de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne
pas louer les autres.
-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard-
là?
-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se préparant comme son
compagnon à rouer l'hôtelier de coups de fouet.
Mais malgré cette double démonstration, qui n'avait rien de bien
rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
déterminés, l'hôtelier ne s'étonna point, et se contentant de
reculer d'un pas afin d'être chez lui:
-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes
qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux
gentilshommes.
-- Mais il se moque de nous, s'écria Coconnas exaspéré, mordi!
-- Grégoire, mon arquebuse! dit l'hôte en s'adressant à son valet,
du même ton qu'il eût dit: «Un siège à ces messieurs.»
-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son épée; mais
échauffez-vous donc, monsieur de La Mole!
-- Non pas, s'il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous
échaufferons, le souper refroidira, lui.
-- Comment! vous trouvez? s'écria Coconnas.
-- Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait
mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire:
_chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre.
Et, ce disant, La Mole écarta doucement l'hôtelier, qui étendait
déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
derrière lui dans la maison.
-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine à remettre mon
épée dans le fourreau avant de m'être assuré qu'elle pique aussi
bien que les lardoires de ce gaillard-là.
-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les
fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-être la
coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.
-- Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant
de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hôte de ses regards.
Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise,
si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si
son valet n'est pas souple comme un jonc....
-- Là, là, là, mon gentilhomme, fit l'hôte en aiguisant sur un
repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous
êtes en pays de Cocagne.
Puis tout bas et en secouant la tête:
-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si
insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle
Margot!
Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s'ils
l'avaient vu, il ajouta:
-- Eh! eh! ce serait drôle qu'il me fût justement tombé des
huguenots ici... et que...
-- Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
les apartés de son hôte.
-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci,
radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.
-- Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis
se retournant vers La Mole:
-- Çà, monsieur le comte, tandis que l'on nous prépare notre
chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une
ville gaie, vous?
-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que
des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les
Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et
comme l'air est lourd.
-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas?
-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir.
-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis.
Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer
avec le duc de Guise.
À ce nom du duc de Guise, l'hôte s'approcha, fort attentif.
-- Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en
sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait
passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il
recevait les voyageurs.
-- Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main
à son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc
de Guise et j'accours. À quoi puis-je vous être bon, mes
gentilshommes?
-- Ah! ah! ce mot magique, à ce qu'il paraît, car d'insolent te
voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître... comment
t'appelles-tu?
-- Maître La Hurière, répondit l'hôte s'inclinant.
-- Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins
lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te
rendre si poli?
-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La
Hurière. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.
-- Quel Henri? demanda La Mole.
-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.
-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
à ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri
de Condé, qui a bien aussi son mérite.
-- Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l'hôte.
-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n'en pas médire
devant moi.
L'hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher
légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à
Coconnas:
-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...?
-- Pour quoi? demanda Coconnas.
-- Pour la fête, répondit l'hôte avec un singulier sourire.
-- Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de
fêtes, à ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de
bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup à
Paris, hein?
-- Mais modérément, monsieur, jusqu'à présent du moins, répondit
l'hôte; mais on va s'amuser, je l'espère.
-- Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant
beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La
Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
peut-être de la religion?
-- Moi, de la religion! s'écria Coconnas; allons donc! je suis
catholique comme notre saint-père le pape.
La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais
ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à
propos d'y répondre autrement que par une autre question.
-- Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre,
maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l'amiral?
J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur à la
cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son
adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.
-- _Il logeait_ rue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit
l'hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s'empêcher de
devenir extérieure.
-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé?
-- Oui, de ce monde peut-être.
-- Qu'est-ce à dire? s'écrièrent ensemble les deux gentilshommes,
l'amiral déménagé de ce monde!
-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hôte avec un malin
sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?
-- Quoi cela?
-- Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a
reçu un coup d'arquebuse.
-- Et il est tué? s'écria La Mole.
-- Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux
doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.
-- Comment, misérable! s'écria La Mole, on espère! ...
-- Je veux dire qu'on croit, reprit l'hôte; ne nous fâchons pas
pour un mot: la langue m'a fourché.
Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à
Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
d'un coup d'oeil d'intelligence.
-- En vérité! dit Coconnas rayonnant.
-- En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.
-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, répondit
l'hôte.
-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
moment. Y trouverai-je le roi Henri?
-- C'est possible, puisqu'il y loge.
-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
duc de Guise?
-- C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un
instant, avec deux cents gentilshommes.
-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître La
Hurière.
-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.
-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
-- Et moi, dit l'hôte, après avoir suivi des yeux les deux
gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
On ne sait pas ce qui peut arriver.
V
Du Louvre en particulier et de la vertu en général
Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu'ils
rencontrèrent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain-
l'Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les
tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du
soir.
-- Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la
vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts-
levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se
présentaient tout à coup à ses yeux.
-- Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible!
-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je
suis d'une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me
recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
j'aurai ponctuellement obéi.
Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des
sentiments qu'ils avaient exprimés.
Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
doublés. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrassés.
Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était
une espèce de talisman près des Parisiens, s'approcha d'une
sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.
Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
cependant, il demanda à Coconnas s'il n'avait point le mot
d'ordre.
Coconnas fut forcé d'avouer qu'il ne l'avait point.
-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment,
un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en
causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre,
interrompit son entretien, et, venant à lui:
-- Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il.
-- Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.
-- Imbossible! le dugue il être chez le roi.
-- Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre à Paris.
-- Ah! fous afre eine lettre d'afis?
