de La Mole est condamné; et si nous ne le tuons pas, d'autres le
tueront.
-- Sans compter, dit l'hôte, qu'il vous a gagné cinquante écus.
-- C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sûr.
-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
que, si je le tue, vous êtes quitte.
-- Allons, allons! dépêchons, messieurs, s'écria Maurevel; une
arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de
chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
voulez arriver à temps, comme nous avons promis, pour aider
M. de Guise chez l'amiral.
Coconnas soupira.
-- J'y cours! s'écria La Hurière, attendez-moi.
-- Mordi! s'écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon,
et le voler peut-être. Je veux être là pour l'achever, s'il est
besoin, et empêcher qu'on ne touche à son argent.
Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l'escalier derrière
maître La Hurière, qu'il eut bientôt rejoint; car, à mesure qu'il
montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière
ralentissait le pas.
Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas,
plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.
Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
crier sous ses pas.
-- Diable! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je
crois!
-- Ça m'en a l'air, dit Coconnas.
-- Et il va se défendre?
-- Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s'il allait
vous tuer, ça serait drôle.
-- Hum! hum! fit l'hôte. Mais, se sentant armé d'une bonne
arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d'un vigoureux coup
de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu,
retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses
pistolets à la main.
-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête
fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La
Hurière. Allons, allons! en avant!
-- Ah! l'on veut m'assassiner, à ce qu'il paraît! cria La Mole
dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, misérable?
Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu'en abaissant
son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La
Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit,
il se jeta à genoux, et la balle passa pardessus sa tête.
-- À moi! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas!
-- À moi! monsieur de Maurevel, à moi! cria La Hurière.
-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
paraît qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
vous de là comme vous pourrez.
-- Ah! traîtres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien,
attendez.
Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d'un de ses
pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
de se jeter de côté; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas à cette
riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura
l'épaule.
-- Mordi! cria-t-il en grinçant des dents, j'en tiens; à nous deux
donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapière, il s'élança vers
La Mole.
Sans doute, s'il eût été seul, La Mole l'eût attendu; mais
Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son
arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à
l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre à
quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
porte derrière lui.
-- Ah! schelme! s'écria Coconnas furieux, heurtant la porte du
pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le
corps d'autant de coups d'épée que tu m'as gagné d'écus ce soir!
Ah! je viens pour t'empêcher de souffrir! ah! je viens pour qu'on
ne te vole pas, et tu me récompenses en m'envoyant une balle dans
l'épaule! attends! birbonne! attends!
Sur ces entrefaites, maître La Hurière s'approcha et d'un coup de
crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats.
Coconnas s'élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez
contre la muraille: le cabinet était vide et la fenêtre ouverte.
-- Il se sera précipité, dit l'hôte; et comme nous sommes au
quatrième, il est mort.
-- Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit
Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s'apprêtant à
le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.
Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le
ramenant dans la chambre:
-- Êtes-vous fou? s'écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez
vous tuer.
-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir
dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulté une
fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec
lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prît pour y arriver.
Laissez-moi faire.
-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
maintenant. Venez avec nous; et si celui-là vous échappe, vous en
trouverez mille autres à sa place.
-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai
besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux.
Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche.
-- Chez l'amiral! cria Maurevel.
-- Chez l'amiral! répéta La Hurière.
-- Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit à son tour
Coconnas.
Et tous trois s'élancèrent de l'hôtel de la Belle-Étoile, laissé
en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers
l'hôtel de l'amiral, situé rue de Béthisy; une flamme brillante et
le bruit des arquebusades les guidaient de ce côté.
-- Eh! qui vient là? s'écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
sans écharpe.
-- C'en est un qui se sauve, dit Maurevel.
-- À vous, à vous! à vous qui avez des arquebuses, s'écria
Coconnas.
-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
gibier.
-- À vous, La Hurière.
-- Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant.
-- Ah! oui, attendez, s'écria Coconnas; et en attendant il va se
sauver.
Et il s'élança à la poursuite du malheureux qu'il eut bientôt
rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas
le frapper par derrière, il lui criait: «Tourne, mais tourne
donc!» un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa
course la plus rapide par le plomb du chasseur.
Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas; le
Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme.
-- Ah! cette fois, s'écria-t-il, j'ai étrenné au moins.
-- Oui, mais vous avez manqué me percer d'outre en outre, moi.
-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière.
Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s'était relevé sur un
genou; et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas
de son poignard au moment même où l'avertissement de son hôte
avait prévenu le Piémontais.
-- Ah! vipère! s'écria Coconnas.
Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée
jusqu'à la garde dans la poitrine.
-- Et maintenant, s'écria Coconnas laissant le huguenot se
débattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez
l'amiral!
-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y
mordez.
-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de
la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais,
mordi! je prends goût à la tuerie. C'est comme qui dirait une
battue à l'homme. Je n'ai encore fait que des battues à l'ours ou
au loup, et sur mon honneur la battue à l'homme me paraît plus
divertissante.
Et tous trois reprirent leur course.
VIII
Les massacrés
L'hôtel qu'habitait l'amiral était, comme nous l'avons dit, situé
rue de Béthisy. C'était une grande maison s'élevant au fond d'une
cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette
cour.
Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extrémité de la rue de
Béthisy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain-
l'Auxerrois, ils virent l'hôtel entouré de Suisses, de soldats et
de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des
épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la
main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour
funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé,
s'épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou
flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair.
Tout autour de l'hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et
Bertin-Poirée, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se
faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en
temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait,
bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière
funèbre où semblait s'agiter un monde de démons.
En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin
par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une
meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns
reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
Hurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se
glisser dans la cour.
Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées,
un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les
yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et
s'étendant devant la fenêtre principale de l'hôtel. Cet homme
frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
de lui.
-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été prévenu, il
aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast?
-- Impossible, Monseigneur.
-- Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que
nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'épée nue à la main et
courant comme s'il était poursuivi, était venu frapper à la porte,
et qu'on lui avait ouvert?
-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé,
les portes ont été enfoncées, l'hôtel cerné. L'homme est bien
entré, mais à coup sûr il n'a pu sortir.
-- Eh! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe,
ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois là?
-- Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise
en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en
faire autant que l'amiral en a fait à son père. Chacun a son tour,
mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le nôtre.
-- Holà! Besme! holà! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce
donc point encore fini? Et, de la pointe de son épée impatiente
comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.
En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hôtel, puis des
coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes
heurtées, auquel succéda un nouveau silence.
Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.
-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
lui et en l'arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et
d'attendre.
-- Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en vérité, je
meurs d'impatience et d'inquiétude. Ah! s'il m'échappait!
Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
étage s'illuminèrent de reflets pareils à ceux d'un incendie.
La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux,
s'ouvrit ou plutôt vola en éclats; et un homme, au visage pâle et
au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.
-- Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien?
-- Foilà, foilà! répondit froidement l'Allemand, qui, se baissant,
se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids
considérable.
-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où
sont-ils?
-- Les autres, ils achèfent les autres.
-- Et toi, toi! qu'as-tu fait?
-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
arrière. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait
à lui d'un si puissant effort.
C'était le cadavre d'un vieillard.
Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le
vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la
chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au
loin le pavé, frappèrent d'épouvante jusqu'au duc lui-même; mais
ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s'avança de
quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la
victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
vénérable, et des mains raidies par la mort.
-- L'amiral, s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se
turent aussitôt.
-- Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du
cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
-- L'amiral! l'amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de
cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se
rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
-- Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied
sur la poitrine du héros protestant.
Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main
sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral,
sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix
sépulcrale:
-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
pied d'un assassin. Je n'ai pas tué ton père. Sois maudit!
Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace
courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux
s'étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang
noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux
terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent?
-- Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé...
-- Le dugue François, n'est-ce pas?
-- La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant,
continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l'oeuvre, mes
amis, à l'oeuvre!
-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant
avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le
balcon, essuyait tranquillement son épée.
