez...

-- Que je jure?

-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez.

-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'à Dieu ne plaise! tes

sombres pressentiments se réalisaient, mon beau gentilhomme, sur

cette croix, je te le jure, tu seras près de moi, vivant ou mort,

tant que je vivrai moi-même; et si je ne puis te sauver dans le

péril où tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je

donnerai du moins à ta pauvre âme la consolation que tu demandes

et que tu auras si bien méritée.

-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voilà

rassuré sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons

réussir: le roi de Navarre peut être roi, vous pouvez être reine,

alors le roi vous emmènera; ce voeu de séparation fait entre vous

se rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite, chère

Marguerite bien-aimée, d'un mot vous m'avez rassuré sur ma mort,

d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.

-- Oh! ne crains rien, je suis à toi corps et âme, s'écria

Marguerite en étendant de nouveau la main sur la croix du petit

coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de

t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas.

-- Mais vous n'oserez résister!

-- Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne connais pas

Henri; Henri ne songe en ce moment qu'à une chose, c'est à être

roi; et à ce désir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il

possède, et à plus forte raison ce qu'il ne possède pas. Adieu.

-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?

-- Il est tard, dit Marguerite.

-- Sans doute; mais où voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est

dans ma chambre avec M. le duc d'Alençon.

-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.

D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses à vous dire à propos de

cette conspiration.

À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et

il put porter haut la tête à laquelle, vivante ou morte, était

réservé un si doux avenir.

Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa

joue pâlissait, et l'austère méditation creusait son sillon entre

les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux

maintenant!

XXVII

La main de Dieu

Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant:

-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'être gravement malade,

et sous aucun prétexte demain de toute la journée ne recevez

personne.

Charlotte obéit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de

lui faire cette recommandation. Mais elle commençait à s'habituer

à ses excentricités, comme on dirait de nos jours, et à ses

fantaisies, comme on disait alors.

D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des

secrets qu'il ne disait à personne, dans sa pensée des projets

qu'il craignait de révéler même dans ses rêves; de sorte qu'elle

se faisait obéissante à toutes ses volontés, certaine que ses

idées les plus étranges avaient un but.

Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d'une grande lourdeur

de tête accompagnée d'éblouissements. C'étaient les symptômes que

Henri lui avait recommandé d'accuser.

Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à peine eut-

elle posé un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une

faiblesse générale et qu'elle se recoucha.

Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée au duc

d'Alençon, fut la première nouvelle que l'on apprit à Catherine

lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne

paraissait pas comme d'habitude à son lever.

-- Malade! répondit madame de Lorraine qui se trouvait là.

-- Malade! répéta Catherine sans qu'un muscle de son visage

dénonçât l'intérêt qu'elle prenait à sa réponse. Quelque fatigue

de paresseuse.

-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un

violent mal de tête et d'une faiblesse qui l'empêche de marcher.

Catherine ne répondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,

elle se retourna vers la fenêtre, et voyant Henri qui traversait

la cour à la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva

pour mieux le regarder, et, poussée par cette conscience qui

bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les

plus endurcis au crime:

-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son capitaine des

gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce matin que d'habitude?

Il n'en était rien; Henri était fort inquiet d'esprit, mais fort

sain de corps.

Peu à peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la

reine se retirèrent; trois ou quatre restaient, plus familières

que les autres; Catherine impatiente les congédia en disant

qu'elle voulait rester seule.

Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte

derrière lui, et allant à une armoire secrète cachée dans l'un des

panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une

rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets

froissés annonçaient les fréquents services.

Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit à l'aide d'un signet,

appuya son coude sur la table et la tête sur sa main.

-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tête,

faiblesse générale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a

encore parlé que des maux de tête et de la faiblesse... les autres

symptômes ne se feront pas attendre.

Elle continua:

-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'étend à l'estomac,

enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait éclater le

cerveau comme un coup de foudre.

Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais à demi-voix:

-- Pour la fièvre six heures, pour l'inflammation générale douze

heures, pour la gangrène douze heures, pour l'agonie six heures;

en tout trente-six heures.

» Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que

l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons

quarante, quarante-huit même; oui, quarante-huit heures doivent

suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce

qu'il est homme, parce qu'il est d'un tempérament robuste, parce

que peut-être il aura bu après l'avoir embrassée, et se sera

essuyé les lèvres après avoir bu.

Catherine attendit l'heure du dîner avec impatience. Henri dînait

tous les jours à la table du roi. Il vint, il se plaignit à son

tour d'élancements au cerveau, ne mangea point, et se retira

aussitôt après le repas, en disant qu'ayant veillé une partie de

la nuit passée, il éprouvait un pressant besoin de dormir.