-- Oui, et j'arrive de fort loin.
-- Ah! fous arrife de fort loin?
-- J'arrive du Piémont.
-- Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez...?
-- Le comte Annibal de Coconnas.
-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
conduire chez le roi de Navarre.
-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
étendant la main vers Coconnas qui hésitait.
-- Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je
ne sais si je dois... Je n'ai pas l'honneur de vous connaître,
moi, monsieur.
-- Je suis Pesme. J'abbartiens à M. le dugue de Gouise.
-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là.
-- C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à
monsieur, allez, j'en réponds.
-- Ah! monsieur de Besme, s'écria Coconnas, je le crois bien si je
vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on
veut être fidèle.
-- Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses.
-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant à son tour,
puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?
-- Comment fous abbelez-vous?
-- Le comte Lerac de La Mole.
-- Le gonte Lerag de La Mole.
-- Oui.
-- Che ne gonnais pas.
-- Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'être connu de
vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas,
j'arrive ce soir de bien loin.
-- Et t'où arrifez-vous?
-- De Provence.
-- Avec eine lettre?
-- Oui, avec une lettre.
-- Pourmonsir de Gouise?
-- Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.
-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec
un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en
faisant signe à Coconnas de le suivre.
La Mole demeura seul.
Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui
avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de
cavaliers d'une centaine d'hommes.
-- Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c'est de Mouy et ses
huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
l'assassin de l'amiral; et comme c'est déjà lui qui a tué le père
de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups.
-- Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas
dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy?
-- Oui-da, mon gentilhomme.
-- Et que ceux qui l'accompagnaient étaient...
-- Étaient des parpaillots... Je l'ai dit.
-- Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris
employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.
Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers:
-- Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous êtes
monsieur de Mouy.
-- Oui, monsieur, répondit l'officier avec politesse.
-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit à
m'adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service.
-- Lequel, monsieur?... Mais, d'abord, à qui ai-je l'honneur de
parler?
-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent.
-- Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.
-- Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac,
gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de
Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées...
Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
au Louvre?
-- Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, répliqua
de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous
voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'à son appartement. Le
reste vous regarde.
-- Mille fois merci!
-- Venez, monsieur, dit de Mouy.
de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la
sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la
porte de l'appartement du roi:
-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.
L'antichambre était vide, une des portes intérieures était
ouverte.
Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond
silence régnait dans cette partie du Louvre.
-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère?
On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la
première fois.
-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir,
qui allait toujours s'assombrissant.
Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré
s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
éclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien
majestueux, et surtout d'une admirable beauté.
La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
femme s'arrêta, de son côté, comme La Mole s'était arrêté du sien.
-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une
voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse.
-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me
conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre.
-- Sa Majesté n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la
reine...
-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait
me conduire devant elle.
-- Vous y êtes, monsieur.
-- Comment! s'écria La Mole.
-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi
que la reine sourit.
-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine
mère.
-- Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi
de m'éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m'a
ébloui. Je ne pense plus, j'admire.
Marguerite s'avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune
homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffiné.
-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on
m'attendra.
-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salué d'abord Votre
Majesté avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de
ses plus humbles serviteurs, mais...
-- Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes
femmes.
-- Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers.
On m'a dit qu'elle revenait au Louvre.
-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiète plus de
vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour
le roi, dites-vous? C'était fort inutile. Mais, n'importe, où est-
elle? Je la lui remettrai... Seulement, hâtez-vous, je vous prie.
En un clin d'oeil La Mole écarta les aiguillettes de son
pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une
enveloppe de soie.
Marguerite prit la lettre et regarda l'écriture.
-- N'êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût
connu de Votre Majesté?
-- Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère
le duc d'Alençon. Je sais que vous êtes attendu.
Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole
suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
dessous, et attendez jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un de la part
du roi de Navarre ou du duc d'Alençon. Un de mes pages va vous
conduire.
À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le
vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum pénétrant
s'épandait là où elle avait passé.
La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait
tomber, chercha un appui contre le mur.
Marguerite disparut comme une vision.
-- Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole
dans la galerie inférieure.
-- Oh! oui, oui, s'écria La Mole enivré, car comme le jeune homme
lui indiquait le chemin par lequel venait de s'éloigner
Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.
En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'aperçut à l'étage
inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé
jusqu'à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir
encore une fois.
-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle,
c'est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro:
_Et vera incessu patuit dea._
_-- _Eh bien? demanda le jeune page.
-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.
Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première
porte, puis une seconde et s'arrêtant sur le seuil:
-- Voici l'endroit où vous devez attendre, lui dit-il.
La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière
lui.
La galerie était vide, à l'exception d'un gentilhomme qui se
promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.
Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut
des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt
pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
Mole s'approcha.
-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'à
quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas
que je retrouve ici.
Au bruit de ses pas, le Piémontais s'était déjà retourné, et le
regardait avec le même étonnement qu'il en était regardé.
-- Mordi! s'écria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable
m'emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais
bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et
jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...
-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?
-- Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
qui vous a servi de guide?
-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n'étaient
pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontré
M. de Guise?
-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
roi de Navarre?
-- Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a
dit d'attendre.
-- Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous
serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité!
Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu'avez-vous? vous
semblez préoccupé...
-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était
apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans
mon esprit une foule de réflexions.
-- Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous êtes
entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me
revenaient à l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
Plutarque?
-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs
favoris.