-- C'est donc vous qui l'avez expédié? cria La Hurière en extase;
comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le
corps à lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Téligny
en dient, che l'endens grier.
En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient
poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets
rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On
aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son
chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
s'inquiéter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta
intrépidement dans la cour.
-- Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête
à leur échapper.
L'homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui
était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers
les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son
épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
imprécations des soldats furieux de l'avoir manqué, il passa comme
l'éclair devant Coconnas, qui l'attendait à la porte, le poignard
à la main.
-- Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame
fine et aiguë.
-- Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
avec la lame de son épée, faute d'espace pour lui donner un coup
de pointe.
-- Oh! mille démons! s'écria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!
-- Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.
-- C'est celui qui a prévenu l'amiral! crièrent plusieurs soldats.
-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et
dix soldats s'élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert
de sang et arrivé à ce degré d'exaltation qui est la dernière
réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
guide que l'instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses
ennemis l'éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa
course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n'était
plus une respiration, ce n'était plus une haleine qui sortait de
sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La
sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient
confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré
pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientôt son
épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
Parfois il lui semblait que les pas s'éloignaient et qu'il était
près d'échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche;
il lui sembla qu'il éprouverait, comme le cerf aux abois, un
indicible plaisir à s'y précipiter, et la force suprême de la
raison put seule le retenir. À sa droite c'était le Louvre,
sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole
songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c'étaient
ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda
le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il échappait au
massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute
qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'élança sur le
pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard
qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!»
qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré
l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu'au
vestibule, franchit l'escalier, monta deux étages, reconnut une
porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.
-- Qui est là?murmura une voix de femme.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
entends... les voilà... je les vois... C'est moi! ... moi! ...
-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre.
-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s'ouvrit. La
Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au
plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d'or, dans un lit
de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras,
ouvrait des yeux fixes d'épouvante. La Mole se précipita vers
elle.
-- Madame! s'écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me
tuer, on veut m'égorger aussi. Ah! vous êtes la reine... sauvez-
moi.
Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large
trace de sang.
En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine
de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses
mains et criant au secours.
-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis
perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés
derrière moi. Je les entends... les voilà! les voilà! ...
-- Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d'elle, au
secours!
-- Ah! c'est vous qui m'avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir
par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais
cru cela impossible!
Au même instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants,
furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses,
hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.
À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil
bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l'épée
de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant:
ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir.
-- Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le
tenons, enfin!
La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il
jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte
sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver,
se précipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras.
Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
rapière troua encore une fois l'épaule de son ennemi, et quelques
gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les
draps blancs et parfumés de Marguerite.
Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de
faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa
tête livide sur l'épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés
se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui
couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite.
-- Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi!
Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil
à la nuit de la mort s'obscurcit; sa tête alourdie retomba en
arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa
sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec
lui.
En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l'odeur du
sang, exaspéré par la course ardente qu'il venait de faire,
allongea le bras vers l'alcôve royale. Un instant encore et son
épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui
de Marguerite.
À l'aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de
cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
taille et poussa un cri tellement empreint d'épouvante,
d'indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par
un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût
prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait
se fondre comme neige matinale au soleil d'avril.
Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s'élança
un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les
cheveux en désordre.
-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà!
-- François! François! à mon secours! dit Marguerite.
-- Le duc d'Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse.
-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un
pas.
Le duc d'Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée
d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'écume à
la bouche.
-- Misérables! s'écria-t-il.
-- Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent
m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc.
Quoiqu'il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
son nom, il s'avança les poings crispés contre Coconnas et ses
compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui
jaillissaient de ses yeux.
-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
ils continuaient de reculer devant lui:
-- Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous
ces brigands!
Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eût
été à l'aspect d'une compagnie de reîtres ou de lansquenets,
Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les
degrés avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et
se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant
la porte trop étroite comparée au grand désir qu'ils avaient
d'être dehors.
Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le
jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s'était éloignée de
lui.
Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alençon se
retourna.
-- Ma soeur, s'écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de
sang, serais tu blessée?
Et il s'élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait
honneur à sa tendresse, si cette tendresse n'eût pas été accusée
d'être plus grande qu'il ne convenait à un frère.
-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est
légèrement.
-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
tout le corps de Marguerite; ce sang, d'où vient-il?
-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misérables a porté la
main sur moi, peut-être était-il blessé.
-- Porté la main sur ma soeur! s'écria le duc. Oh! si tu me
l'avais seulement montré du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je
savais où le trouver!
-- Chut! dit Marguerite.
-- Et pourquoi? dit François.
-- Parce que si l'on vous voyait à cette heure dans ma chambre...
-- Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?
La reine arrêta sur le duc d'Alençon un regard si fixe et
cependant si menaçant, que le jeune homme recula.
-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
Veux-tu que j'appelle Gillonne?
-- Non, non, personne; va-t'en, François, va-t'en par où tu es
venu.
Le jeune prince obéit; et à peine eut-il disparu, que Marguerite,
entendant un soupir qui venait de derrière son lit, s'élança vers
la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut à
l'autre porte, qu'elle ferma de même, juste au moment où un gros
d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots logés
dans le Louvre passait comme un ouragan à l'extrémité du corridor.
Alors, après avoir regardé avec attention autour d'elle pour voir
si elle était bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
souleva la couverture de damas qui avait dérobé le corps de La
Mole aux regards du duc d'Alençon, tira avec effort la masse
inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
encore, elle s'assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta
de l'eau au visage pour le faire revenir.
Ce fut alors seulement que, l'eau écartant le voile de poussière,
de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite
reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et
d'espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui
demander sa protection près du roi de Navarre, et l'avait, en la
laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté.
Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle
ressentait pour le blessé c'était plus que de la pitié, c'était de
l'intérêt; en effet, le blessé pour elle n'était plus un simple
étranger, c'était presque une connaissance. Sous sa main le beau
visage de La Mole reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui
par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
pâle que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
Alors elle étendit cette main vers un flacon de sels qui se
trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
La Mole ouvrit les yeux.
-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, où suis-je?
-- Sauvé! Rassurez-vous, sauvé! dit Marguerite.
La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un
instant des yeux et balbutia:
-- Oh! que vous êtes belle! Et, comme ébloui, il referma aussitôt
la paupière en poussant un soupir. Marguerite jeta un léger cri.
Le jeune homme avait pâli encore, si c'était possible; et elle
crut un instant que ce soupir était le dernier.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de lui! En ce
moment on heurta violemment à la porte du corridor.
Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-dessous
l'épaule.
-- Qui va là? cria-t-elle.
-- Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
duchesse de Nevers.
-- Henriette! s'écria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger,
c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
se souleva sur un genou.
-- Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
la reine. La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder
l'équilibre.
Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arrêta tout à
coup, frémissant d'effroi.
-- Ah! tu n'es pas seule? s'écria-t-elle en entendant un bruit
d'armes.
-- Non, je suis accompagnée de douze gardes que m'a laissés mon
beau frère M. de Guise.
-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin!
-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.
Et elle regarda tout autour d'elle pour voir où elle pourrait
cacher le blessé.
-- Une épée, un poignard! murmura La Mole.
-- Pour vous défendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont
douze et vous êtes seul.
-- Non pas pour me défendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
leurs mains.
-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
cabinet! venez, venez.
La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traîna
jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derrière lui, et
serrant la clef dans son aumônière:
-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle à
travers le lambris, et vous êtes sauvé.
Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle alla ouvrir à
son amie qui se précipita dans ses bras.
-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n'est-ce pas, madame?
-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne
vît point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a
donné douze gardes pour me reconduire à son hôtel, et que je n'ai
pas besoin d'un si grand cortège, j'en laisse six à Votre Majesté.
Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un régiment
entier des gardes du roi.
Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
regagna l'hôtel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de
son mari.
IX
Les massacreurs
Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Hurière
n'avait pas fui, il s'était précipité. L'un avait disparu à la
manière du tigre, l'autre à celle du loup.
Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la place Saint-
Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
Louvre.
