-- Il m'a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
c'était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du
jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois
que tu en seras contente.
-- Alors, mon protégé est refusé à l'hôtel de Guise; j'en suis
fâchée, car c'est le dernier endroit où l'on viendrait chercher un
huguenot.
-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un
couchera dans le coin à droite, l'autre dans le coin à gauche.
-- Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour
catholique, ils vont se dévorer.
-- Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la
figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton
huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut
presque pas remuer... Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de
garder le silence à l'endroit de la religion, et tout ira à
merveille.
-- Allons, soit!
-- Entrons, c'est conclu.
-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.
-- Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers;
permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hôtel de Guise,
comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.
Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en
terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui
montrant de la main la porte de l'hôtel gardée par deux
sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la
reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda
son humble attitude tant qu'elle put être vue. Arrivée à sa
chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste,
Sicilienne des plus alertes:
-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?
-- Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.
-- Et que fait-il?
-- En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose.
-- Bien! dit Marguerite, si l'appétit revient, c'est bon signe.
-- Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une élève d'Ambroise Paré.
Allez, Mica.
-- Tu la renvoies?
-- Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit.
-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
que je le fasse venir?
-- Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans être vue.
-- Que t'importe, puisque tu as ton masque?
-- Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.
-- Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariée, ma belle
reine! Marguerite sourit.
-- Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse.
-- Lequel?
-- C'est de le regarder par le trou de la serrure.
-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que
laissait la clef absente.
-- Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de
notre côté. Viens.
La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son
tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit
la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à
laquelle ses blessures ne l'empêchaient pas de faire honneur.
-- Ah! mon Dieu! s'écria Marguerite en se reculant.
-- Quoi donc? demanda la duchesse étonnée.
-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c'est lui-même.
-- Qui, lui-même?
-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a
poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappé jusque dans mes
bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas aperçue!
-- Eh bien, alors! puisque tu l'as vu à l'oeuvre, n'est-ce pas
qu'il était beau?
-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il
poursuivait.
-- Et celui qu'il poursuivait s'appelle?
-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?
-- Non, je te le promets.
-- Lerac de la Mole.
-- Et comment le trouves-tu maintenant?
-- M. de La Mole?
-- Non, M. de Coconnas.
-- Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve... Elle
s'arrêta.
-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
la blessure qu'il a faite à ton huguenot.
-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné
l'oeil...
-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
Envoie-moi ton blessé.
-- Non, pas encore; plus tard.
-- Quand cela?
-- Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.
-- Laquelle donc?
Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la
regarda aussi et se mit à rire.
-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
jamais?
-- Amitié sincère toujours, répondit la reine.
-- Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
besoin l'une de l'autre?
-- Le triple nom de ton triple dieu: _Éros-Cupido-Amor_. Et les
deux femmes se quittèrent après s'être embrassées pour la seconde
fois et s'être serré la main pour la vingtième fois.
XIII
Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
sont pas destinées
La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence.
Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine
mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé
Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un
dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame
de Sauve.
Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
le projet de Catherine.
Elle prit une plume, de l'encre et écrivit sur son papier:
«Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
de Navarre. MARGUERITE.»
Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef
et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d'aller
glisser cette clef sous la porte du prisonnier.
Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle
ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand
étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout
déchirés et tout tachés de sang.
En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait
un lit.
-- Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je
vous avais recommandé le repos, et voilà qu'au lieu de m'obéir
vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonné!
-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prié,
supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
m'a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.
-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement
le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous
ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit
trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'épaule a saigné
encore.
-- Madame, répondit le jeune homme, autant j'ai rendu grâce à
Votre Majesté de m'avoir donné asile hier au soir, autant je la
supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui.
-- Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une
si folle résolution: c'est pire que de l'ingratitude.
-- Oh! madame! s'écria La Mole en joignant les mains, croyez que,
loin d'être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
reconnaissance qui durera toute ma vie.
-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet
accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles;
car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
sang, ou l'on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas
cent pas dans la rue sans qu'on vous achève.
-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.
-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit-
elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C'est
juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela.
Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n'y ai-je
pas songé moi-même! C'est un devoir, quand on exerce
l'hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on
panse des blessures, et de soigner l'âme comme on soigne le corps.
-- Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement.
Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où
personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui
j'aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première
femme qui m'y ait adressé la parole.
-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
en aller?
-- Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n'a pris
aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.
-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est
temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.
-- Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans
amis, comment ferez-vous?
-- Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'étais poursuivi,
j'ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m'a semblé que je
la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à
la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
d'embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me
conserver la vie, madame; il m'a envoyé un de ses anges pour me la
faire aimer.
-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous
tomberez évanoui.
-- Madame, je me suis essayé aujourd'hui dans le cabinet; je
marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille
seulement jusqu'à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
ce qu'il pourra.
Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.
-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en
parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
désir d'entrer à son service?
-- Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à
la véritable cause de mon départ... Je sais que le roi de Navarre
court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre
Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.
-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
de quels dangers me parlez-vous?
-- Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet
où je suis placé.
-- C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
l'avait déjà dit. Puis tout haut:
-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu?
-- Mais d'abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin
avec son frère.
-- Avec François? s'écria Marguerite en rougissant.
-- Avec le duc d'Alençon, oui, madame; puis ensuite, après votre
départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.
-- Et ce sont ces deux conversations...?
-- Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre
époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc
d'Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l'être!
Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble
de sa voix, à l'embarras de sa contenance, Marguerite fut
illuminée d'une révélation subite.
-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été
dit dans cette chambre jusqu'à présent?
-- Oui, madame. Ces mots furent soupirés à peine.
-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas
entendre davantage?
-- À l'instant même, madame! s'il plaît à Votre Majesté de me le
permettre.
-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
pitié.
Étonné d'une réponse si douce lorsqu'il s'attendait à quelque
brusque riposte, La Mole leva timidement la tête; son regard
rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une
puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine.
-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier
de son siège, à moitié cachée par l'ombre d'une tapisserie
épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en
restant impénétrable elle-même.
-- Madame, dit La Mole, je suis une misérable nature, je me défie
de moi même, et le bonheur d'autrui me fait mal.
-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!
-- Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'écria vivement La
Mole.
-- Heureux?...
-- Oui, puisque Votre Majesté le plaint.
Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les
torsades d'or.
-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est
arrêté, c'est décidé dans votre esprit?
-- Je crains d'importuner Sa Majesté en ce moment.
-- Mais le duc d'Alençon, mon frère?
-- Oh! madame, s'écria La Mole, M. le duc d'Alençon! non, non;
moins encore M. le duc d'Alençon que le roi de Navarre.
-- Parce que...? demanda Marguerite émue au point de trembler en
parlant.
-- Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être
serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis
pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d'Alençon
et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
elle n'eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle
caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
l'interrogea d'un coup d'oeil. La réponse de Gillonne, renfermée
aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire
passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa
poitrine, et pâle comme l'est un homme qui souffre à la fois du
corps et de l'âme.
-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hésite à lui faire
une proposition qu'il refusera sans doute.
La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner
devant elle en signe qu'il était à ses ordres; mais une douleur
profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle
il se soutint.
-- Voyez-vous, s'écria Marguerite en courant à lui et en le
retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
besoin de moi!
Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole.
-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du
jour que je vois!
En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de
Marguerite.
-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayée.
-- Déjà! murmura Marguerite.
-- Faut-il ouvrir?
-- Attends. C'est le roi de Navarre peut-être.
-- Oh! madame! s'écria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu'elle
espérait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
Ayez pitié de moi! Oh! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais
parler et, quand j'aurai parlé, vous me chasserez, je l'espère.
-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
charme infini à écouter les reproches du jeune homme; taisez-vous
donc!
-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
l'accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s'attendait;
madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels
n'oseraient inventer.
-- Silence! silence! dit Marguerite.
-- Oh! madame, vous êtes sans pitié; vous ne voulez rien écouter,
vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
aime...
-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme,
qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses lèvres.
-- Mais..., murmura La Mole.
-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle
qui ne veut pas obéir à sa reine?
Puis, s'élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et
s'adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
battements de son coeur:
-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du
roi de Navarre souleva la tapisserie.
-- Vous m'avez mandé, madame? dit le roi de Navarre à Marguerite.
-- Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre?
-- Et non sans quelque étonnement, je l'avoue, dit Henri en
regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie.
-- Et non sans quelque inquiétude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta
Marguerite.
-- Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entouré que je suis
d'ennemis acharnés et d'amis plus dangereux encore peut-être que
mes ennemis, je me suis rappelé qu'un soir j'avais vu rayonner
dans vos yeux le sentiment de la générosité: c'était le soir de
nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'étoile du
courage, et, cet autre jour, c'était hier, jour fixé pour ma mort.
-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur.
-- Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me suis dit à
l'instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir:
Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre
n'a qu'un moyen de mourir avec éclat, d'une mort qu'enregistre
l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
-- Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une
personne qui vous aime... et que vous aimez.
Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et perçant
interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité.
-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
personne, je n'ai pas la prétention de dire que ce soit moi!
-- Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait
tenir cette clef: cette écriture, c'est la vôtre.
-- Cette écriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de
moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c'est autre chose.
Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passé entre les mains de
quatre femmes avant d'arriver jusqu'à vous.
-- De quatre femmes! s'écria Henri avec étonnement.
-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve,
entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
Henri se mit à méditer cette énigme.
-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit
public, que Votre Majesté consente à abjurer?
-- Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti.
-- Mais vous êtes décidé, cependant.
-- C'est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
ans et qu'on est à peu près roi, ventre-saint-gris! il y a des
choses qui valent bien une messe.
-- Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put
réprimer un léger sourire.
-- Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire! dit Marguerite.
-- Je fais des réserves pour mes alliés, madame; car, vous le
savez, nous ne sommes encore qu'alliés: si vous étiez à la fois
mon alliée... et...
-- Et votre femme, n'est-ce pas, Sire?
-- Ma foi, oui... et ma femme.
-- Alors?
-- Alors, peut-être serait-ce différent; et peut-être tiendrais-je
à rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
faut que je me contente de vivre.
Marguerite regarda Henri d'un air si étrange qu'il eût éveillé les
soupçons d'un esprit moins délié que ne l'était celui du roi de
Navarre.
-- Et êtes-vous sûr, au moins, d'arriver à ce résultat? dit-elle.
-- Mais à peu près, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame,
on n'est jamais sûr de rien.
-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant
de modération et professe tant de désintéressement, qu'après avoir
renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle
renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, à son alliance
avec une fille de France.
Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la
rapidité de l'éclair:
-- Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point
mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de
France. Quant à moi, si l'on me consultait le moins du monde dans
cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon
bonheur et de ma vie, plutôt que d'asseoir mon avenir sur les
droits que me donne notre mariage forcé, j'aimerais mieux
m'ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque
cloître.
Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de
ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette
rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et
le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle était soeur de l'un et
fille de l'autre? L'expérience lui avait appris que ce n'était
point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité.
L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutôt la jeune
reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
entraîner à un dépit d'amour-propre: chez toute femme, même
médiocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces misères, car
l'amour véritable est aussi une ambition.
-- Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain
railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'étoile
qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?
-- Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce
moment, je ne puis la voir, cachée qu'elle est dans l'orage qui
gronde sur moi à cette heure.
-- Et si le souffle d'une femme écartait cet orage, et faisait
cette étoile aussi brillante que jamais?
-- C'est bien difficile, dit Henri.
-- Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur?
-- Non, seulement je nie son pouvoir.
-- Vous voulez dire sa volonté?
-- J'ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n'est
réellement puissante que lorsque l'amour et l'intérêt sont réunis
chez elle à un degré égal; et si l'un de ces deux sentiments la
préoccupe seule, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette
femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
Marguerite se tut.
-- Écoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre
liberté qu'on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti.
Moi, j'ai dû songer à sauver ma vie. C'était le plus pressé. Nous
y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que
la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de
pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas
faire quand vous aviez quelqu'un qui vous écoutait de ce cabinet.
Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put
s'empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'était déjà
levé pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait
dormir au Louvre.
Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arrêtant tout à coup,
comme s'il se rappelait seulement à cette heure la circonstance
qui l'avait amené chez la reine:
-- À propos, madame, dit-il, n'avez-vous point à me communiquer
certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de
vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet
des Armes du roi m'a donné hier? En vérité, madame, il était
temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de
la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver
la vie.
-- Malheureux! s'écria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant
le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est
sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre
vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma
lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru
que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation?
-- Mais, madame, dit Henri étonné, j'avoue... Marguerite haussa
les épaules avec une expression impossible à rendre. Au même
instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé
retentit à la petite porte dérobée. Marguerite entraîna le roi du
côté de cette petite porte.
-- Écoutez, dit-elle.
-- La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par
la terreur et que Henri reconnut à l'instant même pour celle de
madame de Sauve.
-- Et où va-t-elle? demanda Marguerite.
-- Elle vient chez Votre Majesté.
Et aussitôt le frôlement d'une robe de soie prouva, en
s'éloignant, que madame de Sauve s'enfuyait.
-- Oh! oh! s'écria Henri.
-- J'en étais sûre, dit Marguerite.
-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles
d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main
comme une vipère au soleil.
-- Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'écria Marguerite;
allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mère,
c'est vrai; mais c'est la reine mère toute seule.
-- Cependant...
-- C'est elle, je l'entends, silence!
Et, se penchant à l'oreille de Henri, elle lui dit à voix basse
quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée
d'étonnement.
Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.
De son côté, Marguerite bondit avec l'agilité d'une panthère vers
le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha
le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
l'obscurité:
-- Silence! lui dit-elle en s'approchant si près de lui qu'il
sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d'une moite
vapeur, silence!
Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha
sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
se jeta dans le lit.
Il était temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
-- Qui est là? s'écria Marguerite, tandis que Catherine consignait
à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait
accompagnée.
Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans
sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même
n'en fût pas dupe, baiser la main de sa mère.
XIV
Seconde nuit de noces
La reine mère promena son regard autour d'elle avec une
merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les
habits de Marguerite épars sur des chaises, ses yeux qu'elle
frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
qu'elle avait réveillé sa fille.
Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets,
et tirant son fauteuil:
-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
-- Madame, je vous écoute.
-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent
profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse.
L'exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine.
-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.
-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de
graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de
Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante,
demeurerait opiniâtre à ce point.
Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
cérémonieuse révérence à sa mère.
-- J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
je vous eusse visitée plus tôt, j'apprends que votre mari est loin
d'avoir pour vous les égards qu'on doit non seulement à une jolie
femme, mais encore à une fille de France.
Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette
muette adhésion, continua:
-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mépris pour
cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un
malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout-
puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
fils.
Marguerite baissa la tête.
-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la
plaie de votre coeur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner
en dedans.
Marguerite tressaillit: un léger mouvement avait agité les
rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en était pas aperçue.
-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur,
cette plaie, mon enfant, c'est à la main d'une mère qu'il
appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme
lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre
rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la
négligence de sa postérité; ceux qui voient enfin qu'au premier
vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tête
tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
ceux-là n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le séparant du sien,
votre avenir d'une façon à la fois plus digne de vous et de votre
condition?
-- Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré ces observations
tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et
d'honneur, j'aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que
le roi de Navarre est mon époux.
Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de
Marguerite:
-- Lui, dit-elle, votre époux? Suffit-il donc pour être mari et
femme que l'Église vous ait bénis? et la consécration du mariage
est-elle seulement dans les paroles du prêtre? Lui, votre époux?
Eh! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire
cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l'honneur
de vous nommer sa femme, c'est à une autre qu'il en a donné les
droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix,
venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement
de madame de Sauve, et vous verrez.
-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
car non seulement vous vous trompez, mais encore...
-- Eh bien?
-- Eh bien, vous allez réveiller mon mari. À ces mots, Marguerite
se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter
entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à
nu son bras d'un modelé si pur, et sa main véritablement royale,
elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le
rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil
fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus
calme et du plus profond sommeil. Pâle, les yeux hagards, le corps
cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas,
Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal
informée.
Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
Elle unit dans sa pensée active l'image de ce front pâle et moite,
de ces yeux entourés d'un léger cercle de bistre, au sourire de
Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur
silencieuse.
Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau,
qui faisait sur elle l'effet de la tête de Méduse. Puis elle
laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
chaise:
-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme; puis,
comme si ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de
Marguerite:
-- Rien, dit-elle. Et elle sortit à grands pas de l'appartement.
Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et
Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressée, la main
tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il était
seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
qu'en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la
main de bon coeur, ne put s'empêcher d'éclater de rire.
-- Ah! madame, ah! Marguerite, s'écria-t-il, comment
m'acquitterai-je jamais envers vous?
Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
insensiblement au bras de la jeune femme.
-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'à
cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie,
souffre et gémit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près
de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa
jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
que personne, la colère de ma mère est terrible.
Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans
indication, et vous serez censé m'avoir accordé ce soir la
préférence.
-- Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement à
oublier...
-- Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les
paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser à sa
mère; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
tout à fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.
-- Oh! oh! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c'est vrai;
j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destiné à
jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet...
-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de
présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le
massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du
danger qu'elle courait.
La reine s'avança vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
s'ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce
cabinet prédestiné aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en
résulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique à Marguerite, qui
le soutint à merveille.
-- Sire, dit Marguerite, j'en suis réduite à craindre qu'on ne tue
dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de
Votre Majesté, et que je mets sous sa protection.