-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
paraît pas s'être abusé quand il compare les dons de la nature à
des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu'il regarde la
vertu comme une plante balsamique d'un impérissable parfum et
d'une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.
-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
Mole en regardant fixement son interlocuteur.
-- Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m'a fort
recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la
vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur
ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim?
-- Non.
-- Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille
embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d'inanition.
-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part:
Il est bon d'exercer l'âme à la douleur et l'estomac à la faim.
_Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn._
_-- _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s'écria Coconnas
stupéfait.
-- Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l'a appris, à
moi.
-- Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez
des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
reine Marguerite.
-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
parler gascon avec le roi de Navarre.
En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi
s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurité une ombre
s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de
M. de Besme.
Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître
le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.
Coconnas salua de la main La Mole.
De Besme conduisit Coconnas à l'extrémité de la galerie, ouvrit
une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d'un
escalier.
Arrivé là, il s'arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en
haut, puis en bas:
-- Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous?
-- À l'auberge de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec.
-- Pon, pon! être à teux pas t'izi... Rentez-fous fite à fotre
hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.
-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.
-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre
jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.
-- Mais à quelle heure dois-je venir?
-- Gand fous ententrez le doguesin.
-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.
-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...
-- Ah! le tocsin?
-- Oui, c'être cela que che tisais.
-- C'est bien! on y sera, dit Coconnas.
Et saluant de Besme, il s'éloigna en se demandant tout bas:
-- Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on
le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un
charmant Tédesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La
Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le
roi de Navarre.
Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, où l'attirait
comme un aimant l'enseigne de la Belle-Étoile.
Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avança vers
M. de La Mole.
-- C'est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il.
-- C'est moi-même.
-- Où demeurez-vous?
-- Rue de l'Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.
-- Bon! c'est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa Majesté vous
fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être
cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
matin vous n'aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.
-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?
-- Ah! c'est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
et toutes les portes s'ouvriront devant vous.
-- Merci.
-- Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire
jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
-- À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se
trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de
Guise.
Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure
qu'aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant
une gigantesque omelette au lard.
-- Oh! oh! s'écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que
vous n'avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n'ai soupé
chez M. de Guise.
-- Ma foi, non.
-- Et la faim vous est-elle venue?
-- Je crois que oui.
-- Malgré Plutarque?
-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
autre endroit: «Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui
n'a pas.» Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre
omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?
-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au
Louvre, qu'on craint d'être écouté et qu'on a l'estomac vide.
Mettez-vous là, et soupons.
-- Allons, je vois que décidément le sort nous a faits
inséparables. Couchez-vous ici?
-- Je n'en sais rien.
-- Ni moi non plus.
-- En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.
-- Où cela?
-- Où vous la passerez vous-même, c'est immanquable.
Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à
l'omelette de maître La Hurière.
VI
La dette payée
Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
Mole n'avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi
M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
du chevreuil, soupaient à l'hôtel de la Belle-Étoile avec une
omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer
avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l'entrée
de la grande galerie.
Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, était
dans le cabinet du roi. À cet escalier que descendait Marguerite,
il y avait une issue. À ce cabinet où était M. de Guise, il y
avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
toutes deux à un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux
appartements de la reine mère Catherine de Médicis.
Catherine de Médicis était seule, assise près d'une table, le
coude appuyé sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tête posée
sur sa main encore remarquablement belle, grâce au cosmétique que
lui fournissait le Florentin René, qui réunissait la double charge
de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mère.
La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu'elle n'avait point
quitté depuis la mort de son mari. C'était à cette époque une
femme de cinquante-deux à cinquante-trois ans à peu près, qui
conservait, grâce à son embonpoint plein de fraîcheur, les traits
de sa première beauté. Son appartement, comme son costume, était
celui d'une veuve. Tout y était d'un caractère sombre: étoffes,
murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espèce de dais
couvrant un fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la
petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui avait été
donnée par son gendre Henri de Navarre et avait reçu le nom
mythologique de Phébé, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
entouré de cette devise grecque que le roi François Ier lui avait
donnée: _Phôs pherei ê de kai aïthzên_, et qui peut se traduire
par ce vers français:
_Il porte la lumière et la sérénité._
Tout à coup, et au moment où la reine mère paraissait plongée au
plus profond d'une pensée qui faisait éclore sur ses lèvres
peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hésitation, un
homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
pâle en disant:
-- Tout va mal. Catherine leva la tête et reconnut le duc de
Guise.
-- Comment, tout va mal! répondit-elle. Que voulez-vous dire,
Henri?
-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé de ses
huguenots maudits, et que, si nous attendons son congé pour
exécuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
peut-être toujours.
-- Qu'est-il donc arrivé? demanda Catherine en conservant ce
visage calme qui lui était habituel, et auquel elle savait
cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les
plus opposées.
-- Il y a que tout à l'heure, pour la vingtième fois, j'ai entamé
avec Sa Majesté cette question de savoir si l'on continuerait de
supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
leur amiral, messieurs de la religion.
-- Et que vous a répondu mon fils? demanda Catherine.
-- Il m'a répondu: «Monsieur le duc, vous devez être soupçonné du
peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second père
monsieur l'amiral; défendez-vous comme il vous plaira. Quant à
moi, je me défendrai bien moi-même si l'on m'insulte...» Et sur ce
il m'a tourné le dos pour aller donner à souper à ses chiens.
-- Et vous n'avez point tenté de le retenir?