La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
qui tombaient des fenêtres, les uns entiers, les autres par
morceaux, commença à avoir peur et à chercher prudemment à
regagner son hôtellerie; mais comme il débouchait de la rue de
l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de
Suisses et de chevau-légers: c'était celle que commandait
Maurevel.
-- Eh bien, s'écria celui qui s'était baptisé lui-même du nom de
Tueur de roi, vous avez déjà fini? Vous rentrez, mon hôte? et que
diable avez-vous fait de notre gentilhomme piémontais? il ne lui
est pas arrivé malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.
-- Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et j'espère qu'il va
nous rejoindre.
-- D'où venez-vous?
-- Du Louvre, où je dois dire qu'on nous a reçus assez rudement.
-- Et qui cela?
-- M. le duc d'Alençon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui?
-- Monseigneur le duc d'Alençon n'est de rien que de ce qui le
touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frères
aînés en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces
braves gens, maître La Hurière?
-- Et où vont-ils?
-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a là un ministre huguenot
de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hérétiques
engendrent énormément. Ce sera curieux.
-- Et vous, où allez-vous?
-- Oh! moi, je vais à une affaire particulière.
-- Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit
tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
en être.
-- Ah! c'est notre Piémontais, dit Maurevel.
-- C'est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais que vous me
suiviez.
-- Peste! vous détalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
peu détourné de la ligne droite pour aller jeter à la rivière un
affreux enfant qui criait: «À bas les papistes, vive l'amiral!»
Malheureusement, je crois que le drôle savait nager. Ces
misérables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
à l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair.
-- Ah çà! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y
était donc réfugié? demanda Maurevel.
-- Oh! mon Dieu, oui!
-- Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où il ramassait
son épée dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela
s'est fait, je l'ai manqué.
-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manqué; je lui ai donné
de mon épée dans le dos, que la lame en était humide à cinq pouces
de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de
Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne
serais pas fâché d'être tout à fait sûr qu'il est mort. Ce
gaillard-là m'avait l'air d'être d'un caractère fort rancunier, et
il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
vous pas que vous alliez quelque part?
-- Vous tenez donc à venir avec moi?
-- Je tiens à ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tué
que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon épaule me fait
mal. En route! en route!
-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
hommes et allez expédier votre ministre avec le reste.
Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à Maurevel. Les
deux troupes cependant marchèrent côte à côte jusqu'à la hauteur
de la rue Tirechappe; là, les chevau-légers et les Suisses prirent
la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
-- Mais où diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
longue marche sans résultat commençait à ennuyer.
-- Je vous conduis à une expédition brillante et utile à la fois.
Après l'amiral, après Téligny, après les princes huguenots, je ne
pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue
du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
être.
-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas
proche du Temple?
-- Oui, pourquoi?
-- Ah! c'est qu'il y a là un vieux créancier de notre famille, un
certain Lambert Mercandon, auquel mon père m'a recommandé de
rendre cent nobles à la rose que j'ai là à cet effet dans ma
poche.
-- Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de vous
acquitter envers lui.
-- Comment cela?
-- C'est aujourd'hui le jour où l'on règle ses vieux comptes.
Votre Mercandon est-il huguenot?
-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'être.
-- Chut! nous sommes arrivés.
-- Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la rue?
-- L'hôtel de Guise.
-- En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
ici, puisque j'arrive à Paris sous le patronage du grand Henri.
Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades:
on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
m'emporte!
En effet, l'hôtel de Guise lui-même semblait aussi tranquille que
dans les temps ordinaires. Toutes les fenêtres en étaient fermées,
et une seule lumière brillait derrière la jalousie de la fenêtre
principale du pavillon qui avait, lorsqu'il était entré dans la
rue, attiré l'attention de Coconnas. Un peu au-delà de l'hôtel de
Guise, c'est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arrêta.
-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
-- De celui que vous cherchez, c'est-à-dire..., fit La Hurière.
-- Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons.
-- Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil...
-- Justement! Vous, La Hurière, vous allez utiliser l'honnête
figure que le ciel vous a donnée par erreur, en frappant à cette
maison. Passez votre arquebuse à M. de Coconnas, il y a une heure
que je vois qu'il la lorgne. Si vous êtes introduit, vous
demanderez à parler au seigneur de Mouy.
-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
créancier dans le quartier du Temple, à ce qu'il paraît.
-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
brave, il descendra...
-- Et une fois descendu? demanda La Hurière.
-- Une fois descendu, je le prierai d'aligner son épée avec la
mienne.
-- Sur mon âme, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
compte faire exactement la même chose avec Lambert Mercandon; et
s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses
fils ou de ses neveux.
La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte; ses coups,
retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
de l'hôtel de Guise et sortir quelques têtes par ses ouvertures:
on vit alors que l'hôtel était calme à la manière des citadelles,
c'est-à-dire parce qu'il était plein de soldats.
Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans doute de quoi
il était question.
-- Il loge donc là, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
maison où La Hurière continuait de frapper.
-- Non, c'est le logis de sa maîtresse.
-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
l'occasion de tirer l'épée sous les yeux de sa belle! Alors nous
serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez à me battre
moi-même. Mon épaule me brûle.
-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
endommagée. Coconnas poussa une espèce de rugissement.
-- Mordi! dit-il, j'espère qu'il est mort, ou sans cela je
retournerais au Louvre pour l'achever. La Hurière frappait
toujours.
Bientôt une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et un homme parut
sur le balcon en bonnet de nuit, en caleçon et sans armes.
-- Qui va là? cria cet homme. Maurevel fit un signe à ses Suisses,
qui se rangèrent sous une encoignure, tandis que Coconnas
s'aplatissait de lui-même contre la muraille.
-- Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix câline, est-
ce vous?
-- Oui, c'est moi: après?
-- C'est bien lui, murmura Maurevel en frémissant de joie.
-- Eh! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous point ce qui
se passe? On égorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos
frères. Venez vite à leur aide, venez.
-- Ah! s'écria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait
quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas dû quitter mes
braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent quelques cris
de femme effrayée, quelques supplications tendres, M. de Mouy
chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pâle de joie.
Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses.
Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
la mèche pour s'assurer qu'elle était toujours bien allumée:
-- Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l'aubergiste, qui avait fait
retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
-- Mordi! s'écria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour
être témoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
que Lambert Mercandon fût ici et servît de second à M. de Mouy.
-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes à
lui tout seul, et nous en aurons peut-être assez à nous six à nous
débarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
le frapper quand il sortira.
-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces préparatifs, il paraît
que cela ne se passera point tout à fait comme je m'y attendais.
Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
Suisses étaient sortis de leur cachette pour prendre leur place
près de la porte. Maurevel et La Hurière s'avançaient sur la
pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
Coconnas restait à sa place, lorsque la jeune femme, à laquelle on
ne pensait plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri
terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière.
de Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s'arrêta.
-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
épées, je vois briller la mèche d'une arquebuse. C'est un guet-
apens.
-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
barre, repoussa le verrou et remonta.
L'ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu'il vit que de
Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent se poster de l'autre
côté de la rue, et La Hurière, son arquebuse au poing, attendit
que l'ennemi reparût à la fenêtre. Il n'attendit pas longtemps. de
Mouy s'avança précédé de deux pistolets d'une longueur si
respectable, que La Hurière, qui le couchait déjà en joue,
réfléchit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de
chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à lui n'en
avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du même coup.
Or, comme au bout du compte maître La Hurière, aubergiste de son
état, n'était soldat que par circonstance, cette réflexion le
détermina à faire retraite et à chercher un abri à l'angle de la
rue de Braque, assez éloignée pour qu'il eût quelque difficulté à
trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'à de Mouy.
de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avança en
s'effaçant comme un homme qui se prépare à un duel; mais voyant
que rien ne venait:
-- Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d'avis, que vous
avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me voilà, que me voulez-
vous?
-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
ne voyez-vous pas que j'attends? La Hurière garda le silence.
Maurevel ne répondit point, et les trois Suisses demeurèrent cois.
Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
soutenait la conversation entamée par La Hurière et continuée par
de Mouy, il quitta son poste, s'avança jusqu'au milieu de la rue,
et mettant le chapeau à la main:
-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J'accompagne
un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire à vous pour terminer
galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.
-- Maurevel! s'écria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon père!
Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte.
Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l'hôtel de Guise pour y
chercher du renfort, il perça son chapeau d'une balle.
Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
avaient ramené la duchesse de Nevers sortirent, accompagnés de
trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
s'avancèrent vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy.
Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la troupe, fit
tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
après quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
armes inutiles, puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses
adversaires étaient hors de la portée de l'épée, s'abrita derrière
la galerie du balcon.
Cependant çà et là les fenêtres commençaient de s'ouvrir aux
environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs
habitants, se refermaient ou se hérissaient de mousquets ou
d'arquebuses.
-- À moi, mon brave Mercandon! s'écria de Mouy en faisant signe à
un homme déjà vieux qui, d'une fenêtre qui venait de s'ouvrir en
face de l'hôtel de Guise, cherchait à voir quelque chose dans
cette confusion.
-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce à vous
qu'on en veut?
-- C'est à moi, c'est à vous, c'est à tous les protestants; et,
tenez, en voilà la preuve.
En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
l'arquebuse de La Hurière. Le coup partit; mais le jeune homme eut
le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
dessus de sa tête.
-- Mercandon! s'écria Coconnas, qui à la vue de cette bagarre
tressaillait de plaisir et avait oublié son créancier, mais à qui
cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure là, c'est bon; nous allons
avoir affaire chacun à notre homme.
Et tandis que les gens de l'hôtel de Guise enfonçaient les portes
de la maison où était de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau à
la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes
une fois brisées, un combat terrible s'engageait contre un seul
homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son ennemi, Coconnas
essayait, à l'aide d'un pavé, d'enfoncer la porte de Mercandon,
qui, sans s'inquiéter de cet effort solitaire, arquebusait de son
mieux à sa fenêtre.
Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva illuminé comme
en plein jour, peuplé comme l'intérieur d'une fourmilière; car, de
l'hôtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
furieuse et commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à
faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hôtel de Guise,
qu'ils finirent par acculer à l'hôtel d'où ils étaient sortis.
Coconnas, qui n'avait point encore achevé d'enfoncer la porte de
Mercandon quoiqu'il s'escrimât de tout son coeur, fut pris dans ce
brusque refoulement. S'adossant alors à la muraille et mettant
l'épée à la main, il commença non seulement à se défendre, mais
encore à attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute
cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
amis et ennemis, jusqu'à ce qu'un large vide se fût opéré autour
de lui. À mesure que sa rapière trouait une poitrine et que le
sang tiède éclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil
dilaté, les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le
terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.
de Mouy, après un combat terrible livré dans l'escalier et le
vestibule, avait fini par sortir en véritable héros de sa maison
brûlante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cessé de
crier: À moi, Maurevel! Maurevel, où es-tu? l'insultant par les
épithètes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
soutenant d'un bras sa maîtresse, à moitié nue et presque
évanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son épée,
flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait,
traçait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidité
sanglante. Maurevel avait fui. La Hurière, repoussé par de Mouy
jusqu'à Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la
pointe de son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce moment,
Mercandon l'aperçut, le reconnut à son écharpe blanche pour un
massacreur.
Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les bras, laissa
échapper son arquebuse, et, après avoir essayé de gagner la
muraille pour se retenir à quelque chose, tomba la face contre
terre.
de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
Paradis et disparut.
La résistance des huguenots avait été telle, que les gens de
l'hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et avaient fermé les
portes de l'hôtel, dans la crainte d'être assiégés et pris chez
eux.
Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette exaltation où,
pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
séchaient un peu, et, abaissant la pointe de son épée, il ne vit
plus près de lui qu'un homme couché, la face noyée dans un
ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.
Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il allait
s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaître pour La
Hurière, la porte de la maison qu'il avait vainement essayé de
briser à coups de pavés s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à
reprendre haleine.
-- Le voilà! le voilà! s'écrièrent-ils tout d'une voix. Coconnas
se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'être entouré par
ces quatre hommes qui l'attaquaient à la fois, il fit, avec la
vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans
les montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la
muraille de l'hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur les
surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
-- Ah! ah! père Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?
-- Oh! misérable! s'écria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
au contraire; tu m'en veux! à moi, l'ami, le compagnon de ton
père?
-- Et son créancier, n'est-ce pas?
-- Oui, son créancier, puisque c'est toi qui le dis.
-- Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens régler nos
comptes.
-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
l'accompagnaient, et qui à sa voix s'élancèrent contre la
muraille.
-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrêter les
gens il vous faut une prise de corps et vous avez négligé de la
demander au prévôt.
Et à ces paroles il engagea l'épée avec celui des jeunes gens qui
se trouvait le plus proche de lui, et au premier dégagement lui
abattit le poignet avec sa rapière. Le malheureux se recula en
hurlant.
-- Et d'un! dit Coconnas. Au même instant, la fenêtre sous
laquelle Coconnas avait cherché un abri s'ouvrit en grinçant.
Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce côté;
mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il aperçut; au lieu
de l'arme meurtrière qu'il s'apprêtait à combattre, ce fut un
bouquet qui tomba à ses pieds.
-- Tiens! une femme! dit-il.
Il salua la dame de son épée et se baissa pour ramasser le
bouquet.
-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'écria la dame.
Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
second neveu ne fendît son manteau et n'entamât l'autre épaule.
La dame jeta un cri perçant.
Coconnas la remercia et la rassura d'un même geste, s'élança sur
le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
derrière glissa dans le sang. Coconnas s'élança sur lui avec la
rapidité du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son épée.
-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hôtel de Guise,
bien! je vous envoie du secours.
-- Ce n'est point la peine de vous déranger pour cela, madame! dit
Coconnas. Regardez plutôt jusqu'au bout, si la chose vous
intéresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
accommode les huguenots.
En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque à bout
portant un coup de pistolet à Coconnas, qui tomba sur un genou.
La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
ne s'était agenouillé que pour éviter la balle, qui alla trouver
le mur à deux pieds de la belle spectatrice.
Presque en même temps, de la fenêtre du logis de Mercandon partit
un cri de rage, et une vieille femme, qui à sa croix et à son
écharpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lança un
pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou.
-- Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots.
Si cela continue, on va démolir les maisons.
-- Merci, ma mère, merci! cria le jeune homme.
-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde à
nous!
-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
l'hôtel de Guise; je vais faire tirer aux fenêtres.
-- Ah ça! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.
La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son
dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans
toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes,
mais irrité plutôt qu'affaibli par les trois ou quatre
égratignures qu'il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon
et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans;
son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond
et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent
devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins
longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d'un
poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la
main un morceau de marbre et s'apprêtait à le lancer. Enfin
Coconnas, excité d'un côté par les menaces, de l'autre par les
encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de
sang, éclairé par la réverbération d'une maison en flammes, exalté
par l'idée qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la
beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui
paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter,
il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et
sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que
les projectiles lancés par la fenêtre l'atteignissent plus
sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser
la tête avec la pierre qu'elle s'apprêtait à lui lancer, saisit
son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups
comme un bouclier, et l'étouffant dans son étreinte herculéenne.
-- À moi, à moi! s'écria le jeune homme, il me brise la poitrine!
à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd
et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
-- Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c'est mon
unique enfant!
-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mère, l'espoir de notre
vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!
-- Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le
tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son
pistolet?
-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez
moi l'obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai;
j'ai dix mille écus d'or, je vous les donnerai; j'ai les
pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le
tuez pas, ne le tuez pas!
-- Et moi, j'ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l'hôtel de
Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et
soudain:
-- Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.
-- Je le suis, murmura l'enfant.
-- En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les
sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
miséricorde acérée et tranchante.
-- Mourir! s'écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!
Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu'il
ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais.
-- Oh! madame la duchesse! s'écria le père se tournant vers la
femme de l'hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les
matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières.
-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hôtel de Guise.