Catherine écouta s'éloigner le pas chancelant de Henri et le fit

suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin

de la chambre de madame de Sauve.

-- Henri, se dit-elle, va achever auprès d'elle ce soir l'oeuvre

d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-être laissée incomplète.

Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de Sauve, mais

c'était pour lui dire de continuer à jouer son rôle.

Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la

matinée, et il ne parut point au dîner du roi. Madame de Sauve,

disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la

maladie de Henri, répandu par Catherine elle-même, courait comme

un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais

qui passent dans l'air.

Catherine s'applaudissait: dès la veille au matin elle avait

éloigné Ambroise Paré pour aller porter des secours à un de ses

valets de chambre favoris, malade à Saint-Germain.

Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l'on appelât chez

madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce

qu'elle voudrait qu'il dît. Si, contre toute attente, quelque

autre docteur se trouvait mêlé là-dedans, et si quelque

déclaration de poison venait épouvanter cette cour où avaient déjà

retenti tant de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le

bruit que faisait la jalousie de Marguerite à l'endroit des amours

de son mari. On se rappelle qu'à tout hasard elle avait fort parlé

de cette jalousie qui avait éclaté en plusieurs circonstances, et

entre autres à la promenade de l'aubépine, où elle avait dit à sa

fille en présence de plusieurs personnes:

-- Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite?

Elle attendait donc avec un visage composé le moment où la porte

s'ouvrirait, et où quelque serviteur tout pâle et tout effaré

entrerait en criant:

-- Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est

morte!

Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait son goûter

dans la volière où elle émiettait des biscuits à quelques oiseaux

rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,

comme toujours, fût calme et même morne, son coeur battait

violemment au moindre bruit.

La porte s'ouvrit tout à coup.

-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...

-- Malade? interrompit vivement Catherine.

-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majesté semble se porter à

merveille.

-- Que dites-vous donc alors?

-- Que le roi de Navarre est là.

-- Que me veut-il?

-- Il apporte à Votre Majesté un petit singe de l'espèce la plus

rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la main et

caressant un ouistiti couché dans cette corbeille.

Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant

petit animal qu'il apportait; mais, si préoccupé qu'il parût, il

n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui

suffisait dans les circonstances difficiles. Quant à Catherine,

elle était fort pâle, d'une pâleur qui croissait au fur et à

mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui

s'approchait d'elle circuler le vermillon de la santé.

La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta machinalement

le présent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne

mine, et ajouta:

-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon

fils, que j'avais entendu dire que vous étiez malade et que, si je

me le rappelle bien, vous vous êtes plaint en ma présence d'une

indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en

essayant de sourire, c'était quelque prétexte pour vous rendre

libre.

-- J'ai été fort malade, en effet, madame, répondit Henri; mais un

spécifique usité dans nos montagnes, et qui me vient de ma mère, a

guéri cette indisposition.

-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit

Catherine en souriant cette fois véritablement, mais avec une

ironie qu'elle ne put déguiser.

«Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons à cela, ou

plutôt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera défié. En

vérité, c'est à croire que la main de Dieu est étendue sur cet

homme.»

Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut

point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui répondit

qu'elle était de plus en plus souffrante.

Toute la soirée elle fut inquiète, et l'on se demandait avec

anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient agiter ce visage

d'ordinaire si immobile.

Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et déshabiller

par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couché dans le

Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,

prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait

la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur.

Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez lui,

était-il caché quelque part? toujours est-il que la jeune femme

était seule.

Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa l'antichambre,

entra dans le salon, déposa sa lampe sur un meuble, car une

veilleuse brûlait près de la malade, et, comme une ombre, elle se

glissa dans la chambre à coucher.

Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa

maîtresse.

Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.

La respiration de la jeune femme était si légère, qu'un instant

Catherine crut qu'elle ne respirait plus.

Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne,

elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-même l'effet

du terrible poison, tressaillant d'avance à l'aspect de cette

livide pâleur ou de cette dévorante pourpre d'une fièvre mortelle

qu'elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux

doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et

entrouverte, sa joue moite doucement appuyée sur un de ses bras

gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacré,

s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,

la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute

quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire,

et sur sa joue ce coloris d'un bien-être que rien ne trouble.

Catherine ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise qui

réveilla pour un instant Dariole.

La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.

Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même

chercher dans son esprit engourdi la cause de son réveil, la jeune

fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit.

Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son

regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une

petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pâtes

sucrées et deux verres. Henri avait dû venir souper chez la

baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.

Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte

d'argent au tiers vide. C'était exactement la même ou tout au

moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre à

Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle

sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la présenta au

petit singe que lui avait donné Henri le soir même. L'animal,

affriandé par l'odeur aromatique, la dévora avidement, et,

s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit

un quart d'heure.

-- Avec la moitié de ce qu'il vient de manger là, dit Catherine,

mon chien Brutus est mort enflé en une minute. On m'a jouée. Est-

ce René? René! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! ô

fatalité! C'est clair: puisqu'il doit régner, il ne peut pas

mourir.

» Mais peut-être n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant,

nous verrons bien en essayant du fer.

Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle

pensée qui se trouva sans doute complète le lendemain; car, le

lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une

lettre, lui ordonna de la porter à son adresse, et de ne la

soumettre qu'aux propres mains de celui à qui elle était adressée.

Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des

pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près de l'Arsenal.

XXVIII

La lettre de Rome

Quelques jours s'étaient écoulés depuis les événements que nous

venons de raconter, lorsqu'un matin une litière escortée de

plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au

Louvre, et que l'on vint annoncer à la reine de Navarre que madame

la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour.

Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'était la

première fois que la belle baronne sortait depuis sa prétendue

maladie. Elle avait su que la reine avait manifesté à son mari une

grande inquiétude de cette indisposition, qui avait été pendant

près d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la

remercier.

Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le bonheur

qu'elle avait eu d'échapper à l'accès subit de ce mal étrange

dont, en sa qualité de fille de France, elle ne pouvait manquer

d'apprécier toute la gravité.

-- Vous viendrez, j'espère, à cette grande chasse déjà remise une

fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu définitivement

demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu

la terre plus molle, et tous nos chasseurs prétendent que ce sera

un jour des plus favorables.

-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien

remise.

-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je

suis une guerrière, moi, j'ai autorisé le roi à disposer d'un

petit cheval de Béarn que je devais monter et qui vous portera à

merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler?

-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eût été

destiné à l'honneur d'être offert à Votre Majesté: sans cela je ne

l'eusse point accepté.

-- Par orgueil, baronne?

-- Non, madame, tout au contraire, par humilité.

-- Donc, vous viendrez?

-- Votre Majesté me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle

l'ordonne.

Ce fut en ce moment qu'on annonça madame la duchesse de Nevers. À

ce nom Marguerite laissa échapper un tel mouvement de joie, que la

baronne comprit que les deux femmes avaient à causer ensemble, et

elle se leva pour se retirer.

-- À demain donc, dit Marguerite.

-- À demain, madame.

-- À propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la

congédiant de la main, qu'en public je vous déteste, attendu que

je suis horriblement jalouse.

-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.

-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore

je vous remercie.

-- Alors, Votre Majesté permettra...

Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,

fit une révérence profonde et sortit.

Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant

comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers

échangeait avec la reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent

le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnée jusque-là de

se retirer.

-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermée sur

le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.

-- Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler d'affaires tout à

fait graves.

Et, prenant un siège, elle s'assit sans façon, certaine que

personne ne viendrait déranger cette intimité convenue entre elle

et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du

soleil.

-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux

massacreur, qu'en faisons-nous?

-- Ma chère reine, dit la duchesse, c'est sur mon âme un être

mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il

a des saillies qui feraient pâmer de rire un saint dans sa châsse.

Au demeurant, c'est le plus furieux païen qui ait jamais été cousu

dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de

ton Apollo?

-- Hélas! fit Marguerite avec un soupir.

-- Oh! oh! que cet hélas m'effraie, chère reine! est-il donc trop

respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je

suis forcée de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.

-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hélas ne se

rapporte qu'à moi.

-- Que veut-il dire alors?

-- Il veut dire, chère duchesse, que j'ai une peur affreuse de

l'aimer tout de bon.

-- Vraiment?

-- Foi de Marguerite!

-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!

s'écria Henriette; aimer un peu, c'était mon rêve; aimer beaucoup

c'était le tien. C'est si doux, chère et docte reine, de se

reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir après le

délire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous

allons passer une bonne année.

-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas

comment cela se fait, je vois les choses à travers un crêpe. Toute

cette politique me préoccupe affreusement. À propos, sache donc si

ton Annibal est aussi dévoué à mon frère qu'il paraît l'être.

Informe-toi de cela, c'est important.

-- Lui, dévoué à quelqu'un ou à quelque chose! on voit bien que tu

ne le connais pas comme moi. S'il se dévoue jamais à quelque

chose, ce sera à son ambition et voilà tout. Ton frère est-il

homme à lui faire de grandes promesses, oh! alors, très bien: il

sera dévoué à ton frère; mais que ton frère, tout fils de France

qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura

faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère!