-- Si fait. Mais il m'a répondu avec cette voix que vous lui
connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'à lui:
«Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
hommes pour que je les fasse attendre...» Sur quoi je suis venu
vous prévenir.
-- Et vous avez bien fait, dit la reine mère.
-- Mais que résoudre?
-- Tenter un dernier effort.
-- Et qui l'essaiera?
-- Moi. Le roi est-il seul?
-- Non! Il est avec M. de Tavannes.
-- Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin. Catherine se
leva aussitôt et prit le chemin de la chambre où se tenaient, sur
des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lévriers
favoris du roi. Sur des perchoirs scellés dans la muraille étaient
deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grièche avec
laquelle Charles IX s'amusait à voler les petits oiseaux dans le
jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commençait à
bâtir. Pendant le chemin la reine mère s'était arrangé un visage
pâle et plein d'angoisse, sur lequel roulait une dernière ou
plutôt une première larme.
Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait à ses chiens
des fragments de gâteaux coupés en portions pareilles.
-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
joué qu'il fit tressaillir le roi.
-- Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.
-- J'ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous demande la
permission de me retirer dans un de vos châteaux, peu m'importe
lequel, pourvu qu'il soit bien éloigné de Paris.
-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
mère son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
pénétrant.
-- Parce que chaque jour je reçois de nouveaux outrages de ceux de
la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par
les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
assister à de pareils spectacles.
-- Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une expression pleine
de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infâme
meurtrier leur avait déjà assassiné le brave M. de Mouy, à ces
pauvres gens. Mort de ma vie, ma mère! il faut pourtant une
justice dans un royaume.
-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
à leur manière: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur
vous plus tard.
-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
premier accent de doute, vous croyez?
-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entière à la
violence de ses pensées, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de
la mort de M. François de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la
religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils
de Henri II?
-- Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans
vos exagérations habituelles! dit le roi.
-- Quel est donc votre avis, mon fils?
-- D'attendre, ma mère! d'attendre. Toute la sagesse humaine est
dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
surtout est celui qui sait attendre.
-- Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce,
Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte,
s'apprêta à reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
l'arrêta.
-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mère! dit-il, car je suis
juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de
moi.
Catherine se rapprocha.
-- Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la
pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu'à votre avis il faut
faire.
-- Votre Majesté me permet-elle? demanda le comte.
-- Dis, Tavannes! dis.
-- Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient
sur elle?
-- Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX,
et je lui perce la gorge avec mon épieu.
-- Uniquement pour l'empêcher de vous nuire, ajouta Catherine.
-- Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
courage poussé jusqu'à la férocité; mais je ne m'amuserais pas à
tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
bien que les catholiques.
-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge: ils
découdront votre trône.
-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait
qu'il n'ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère.
-- Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens?
-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il
demandé qui ne soit pas juste? Il m'a demandé la mort du meurtrier
de son père et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons
pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre
époux, quoique cette mort fût un simple accident?
-- C'est bien, Sire, dit Catherine piquée, n'en parlons plus.
Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la
force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je
cède.
Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de
demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort.
Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette
fois; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de
chasse.
Tout à coup il s'interrompit.
-- Ma mère est bien un esprit royal, dit-il; en vérité elle ne
doute de rien. Allez donc, d'un propos délibéré, tuer quelques
douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice!
N'est-ce pas leur droit après tout?
-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
-- Ah! vous êtes là, monsieur! dit le roi faisant semblant de
l'apercevoir pour la première fois; oui, quelques douzaines; le
beau déchet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez
débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n'en
restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
je ne dis pas!
-- Et bien, Sire.
-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom
de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
caresse.
Tavannes remit la pie sur son bâton, et s'amusa à rouler et à
dérouler les oreilles d'un lévrier.
-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait à Votre
Majesté: Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses
ennemis.
-- Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle?
-- Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 août, ce serait donc par
l'intercession de saint Barthélemy.
-- Un beau saint, dit le roi, qui s'est laissé écorcher tout vif!
-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé
rancune à ses bourreaux.
-- Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec
votre jolie petite épée à poignée d'or, tuerez d'ici à demain dix
mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous êtes
plaisant, monsieur de Guise!
Et le roi éclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'écho de la
chambre le répéta d'un ton lugubre.
-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
malgré lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un
signe, et tout est prêt. J'ai les Suisses, j'ai onze cents
gentilshommes, j'ai les chevau-légers, j'ai les bourgeois: de son
côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse
catholique... Nous sommes vingt contre un.
-- Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable
venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
faites! ...
Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portière se
souleva et Catherine reparut.
-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.
Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou
du moins fit semblant de la voir.
-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté.
-- En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
gorge; mais je résisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?
-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
demain.
-- Ah çà! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
Navarre, le prince de Condé... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
ajouta d'une voix à peine intelligible:
-- Dehors, je ne dis pas.
-- Sire, s'écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche
avec le duc d'Alençon, votre frère.
-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens,
Actéon, viens.
Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra
chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi
incertains qu'auparavant.
Cependant une scène d'un autre genre se passait chez Catherine,
qui, après avoir donné au duc de Guise le conseil de tenir bon,
était rentrée dans son appartement, où elle avait trouvé réunies
les personnes qui, d'ordinaire, assistaient à son coucher.
À son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle était
décomposée à son départ. Peu à peu elle congédia de son air le
plus agréable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientôt
près d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre près
de la fenêtre ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses
pensées.
Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine
mère ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre
pensée refoula au fond de sa poitrine les mots prêts à s'échapper
de ses lèvres.
Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de Navarre
parut.
La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et courut à
lui.
-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que
vous soupez au Louvre?
-- Non, madame, répondit Henri, nous battons la ville ce soir avec
MM. d'Alençon et de Condé. Je croyais presque les trouver occupés
à vous faire la cour.
Catherine sourit.
-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien
heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas, ma fille?
-- C'est vrai, répondit Marguerite, c'est une si belle et si douce
chose que la liberté.
-- Cela veut-il dire que j'enchaîne la vôtre, madame? dit Henri en
s'inclinant devant sa femme.
-- Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la
condition des femmes en général.
-- Vous allez peut-être voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine.
-- Oui, peut-être.
-- Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez
de ses nouvelles.
-- J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette démarche.
-- Moi, dit Catherine, je n'approuve rien... Mais qui va là?...
Renvoyez, renvoyez.
Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l'ordre de Catherine;
mais au même instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve
montra sa tête blonde.
-- Madame, dit-elle, c'est René le parfumeur, que Votre Majesté a
fait demander. Catherine lança un regard aussi prompt que l'éclair
sur Henri de Navarre.
Le jeune prince rougit légèrement, puis presque aussitôt pâlit
d'une manière effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom
de l'assassin de sa mère. Il sentit que son visage trahissait son
émotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenêtre.
La petite levrette poussa un gémissement. Au même instant deux
personnes entraient, l'une annoncée et l'autre qui n'avait pas
besoin de l'être. La première était René, le parfumeur, qui
s'approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses civilités des
serviteurs florentins; il tenait une boîte, qu'il ouvrit, et dont
on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.
La seconde était madame de Lorraine, soeur aînée de Marguerite.
Elle entra par une petite porte dérobée qui donnait dans le
cabinet du roi et, toute pâle et toute tremblante, espérant n'être
point aperçue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le
contenu de la boîte apportée par René, elle alla s'asseoir à côté
de Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait
debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche à se
remettre d'un éblouissement.
En ce moment Catherine se retourna.
-- Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez
vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la
ville.
Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié. Madame de
Lorraine saisit la main de Marguerite.
-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au nom de
M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauvé, ne sortez pas
d'ici, n'allez pas chez vous!
-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se
retournant.
-- Rien, ma mère.
-- Vous avez parlé tout bas à Marguerite.
-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui
dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
-- Et où est-elle, cette belle duchesse?
-- Près de son beau-frère M. de Guise.
Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupçonneux, et
fronçant le sourcil:
-- Venez çà, Claude! dit la reine mère. Claude obéit. Catherine
lui saisit la main.
-- Que lui avez-vous dit? indiscrète que vous êtes! murmura-t-elle
en serrant le poignet de sa fille à la faire crier.
-- Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien
perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite;
madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main à baiser?
Marguerite lui tendit une main tremblante.
-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour
rapprocher ses lèvres de cette main.
-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!
Ce ne fut qu'un éclair; mais à la lueur de cet éclair, si rapide
qu'elle fût, Henri devina tout un complot.
-- Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un
gentilhomme provençal a apportée.
-- M. de La Mole?
-- Oui.
-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son
pourpoint.
Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer sa main sur
l'épaule du Florentin.
-- Eh bien, maître René, dit-il, comment vont les affaires
commerciales?
-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, répondit
l'empoisonneur avec son perfide sourire.
-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le
fournisseur de toutes les têtes couronnées de France et de
l'étranger.
-- Excepté de celle du roi de Navarre, répondit effrontément le
Florentin.
-- Ventre-saint-gris! maître René, dit Henri, vous avez raison; et
cependant ma pauvre mère, qui achetait aussi chez vous, vous a
recommandé à moi en mourant, maître René. Venez me voir demain ou
après-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
parfumeries.
-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on
dit...
-- Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit
cela, ma mère? est-ce Margot?
-- Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce
moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgré les efforts
qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, éclata en sanglots. Henri
ne se retourna même pas.
-- Ma soeur, s'écria Marguerite en s'élançant vers Claude,
qu'avez-vous?
-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes,
rien: elle a cette fièvre nerveuse que Mazille lui recommande de
traiter avec des aromates.
Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la
première fois le bras de sa fille aînée; puis, se retournant vers
la cadette:
-- Çà, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, déjà, je
vous ai invitée à vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas,
je vous l'ordonne.
-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pâle, je
souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.
-- Et j'espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir, bonsoir.
Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement à
rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas même de
son côté.
Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura
les yeux fixés sur la duchesse de Lorraine, qui de son côté, sans
parler, regardait sa mère les mains jointes.
Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une glace, tout
en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait
de lui donner René.
-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?
-- Ah! oui! c'est vrai! s'écria le roi de Navarre. Ah! par ma foi!
j'oubliais que le duc d'Alençon et le prince de Condé m'attendent:
ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me
font perdre la mémoire. Au revoir, madame.
-- Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral,
n'est ce pas?
-- Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phébé! qu'y a-t-il?
-- Phébé! dit la reine mère avec impatience.
-- Rappelez-la, madame, dit le Béarnais, car elle ne veut pas me
laisser sortir.
La reine mère se leva, prit la petite chienne par son collier et
la retint, tandis que Henri s'éloignait le visage aussi calme et
aussi riant que s'il n'eût pas senti au fond de son coeur qu'il
courait danger de mort.
Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine de Médicis
s'élança pour le rejoindre; mais la porte était refermée, et elle
ne put que glisser son museau allongé sous la tapisserie en
poussant un hurlement lugubre et prolongé.