-- Je suis protestant, dit l'enfant.
-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait.
Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
éclair au dessus de la tête de leur fils.
-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure... abjure!
-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
âmes et une vie!
-- Je le veux bien, dit le jeune homme.
-- Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme.
-- À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot
la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier.
-- Je suis prêt, dit l'enfant. Et il s'agenouilla à son tour.
Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles du
_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'était
agenouillé près de l'endroit où avait volé son épée. À peine vit-
il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter
les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir.
Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses
doigts crispés la poignée de l'arme, il s'élança sur lui, et le
renversant:
-- Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
et retomba mort.
-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler
les cent nobles à la rose que tu nous dois.
-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son départ
son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
créancier.
-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voilà votre argent.
-- Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre.
-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
de l'hôtel de Guise.
Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce
dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse
pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit à plat sur le chapeau
du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le
pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu'il eût pu entendre le
double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de
gauche.
Mercandon s'élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas
évanoui. Mais en ce moment la porte de l'hôtel de Guise s'ouvrit,
et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées,
s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelée madame la duchesse,
belle d'une beauté terrible à la lueur de l'incendie, éblouissante
de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la
fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
Coconnas:
-- Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d'un pourpoint
rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! ...
X
Mort, messe ou Bastille
Marguerite, comme nous l'avons dit, avait refermé sa porte et
était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers
la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le
lit, sur les meubles et sur le tapis.
-- Ah! madame, s'écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
est-il donc mort?
-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
l'importance de la recommandation. Gillonne se tut.
Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée,
ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa
suivante.
La Mole avait réussi à se soulever et à s'approcher de la fenêtre.
Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette
époque, s'était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme
l'avait saisi en entendant ouvrir la porte.
-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme,
vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
-- Oh! madame, s'écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu'une reine,
vous êtes une divinité.
-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'écria Marguerite, votre
sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle...
Voyons, où êtes-vous blessé?
-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
reçu un premier coup de dague à l'épaule et un second dans la
poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en
occupe.
-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
cassette de baumes.
Gillonne obéit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de
l'autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de
Hollande.
-- Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses
forces.
-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
souffrir en vérité...
-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
de vous laisser mourir.
-- Oh! s'écria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir,
vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le
mien... Oh! jamais! jamais!
Et il se recula respectueusement.
-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre
de Sa Majesté.
Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
féminine, rappela à La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et
serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce
souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.
-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins
d'un chirurgien?
-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec
une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
sourire d'une douceur inouïe, que, nous autres filles de France,
nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à
composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
reines, a été de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons-
nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos
flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n'est-elle pas
venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l'ouvrage!
La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau
qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner à la reine ce labeur,
qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette
lutte ne servit qu'à épuiser complètement ses forces. Il chancela,
ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui
pour la seconde fois.
Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laissé
échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt
tranchait les manches de La Mole.
Gillonne, avec un linge imbibé d'eau fraîche, étancha le sang qui
s'échappait de l'épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
que Marguerite, d'une aiguille d'or à la pointe arrondie, sondait
les plaies avec toute la délicatesse et l'habileté que maître
Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance.
Celle de l'épaule était profonde, celle de la poitrine avait
glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune
des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse
naturelle qui protège le coeur et les poumons.
-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne.
Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel
ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et
en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de
ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé
de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de
marbre de Paros qu'au corps mutilé d'un homme expirant.
-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
son ouvrage que celui qui venait d'en être l'objet.
-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise
toute royale.
-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi
couché à terre nous devrions le soulever et l'étendre sur le lit
de repos contre lequel il est seulement appuyé.
-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.
Et les deux femmes, s'inclinant et réunissant leurs forces,
soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa
à dossier sculpté qui s'étendait devant la fenêtre, qu'elles
entrouvrirent pour lui donner de l'air.
Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
les yeux, commença d'éprouver cet incroyable bien-être qui
accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu'à son retour
à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes,
et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur
du sang.
Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit
par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte
retentit.
-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.
-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée.
-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le
quitte pas d'un seul instant.
Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
chez la reine mère.
-- Madame de Sauve! s'écria-t-elle en reculant vivement et avec
une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la
haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais à une
autre femme de lui enlever même un homme qu'elle n'aime pas.
Madame de Sauve!
-- Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains.
-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée,
mais aussi d'une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux.
-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je
suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est
pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère...
-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
soyez venue dans l'espérance de vous justifier vis-à-vis de moi,
dites-moi pourquoi vous êtes venue.
-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec
un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s'il
n'était pas ici.
-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vérité, je ne
comprends pas.
-- Du roi!
-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
qu'il n'y vient pas, cependant!
-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes
ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu
qu'il y fût!
-- Et pourquoi cela?
-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on égorge les huguenots, et que
le roi de Navarre est le chef des huguenots.
-- Oh! s'écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
main et en la forçant de se relever, oh! je l'avais oublié!
D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi pût courir les mêmes
dangers que les autres hommes.
-- Plus, madame, mille fois plus, s'écria Charlotte.
-- En effet, madame de Lorraine m'avait prévenue. Je lui avais dit
de ne pas sortir. Serait-il sorti?
-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il
n'est pas ici...
-- Il n'y est pas.
-- Oh! s'écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en
est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort.
-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'épouvantez. Impossible!
-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne
seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas où est le roi de
Navarre.
-- Et la reine mère, où est-elle?
-- La reine mère m'a envoyée chercher M. de Guise et
M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m'a
congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez
moi, et comme d'habitude, j'ai attendu.
-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite.
-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherché de tous
côtés; je l'ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m'a répondu
qu'il croyait l'avoir aperçu au milieu des gardes qui
l'accompagnaient l'épée nue quelque temps avant que le massacre
commençât, et le massacre est commencé depuis une heure.
-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le
sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
merci.
-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre,
même de loin.
Marguerite lui tendit la main.
-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
alliance et je serai fidèle à ma promesse.
-- Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu'à la reine mère, madame?
-- Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il
faudra bien que je lui parle.
-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté.
Marguerite s'élança par le couloir. Mais arrivée à l'extrémité,
elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait
pas en arrière. Madame de Sauve la suivait.
La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait à
son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
reine.
Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés,
qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des
gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la
poudre, porteurs d'ordres et de dépêches, les uns entrant et les
autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un
fourmillement terrible et immense dans les galeries.
Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint
jusqu'à l'antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre
était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer
que ceux qui étaient porteurs d'un certain mot d'ordre.
Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante.
Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et à
chaque fois, par l'entrebâillement, elle aperçut Catherine
rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans,
écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des
ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux
auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient
plus couverts de poussière et de sang.
Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il
emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait éclater les
arquebusades de la rue de plus en plus répétées.
-- Jamais je n'arriverai jusqu'à elle, se dit Marguerite après
avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles.
Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère.
En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer à la reine la
mort de l'amiral et retournait à la boucherie.
-- Oh! Henri! s'écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc
la regarda avec un sourire étonné, s'inclina, et, sans répondre,
sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui
allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
les arquebuses de ses soldats.
-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi de
Navarre?
-- Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des
gardes de Sa Majesté.
-- Ah! mon cher René! s'écria Marguerite en reconnaissant le
parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma
mère... savez-vous ce qu'est devenu mon mari?
-- Sa Majesté le roi de Navarre n'est point mon ami, madame...
vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une
contraction qui ressemblait plus à un grincement qu'à un sourire,
on dit même qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicité avec madame
Catherine, empoisonné sa mère.
-- Non! non! s'écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René!
-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
Navarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment.
Et il tourna le dos à Marguerite.
-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!
s'écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
passait, s'arrêta.
-- Où est Henri de Navarre? dit Marguerite.
-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec
MM. d'Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put
l'entendre:
-- Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la
place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
Armes du roi.
-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale;
merci, j'y vais.
Et elle prit sa course tout en murmurant:
-- Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s'est
conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'était caché dans le
cabinet, je ne puis le laisser périr!
Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils
étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes.
-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avançant
vivement.
-- Mais moi? dit Marguerite.