-- Vraiment?

-- C'est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il y a des

moments où ce tigre que j'ai apprivoisé me fait peur à moi-même.

L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me

trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant

cela avec mes yeux d'émeraude qui ont fait dire à Ronsard:

_La duchesse de Nevers_

_Aux yeux verts_

_Qui, sous leur paupière blonde,_

_Lancent sur nous plus d'éclairs_

_Que ne font vingt Jupiters_

_Dans les airs,_

_Lorsque la tempête gronde._

-- Eh bien?

-- Eh bien! je crus qu'il allait me répondre: Moi, vous tromper!

moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a répondu?

-- Non.

-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il répondu, si vous me

trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous

êtes... Et, en disant ces mots, il me menaçait, non seulement des

yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taillé en

fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment,

ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu

rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne

suis pas trembleuse.

-- Te menacer, toi, Henriette! il a osé?

-- Eh! mordi! je le menaçais bien, moi! Au bout du compte, il a eu

raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu'à un certain point, ou

plutôt jusqu'à un point très incertain.

-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je parlerai à La

Mole. Tu n'avais pas autre chose à me dire?

-- Si fait: une chose des plus intéressantes et pour laquelle je

suis venue. Mais, que veux-tu! tu as été me parler de choses plus

intéressantes encore. J'ai reçu des nouvelles.

-- De Rome?

-- Oui, un courrier de mon mari.

-- Eh bien, l'affaire de Pologne?

-- Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être

débarrassée de ton frère d'Anjou.

-- Le pape a donc ratifié son élection?

-- Oui, ma chère.

-- Et tu ne me disais pas cela! s'écria Marguerite. Eh! vite,

vite, des détails.

-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te

transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de

M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers

d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait

pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:

c'est un billet de moi que j'ai apporté pour que tu le lui fasses

passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en

question.

Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite

l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne

disait rien autre chose que ce qu'elle avait déjà appris de la

bouche de son amie.

-- Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine.

-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à

l'hôtel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette

lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine

attachait à cette nouvelle, et j'avais écrit à M. de Nevers d'en

agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n'est pas comme ce monstre

de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi,

toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l'homme qui

suivait notre courrier...

-- Quel homme?

-- Oh! l'horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager

est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et

nuit, sans s'arrêter un instant.

-- Mais cet homme dont tu parlais tout à l'heure?

-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche

qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui

pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours

attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont

arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont

descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé

la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à

droite, tandis que l'autre tournait à gauche par la place du

Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait

d'arbalète.

-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'écria Marguerite. Tu avais

raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet

autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue

Tizon, n'est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un

cheval bien méchant pour qu'il s'emporte et que nous soyons

seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu tâches de savoir

de ton Coconnas.

-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en

riant.

-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et à temps. Madame de

Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui

accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.

-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du

double courrier.

-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre.

-- Peut-être était-il pour la reine mère?

-- Non pas; j'en suis sûr, car j'ai été à tout hasard me placer

dans le corridor, et je n'ai vu passer personne.

-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce

soit...

-- Pour votre frère d'Alençon, n'est-ce pas? dit Henri.

-- Oui; mais comment le savoir?

-- Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un

de ces deux gentilshommes et savoir par lui...

-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la

proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...

Gillonne! Gillonne!

La jeune fille parut.

-- Il faut que je parle à l'instant même à M. de La Mole, lui dit

la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.

Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle était

un livre allemand avec des gravures d'Albert Dürer, qu'il se mit à

regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il

ne parut pas l'entendre et ne leva même pas la tête.

De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura

debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant

d'inquiétude.

Marguerite alla à lui.

-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui

est aujourd'hui de garde chez M. d'Alençon?

-- Coconnas, madame..., dit La Mole.

-- Tâchez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maître un

homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à

franc étrier.

-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis

quelques jours il devient très taciturne.

-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il

vous devra quelque chose en échange.

-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai.

-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui

servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que

vous savez.

-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?

-- Vous vous nommerez, et cela suffira.

-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je

vous réponds de tout. Et il partit.

-- Nous saurons demain si le duc d'Alençon est instruit de

l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se

retournant vers son mari.

-- Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le

Béarnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'à lui; et... par la

messe! je ferai sa fortune.

XXIX

Le départ

Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme

c'est l'habitude dans les jours privilégiés de l'hiver, se leva

derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà

en mouvement dans la cour du Louvre.

Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf

sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant

du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines,

attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient

encore que son maître, retenu par Catherine, qui l'avait arrêté au

passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante.

Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle

et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses

ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses

de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eût pas de prise sur

eux et qu'ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un

petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à

peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois

avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris.

-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que

vous et moi ne sait encore l'arrivée prochaine des Polonais;

cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le

savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il

a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme

il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui

n'en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours

de pluie, du matin au soir il s'exerce à l'escrime.

-- Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous

point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frère d'Anjou?

En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai

compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui

n'en a cependant que six. Et quant à mon frère d'Anjou, vous savez

qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu'il dit

du moins.

-- Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas

légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs

vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront à

Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur

attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa

femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,

leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,

Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,

moi, qu'il y a quelque chose sous jeu.

En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'écouter sa mère

pour écouter l'heure.

-- Mort de ma vie! sept heures! s'écria-t-il. Une heure pour

aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et

lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'à neuf heures.

En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas,

Risquetout! ... mort de ma vie! à bas donc, brigand!

Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse

arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en

échange d'une caresse, un cri de vive douleur.

-- Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et

ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.

La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout

le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.

-- Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d'impatience,

expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y

a des jours où je ne vous comprends pas.

Et il s'arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine

jugea que le bon moment était venu, et qu'il ne fallait pas le

laisser passer.

-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu

à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne

peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je

l'espère, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais.

-- Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez

me le faire tuer, n'est-ce pas?

-- Oh! non.

-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exilé il devient

beaucoup plus à craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos

yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le

sachions à l'instant même?

-- Aussi ne veux-je pas l'exiler.

-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!

-- Je veux qu'on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais

seront ici; à la Bastille, par exemple.

-- Ah! ma foi non, s'écria Charles IX. Nous chassons le sanglier

ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la

chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu'à

me contrarier.

-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés

n'arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse

seulement, ce soir... cette nuit...

-- C'est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous

verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,

Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour?

-- Charles, dit Catherine en l'arrêtant par le bras au risque de

l'explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois

que le mieux serait, tout en ne l'exécutant que ce soir ou cette

nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite.

-- Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins

quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais

attendre! Au diable, par exemple!

-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout

prévu, entrez là, chez moi, tenez!

Et Catherine, agile comme si elle n'eût eu que vingt ans, poussa

une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un

encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée.

Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc.

de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de

Navarre.»

-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mère.

Et il s'élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre

de s'être si facilement débarrassé de Catherine.

Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait

son exactitude en matière de chasse, chacun s'étonnait de ce

retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par

leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par

leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,

tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur

se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.

À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société

réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d'Alençon, un

signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire

semblant de le voir, et s'élança sur ce cheval barbe qui,

impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes,

il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma.

Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du

Louvre suivi du duc d'Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite,

de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des

principaux seigneurs de la cour.

Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie.

Quant au duc d'Anjou, il était depuis trois mois au siège de La

Rochelle.

Pendant qu'on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme,

qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à

l'oreille:

-- Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas

lui-même chez le duc d'Alençon, un quart d'heure avant que

l'envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi.

-- Alors il sait tout, dit Henri.

-- Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d'ailleurs jetez les

yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle,

son oeil rayonne.

-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il

chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans

compter le sanglier.

Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens,

Béarnais d'origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens

depuis plus d'un siècle et qu'il employait comme messager

ordinaire de ses affaires de galanterie:

-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce

cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa

maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa

cousine désire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre,

et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se

jette sur mon lit en attendant.

-- Il n'y a pas de réponse, Sire?

-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouvé. La clef est pour lui

seul, tu comprends?

-- Oui, Sire.

-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir

de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu

demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta

commission et tu nous rejoindras à Bondy.

Le valet fit un signe d'obéissance et s'éloigna.

On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue

Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le

cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se

passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui

continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets,

tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.

Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc

d'Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur

l'âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur

l'endroit où il avait établi sa bauge, qu'il ne s'aperçut pas ou

feignit ne pas s'apercevoir que Henri était resté un instant en

arrière.

Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de

chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un

certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur

Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car

Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d'elle cent

lazzis pour faire rire les dames.

Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l'occasion de

baiser l'écharpe blanche à frange d'or de Marguerite sans que

cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eût été

vue de plus de trois ou quatre personnes.

On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.

Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier

avait tenu.

Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l'avait détourné

répondait de lui.

Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie.

Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son

impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils

et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellât pas son cheval,

attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monté de meilleur et de

plus fort.

Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il

était armé en guerre plutôt qu'en chasse, et vingt ou trente

gentilshommes, équipés comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa

aussitôt du lieu où était le roi, l'alla rejoindre et revint en

causant avec lui.

À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant

le _lancer_, et chacun, montant à cheval, s'achemina vers le

rendez-vous.

Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une

fois de sa femme.

-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?

-- Non, répondit Marguerite, si ce n'est que mon frère Charles

vous regarde d'une étrange façon.

-- Je m'en suis aperçu, dit Henri.

-- Avez-vous pris vos précautions?

-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un

excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir,

pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.

-- Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu!

Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé

à la bauge.

XXX

Maurevel

Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en

apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la

route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur

lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait

introduire dans son cabinet l'homme à qui son capitaine des gardes

avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la

Cerisaie, quartier de l'Arsenal.

Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait

un des yeux de cet homme, découvrant seulement l'autre oeil, et

laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez

de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du

visage. Il était vêtu d'un manteau long et épais sous lequel on

devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce

ne fût pas l'habitude des gens appelés à la cour, une épée de

campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains

était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d'un

long poignard.

-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous

savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous

nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser

dans l'inaction. L'occasion se présente, ou plutôt non, je l'ai

fait naître. Remerciez-moi donc.

-- Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l'homme

au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois.

-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas

deux dans votre vie, profitez-en donc.

-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'après le

préambule...

-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces

commissions-là que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle

dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise

même.

-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit,

je suis aux ordres de Votre Majesté.

-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le

parchemin. L'homme le parcourut et pâlit.

-- Quoi! s'écria-t-il, l'ordre d'arrêter le roi de Navarre!

-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?

-- Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n'être

pas assez bon gentilhomme.

-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,

monsieur de Maurevel, dit Catherine.

-- Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l'assassin si ému

qu'il paraissait hésiter.

-- Vous obéirez donc?

-- Si Votre Majesté le commande, n'est-ce pas mon devoir?

-- Oui, je le commande.

-- Alors, j'obéirai.

-- Comment vous y prendrez-vous?

-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être

guidé par Votre Majesté.

-- Vous redoutez le bruit?

-- Je l'avoue.

-- Prenez douze hommes sûrs, plus s'il le faut.

-- Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre

mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai-

je le roi de Navarre?

-- Où vous plairait-il mieux de le saisir?

-- Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s'il était

possible.

-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous

du Louvre, par exemple?

-- Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande

faveur.

-- Vous l'arrêterez donc dans le Louvre.

-- Et dans quelle partie du Louvre?

-- Dans sa chambre même. Maurevel s'inclina.

-- Et quand cela, madame?

-- Ce soir, ou plutôt cette nuit.

-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me

renseigner sur une chose.

-- Sur laquelle?

-- Sur les égards dus à sa qualité.

-- Égards! ... qualité! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez

donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que

ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la

qualité soit égale à la sienne?

Maurevel fit une seconde révérence.

-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre

Majesté le permet.

-- Je le permets, monsieur.

-- Si le roi contestait l'authenticité de l'ordre, ce n'est pas

probable, mais enfin...

-- Au contraire, monsieur, c'est sûr.

-- Il contestera?

-- Sans aucun doute.

-- Et par conséquent il refusera d'y obéir?

-- Je le crains.

-- Et il résistera?

-- C'est probable.

-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...

-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.

-- Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire?

-- Que faites-vous quand vous êtes chargé d'un ordre du roi,

c'est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu'on vous résiste,

monsieur de Maurevel?

-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d'un pareil

ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.

-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais

pas qu'il y eût assez longtemps pour que vous l'eussiez déjà

oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans

son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et

qu'auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.

Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.

-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...

-- Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l'ordre de le tuer?

Le roi veut qu'on le mène à la Bastille, et l'ordre ne porte que

cela. Qu'il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se

laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de

vous tuer...

Maurevel pâlit.

-- Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas

demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se

défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive.

Vous me comprenez, n'est-ce pas?

-- Oui, madame; mais cependant...

-- Allons, vous voulez qu'après ces mots: _Ordre d'arrêter_,

j'écrive de ma main: _mort ou vif?_

-- J'avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.

-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la

commission exécutable sans cela.

Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d'une

main, et de l'autre écrivit:_ mort ou vif._

_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en règle,

maintenant?

-- Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de

me laisser l'entière disposition de l'entreprise.

-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc à son exécution?

-- Votre Majesté m'a dit de prendre douze hommes?

-- Oui; pour être plus sûr...

-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la

chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu

peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait

douze gardes de n'avoir pas laissé tuer la moitié de leurs

camarades avant de porter la main sur une Majesté.

-- Belle Majesté, ma foi! qui n'a pas de royaume.

-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi,

c'est la naissance.

-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.

Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne

quittiez point le Louvre.

-- Mais, madame, pour réunir mes hommes?

-- Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger

de ce soin?

-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais

qui même m'a quelquefois aidé dans ces sortes d'entreprises.

-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous

connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on

va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres.

Le lieu raffermira vos sens s'ils étaient ébranlés. Puis, quand

mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,

où vous attendrez l'heure.

-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans

doute quelque soupçon, et il s'enfermera en dedans.

-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on

a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de

Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet

des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu'un roi

ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu'aucune excuse

n'est admise; qu'une défaite, même un insuccès compromettraient

l'honneur du roi. C'est grave.

Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre,

appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de

conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.

-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'élève dans

la hiérarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme à un

capitaine, d'un capitaine à un amiral, d'un amiral à un roi sans

couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour à un roi

couronné?...

XXXI

La chasse à courre

Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au

roi que l'animal n'avait pas quitté l'enceinte ne s'était pas

trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonça

dans le taillis et que d'un massif d'épines il fit sortir le

sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu à ses voies,

était un solitaire, c'est-à-dire une bête de la plus forte taille.

L'animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante

pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait détourné. On

découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens

s'enfoncèrent à sa poursuite.

La chasse était la passion de Charles. À peine l'animal eut-il

traversé la route qu'il s'élança derrière lui, sonnant la vue,

suivi du duc d'Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite

avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles.

Tous les autres chasseurs suivirent le roi.

Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire

que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de

grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors,

l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas

encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois

en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point

par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la

graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces,

mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui

dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette

époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du

cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers

seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une

route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe

les jantes.

En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait

pas mal l'unique carrefour situé au centre du bois, et où les

chasseurs égarés se ralliaient pour s'élancer de là vers le point

où la chasse perdue reparaissait.

Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en

pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant

opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient

éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au

carrefour, jurant et sacrant, comme c'était son habitude.

-- Eh bien! d'Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà,

mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent

leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela.

Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte, et vous

êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes

chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,

Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.

-- Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre

Majesté aime à tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à

un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est

point d'usage dans nos montagnes, où nous chassons l'ours avec le

simple poignard.

-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos

Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée

d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait

ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez

donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.

Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui

répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un

autre air.

-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'élança au galop, suivi de

tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui. Le piqueur ne

s'était pas trompé. À mesure que le roi s'avançait, on commençait

d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de

soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais

placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le

roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute

futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses

forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait

un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des

chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord

les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les

deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore

quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.

Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités

par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se

retrouva donc dans les environs du carrefour.

Les deux princes étaient l'un près de l'autre dans une longue

allée. À cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes

avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.

-- Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d'Alençon à Henri

en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme,

avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres

princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d'un regard.

-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos

propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous

pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages

de notre parti?

Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme

pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'était plus

avancé qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence.

-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François,

visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le

laissât entamer ces éclaircissements.

-- Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés,

qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue,

ont tout l'aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux

personnes de s'échapper.

-- S'échapper, pourquoi? comment? demanda d'Alençon en jouant

admirablement la surprise et la naïveté.

-- Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri

poursuivant sa pensée tout en ayant l'air de changer de

conversation; je suis sûr qu'il ferait sept lieues en une heure,

et vingt lieues d'ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma

parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.

Est ce qu'il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l'éperon me

brûle.

François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit

successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il écoutait la

chasse.

-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher

beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais

je ne me sauverai pas seul.

Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux

convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent

au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des

plus engageants.

Le duc d'Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n'avait

qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et il était évident que

trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d'eux

comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise,

favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son

cor à sa bouche, il sonna le ralliement.

Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que

l'hésitation du duc d'Alençon venait du voisinage et de la

présence des Guisards, s'étaient peu à peu glissés entre eux et

les deux princes, et s'étaient échelonnés avec une habileté

stratégique qui annonçait l'habitude des dispositions militaires.

En effet, pour arriver au duc d'Alençon et au roi de Navarre, il

eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu'à perte de vue

s'étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement

libre.

Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre,

apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas

encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce

gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri

pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que

l'on croyait en Poitou.

Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire:

-- Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage

impassible et l'oeil terne du duc d'Alençon, tourna deux ou trois

fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans

le col de son pourpoint. C'était une réponse négative. Le vicomte

la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même

instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l'extrémité de

l'allée où l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au

même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,

Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser

les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait

disparu.

-- Le roi! s'écria le duc d'Alençon. Et il s'élança sur la trace.

Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de

ne pas s'éloigner et s'avança vers les dames.

-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de

lui.

-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.

-- Voilà tout?

-- Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous

avoir prédit que cela serait ainsi.

-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce

pas, monsieur? demanda Marguerite.

-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les

dispositions arrêtées, et c'est un plan à refaire.

En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire

entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur

tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.

Chacun leva la tête et tendit l'oreille.

Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter

dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où

se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la

cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.

Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou

quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à

vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec

ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en

sang.

Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait

son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses

chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait

disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme

Richard III: Ma couronne pour un cheval!

Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne

touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.

Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.

-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor

à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc

d'Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres

avaient renoncé ou ils s'étaient perdus.

Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le

sanglier ne tarderait pas à tenir.

En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le

sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une

clairière, il s'accula à une roche et fit tête aux chiens.

Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut.

On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L'animal

paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par

une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un

acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.

Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant,

ayant derrière lui le duc d'Alençon armé d'une arquebuse, et Henri

qui n'avait que son simple couteau de chasse.

Le duc d'Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la

mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.

Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de

vénerie, il se tenait un peu à l'écart avec tous ses

gentilshommes.

Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui

faisait le pendant à celle du duc de Guise.

Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l'animal,

dans une attente pleine d'anxiété.

À l'écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux

deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,

attendaient, en hurlant et en s'élançant de manière à faire croire

à chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaînes, le moment

de coiffer le sanglier.

L'animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine

de chiens qui l'enveloppaient comme une marée hurlante, qui le

recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient

d'entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de

boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait

éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt

dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux

enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval

ruisselant, sonnait un hallali furieux.

En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.

-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... À ce cri, le piqueur

ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se

ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se

frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'à l'animal,

qu'ils saisirent chacun par une oreille.

Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de

rage et de douleur.

-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les

chiens! Un épieu! un épieu!

-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alençon.

-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a

pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'épieu. Un épieu! un

épieu!

On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d'une

pointe de fer.

-- Mon frère, prenez garde! cria Marguerite.

-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!

Un bon coup à ce parpaillot!

-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu

en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux

chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l'épieu

luisant, il fit un mouvement de côté, et l'arme, au lieu de

pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'épaule et alla s'émousser

sur la roche contre laquelle l'animal était acculé.

-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manqué... Un

épieu! un épieu!

Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils

prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de

service.

Un piqueur s'avança pour lui en offrir un autre. Mais au même

moment, comme s'il eût prévu le sort qui l'attendait et qu'il eût

voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha

aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux

sanglants, hérissé, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet

de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il

s'élança la tête basse, vers le cheval du roi.

Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette

attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal

mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être

même cédant à son épouvante, se renversa en arrière.

Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était

tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.

-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride

de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de

tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé

par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.

-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d'Alençon! à

moi!

Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s'il eût compris le

danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu

déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu'à l'appel de son frère,

Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher

l'arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper

le sanglier, qui n'était plus qu'à deux pas du roi, brisa le genou

du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le

sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.

-- Oh! murmura d'Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que

le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de

Pologne.

En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque

celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit

briller une lame aiguë et tranchante qui s'enfonçait et

disparaissait jusqu'à la garde au défaut de l'épaule de l'animal,

tandis qu'une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante

sous ses habits.

Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval était

parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant

tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.

-- Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier

atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai écarté la dent, et

Votre Majesté n'est pas blessée.

Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba,

rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.

Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris

de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un

moment sur le point de tomber près de l'animal agonisant. Mais il

se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la

main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui

eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.

-- Merci, Henriot! lui dit-il.

-- Mon pauvre frère! s'écria d'Alençon en s'approchant de Charles.

-- Ah! c'est toi, d'Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,

qu'est donc devenue ta balle?

-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.

-- Eh! mon Dieu! s'écria Henri avec une surprise admirablement

jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du

cheval de Sa Majesté. C'est étrange!

-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?

-- C'est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si

fort!

-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un

singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une

seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,

retournons à Paris, j'en ai assez comme cela.

Marguerite s'approcha pour féliciter Henri.

-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,

et bien sincère même, car sans lui le roi de France s'appelait

Henri III.

-- Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d'Anjou, qui est déjà

mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!

on fait ce qu'on peut; demandez à M. d'Alençon.

Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de

chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en

essuyer le sang.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

-- Qui est à ma portière? -- Deux pages et un

écuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La

Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? -- Le

duc François. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --

Avec un inconnu.

Je suis seule; entrez, mon cher.

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La reine Margot - Tome I · 第 8 / 9 题