-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de Sauve, va
chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et
reviens avec eux pour tenir compagnie à la duchesse de Lorraine
qui a ses vapeurs.
VII
La nuit du 24 août 1572
Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur maigre souper, car
les volailles de l'hôtellerie de la Belle-Étoile ne flambaient que
sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses
quatre pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table,
et dégustant un dernier verre de vin:
-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la
Mole? demanda-t-il.
-- Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible
qu'on vienne me réveiller dans la nuit.
-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au
lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous
envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de
jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout préparés.
-- J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour
jouer je possède bien peu d'argent; à peine si j'ai cent écus d'or
dans ma valise; et encore, c'est tout mon trésor. Maintenant,
c'est à moi de faire fortune avec cela.
-- Cent écus d'or! s'écria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi!
mais moi, monsieur, je n'en ai que six.
-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche
une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait
même dire quelque peu boursouflée.
-- Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour éteindre une ancienne dette
que je suis obligé de payer à un vieil ami de mon père que je
soupçonne d'être comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a là
cent nobles à la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche;
mais ces cent nobles à la rose appartiennent à maître Mercandon;
quant à mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai
dit, à six écus.
-- Comment jouer, alors?
-- Et c'est précisément à cause de cela que je voulais jouer.
D'ailleurs, il m'était venu une idée.
-- Laquelle?
-- Nous venons tous deux à Paris dans un même but?
-- Oui.
-- Nous avons chacun un protecteur puissant?
-- Oui.
-- Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le mien?
-- Oui.
-- Eh bien, il m'était venu dans la pensée de jouer d'abord notre
argent, puis la première faveur qui nous arrivera, soit de la
cour, soit de notre maîtresse...
-- En effet, c'est fort ingénieux! dit La Mole en souriant; mais
j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout
entière sur un coup de cartes ou de dés, car de la première faveur
qui nous arrivera à vous et à moi découlera probablement notre vie
tout entière.
-- Eh bien, laissons donc là la première faveur de la cour, et
jouons la première faveur de notre maîtresse.
-- Je n'y vois qu'un inconvénient, dit La Mole.
-- Lequel?
-- C'est que je n'ai point de maîtresse, moi.
-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder à en avoir
une! Dieu merci! on n'est point taillé de façon à manquer de
femmes.
-- Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de
Coconnas; mais, comme je n'ai point la même confiance dans mon
étoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre
mon enjeu contre le vôtre. Jouons donc jusqu'à concurrence de vos
six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes gentilhomme, et
votre parole vaut de l'or.
-- À la bonne heure! s'écria Coconnas, et voilà qui est parler;
vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de
l'or, surtout quand ce gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi,
croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
première faveur que je devrais recevoir.
-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne
pourrais pas la gagner; car, étant au roi de Navarre, je ne puis
rien tenir de M. le duc de Guise.
-- Ah! parpaillot! murmura l'hôte tout en fourbissant son vieux
casque, je t'avais donc bien flairé. Et il s'interrompit pour
faire le signe de la croix.
-- Ah çà, décidément, reprit Coconnas en battant les cartes que
venait de lui apporter le garçon, vous en êtes donc?...
-- De quoi?
-- De la religion.
-- Moi?
-- Oui, vous.
-- Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez-
vous quelque chose contre nous?
-- Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien égal. Je hais profondément
la huguenoterie, mais je ne déteste pas les huguenots, et puis
c'est la mode.
-- Oui, répliqua La Mole en riant, témoin l'arquebusade de
M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?
-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu
m'importe quoi.
-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les
rangeant dans sa main.
-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dussé-je perdre cent
écus d'or comme les vôtres, j'aurai demain matin de quoi les
payer.
-- La fortune vous viendra donc en dormant?
-- Non, c'est moi qui irai la trouver.
-- Où cela, dites-moi? j'irai avec vous!
-- Au Louvre.
-- Vous y retournez cette nuit?
-- Oui, cette nuit j'ai une audience particulière du grand duc de
Guise.
Depuis que Coconnas avait parlé d'aller chercher fortune au
Louvre, La Hurière s'était interrompu de fourbir sa salade et
s'était venu placer derrière la chaise de La Mole, de manière que
Coconnas seul le pût voir, et de là il lui faisait des signes que
le Piémontais, tout à son jeu et à sa conversation, ne remarquait
pas.
-- Eh bien, voilà qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez
raison de dire que nous étions nés sous une même étoile. Moi aussi
j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le
duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre.
-- Avez-vous un mot d'ordre, vous?
-- Oui.
-- Un signe de ralliement?
-- Non.
-- Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est... À ces paroles
du Piémontais, La Hurière fit un geste si expressif, juste au
moment où l'indiscret gentilhomme relevait la tête, que Coconnas
s'arrêta pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par
lequel il venait de perdre trois écus. En voyant l'étonnement qui
se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna;
mais il ne vit pas autre chose que son hôte derrière lui, les bras
croisés et coiffé de la salade qu'il lui avait vu fourbir
l'instant auparavant.
-- Qu'avez-vous donc? dit La Mole à Coconnas. Coconnas regardait
l'hôte et son compagnon sans répondre, car il ne comprenait rien
aux gestes redoublés de maître La Hurière. La Hurière vit qu'il
devait venir à son secours:
-- C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et
comme je m'étais approché pour voir le coup sur lequel vous venez
de gagner, monsieur m'aura vu coiffé en guerre, et cela l'aura
surpris de la part d'un pauvre bourgeois.