-- L'ordre est général.
-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!
-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes
excuses. Et l'officier referma la porte.
-- Oh! il est perdu, s'écria Marguerite alarmée par la vue de
toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas
la vengeance, exprimaient l'inflexibilité. -- Oui, oui, je
comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appât... je
suis le piège où l'on prend et égorge les huguenots... Oh!
j'entrerai, dussé-je me faire tuer.
Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte,
elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était
monotone. C'était un psaume calviniste que chantait une voix
tremblante dans la pièce voisine.
-- La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon... elle est là!
s'écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une
pensée subite; elle est là! ... Dieu des chrétiens, aide-moi!
Et Marguerite, pleine d'espérance, heurta doucement à la petite
porte.
En effet, après l'avis qui lui avait été donné par Marguerite,
après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine
mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s'opposer la
pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques
gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur,
l'avaient reconduit chez lui, où l'attendaient une vingtaine de
huguenots, lesquels s'étaient réunis chez le jeune prince, et, une
fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le
Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu'on eût tenté de les
troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort,
annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.
Il n'y avait point de résistance à tenter, personne n'en eut même
la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les
corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant
dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de
deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu'il ne
devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul,
sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances.
Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré,
passer, à la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les
fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de
meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin,
malgré la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mère
et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce
moment.
Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en
souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
sourde et vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes,
seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine
pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'à lui et le fer
qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie.
Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre
que, selon toute probabilité, il s'agissait d'un massacre
organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
par un corridor, à l'appartement du roi. À leur approche la porte
s'ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par
enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles
IX, alors dans son cabinet des Armes.
Lorsqu'ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil,
ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête
retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
par grosses gouttes.
-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de
sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
avec inquiétude et vit qu'il était seul avec le roi. Charles IX se
leva tout à coup.
-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses
cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes
content de vous voir près de moi, n'est-ce pas, Henriot?
-- Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c'est
toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté.
-- Plus content que d'être là-bas, hein? reprit Charles IX,
continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu'il ne répondait au
compliment de Henri.
-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX
marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son
beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l'horrible
silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau,
égorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait à chaque
instant.
-- Mais, au nom du Ciel, s'écria Henri tout pâle, que se passe-t-
il donc cette nuit?
-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous
les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l'hôtel de Bourbon,
cette fumée et cette flamme? C'est la fumée et la flamme de la
maison de l'amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons
catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c'est le corps du
gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Téligny.
-- Oh! que veut dire cela? s'écria le roi de Navarre, en cherchant
inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la
fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on
le raillait et on le menaçait.
-- Cela veut dire, s'écria Charles IX furieux, sans transition et
blêmissant d'une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux
plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
roi? suis-je le maître?
-- Mais, Votre Majesté...
-- Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n'est pas
catholique; c'est son plaisir. Êtes-vous catholique? s'écria
Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée
terrible.
-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la
religion de qui me sert bien!
-- Ha! ha! ha! s'écria Charles en éclatant d'un rire sinistre; que
je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en
montrant du doigt la ville, ceux-là ne m'avaient-ils pas bien
servi aussi? n'étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient
huguenots, et je ne veux que des catholiques.
Henri resta muet.
-- Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s'écria Charles IX.
-- J'ai compris, Sire.
-- Eh bien?
-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait.
Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce
qu'on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu'ils
ont refusé comme je refuse.
Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
regard dont l'atonie se changeait peu à peu en un fauve
rayonnement:
-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe
à ceux qu'on égorge là-bas?
-- Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point
dans la religion de vos pères?
-- Oui, par la mordieu! et toi?
-- Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un
rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son
arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la
tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grâce à cette
puissance qu'il conservait sur lui-même, calme en apparence,
suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide
stupeur de l'oiseau fasciné par le serpent.
Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
aveugle:
-- Veux-tu la messe? s'écria-t-il en éblouissant Henri du
miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet.
Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui
soit jamais sorti des lèvres d'un homme, et de pâle qu'il était,
il devint livide.
-- Mort, messe ou Bastille! s'écria-t-il en mettant le roi de
Navarre en joue.
-- Oh! Sire! s'écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère?
Henri venait d'éluder, avec cet esprit incomparable qui était une
des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que
lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse
eût été négative, Henri était mort.
Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve
immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne
réitéra pas la question qu'il venait d'adresser au prince de
Navarre, et après un moment d'hésitation, pendant lequel il fit
entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre
ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
opposé.
-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'écria Charles
IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de
sang.
Et lâchant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa
un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles
chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de
joie chaque fois que le coup avait porté.
-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
trouvera plus personne à tuer, il me tuera.
-- Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce
fait?
C'était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation
de l'arme, venait d'entrer sans être entendue.
-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son
arquebuse par la chambre... Non, l'entêté... il ne veut pas! ...
Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers
la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu'une
des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé.
Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
pourquoi vit-il?
-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans
hésitation; il vit, parce qu'il... est mon parent.
Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'était
Catherine surtout qu'il lui fallait combattre.
-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
rien de mon beau-frère Charles; c'est vous qui avez eu l'idée de
m'attirer dans un piège; c'est vous qui avez pensé à faire de
votre fille l'appât qui devait nous perdre tous; c'est vous qui
m'avez séparé de ma femme, pour qu'elle n'eût pas l'ennui de me
voir tuer sous ses yeux...
-- Oui, mais cela ne sera pas! s'écria une autre voix haletante et
passionnée que Henri reconnut à l'instant et qui fit tressaillir
Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
-- Marguerite! s'écria Henri.
-- Margot! dit Charles IX.
-- Ma fille! murmura Catherine.
-- Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles
m'accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car
en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous
perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez à votre perte.
Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
hasard, à l'oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j'ai
appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous
exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t-
on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.
Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec
amour, du moins avec reconnaissance.
-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
lui dire de se faire catholique!
-- Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui
était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez
pas une lâcheté à un prince de votre maison.
Catherine lança un regard significatif à Charles.
-- Mon frère, s'écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez-
y, vous avez fait de lui mon époux.
Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le
regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés,
resta un instant indécis; enfin, Oromase l'emporta.
-- Au fait, madame, dit-il en se penchant à l'oreille de
Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère.
-- Oui, répondit Catherine en s'approchant à son tour de l'oreille
de son fils, oui... mais s'il ne l'était pas?
XI
L'aubépine du cimetière des Innocents
Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot
que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui
avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se
tenait en ce moment.
Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole,
l'autre à chercher l'énigme que son esprit se refusait à
comprendre.
Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots
étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait
succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'était plus le
tocsin que les cloches sonnaient, c'étaient des _Te Deum_, et les
accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du
soleil que ne l'avait été pendant l'obscurité le glas de la nuit
précédente. Ce n'était pas le tout: une chose étrange était
arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la
popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière
des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce
d'assentiment donné par le ciel au massacre qui s'exécutait avait
redoublé l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau
commun à tous les protestants qui s'y étaient trouvés enfermés au
moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole
y étaient seuls demeurés vivants.
Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la
veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
n'était donc plus préoccupée que d'une chose: sauver la vie de son
mari, qui continuait d'être menacée. Sans doute le premier
sentiment qui s'était emparé de l'épouse était un sentiment de
loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit
lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré
dans le coeur de la reine.
Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
Navarre, tiraillée d'un côté par les rois de France, de l'autre
par les rois d'Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par
emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
réalisait les espérances de courage qu'il avait données dans les
rares occasions qu'il avait eues de tirer l'épée, devenir un
royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à
son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé
tout cela. En perdant Henri, ce n'était donc pas seulement un mari
qu'elle perdait, c'était un trône.
Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu'elle
entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit,
car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
reine mère et le duc d'Alençon. Elle entrouvrit la porte du
cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole,
et alla ouvrir au visiteur.
Ce visiteur était le duc d'Alençon.
Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
Marguerite avait eu l'idée de réclamer son intercession en faveur
du roi de Navarre; mais une idée terrible l'avait arrêtée. Le
mariage s'était fait contre son gré; François détestait Henri et
n'avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce
qu'il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés
étrangers l'un à l'autre. Une marque d'intérêt donnée par
Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de
l'écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
menaçaient.
Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
qu'elle n'eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la
reine mère elle-même. On n'eût point dit d'ailleurs, en le voyant,
qu'il se passât quelque chose d'insolite par la ville, ni au
Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et
son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais
dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage.
Seulement, un oeil exercé comme l'était celui de Marguerite
pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que
d'habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l'extrémité
de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de
femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.
Son entrée fut ce qu'elle avait l'habitude d'être. Il s'approcha
de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d'Anjou,
Marguerite s'inclina et lui offrit le front.
Le duc d'Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes
sur ce front que lui présentait Marguerite.
Alors, s'asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles
sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la
mort instantanée de Téligny, qui, percé d'une balle, rendit à
l'instant même le dernier soupir. Il s'arrêta, s'appesantit, se
complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du
sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa
dire.
Enfin, ayant tout dit, il se tut.
-- Ce n'est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes
venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frère? demanda
Marguerite.
Le duc d'Alençon sourit.
-- Vous avez encore autre chose à me dire?
-- Non, répondit le duc, j'attends.
-- Qu'attendez-vous?
-- Ne m'avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le
duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.
-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn
lorsqu'on me l'a proposé pour époux.
-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirmé
que vous n'éprouviez aucun amour pour lui?
-- Je vous l'ai dit, il est vrai.
-- Votre opinion n'était-elle pas que ce mariage devait faire
votre malheur?
-- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas
la suprême félicité, c'est presque toujours la suprême douleur.
-- Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais,
j'attends.
-- Mais qu'attendez-vous, dites?
-- Que vous témoigniez votre joie.
-- De quoi donc ai-je à me réjouir?
-- Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre
votre liberté.
-- Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à
aller jusqu'au bout de sa pensée.
-- Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi de
Navarre.
-- Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.
Le duc d'Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
bientôt ses yeux s'écartèrent d'elle avec embarras.
-- Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis
bien aise que vous me mettiez à même d'approfondir la question; et
comment compte-t-on nous séparer?
-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystère de sa religion, et
l'on savait cela quand on nous a mariés.
-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri?
-- Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu'il a
passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à
la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume.
-- Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées;
mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser
les yeux.
-- Ses nuits, continua le duc d'Alençon, ses nuits?
-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien
répondre quelque chose.
-- Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.
-- Comment le savez-vous? s'écria Marguerite.
-- Je le sais parce que j'avais intérêt à le savoir, répondit le
jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses
manches.
Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout
bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
ignorance.
-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un
air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que
personne ici ne m'aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la
nature m'a donnés pour protecteurs que celui que l'Église m'a
donné pour époux?
-- Vous êtes injuste, dit vivement le duc d'Alençon en rapprochant
encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
protège, moi.
-- Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
quelque chose à me dire de la part de la reine mère.
-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
faire croire cela?
-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitié
qui vous attachait à mon mari; c'est que vous abandonnez la cause
du roi de Navarre.
-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alençon tout
interdit.
-- Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes
convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous
soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance...
-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alençon.
-- Et pourquoi cela?
-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je
voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m'alliais aux huguenots
parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu'on tue
les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante
dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
qu'il était... votre mari. Mais voilà qu'il n'est plus votre mari.
Qu'avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus
belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume?
-- J'ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère
Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont
chacun abrège sa vie de dix ans; j'ai à dire que ces accès se
renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
que, selon toute probabilité, notre frère Charles n'a pas
longtemps à vivre; j'ai à dire enfin que le roi de Pologne vient
de mourir et qu'il est fort question d'élire en sa place un prince
de la maison de France; j'ai à dire enfin que, lorsque les
circonstances se présentent ainsi, ce n'est point le moment
d'abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous
soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume.
-- Et vous, s'écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
bien plus grande de préférer un étranger à votre frère?
-- Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi?
-- Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre?
-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se
leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
d'un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
main était raide et glacée.
-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre,
ne vous en prenez donc qu'à vous des malheurs qui pourront vous
arriver.
Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit
sortir le duc d'Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais
à peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint
sur ses pas.
-- Écoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublié de vous dire une
chose: c'est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera
mort.
Marguerite poussa un cri; car cette idée qu'elle était
l'instrument d'un assassinat lui causait une épouvante qu'elle ne
pouvait surmonter.
-- Et vous n'empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
pas votre meilleur et votre plus fidèle allié?
-- Depuis hier, mon allié n'est plus le roi de Navarre.
-- Et qui est-ce donc, alors?
-- C'est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de
Guise roi des catholiques.
-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc
de Lorraine! ...
-- Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
comprenez rien.
-- J'avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.
-- Ma soeur, vous êtes d'aussi bonne maison que madame la
princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi
de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
toutes trois possibles: la première, c'est que Monsieur soit élu
roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous
aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
des catholiques.
Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur
des vues de cet adolescent que personne à la cour n'osait appeler
une intelligence.
-- Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n'êtes
donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'êtes du roi de
Navarre?
-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alençon d'une voix
sourde; et si j'ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je
l'ai été.
-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de
réussir.
-- Laquelle?
-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise.
-- Et qui donc aimez-vous, alors?
-- Personne. Le duc d'Alençon regarda Marguerite avec l'étonnement
d'un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de
l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
glacée son front prêt à se fendre. Marguerite demeura seule et
pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à
ses yeux; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine
Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et
le duc d'Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur
parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence
naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
trône, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un
cloître où elle n'aurait pas même la triste douleur de pleurer son
époux qui n'avait jamais été son mari. Elle en était là, lorsque
la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
faire avec toute la cour un pèlerinage à l'aubépine du cimetière
des Innocents.
Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait
peut-être l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le
sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on
voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers
Leurs Majestés.
Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
descendre, le cortège allait se mettre en marche. Marguerite fit
de la main à Gillone un signe pour lui recommander le blessé et
descendit.
Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques
étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur
ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes à peu
près: le roi de Navarre n'y était point.
Mais madame de Sauve y était; elle échangea un regard avec elle,
et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque
chose à lui dire.
On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de
l'Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des
principaux catholiques, le peuple s'était amassé, suivant le
cortège comme un flot qui monte, criant:
-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
étaient accompagnés de brandissements d'épées rougies et
d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
prise au sinistre événement qui venait de s'accomplir. En arrivant
à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
traînaient un cadavre sans tête. C'était celui de l'amiral. Ces
hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon.
On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui
s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des
Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de
la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer.
Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le
discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre
et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de
la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
roulé dans la manche.
Si rapide et si dissimulée qu'eût été la retraite de madame de
Sauve, Catherine s'en était aperçue, elle se retourna au moment où
sa dame d'honneur baisait la main de la reine.
Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu'à elles comme
un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement
madame de Sauve s'éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
place près de Catherine.
Lorsqu'elle eut répondu au discours qui venait de lui être
adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine
de Navarre de s'approcher d'elle.
Marguerite obéit.
-- Eh! ma fille! dit la reine mère dans son patois italien, vous
avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve?
Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l'expression la
plus amère qu'elle put trouver.
-- Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la
main.
-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois!
-- Vous vous trompez, madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas
plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est
amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
ennemis. J'aime qui m'aime, et déteste qui me hait. Sans cela,
madame, serais-je votre fille?
Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que,
si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui.
D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent
l'attention de l'auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait
escorté d'une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d'un
carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée,
qui s'arrêta en face du roi.
-- La duchesse de Nevers! s'écria Charles IX. Çà, voyons! qu'elle
vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenêtre, vous
avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d'un coup de
pierre?
La duchesse de Nevers rougit extrêmement.
-- Sire, dit-elle à voix basse, en venant s'agenouiller devant le
roi, c'est au contraire un catholique blessé que j'ai eu le
bonheur de recueillir.
-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux façons de me servir: l'une
en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait
ce qu'on peut, et je suis sûr que si vous eussiez pu davantage,
vous l'eussiez fait.
Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue-
tête:
-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!
-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mère
à la belle duchesse.
Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce
signe, et qui répondit:
-- Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne me l'ordonne, car
j'ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre.
-- Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.
-- Voir des livres grecs très rares et très curieux qu'on a
trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportés à
la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite.
-- Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du
haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la
place des bons Français.
-- Nous irons, s'il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse de
Nevers.
Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes.
Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant
aussitôt d'un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude
autour d'elle.
Cette inquiétude, feinte ou réelle, n'échappa point à Catherine.
-- Que cherchez-vous?
-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.
-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?
-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre?
-- Quand je te disais que tu étais jalouse! dit Catherine à
l'oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de
Navarre.
Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se
penchant à son tour à l'oreille de son amie:
-- Emmène-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute
importance à te dire.
La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis
s'inclinant devant la reine de Navarre:
-- Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière? dit-elle.
-- Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire
au Louvre.
-- Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la
duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.
La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe
qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour et prit
respectueusement place sur le devant.
Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant
le même chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à
l'oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve.
Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-à-
dire d'un rire plus sinistre qu'une menace.
Quant à Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litière se
mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus à craindre la perçante
investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:
«J'ai reçu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est
enfermé, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entré
chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'à six heures du
matin.
«Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, que
Votre Majesté ne compte ma vie pour rien.»
-- Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
est l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frère
Charles, on fait si facilement une religieuse.
-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
une si grande attention.
-- Ah! duchesse! j'ai bien des choses à te dire, répondit
Marguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux.
XII
Les confidences
-- Et, d'abord, où allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas
au pont des Meuniers, j'imagine?... J'ai vu assez de tueries comme
cela depuis hier, ma pauvre Henriette!
-- J'ai pris la liberté de conduire Votre Majesté...
-- D'abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d'oublier sa
majesté... Tu me conduisais donc...
-- À l'hôtel de Guise, à moins que vous n'en décidiez autrement.
-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
n'y est pas, ton mari n'y est pas?
-- Oh! non! s'écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler
ses beaux yeux couleur d'émeraude; non! ni mon beau-frère, ni mon
mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme
l'oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'êtes pas
libre, vous! aussi vous soupirez...
-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberté
ne sert-elle qu'à cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'être que
libre.
-- Votre Majesté m'a promis d'entamer les confidences.
-- Encore Ma Majesté; voyons, nous nous fâcherons, Henriette; as-
tu donc oublié nos conventions?
-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
confidente dans le tête-à-tête. N'est-ce pas cela, madame, n'est-
ce pas cela, Marguerite?
-- Oui, oui! dit la reine en souriant.
-- Ni rivalités de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout
bon, tout franc; une alliance enfin offensive et défensive, dans
le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
rencontrons, cet éphémère qu'on nomme le bonheur.
-- Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte,
embrasse-moi.
Et les deux charmantes têtes, l'une pâle et voilée de mélancolie,
l'autre rosée, blonde et rieuse se rapprochèrent gracieusement et
unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées.
-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
Marguerite un regard avide et curieux.
-- Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours?
-- Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous
aurons l'âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la
politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
d'autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon?
-- À qui? dit Marguerite en riant.
-- Ah! tu me rassures, en vérité.
-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'épouvante. Duchesse, il
faut que je sois mariée.
-- Quand cela?
-- Demain.
-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est nécessaire?
-- Absolument.
-- Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voilà qui est
fort triste.
-- Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riant
Marguerite.
-- Oui.
-- Et quel est ce quelqu'un?
-- Tu m'interroges toujours, quand c'est à toi de parler. Achève,
et je commencerai.
-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
Cependant il faudrait que nous changeassions d'idée l'un et
l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici à demain.
-- Eh bien, change, toi! et tu peux être sûre qu'il changera, lui!
-- Justement, voilà l'impossible; car je suis moins disposée à
changer que jamais.
-- À l'égard de ton mari seulement, j'espère!
-- Henriette, j'ai un scrupule.
-- Un scrupule de quoi?
-- De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les
catholiques?
-- En politique?
-- Oui.
-- Sans doute.
-- Mais en amour?
-- Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
païennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en
fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.
-- En un seul, n'est-ce pas?
-- Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de paganisme;
oui, celui qui s'appelle Éros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la dévotion!
-- Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive; tu
jettes des pierres sur la tête des huguenots.
-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent
en passant par la bouche du vulgaire!
-- Le vulgaire! ... Mais c'est mon frère Charles qui te
félicitait, ce me semble?
-- Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre... Je récuse
donc jusqu'à ses compliments. D'ailleurs, je lui ai répondu, à ton
frère Charles... N'as-tu pas entendu ma réponse?
-- Non, tu parlais si bas!
-- Tant mieux, j'aurai plus de nouveau à t'apprendre. Çà! la fin
de ta confidence, Marguerite?
-- C'est que... c'est que...
-- Eh bien?
-- C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
frère Charles était historique, je m'abstiendrais.
-- Bon! s'écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en
choisir un à la première occasion.
-- Ah! il paraît que cette fois tu as pris un catholique?
-- Mordi! reprit la duchesse.
-- Bien, bien! je comprends.
-- Et comment est-il notre huguenot?
-- Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me
sera probablement jamais rien.
-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empêche pas de me le
dire, tu sais combien je suis curieuse.
-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
et qui s'est venu réfugier dans mon appartement.
-- Oh! oh! ... et tu ne l'avais pas un peu convoqué?
-- Pauvre garçon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
moment il est encore entre la vie et la mort.
-- Il est donc malade?
-- Il est grièvement blessé.
-- Mais c'est très gênant, un huguenot blessé! surtout dans des
jours comme ceux où nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce
huguenot blessé qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien?
-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.
-- Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton
cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-là sera bien ingrat s'il
n'est pas trop reconnaissant!
-- Il l'est déjà, j'en ai bien peur... plus que je ne le
désirerais.
-- Et il t'intéresse... ce pauvre jeune homme?
-- Par humanité... seulement.
-- Ah! l'humanité, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-là
qui nous perd, nous autres femmes!
-- Oui, et tu comprends: comme d'un moment à l'autre le roi, le
duc d'Alençon, ma mère, mon mari même... peuvent entrer dans mon
appartement...
-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas,
tant qu'il sera malade, à la condition de te le rendre quand il
sera guéri?
-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas
les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
de cacher le pauvre garçon; si tu pouvais lui conserver la vie que
je lui ai sauvée; eh bien, je t'avoue que je t'en serais
véritablement reconnaissante! Tu es libre à l'hôtel de Guise, tu
n'as ni beau-frère, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne,
et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n'a
heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil
au mien. Eh bien, prête-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
sera guéri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera.
-- Il n'y a qu'une difficulté, chère reine, c'est que la cage est
occupée.
-- Comment! tu as donc aussi sauvé quelqu'un, toi?
-- C'est justement ce que j'ai répondu à ton frère.
-- Ah! je comprends; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne
t'ai pas entendue.
-- Écoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins
belle, non moins poétique que la tienne. Après t'avoir laissé six
de mes gardes, j'étais montée avec les six autres à l'hôtel de
Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n'est
séparée de l'hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils,
quand tout à coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes.
Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une épée dont le feu
semblait éclairer toute la scène à elle seule. J'admire cette lame
furieuse: j'aime les belles choses, moi! ... puis je cherche
naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
je distingue enfin l'homme, et je vois... un héros, un Ajax
Télamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je
m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque
coup dont il était menacé, à chaque botte qu'il portait; ç'a été
une émotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en
avais jamais éprouvé, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas.
Aussi j'étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup
mon héros a disparu.
-- Comment cela?
-- Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme
Cyrus, j'ai retrouvé la voix, j'ai crié: À l'aide, au secours! Nos
gardes sont venus, l'ont pris, l'ont relevé, et enfin l'ont
transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.
-- Hélas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chère
Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
mienne.
-- Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma
religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.
-- Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant
de rire.
-- C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à
l'hôtel.
-- Pourquoi donc mettre mon masque?
-- Parce que je veux te montrer mon héros.