-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été
recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés.
-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa
lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
du Languedoc?
-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté
aussitôt mon arrivée.
-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d'hier; mais
Votre Majesté était tellement occupée, qu'elle n'a pu me recevoir.
-- C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
faire passer cette lettre?
-- J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre
qu'à Votre Majesté elle-même; car elle contenait, m'a-t-il assuré,
un avis si important, qu'il n'osait le confier à un messager
ordinaire.
-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'était
l'avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn. M. d'Auriac
était de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est
passé. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis
cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
qu'aujourd'hui?
-- Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à Votre
Majesté, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver
qu'hier.
-- C'est fâcheux, c'est fâcheux, murmura le roi; car à cette heure
nous serions en sûreté, soit à La Rochelle, soit dans quelque
bonne plaine, avec deux à trois mille chevaux autour de nous.
-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-voix, et,
au lieu de perdre votre temps à récriminer sur le passé, il s'agit
de tirer le meilleur parti possible de l'avenir.
-- À ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
auriez donc encore quelque espoir, madame?
-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme une partie
en trois points, dont je n'ai perdu que la première manche.
-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'étais sûr que vous fussiez
de moitié dans mon jeu...
-- Si j'avais voulu passer du côté de vos adversaires, répondit
Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard.
-- C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
dites, tout peut encore se réparer aujourd'hui.
-- Hélas! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre Majesté
toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus
M. l'amiral.
Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne
comprit à la cour que le jour où il fut roi de France.
-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gêner infiniment
et sans être exposé à de fâcheuses surprises. Qu'en ferez-vous?
-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.
-- C'est difficile.
-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
maison de Votre Majesté?
-- Hélas! madame, vous me traitez toujours comme si j'étais encore
roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez
bien que je suis à moitié converti et que je n'ai plus de peuple
du tout.
Une autre que Marguerite se fût empressée de répondre sur-le-
champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
demander par Henri ce qu'elle désirait obtenir de lui. Quant à La
Mole, voyant cette réserve de sa protectrice et ne sachant encore
où poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi
dangereuse que l'était celle de France, il se tut également.
-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par La Mole,
que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mère était
catholique et que de là vient l'amitié qu'il vous porte?
-- Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que
vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion?
Mes idées se brouillent à cet égard; aidez-moi donc, monsieur de
la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce
que paraît désirer le roi?
-- Hélas! oui; mais Votre Majesté a si froidement accueilli mes
explications à cet égard, reprit La Mole, que je n'ai point osé...
-- C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
Expliquez au roi, expliquez.
-- Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi.
-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
presque mourant de mes deux blessures, il m'a semblé voir l'ombre
de ma mère me guidant vers le Louvre une croix à la main. Alors
j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion
de ma mère, à qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit
ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de
France et du roi de Navarre. Ma vie a été sauvée miraculeusement;
je n'ai donc qu'à accomplir mon voeu, Sire. Je suis prêt à me
faire catholique.
Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu'il était comprenait bien
l'abjuration par intérêt; mais il doutait fort de l'abjuration par
la foi.
-- Le roi ne veut pas se charger de mon protégé, pensa Marguerite.
La Mole cependant demeurait timide et gêné entre les deux volontés
contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de
sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa délicatesse de
femme, le tira de ce mauvais pas.
-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a besoin de
repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh! tenez!
La Mole pâlissait en effet; mais c'étaient les dernières paroles
de Marguerite qu'il avait entendues et interprétées qui le
faisaient pâlir.
-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
nous laisser reposer M. de La Mole?
Le jeune homme adressa à Marguerite un regard suppliant et, malgré
la présence des deux Majestés, se laissa aller sur un siège, brisé
de douleur et de fatigue.
Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et
de désespoir dans cette faiblesse.
-- Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à ce jeune
gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi, puisqu'il accourait
ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Téligny,
lorsqu'il a été blessé; il convient, dis-je, à Votre Majesté de
lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.
-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prêt.
-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majesté,
qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant à moi, avec la
permission de mon auguste époux, ajouta Marguerite en souriant, je
vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
repos.
Henri avait de l'esprit, peut-être un peu trop même: ses amis et
ses ennemis le lui reprochèrent plus tard. Mais il comprit que
celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le
droit par l'indifférence même qu'il avait manifestée pour elle;
d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifférence
en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa
réponse.
-- Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de passer dans
mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.
-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à cette heure,
ne vous peut protéger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que
Votre Majesté demeure ici jusqu'à demain.
Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela Gillonne, fit
préparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
qu'on eût juré qu'il ne sentait plus ses blessures.
Quant à Marguerite, elle tira au roi une cérémonieuse révérence,
et, rentrée dans sa chambre bien verrouillée de tous côtés, elle
s'étendit dans son lit.
-- Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut que demain
M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
sourde oreille qui demain se repentira.
Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
de venir les recevoir. Gillonne s'approcha.
-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
prétexte quelconque, mon frère, le duc d'Alençon, ait envie de
venir ici avant huit heures du matin.
Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
politique avec le roi, qui peu à peu s'endormit, et bientôt ronfla
aux éclats, comme s'il eût été couché dans son lit de cuir de
Béarn. La Mole eût peut-être dormi comme le roi; mais Marguerite
ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
ce bruit troublait les idées et le sommeil du jeune homme.
-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
insomnie, il est bien timide; peut-être même, il faudra voir cela,
peut-être même sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s'il allait ne pas
être brave! ... Il fuyait... Il abjure... c'est fâcheux, le rêve
commençait bien; allons... Laissons aller les choses et
rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.
Et vers le jour Marguerite finit enfin par s'endormir en
murmurant: _Éros-Cupido-Amor_.
XV
Ce que femme veut Dieu le veut
Marguerite ne s'était pas trompée: la colère amassée au fond du
coeur de Catherine par cette comédie, dont elle voyait l'intrigue
sans avoir la puissance de rien changer au dénouement, avait
besoin de déborder sur quelqu'un. Au lieu de rentrer chez elle, la
reine mère monta directement chez sa dame d'atours.
Madame de Sauve s'attendait à deux visites: elle espérait celle de
Henri, elle craignait celle de la reine mère. Au lit, à moitié
vêtue, tandis que Dariole veillait dans l'antichambre, elle
entendit tourner une clef dans la serrure, puis s'approcher des
pas lents et qui eussent paru lourds s'ils n'eussent pas été
assourdis par d'épais tapis. Elle ne reconnut point là la marche
légère et empressée de Henri; elle se douta qu'on empêchait
Dariole de la venir avertir; et, appuyée sur sa main, l'oreille et
l'oeil tendus, elle attendit.
La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraître
Catherine de Médicis.
Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituée à
l'étudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
cachait de sombres préoccupations et peut-être de cruelles
vengeances.
Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
rester, et la pauvre Charlotte demeura clouée à sa place, amassant
intérieurement toutes les forces de son âme pour faire face à
l'orage qui se préparait silencieusement.
-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
Catherine sans que l'accent de sa voix indiquât aucune altération;
seulement ces paroles étaient prononcées avec des lèvres de plus
en plus blêmissantes.
-- Oui, madame..., répondit Charlotte d'une voix qu'elle tentait
inutilement de rendre aussi assurée que l'était celle de
Catherine.
-- Et vous l'avez vu?
-- Qui? demanda madame de Sauve.
-- Le roi de Navarre?
-- Non, madame; mais je l'attends, et j'avais même cru, en
entendant tourner une clef dans la serrure, que c'était lui qui
venait.
À cette réponse, qui annonçait dans madame de Sauve ou une
parfaite confiance ou une suprême dissimulation, Catherine ne put
retenir un léger frémissement. Elle crispa sa main grasse et
courte.
-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son méchant sourire,
tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
cette nuit.
-- Moi, madame, je savais cela! s'écria Charlotte avec un accent
de surprise parfaitement bien jouée.
-- Oui, tu le savais.
-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante à cette
seule supposition, il faut donc qu'il soit mort!
Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir ainsi, c'était la
certitude qu'elle avait d'une terrible vengeance, dans le cas où
sa petite trahison serait découverte.
-- Mais tu n'as donc pas écrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
demanda Catherine avec ce même rire silencieux et cruel.
-- Non, madame, répondit Charlotte avec un admirable accent de
naïveté; Votre Majesté ne me l'avait pas dit, ce me semble.
Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
madame de Sauve comme le serpent regarde l'oiseau qu'il veut
fasciner.
-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
n'est-ce pas?
-- Non, madame, répondit Charlotte, je sais seulement que Votre
Majesté a été parfois d'une bien grande indulgence pour moi, quand
il s'agissait de mon adresse et de ma beauté.
-- Eh bien, dit Catherine en s'animant, tu te trompais si tu as
cru cela, et moi je mentais si je te l'ai dit, tu n'es qu'une
sotte et qu'une laide près de ma fille Margot.
-- Oh! ceci, madame, c'est vrai! dit Charlotte, et je n'essaierai
pas même de le nier, surtout à vous.
-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te préfère-t-il de
beaucoup ma fille, et ce n'était pas ce que tu voulais, je crois,
ni ce dont nous étions convenues.
-- Hélas, madame! dit Charlotte éclatant cette fois en sanglots
sans qu'elle eût besoin de se faire aucune violence, si cela est
ainsi, je suis bien malheureuse.
-- Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un double poignard
le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.
-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.
-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
ton amant.
-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les épaules.
-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mère.
-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute sa force prête
à l'abandonner.
-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Française.
-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majesté veut-elle que
je sois jalouse autrement que d'amour-propre? je n'aime le roi de
Navarre qu'autant qu'il le faut pour le service de Votre Majesté!
Catherine la regarda un moment avec des yeux rêveurs.
-- Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai, murmura-t-
elle.
-- Votre Majesté lit dans mon coeur.
-- Et ce coeur m'est tout dévoué?
-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
-- Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service, Carlotta, il
faut, pour mon service toujours, que tu sois très éprise du roi de
Navarre, et très jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.
-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle façon une Italienne
est-elle jalouse?
-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, après avoir fait deux ou
trois mouvements de tête du haut en bas, elle sortit
silencieusement et lentement, comme elle était rentrée. Charlotte,
troublée par le clair regard de ces yeux dilatés comme ceux du
chat et de la panthère, sans que cette dilatation lui fît rien
perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
mot, sans même laisser à son souffle la liberté de se faire
entendre, et elle ne respira que lorsqu'elle eut entendu la porte
se refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire que la
terrible apparition était bien évanouie.
-- Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de mon lit
et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t'en prie, car je n'oserais
pas rester seule.
Dariole obéit; mais malgré la compagnie de sa femme de chambre,
qui restait près d'elle, malgré la lumière de la lampe qu'elle
ordonna de laisser allumée pour plus grande tranquillité, madame
de Sauve aussi ne s'endormit qu'au jour, tant bruissait à son
oreille le métallique accent de la voix de Catherine.
Cependant, quoique endormie au moment où le jour commençait à
paraître, Marguerite se réveilla au premier son des trompettes,
aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitôt et
commença de revêtir un costume si négligé qu'il en était
prétentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la même clef
Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux à
ce dernier, et appelant son mari:
-- Allons, Sire, dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir fait
croire à madame ma mère ce qui n'est pas, il convient encore que
vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
règne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
solennelles: Aujourd'hui sera la dernière fois que je mettrai
Votre Majesté à cette cruelle épreuve.
Le roi de Navarre sourit et ordonna qu'on introduisît ses
gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit semblant de
s'apercevoir seulement que son manteau était resté sur le lit de
la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
manteau des mains de Marguerite rougissante, et l'agrafa sur son
épaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
de la ville et de la cour.
Marguerite remarquait du coin de l'oeil l'imperceptible étonnement
que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimité qui
venait de se révéler entre le roi et la reine de Navarre,
lorsqu'un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
et annonçant le duc d'Alençon.
Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
seulement que le roi avait passé la nuit chez sa femme.
François entra si rapidement qu'il faillit, en les écartant,
renverser ceux qui le précédaient. Son premier coup d'oeil fut
pour Henri. Marguerite n'eut que le second.
Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite composa son
visage, qui exprima la plus parfaite sérénité.
D'un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries dérangées, le
double oreiller affaissé au chevet, le chapeau du roi jeté sur une
chaise.
Il pâlit; mais se remettant sur-le-champ:
-- Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin à la paume
avec le roi?
-- Le roi me fait-il cet honneur de m'avoir choisi, demanda Henri,
ou n'est-ce qu'une attention de votre part, mon beau-frère?
-- Mais non, le roi n'a point parlé de cela, dit le duc un peu
embarrassé; mais n'êtes-vous point de sa partie ordinaire?
Henri sourit, car il s'était passé tant et de si graves choses
depuis la dernière partie qu'il avait faite avec le roi, qu'il n'y
aurait rien eu d'étonnant à ce que Charles IX eût changé ses
joueurs habituels.
-- J'y vais, mon frère! dit Henri en souriant.
-- Venez, reprit le duc.
-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.
-- Oui, ma soeur.
-- Vous êtes donc pressé?
-- Très pressé.
-- Si cependant je réclamais de vous quelques minutes?
Une pareille demande était si rare dans la bouche de Marguerite,
que son frère la regarda en rougissant et en pâlissant tour à
tour.
-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins étonné que le duc
d'Alençon.
Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de son époux, se
retourna de son côté.
-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le secret que j'ai à
révéler à mon frère est déjà connu de vous, puisque la demande que
je vous ai adressée hier à propos de ce secret a été à peu près
refusée par Votre Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua
Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majesté par
l'expression émise en face d'elle d'un désir qui lui a paru être
désagréable.
-- Qu'est-ce donc? demanda François en les regardant tous deux
avec étonnement.
-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de dépit, je sais ce que vous
voulez dire, madame. En vérité, je regrette de ne pas être plus
libre. Mais si je ne puis donner à M. de La Mole une hospitalité
qui ne lui offrirait aucune assurance, je n'en peux pas moins
recommander après vous à mon frère d'Alençon la personne _à
laquelle vous vous intéressez._ Peut-être même, ajouta-t-il pour
donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
peut-être même mon frère trouvera-t-il une idée qui vous permettra
de garder M. de La Mole... ici... près de vous... ce qui serait
mieux que tout, n'est-ce pas, madame?
-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à eux deux ils
vont faire ce que ni l'un ni l'autre des deux n'eût fait tout
seul.
Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
blessé après avoir dit à Henri:
-- C'est à vous, monsieur, d'expliquer à mon frère à quel titre
nous nous intéressons à M. de La Mole.
En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M. d'Alençon,
moitié protestant par opposition, comme Henri moitié catholique
par prudence, l'arrivée de La Mole à Paris, et comment le jeune
homme avait été blessé en venant lui apporter une lettre de
M. d'Auriac.
Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
debout devant lui.
François, en l'apercevant si beau, si pâle, et par conséquent
doublement séduisant par sa beauté et par sa pâleur, sentit naître
une nouvelle terreur au fond de son âme. Marguerite le prenait à
la fois par la jalousie et par l'amour-propre.
-- Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j'en réponds,
sera utile à qui saura l'employer. Si vous l'acceptez pour vôtre,
il trouvera en vous un maître puissant, et vous en lui un
serviteur dévoué. En ces temps, il faut bien s'entourer, mon
frère! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que
le duc d'Alençon l'entendît seul, quand on est ambitieux et que
l'on a le malheur de n'être que troisième fils de France.
Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à François que,
malgré cette ouverture, elle gardait encore à part en elle-même
une portion importante de sa pensée.
-- Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout au
contraire de Henri, qu'il n'est pas séant que ce jeune homme
demeure si près de mon appartement.
-- Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La Mole, si cela
lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installé dans mon
logis, où je crois qu'il n'a rien à craindre. Qu'il m'aime et je
l'aimerai.
François mentait, car au fond de son coeur il détestait déjà La
Mole.
-- Bien, bien... je ne m'étais donc pas trompée! murmura
Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
pour vous conduire l'un et l'autre, je vois qu'il faut vous
conduire l'un par l'autre.
Puis complétant sa pensée:
-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
Henriette.
En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement catéchisé par
Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
pour un blessé, l'escalier qui conduisait chez M. d'Alençon. Deux
ou trois jours s'écoulèrent pendant lesquels la bonne harmonie
parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
renoncé entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
matins la messe qu'on disait au Louvre. Le soir il prenait
ostensiblement le chemin de l'appartement de sa femme, entrait par
la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
par la petite porte secrète et montait chez madame de Sauve, qui
n'avait pas manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du
danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné des deux
côtés, redoublait donc de méfiance à l'endroit de la reine mère,
et cela avec d'autant plus de raison qu'insensiblement la figure
de Catherine commençait à se dérider. Henri en arriva même à voir
éclore un matin sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance.
Ce jour-là il eut toutes les peines du monde à se décider à manger
autre chose que des oeufs qu'il avait fait cuire lui-même, et à
boire autre chose que de l'eau qu'il avait vu puiser à la Seine
devant lui.
Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient s'éteignant;
on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
était fort diminué. La plus grande partie étaient morts, beaucoup
avaient fui, quelques-uns étaient restés cachés.
De temps en temps une grande clameur s'élevait dans un quartier ou
dans un autre; c'était quand on avait découvert un de ceux-là.
L'exécution alors était privée ou publique, selon que le
malheureux était acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait
fuir. Dans le dernier cas, c'était une grande joie pour le
quartier où l'événement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
par l'extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
plus en plus féroces; et moins il en restait, plus ils
paraissaient acharnés après ces malheureux restes.
Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux huguenots;
puis, quand il n'avait pas pu continuer lui-même, il s'était
délecté au bruit des chasses des autres.
Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec la paume et
la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mère le visage tout
joyeux, suivi de ses courtisans habituels.
-- Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
cette joie, avait déjà essayé d'en deviner la cause; ma mère,
bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
c'est que l'illustre carcasse de monsieur l'amiral, qu'on croyait
perdue, est retrouvée!
-- Ah! ah! dit Catherine.
-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l'idée, n'est-ce pas,
ma mère, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
il n'en était rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
eu une idée: il a pendu l'amiral au croc de Montfaucon.
_Du haut en bas Gaspard on a jeté, Et puis de bas en haut on l'a
monté._
-- Eh bien? dit Catherine.
-- Eh bien, ma bonne mère! reprit Charles IX, j'ai toujours eu
l'envie de le revoir depuis que je sais qu'il est mort, le cher
homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd'hui; l'air
est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
jamais porté; si vous voulez, ma mère, nous monterons à cheval et
nous irons à Montfaucon.
-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
n'avais pas donné un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
à une visite faite à un homme de l'importance de monsieur
l'amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
une occasion pour les observateurs de faire des observations
curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.
-- Vous avez, ma foi, raison, ma mère! à demain la chose, cela
vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
ou plutôt nous n'inviterons personne. Nous dirons seulement que
nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
mère! je vais sonner du cor.
-- Vous vous épuiserez, Charles! Ambroise Paré vous le dit sans
cesse, et il a raison; c'est un trop rude exercice pour vous.
-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien être sûr de ne
mourir que de cela. J'enterrerais tout le monde ici, et même
Henriot, qui doit un jour nous succéder à tous, à ce que prétend
Nostradamus.
Catherine fronça le sourcil.
-- Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses qui
paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-vous.
-- Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes chiens, qui
s'ennuient à crever, pauvres bêtes! j'aurais dû les lâcher sur le
huguenot, cela les aurait réjouis.
Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra dans son
cabinet d'Armes, détacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eût
fait honneur à Roland lui-même. On ne pouvait pas comprendre
comment, de ce corps faible et maladif et de ces lèvres pâles,
pouvait sortir un souffle si puissant.
Catherine attendait en effet quelqu'un, comme elle l'avait dit à
son fils. Un instant après qu'il fut sorti, une de ses femmes vint
lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
qui lui faisaient la cour et suivit la messagère.
Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le soir même de
la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
d'entrer dans son oratoire.
-- Ah! c'est vous, René! lui dit Catherine, je vous attendais avec
impatience. René s'inclina.
-- Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai écrit?
-- J'ai eu cet honneur.
-- Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais, l'épreuve de cet
horoscope tiré par Ruggieri et qui s'accorde si bien avec cette
prophétie de Nostradamus, qui dit que mes fils régneront tous
trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiées,
René, et j'ai pensé qu'il était possible que les destinées fussent
devenues moins menaçantes.
-- Madame, répondit René en secouant la tête, Votre Majesté sait
bien que les choses ne modifient pas la destinée; c'est la
destinée au contraire qui gouverne les choses.
-- Vous n'en avez pas moins renouvelé le sacrifice, n'est-ce pas?
-- Oui, madame, répondit René, car vous obéir est mon premier
devoir.
-- Eh bien, le résultat?
-- Est demeuré le même, madame.
-- Quoi! l'agneau noir a toujours poussé ses trois cris?
-- Toujours, madame.
-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
Catherine.
-- Hélas! dit René.
-- Mais ensuite?
-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet étrange
déplacement du foie que nous avons déjà remarqué dans les deux
premiers et qui penchait en sens inverse.
-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
Catherine. Il faudra cependant combattre cela, René! continua-t-
elle.
René secoua la tête.
-- Je l'ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin gouverne.
-- C'est ton avis? dit Catherine.
-- Oui, madame.
-- Te souviens-tu de l'horoscope de Jeanne d'Albret?
-- Oui, madame.
-- Redis-le un peu, voyons, je l'ai oublié, moi.
-- _Vives honorata_, dit René, _morieris reformidata, regina
amplificabere._
_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honorée_, et elle
manquait du nécessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutée_, et
nous nous sommes moqués d'elle. _Tu seras plus grande que tu n'as
été comme reine_, et voilà qu'elle est morte et que sa grandeur
repose dans un tombeau où nous avons oublié de mettre même son
nom.
-- Madame, Votre Majesté traduit mal le_ vives honorata_. La reine
de Navarre a vécu honorée, en effet, car elle a joui, tant qu'elle
a vécu, de l'amour de ses enfants et du respect de ses partisans,
amour et respect d'autant plus sincères qu'elle était plus pauvre.
-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honorée; _mais
_morieris reformidata, _voyons, comment l'expliquerez-vous?
-- Comment je l'expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
redoutée.
-- Eh bien, est-elle morte redoutée?
-- Si bien redoutée, madame, qu'elle ne fût pas morte si Votre
Majesté n'en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
ou tu seras plus grande que tu n'as été comme reine; _ce qui est
encore vrai, madame, car en échange de la couronne périssable,
elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre, la couronne
du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir réservé à sa race
sur la terre?
Catherine était superstitieuse à l'excès. Elle s'épouvanta plus
encore peut-être du sang-froid de René que de cette persistance
des augures; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion
de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement à René et
sans transition aucune que le travail muet de sa pensée:
-- Est-il arrivé des parfums d'Italie?
-- Oui, madame.
-- Vous m'en enverrez un coffret garni.
-- Desquels?
-- Des derniers, de ceux... Catherine s'arrêta.
-- De ceux qu'aimait particulièrement la reine de Navarre? reprit
René.
-- Précisément.
-- Il n'est point besoin de les préparer, n'est-ce pas, madame?
car Votre Majesté y est à cette heure aussi savante que moi.
-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils réussissent.
-- Votre Majesté n'a rien de plus à me dire? demanda le parfumeur.
-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des
poules.
-- Hélas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous
ne changions rien aux présages.
-- Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un
instant assise et pensive; puis elle se leva à son tour et rentra
dans sa chambre à coucher, où l'attendaient ses femmes et où elle
annonça pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon.
La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée
le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes
leurs armes et leurs chevaux d'apparat. Les marchands fermèrent
boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent,
par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne
occasion, afin d'avoir un accompagnement convenable à donner au
cadavre de l'amiral.
Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une
bonne partie de la nuit.
La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette
journée avait succédé à trois ou quatre autres qui n'étaient pas
moins tristes.
M. d'Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite, l'avait
installé chez lui, mais ne l'avait point revu depuis. Il se
sentait tout à coup comme un pauvre enfant abandonné, privé des
soins tendres, délicats et charmants de deux femmes dont le
souvenir seul de l'une dévorait incessamment sa pensée. Il avait
bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré, qu'elle
lui avait envoyé; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
cinquante ans, qui ignorait ou feignait d'ignorer l'intérêt que La
Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient à Marguerite,
étaient bien incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que
Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
pour savoir des nouvelles du blessé. Cette visite avait fait
l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en était
resté comme ébloui, attendant toujours une seconde apparition,
laquelle, quoiqu'il se fût écoulé deux jours depuis la première,
ne venait point.
Aussi, quand la nouvelle fut apportée au convalescent de cette
réunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
demander à M. d'Alençon la faveur de l'accompagner.
Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en état de
supporter cette fatigue; il répondit seulement:
-- À merveille! Qu'on lui donne un de mes chevaux. C'était tout ce
que désirait La Mole. Maître Ambroise Paré vint comme d'habitude
pour le panser. La Mole lui exposa la nécessité où il était de
monter à cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des
appareils. Les deux blessures, au reste, étaient refermées, celle
de la poitrine comme celle de l'épaule, et celle de l'épaule seule
le faisait souffrir. Toutes deux étaient vermeilles, comme il
convient à des chairs en voie de guérison. Maître Ambroise Paré
les recouvrit d'un taffetas gommé fort en vogue à cette époque
pour ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu'il ne
se donnât point trop de mouvement dans l'excursion qu'il allait
faire, les choses iraient convenablement.
La Mole était au comble de la joie. À part une certaine faiblesse
causée par la perte de son sang et un léger étourdissement qui se
rattachait à cette cause, il se sentait aussi bien qu'il pouvait
être. D'ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
il reverrait Marguerite, et lorsqu'il songeait au bien que lui
avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
l'efficacité bien plus grande de celle de sa maîtresse.
La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait reçu en
partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin
blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le
tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir
parfumé qu'on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le
matin, une demi-heure seulement après l'heure pour laquelle La
Mole l'avait demandé, ce qui fait qu'il n'eut trop rien à dire. Il
s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui-
même; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans
sa chambre qu'à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
moral ferait taire les incommodités physiques.
Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long
qu'on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien.
Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même
genre avait lieu à l'hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil
roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui
traversait désagréablement le visage; il peignait et parfumait sa
moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette
malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à
cette époque s'obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une
triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application était
insuffisante, une idée lui vint: un ardent soleil, un soleil
d'août dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l'air et les yeux
fermés, il se promena pendant dix minutes, s'exposant
volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents
du ciel.
Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier
ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant
que c'était la raie rouge qui maintenant n'était plus en harmonie
avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une
couche de vermillon qu'il étendit dessus; après quoi il endossa un
magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant
qu'il eût demandé le tailleur.
Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde
fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont
la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu'à l'instar
de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières
batailles civiles un sabre de reître.
Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l'était de lui-même, ce
gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir
la cour de l'hôtel de Guise des hennissements de son coursier,
auxquels répondaient, à mesure qu'il s'en rendait maître, des
_mordi_ prononcés sur tous les tons. Au bout d'un instant le
cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son
obéissance la légitime domination de son cavalier; mais la
victoire n'avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit
(c'était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et
ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de
chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus
agréable.
Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son
intendant.
-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeuner
M. le comte Annibal de Coconnas?
-- Oui, madame, répondit l'intendant. Il a même ce matin mangé de
meilleur appétit encore que d'habitude.
-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
premier gentilhomme:
-- Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas
pour tout au monde qu'il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les
huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
soirée de la Saint-Barthélemy.
Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute
rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général.
Il était deux heures de l'après-midi, lorsqu'une file de cavaliers
ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la
rue Saint-Denis, débouchant à l'angle du cimetière des Innocents,
et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons
sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.
XVI
Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idée de ce
spectacle. Les habits soyeux, riches et éclatants, légués comme
une mode splendide par François Ier à ses successeurs, ne
s'étaient pas transformés encore dans ces vêtements étriqués et
sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
de Charles IX, moins riche, mais peut-être plus élégant que ceux
des époques précédentes, éclatait dans toute sa parfaite harmonie.
De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec
un semblable cortège; car nous en sommes réduits, pour nos
magnificences de parade, à la symétrie et à l'uniforme.
Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens et chevaux
marchant sur les flancs et en arrière, faisaient du cortège royal
une véritable armée. Derrière cette armée venait le peuple, ou,
pour mieux dire, le peuple était partout.
Le peuple suivait, escortait et précédait; il criait à la fois
Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait plusieurs
calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.
C'était le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parlé devant
Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutôt
le corps mutilé de l'amiral, qui était pendu. Le premier mouvement
de Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette visite.
C'était là où l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit
exprimant sa répugnance, elle échangea un coup d'oeil et un
sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les
comprit, puis se reprenant tout à coup:
-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis
catholique et je me dois à ma nouvelle religion. Puis s'adressant
à Charles IX:
-- Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
heureux de l'accompagner partout où elle ira. Et il jeta autour de
lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se
fronçaient.
Aussi celui de tout le cortège que l'on regardait avec le plus de
curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce roi sans
royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarité avec ses
inférieurs, familiarité qu'il portait à un degré presque
inconvenant pour un roi, familiarité qui tenait aux habitudes
montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'à sa mort, le
signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:
-- À la messe, Henriot, à la messe! Ce à quoi Henri répondait:
-- J'y ai été hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai
demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez
comme cela.
Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si fraîche, si
élégante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont
quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient à sa compagne,
madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont
le cheval blanc, comme s'il était fier du poids qu'il portait,
secouait furieusement la tête.
-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?
-- Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien que je sache.
Puis tout bas:
-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu?
-- Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre, répondit
Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait?
-- Il a voulu être de la fête; il monte le cheval de bataille de
M. de Nevers, un cheval grand comme un éléphant. C'est un cavalier
effrayant. Je lui ai permis d'assister à la cérémonie, parce que
j'ai pensé que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
de cette façon il n'y aurait pas de rencontre à craindre.
-- Oh! ma foi! répondit Marguerite en souriant, fût-il ici, et il
n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela.
C'est un beau garçon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Après
tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
légèrement les épaules; après tout, peut-être l'avons-nous cru
huguenot, tandis qu'il était brahme, et sa religion lui défend-
elle de répandre le sang.
-- Mais où donc est le duc d'Alençon? demanda Henriette, je ne
l'aperçois point.
-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et désirait
ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas être du même
avis que son frère Charles et son frère Henri, il penche pour les
huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpréter
à mal son absence et il s'est décidé. Mais, justement, tiens, on
regarde, on crie là-bas, c'est lui qui sera venu par la porte
Montmartre.
-- En effet, c'est lui-même, je le reconnais, dit Henriette. En
vérité, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se
soigne particulièrement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc
comme c'est bon d'être prince du sang: il galope sur tout le monde
et tout le monde se range.
-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous écraser. Dieu me
pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer.
-- Eh, c'est mon intrépide! s'écria la duchesse, regarde donc,
regarde.
Coconnas avait en effet quitté son rang pour se rapprocher de
madame de Nevers; mais au moment même où son cheval traversait
l'espèce de boulevard extérieur qui séparait la rue du faubourg
Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alençon, essayant en
vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps heurter
Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa colossale monture, son
chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.
-- Dieu! dit Marguerite en se penchant à l'oreille de son amie,
M. de La Mole!
-- Ce beau jeune homme pâle! s'écria la duchesse incapable de
maîtriser sa première impression.
-- Oui, oui! celui-là même qui a failli renverser ton Piémontais.
-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!
En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
Mole; et, de surprise, il avait laissé échapper la bride de son
cheval, car il croyait bien avoir tué son ancien compagnon, ou du
moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
côté, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à l'expression
de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
s'étreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes.
Après quoi La Mole ayant regardé tout autour de lui, et ayant
compris sans doute que le lieu était mal choisi pour une
explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alençon.
Coconnas resta un moment ferme à la même place, tordant sa
moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'à se crever
l'oeil; après quoi, voyant que La Mole s'éloignait sans lui rien
dire de plus, il se remit lui-même en route.
-- Ah! ah! dit avec une dédaigneuse douleur Marguerite, je ne
m'étais donc pas trompée... Oh! pour cette fois c'est trop fort.
Et elle se mordit les lèvres jusqu'au sang.
-- Il est bien joli, répondit la duchesse avec commisération.
Juste en ce moment le duc d'Alençon venait de reprendre sa place
derrière le roi et la reine mère, de sorte que ses gentilshommes,
en le rejoignant, étaient forcés de passer devant Marguerite et la
duchesse de Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux
princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque
sur le cou de son cheval et demeura tête nue en attendant que Sa
Majesté l'honorât d'un regard.
Mais Marguerite détourna fièrement la tête.
La Mole lut sans doute l'expression de dédain empreinte sur le
visage de la reine et de pâle qu'il était devint livide. De plus,
pour ne pas choir de son cheval il fut forcé de se retenir à la
crinière.
-- Oh! oh! dit Henriette à la reine, regarde donc, cruelle que tu
es! Mais il va se trouver mal! ...
-- Bon! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne nous
manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
trompait.
La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
son cheval, alla reprendre son rang à la suite du duc d'Alençon.
Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la
silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné par Enguerrand de
Marigny. Jamais il n'avait été si bien garni qu'à cette heure.
Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et formèrent un
large cercle autour de l'enceinte. À leur approche, les corbeaux
perchés sur le gibet s'envolèrent avec des croassements de
désespoir.
Le gibet qui s'élevait à Montfaucon offrait d'ordinaire, derrière
ses colonnes, un abri aux chiens attirés par une proie fréquente
et aux bandits philosophes qui venaient méditer sur les tristes
vicissitudes de la fortune.
Ce jour-là il n'y avait, en apparence du moins, à Montfaucon, ni
chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chassé les
premiers en même temps que les corbeaux, et les autres s'étaient
confondus dans la foule pour y opérer quelques-uns de ces bons
coups qui sont les riantes vicissitudes du métier.
Le cortège s'avançait; le roi et Catherine arrivaient les
premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alençon, le roi
de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages,
les écuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.
Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
souillé de sang coagulé et de boue blanchie par de nouvelles
couches de poussière. Au cadavre il manquait une tête. Aussi
l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse
comme elle l'est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon
de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
M. l'amiral avait introduit un cure-dent.
C'était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que tous ces
élégants seigneurs et toutes ces belles dames défilant, comme une
procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
de ces gibets aux longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs
était bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
et la froide insensibilité de ces cadavres, objets de railleries
qui faisaient frissonner ceux-là même qui les faisaient.
Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible spectacle; et à sa
pâleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
ralliés, Henri, qui, quelle que fût sa puissance sur lui-même et
si étendu que fût le degré de dissimulation dont le Ciel l'avait
doté, n'y put tenir. Il prétexta l'odeur impure que répandaient
tous ces débris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, côte
à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes de l'amiral:
-- Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que, pour
rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?
-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux étincelaient
d'une joie féroce.
-- Oui, Sire.
-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d'un
ennemi mort sent toujours bon.
-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté savait que
nous devions venir faire une petite visite à M. l'amiral, elle eût
dû inviter Pierre Ronsard, son maître en poésie: il eût fait,
séance tenante, l'épitaphe du vieux Gaspard.
-- Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
la ferons bien nous-même... Par exemple, écoutez, messieurs, dit
Charles IX après avoir réfléchi un instant:
_Ci-gît, -- mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop
honnête, -- Ici l'amiral est pendu Par les pieds, à faute de
tête._
_-- _Bravo! bravo! s'écrièrent les gentilshommes catholiques tout
d'une voix, tandis que les huguenots ralliés fronçaient les
sourcils en gardant le silence.
Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
Nevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu.
-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgré les
parfums dont elle était couverte, cette odeur commençait à
indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte.
Disons adieu à M. l'amiral, et revenons à Paris.
Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu'on prend congé
d'un ami, et, reprenant la tête de colonne, elle revint gagner le
chemin, tandis que le cortège défilait devant le cadavre de
Coligny.
Le soleil se couchait à l'horizon. La foule s'écoula sur les pas
de Leurs Majestés pour jouir jusqu'au bout des magnificences du
cortège et des détails du spectacle: les voleurs suivirent la
foule; de sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n'y
avait plus personne autour du cadavre mutilé de l'amiral, que
commençaient à effleurer les premières brises du soir. Quand nous
disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monté sur un
cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment où il était
honoré de la présence des princes, contempler à son aise ce tronc
informe et noirci, était demeuré le dernier, et s'amusait à
examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons, piliers de
pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, à lui
arrivé depuis quelques jours à Paris et ignorant des
perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le
parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement
laid.
Il n'est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet homme était
notre ami Coconnas. Un oeil exercé de femme l'avait en vain
cherché dans la cavalcade et avait sondé les rangs sans pouvoir le
retrouver.
M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, était donc en extase
devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny.
Mais cette femme n'était pas seule à chercher M. de Coconnas. Un
autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
sa galante plume, après avoir regardé en avant et sur les côtés,
s'avisa de regarder en arrière et vit la haute taille de Coconnas
et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.
Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
décrivant une courbe, retourna vers le gibet.
Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit:
-- Nous nous sommes trompées toutes deux, Marguerite, car le
Piémontais est demeuré en arrière, et M. de La Mole l'a suivi.
-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fâchée d'avoir à
revenir sur son compte.
Marguerite alors se retourna et vit s'exécuter effectivement de la
part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.
Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la file:
l'occasion était des plus favorables; on tournait devant un
sentier bordé de larges haies qui remontait, et, en remontant,
passait à trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot à
l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe à Gillonne, et
les quatre personnes s'en allèrent par ce chemin de traverse
s'embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu où allait
se passer la scène dont ils paraissaient désirer être spectateurs.
Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet
endroit à celui où Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
M. l'amiral.
Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et Gillonne en
firent autant; le capitaine descendit à son tour, et réunit dans
ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
offrait aux trois femmes un siège comme en demandent souvent et
inutilement les princesses.
Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre détail.
La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se placer derrière
Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'épaule.
Le Piémontais se retourna.
-- Oh! dit-il, ce n'était donc pas un rêve! et vous vivez encore!
-- Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est
pas votre faute, mais enfin je vis.
-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgré votre
mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela la dernière fois que
nous nous sommes vus.
-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgré cette ligne
jaune qui vous coupe le visage; vous étiez plus pâle que cela
lorsque je vous la fis.
Coconnas se mordit les lèvres; mais, décidé, à ce qu'il paraît, à
continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua:
-- C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu à ce crochet de
fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exagérés pour nous
accuser d'avoir tué jusqu'aux huguenotins à la mamelle!
-- Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot,
j'ai le bonheur d'être catholique.
-- Bah! s'écria Coconnas en éclatant de rire, vous êtes converti,
monsieur! oh! que c'est adroit!
-- Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux et la même
politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'échappais au
massacre.
-- Comte, reprit le Piémontais, c'est un voeu très prudent, et je
vous en félicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore?
-- Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, répondit La Mole
en caressant sa monture avec une tranquillité parfaite.
-- Lequel? demanda Coconnas.
-- Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce petit clou
qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.
-- Comment! dit Coconnas, comme je suis là, tout grouillant?
-- Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du
corps.
Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes.
-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou!
-- Oui, reprit La Mole, à ce clou...
-- Vous n'êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
Coconnas.
-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
Coconnas, qu'on peut impunément assassiner les gens sous le loyal
et honorable prétexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour
vient où l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tête
d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la
main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en
traître.
-- Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À
terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l'épée à
la main.
Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse
de Nevers à l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
laid?
-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de
dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
regardons.
En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de
mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché
son manteau cerise, l'avait posé à terre, avait tiré son épée et
était tombé en garde.
-- Aïe! fit-il en allongeant le bras.
-- Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on
se le rappelle, étaient blessés à l'épaule et souffraient d'un
mouvement trop vif.
Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
n'avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux
champions se frotter l'omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire
parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils
eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
dames.
La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués.
-- Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s'égorgeront si nous n'y
mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà!
cria Marguerite.
-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à
l'oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
marché de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de
Mercandon.
-- Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite;
regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu.
En effet, le combat, commencé par des railleries et des
provocations, était devenu silencieux depuis que les deux
champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs
forces, et l'un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé
de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes
blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas
fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
maître en fait d'armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin
rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu'au bord du fossé, de
l'autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa
retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
Coconnas s'arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole,
fournit avec la rapidité de l'éclair un coup droit, et à l'instant
même le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache
rouge qui alla s'élargissant.
-- Courage! cria la duchesse de Nevers.
-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.
La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui
pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d'une
épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond.
Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n'en firent
qu'un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante
derrière le dos de Coconnas.
Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux restèrent debout,
se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu'au
moindre mouvement qu'il ferait l'équilibre allait lui manquer.
Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son
adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
se laissa tomber sur La Mole, l'étreignant d'un bras, tandis que
de l'autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La
Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi
du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa
chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé.
Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
mourants qu'ils étaient ils cherchaient encore à s'achever, se
précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles
fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se
refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer
qu'il tenait, se raidit dans une convulsion suprême.
Un large flot de sang écumait autour d'eux.
-- Oh! brave, brave La Mole! s'écria Marguerite, incapable de
renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
fois pardon de t'avoir soupçonné!
Et ses yeux se remplirent de larmes.
-- Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions?
Et elle éclata en sanglots.
-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à
étancher le sang qui coulait à flots... Holà! vous qui venez,
venez plus vite!
En effet, un homme, assis sur le devant d'une espèce de tombereau
peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du
cimetière des Innocents:
_Bel aubespin fleurissant,_
_Verdissant,_
__
_Le long de ce beau rivage,_
_Tu es vêtu, jusqu'au bas,_
_Des longs bras_
_D'une lambrusche sauvage._
__
_Le chantre rossignolet,_
_Nouvelet,_
__
_Courtisant sa bien-aimée,_
_Pour ses amours alléger,_
_Vient loger_
_Tous les ans sous la ramée._
__
_Or, vis, gentil aubespin,_
_Vis sans fin;_
__
_Vis, sans que jamais tonnerre_
_Ou la cognée, ou les vents,_
_Ou le temps_
_Te puissent ruer par..._
_-- _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous
appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
secours?
L'homme au chariot, dont l'extérieur repoussant et le visage rude
formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson
que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et
se baissant sur les deux corps:
-- Voilà de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de
meilleures.
-- Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle
une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre.
-- Madame, répondit cet homme en s'inclinant jusqu'à terre, je
suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais
accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l'amiral.
-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite;
jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de
nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux
gentilshommes au Louvre.
XVII
Le confrère de maître Ambroise Paré
Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit
la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait
de guide. Il s'arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche
salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d'Alençon,
et l'on envoya chercher maître Ambroise Paré.
Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris
connaissance.
La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d'épée l'avait
frappé au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offensé aucun
organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé,
et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
flamme d'une bougie.
Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas.
Madame de Nevers était désespérée; c'était elle qui, confiante
dans la force, dans l'adresse et le courage du Piémontais, avait
empêché Marguerite de s'opposer au combat. Elle eût bien fait
porter Coconnas à l'hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette
seconde occasion les soins de la première; mais d'un moment à
l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange
l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal.
Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
les deux jeunes gens chez son frère, où l'un d'eux, d'ailleurs,
était déjà installé, en disant que c'étaient deux gentilshommes
qui s'étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais
la vérité fut divulguée par l'admiration du capitaine témoin du
combat, et l'on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés
venaient de naître au grand jour de la renommée.
Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
les deux blessés parcoururent les différentes phases de
convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de
leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux,
reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre
terrible s'était emparée de lui, et son retour à la vie fut
signalé par tous les signes du plus affreux délire.
Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en
reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait
par aucun signe indiqué qu'il le vît. Coconnas tout au contraire,
en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait
de perdre n'avait en rien diminué les passions de ce tempérament
de feu.
Coconnas pensa qu'il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait
l'ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se
prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui,
pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse
et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
seul.
Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes
périodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantôt
atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant.
Tout cela offrait, à l'esprit brûlant du Piémontais un mélange
effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort,
bien mort, et même plutôt deux fois qu'une, et cependant il
reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au
sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis
l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers,
vint droit à lui et s'arrêta à son chevet, debout et le regardant;
il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de
compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une dérision
infernale.
Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le
corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus
qu'une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés
sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu'ils
étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on
avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait
pas qu'avant longtemps il eût l'envie de se servir. Coconnas vit
le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole
dormait, il essaya d'étendre la main jusqu'à lui; trois fois la
force lui manqua, et il s'évanouit. Enfin la quatrième nuit, il
atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en
poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous
son oreiller.
Le lendemain, il vit quelque chose d'inouï jusque-là: l'ombre de
La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les
siennes dans l'éternelle trame du complot qui devait l'en
débarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa
tête d'un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit.
Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant
deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
et plus rafraîchi qu'il n'avait jamais encore été depuis le moment
du duel; un jour d'absence de La Mole eût rendu la connaissance à
Coconnas, huit jours l'eussent guéri peut-être; malheureusement La
Mole rentra au bout de deux heures.
Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de
poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas
n'eut pas un regard pour son compagnon.
Son compagnon méritait cependant bien qu'on le regardât.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, court, trapu,
vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux
sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espèce de
justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses
sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses
chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle
pendait un couteau caché dans sa gaine.
Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie
dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont
les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient
constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il
regarda le malade, et secouant la tête:
-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.
-- Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.
-- Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher.
-- Par qui?
-- Ah! c'est vrai! J'oubliais où nous sommes. Je l'avais dit à ces
dames; mais elles n'ont point voulu m'écouter. Si l'on avait suivi
mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter à celles de cet âne
bâté que l'on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en
état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
autre coup d'épée si c'était votre bon plaisir; enfin on verra.
Entend-il raison, votre ami?
-- Pas trop.
-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La
Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua
une seconde fois la tête.
-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de
temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute
préparée qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure:
une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.
-- Bien.
-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?
-- Moi.
-- Vous-même?
-- Oui.
-- Vous m'en donnez votre parole?
-- Foi de gentilhomme!
-- Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie
pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée...
-- Je la renverserais jusqu'à la dernière goutte.
-- Foi de gentilhomme aussi?
-- Je vous le jure.
-- Par qui vous enverrai-je cette potion?
-- Par qui vous voudrez.
-- Mais mon envoyé...
-- Eh bien?
-- Comment pénétrera-t-il jusqu'à vous?
-- C'est prévu. Il dira qu'il vient de la part de M. René le
parfumeur.
-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?
-- Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et
de la nuit. L'homme sourit.
-- En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine
mère. C'est dit, on viendra de la part de maître René le
parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
souvent, sans être patenté, exercé ma profession.
-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?
-- Comptez-y.
-- Quant au paiement...
-- Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il
sera sur pied.
-- Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en état de vous
récompenser généreusement.
-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire à
moi d'être reconnaissants, cela ne m'étonnerait point qu'une fois
sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se
souvenir de moi.
-- Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je
serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.
-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.
-- Au revoir.
-- Vous dites?
-- Au revoir. L'homme sourit.
-- Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu
donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit... en trois
doses... d'heure en heure.
Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait
rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
étaient arrivés jusqu'à lui. De tout cet entretien, il n'avait
retenu que le mot: Minuit.
Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se
promenant.
Le docteur inconnu tint parole, et à l'heure dite envoya la
potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d'argent. Puis, cette
précaution prise, il se coucha.
Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il
essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement
fiévreux n'était qu'une suite de sa veille délirante. Le même
fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à
travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole
toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit!
minuit! minuit!
Tout à coup le timbre vibrant de l'horloge s'éveilla dans la nuit
et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le
souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif
inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de
nuit brûlait comme d'habitude, et à sa terne lueur faisait danser
mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas.
Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
l'épervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'à lui en
lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard,
le saisit par le manche, et s'apprêta à éventrer son ennemi.
La Mole approchait toujours.
Coconnas murmurait:
-- Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
continues d'approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que
je te massacre!
Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où
La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
draps l'éclair d'une lame; mais l'effort que le Piémontais fit en
se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole
s'arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et
le moribond retomba sur son oreiller.
-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête
et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre
camarade, car vous brûlez.
C'était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et
que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s'était
effarouché le cerveau vide du blessé.
Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses
lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être
comme jamais il n'en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent
sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme
imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
si j'en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
-- Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
et ne plus faire de vilains rêves.
Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant
ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le
Piémontais, au lieu de l'attendre le poignard à la main, le reçut
les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la
première fois s'endormit avec tranquillité.
La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique
haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce
moiteur s'épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le
lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit
avec satisfaction en disant:
-- À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne
sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites.
Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque,
mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poésie
attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que
l'amitié des deux gentilshommes, commencée à l'auberge de la
Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la
nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle
vigueur, et dépassa bientôt celles d'Oreste et de Pylade de cinq
coups d'épée et d'un coup de pistolet répartis sur leurs deux
corps.
Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison.
La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point
quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le
souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaîna, l'aida à
marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous
les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence
plus rapide qu'on n'avait le droit de l'espérer.
Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes
gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir
s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
madame de Nevers n'étaient certainement entrées dans la chambre.
Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre,
l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
yeux de tous une marque si publique d'intérêt à deux simples
gentilshommes? Non. C'était bien certainement la réponse que
devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
tenait peut-être à un oubli total, n'en était pas moins
douloureuse.
Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était
venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son
propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point
osé parler à l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point osé
parler à l'autre de madame de Nevers.
XVIII
Les revenants
Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son
côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
d'expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs
lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière
preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitié, c'est-à-dire par une
confiance entière.
Ils étaient éperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre
d'une reine.
Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
séparait de l'objet de leurs désirs. Et cependant l'espérance est
un sentiment si profondément enraciné au coeur de l'homme, que,
malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.
Tous deux, au reste, à mesure qu'ils revenaient à eux, soignaient
fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux
avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après
lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort
satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'étaient point
de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction;
Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la
beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la
maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli;
enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas
par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu,
annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une
longue suite de jours purs et de nuits sereines.
Au reste les soins les plus délicats continuaient d'entourer les
deux blessés; le jour où chacun d'eux avait pu se lever, il avait
trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y
a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que
pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
sur lui.
Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel
logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
n'était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais
encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles.
Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur
inconnu était la femme qu'il aimait.
Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans
égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri
que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais
une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois
visites.
La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait
opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable
amélioration.
La seconde, à l'hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d'eux
avait laissé valise et cheval.
La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de
parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques
et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
oracles.
Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce
jour tant attendu arriva.
Nous avons dit de réclusion, c'est le mot qui convient, car
plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce
jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment
barré le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que
sur un _exeat_ de maître Ambroise Paré.
Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux
malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de
complète guérison, avait donné cet _exeat_, et vers les deux
heures de l'après-midi, par une de ces belles journées d'automne,
comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà
fait provision de résignation pour l'hiver, les deux amis, appuyés
au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre.
La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le
fameux manteau cerise qu'il avait plié avec tant de soin avant le
combat, s'était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se
laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait
que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
non patentée, l'avait guéri en une seule nuit, quand toutes les
drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait
fait deux parts de l'argent renfermé dans sa bourse, c'est-à-dire
de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à
récompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en était pas
moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'apprêtait-il
à récompenser généreusement son sauveur.
La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honoré, la
rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles.
Près de l'ancienne fontaine et à l'endroit que l'on désigne
aujourd'hui par le nom de _Carreau des Halles_, s'élevait une
construction octogone en maçonnerie surmontée d'une vaste lanterne
de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel
grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu'on
appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espèce de roue
en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du
condamné ou des condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre, ou
à plusieurs de ces huit ouvertures.
Cette construction étrange, qui n'avait son analogue dans aucune
des constructions environnantes, s'appelait le pilori.
Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit
taché de mousse comme la peau d'un lépreux, avait, pareille à un
champignon, poussé au pied de cette espèce de tour.