-- Bonne figure, en effet! s'écria La Mole en éclatant de rire.
-- Eh, monsieur! répliqua La Hurière avec une bonhomie
admirablement jouée et un mouvement d'épaule plein du sentiment de
son infériorité, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et
nous n'avons pas la tournure raffinée. C'est bon pour les braves
gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dorés et les
fines rapières, et pourvu que nous montions exactement notre
garde...
-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes à son tour, vous
montez votre garde?
-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une
compagnie de milice bourgeoise.
Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner les cartes,
La Hurière se retira en posant un doigt sur ses lèvres pour
recommander la discrétion à Coconnas, plus interdit que jamais.
Cette précaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup
presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier.
-- Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six écus!
Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?
-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas
que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?
Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux
de La Hurière qui répétaient le même avertissement.
-- Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs,
parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.
-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher
monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voilà
encore en train de vous gagner six écus.
-- Mordi! c'est la vérité... On me l'avait toujours dit, que les
huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire
huguenot, le diable m'emporte!
Les yeux de La Hurière étincelèrent comme deux charbons; mais
Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut pas.
-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la façon dont la
vocation vous est venue soit singulière, vous serez le bien reçu
parmi nous.
Coconnas se gratta l'oreille.
-- Si j'étais sûr que votre bonheur vient de là, dit-il, je vous
réponds bien... car, enfin, je ne tiens pas énormément à la messe,
moi, et dès que le roi n'y tient pas non plus...
-- Et puis... c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple,
si pure!
-- Et puis... elle est à la mode, dit Coconnas, et puis... elle
porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que
pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les
cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il
faut que ce soit la religion...
-- Vous me devez six écus de plus, dit tranquillement La Mole.
-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne
suis pas content de M. de Guise...
-- Eh bien?
-- Eh bien, demain je vous demande de me présenter au roi de
Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je
serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Mélanchthon et que
tous les réformistes de la terre.
-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hôte.
-- Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la
cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas; il est trop occupé en ce
moment.
-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait
l'apercevoir.
-- Il cause avec... Le diable m'emporte! c'est lui!
-- Qui, lui?
-- Cette espèce d'oiseau de nuit avec lequel il causait déjà quand
nous sommes arrivés, l'homme au pourpoint jaune et au manteau
amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maître La
Hurière! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?
Mais cette fois la réponse de maître La Hurière fut un geste si
énergique et si impérieux, que, malgré son amour pour le carton
peint, Coconnas se leva et alla à lui.
-- Qu'avez-vous donc? demanda La Mole.
-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Hurière
saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner.
Grégoire! du vin à ces messieurs!
Puis à l'oreille:
-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congédiez
votre compagnon.
La Hurière était si pâle, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas
ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:
-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de
m'excuser. Voilà cinquante écus que je perds en un tour de main.
Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser.
-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre aise.
D'ailleurs, je ne suis point fâché de me jeter un instant sur mon
lit. Maître La Hurière! ...
-- Monsieur le comte?
-- Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous
me réveilleriez. Je serai tout habillé, et par conséquent vite
prêt.
-- C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son
Altesse un seul instant, je vais me préparer le signe. Maître La
Hurière, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.
-- Grégoire! cria La Hurière, du papier blanc pour écrire une
lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe!
-- Ah çà, décidément, se dit à lui-même le Piémontais, il se passe
ici quelque chose d'extraordinaire.
-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hôte,
faites-moi l'amitié de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne
chance, notre ami!
Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Hurière.
Alors l'homme mystérieux saisit à son tour le bras de Coconnas,
et, l'attirant à lui, il lui dit avec volubilité:
-- Monsieur, vous avez failli révéler cent fois un secret duquel
dépend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fût
fermée à temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup
d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, écoutez.
-- Mais qui êtes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement?
demanda Coconnas.
-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?
-- Le meurtrier de l'amiral?
-- Et du capitaine de Mouy.
-- Oui, sans doute.
-- Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi.
-- Oh! oh! fit Coconnas.
-- Écoutez-moi donc.
-- Mordi! Je crois bien que je vous écoute.
-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt à sa bouche.
Coconnas demeura l'oreille tendue.
On entendit en ce moment l'hôte refermer la porte d'une chambre,
puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
précipitamment du côté des deux interlocuteurs.
Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à Maurevel, et en
prenant un troisième pour lui:
-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
parler.
Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel
compta l'un après l'autre chaque battement de marteau qui
retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
se fut éteint dans l'espace:
-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hérissé à
l'aspect des précautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
êtes-vous bon catholique?
-- Mais je le crois, répondit Coconnas.
-- Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué au roi?
-- De coeur et d'âme. Je crois même que vous m'offensez, monsieur,
en m'adressant une pareille question.
-- Nous n'aurons pas de querelle là-dessus; seulement, vous allez
nous suivre.
-- Où cela?
-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
fortune et peut-être de votre vie.
-- Je vous préviens, monsieur, qu'à minuit j'ai affaire au Louvre.
-- C'est justement là que nous allons.
-- M. de Guise m'y attend.
-- Nous aussi.
-- Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
mortifié de partager l'honneur de son audience avec le sire de
Maurevel et maître La Hurière.
-- Nous aussi.
-- Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
dessous son pourpoint une poignée de croix en étoffe blanche, en
donna une à La Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui.
La Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit autant
de la sienne à son chapeau.
-- Oh çà! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le mot d'ordre,
le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde?
-- Oui, monsieur; c'est-à-dire pour tous les bons catholiques.
-- Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas?
s'écria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de
huguenots?... Bon! bien! à merveille! Il y a assez longtemps
qu'ils y paradent.
-- Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
et les huguenots y seront conviés... Il y a plus, ils seront les
héros de la fête, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
être des nôtres, nous allons commencer par aller inviter leur
principal champion, leur Gédéon, comme ils disent.
-- M. l'amiral? s'écria Coconnas.
-- Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manqué comme un imbécile,
quoique j'aie tiré sur lui avec l'arquebuse même du roi.
-- Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
j'affilais mon épée et je repassais mes couteaux, dit d'une voix
stridente maître La Hurière travesti en guerre.
À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle, car il
commençait à comprendre.
-- Quoi, vraiment! s'écria-t-il, cette fête, ce banquet...
c'est... on va...
-- Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit Maurevel, et
l'on voit bien que vous n'êtes pas fatigué comme nous des
insolences de ces hérétiques.
-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et
de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenêtre:
-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
la rue, derrière l'église, cette troupe qui se range
silencieusement dans l'ombre?
-- Oui.
-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maître La
Hurière, vous et moi, une croix au chapeau.
-- Eh bien?
-- Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits
cantons, commandés par Toquenot; vous savez que messieurs des
petits cantons sont les compères du roi.
-- Oh! oh! fit Coconnas.
-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
quai; reconnaissez-vous son chef?
-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
frémissant, je suis à Paris de ce soir seulement.
-- Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous à minuit au
Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
-- Le duc de Guise?
-- Lui-même. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prévôt des
marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les deux derniers vont
mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
qu'il va faire.
-- Il heurte à chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes
auxquelles il heurte?
-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille à celle que
nous avons à nos chapeaux. Autrefois on laissait à Dieu le soin de
distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilisés, et
nous lui épargnons cette besogne.
-- Mais chaque maison à laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque
maison sortent des bourgeois armés.
-- Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous sortirons à
notre tour.
-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire
d'égorgeurs et non de soldats!
-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous répugnent, vous
pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les goûts. Si
vous méprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'épée;
car les huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se
défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
la vie dure.
-- Mais on les tuera donc tous, alors? s'écria Coconnas.
-- Tous.
-- Par ordre du roi?
-- Par ordre du roi et de M. de Guise.
-- Et quand cela?
-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
-- Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est à
M. de Guise... comment l'appelez-vous donc?
-- M. de Besme?
-- Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait
d'accourir au premier coup de tocsin?
-- Vous avez donc vu M. de Besme?
-- Je l'ai vu et je lui ai parlé.
-- Où cela?
-- Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donné le mot
d'ordre, qui m'a...
-- Regardez.
-- Mordi! c'est lui-même.
-- Voulez-vous lui parler?
-- Sur mon âme! je n'en serais pas fâché.
Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en effet, passait
avec une vingtaine d'hommes.
-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.
Besme se retourna, et, comprenant que c'était à lui qu'on avait
affaire, il s'approcha.
-- Ah! ah! c'être fous, monsir de Maurefel.
-- Oui, c'est moi; que cherchez-vous?
-- J'y cherche l'auperge de la Belle-Étoile, pour brévenir un
certain monsir Gogonnas.
-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.
-- Ah! pon, ah! pien... Vous êtes brêt?
-- Oui. Que faut-il faire?
-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'être un bon gatholique.
-- Vous l'entendez? dit Maurevel.
-- Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, où allez-
vous?
-- Moi?... dit de Besme en riant...
-- Oui, vous?
-- Moi, je fas tire un betit mot à l'amiral.
-- Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette
fois, s'il se relève du premier, il ne se relève pas du second.
-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
tressez-moi pien ce cheune homme-là.
-- Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
limiers, et bons chiens chassent de race.
-- Atieu!
-- Allez.
-- Et fous?
-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curée. De
Besme s'éloigna et Maurevel ferma la fenêtre.
-- Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout à fait
huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.
Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de
tout ce qu'il entendait, regardait tour à tour l'hôte, qui prenait
des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
papier de sa poche.
-- Quant à moi, voilà ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
bon catholique fasse, cette nuit, la dixième partie de la besogne
que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul hérétique dans le
royaume!
-- Chut! dit La Hurière.
-- Quoi? répétèrent ensemble Coconnas et Maurevel.
On entendit vibrer le premier coup de beffroi à Saint-Germain-
l'Auxerrois.
-- Le signal! s'écria Maurevel. L'heure est donc avancée? Ce
n'était que pour minuit, m'avait-on dit... Tant mieux! Quand il
s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
avancent que celles qui retardent.
En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'église.
Bientôt un premier coup de feu retentit, et presque aussitôt la
lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un éclair la rue de
l'Arbre-Sec.
Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
-- C'est commencé, s'écria Maurevel, en route!
-- Un moment, un moment! dit l'hôte; avant de nous mettre en
campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne
veux pas qu'on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
dehors: il y a un huguenot ici.
-- M. de La Mole? s'écria Coconnas avec un soubresaut.
-- Oui! le parpaillot s'est jeté dans la gueule du loup.
-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte?
-- C'est à son intention surtout que j'ai repassé ma rapière.
-- Oh! oh! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.
-- Je n'ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes
poulets, répliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer
sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
sera là pour se moquer de moi.
-- Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué
avec moi.
-- Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel.