PREMIÈRE PARTIE

I

Le latin de M. de Guise

Le lundi, dix-huitième jour du mois d'août 1572, il y avait grande

fête au Louvre.

Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si

sombres, étaient ardemment éclairées; les places et les rues

attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures

sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, étaient, quoiqu'il fût

minuit, encombrées de populaire.

Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans

l'obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait

une vague grondante; cette mer, épandue sur le quai, où elle se

dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de

l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et

de son reflux la base de l'hôtel de Bourbon qui s'élevait en face.

Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la

fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne

se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme

spectateur, n'était que le prélude d'une autre remise à huitaine,

et à laquelle il serait convié et s'ébattrait de tout son coeur.

La cour célébrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille

du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,

roi de Navarre. En effet, le matin même, le cardinal de Bourbon

avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces

des filles de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre-

Dame.

Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné à songer

à quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on

comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que

l'étaient à cette heure le parti protestant et le parti

catholique: on se demandait comment le jeune prince de Condé

pardonnerait au duc d'Anjou, frère du roi, la mort de son père

assassiné à Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le

jeune duc de Guise pardonnerait à l'amiral de Coligny la mort du

sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré. Il y a plus: Jeanne

de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui

avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui

l'attendaient, était morte il y avait deux mois à peine, et de

singuliers bruits s'étaient répandus sur cette mort subite.

Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un

secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de

Médicis, craignant la révélation de ce secret, l'avait empoisonnée

avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un

nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matières. Ce

bruit s'était d'autant plus répandu et confirmé, qu'après la mort

de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins,

desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés à

ouvrir et à étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme

c'était par l'odorat qu'avait été empoisonnée Jeanne de Navarre,

c'était le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie,

qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car

personne ne doutait qu'un crime n'eût été commis.

Ce n'était pas tout: le roi Charles, particulièrement, avait mis à

ce mariage, qui non seulement rétablissait la paix dans son

royaume, mais encore attirait à Paris les principaux huguenots de

France, une persistance qui ressemblait à de l'entêtement. Comme

les deux fiancés appartenaient, l'un à la religion catholique,

l'autre à la religion réformée, on avait été obligé de s'adresser

pour la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siège de

Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la feue

reine de Navarre; elle avait un jour exprimé à Charles IX ses

craintes que cette dispense n'arrivât point, ce à quoi le roi

avait répondu:

-- N'ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,

et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas

huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape

fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main, et je

la mènerai épouser votre fils en plein prêche.

Ces paroles s'étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout

en réjouissant fort les huguenots, avaient considérablement donné

à penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi

les trahissait réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie

qui aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement inattendu.

C'était vis-à-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq

ou six ans faisait une guerre acharnée au roi, que la conduite de

Charles IX paraissait inexplicable: après avoir mis sa tête à prix

à cent cinquante mille écus d'or, le roi ne jurait plus que par

lui, l'appelant son père et déclarant tout haut qu'il allait

confier désormais à lui seul la conduite de la guerre; c'est au

point que Catherine de Médicis, elle-même, qui jusqu'alors avait

réglé les actions, les volontés et jusqu'aux désirs du jeune

prince, paraissait commencer à s'inquiéter tout de bon, et ce

n'était pas sans sujet, car, dans un moment d'épanchement Charles

IX avait dit à l'amiral à propos de la guerre de Flandre:

-- Mon père, il y a encore une chose en ceci à laquelle il faut

bien prendre garde: c'est que la reine mère, qui veut mettre le

nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette

entreprise; que nous la tenions si secrète qu'elle n'y voie

goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait

tout.

Or, tout sage et expérimenté qu'il était, Coligny n'avait pu tenir

secrète une si entière confiance; et quoiqu'il fût arrivé à Paris

avec de grands soupçons, quoique à son départ de Châtillon une

paysanne se fût jetée à ses pieds, en criant: «Oh! monsieur, notre

bon maître, n'allez pas à Paris, car si vous y allez vous mourrez,

vous et tous ceux qui iront avec vous»; ces soupçons s'étaient peu

à peu éteints dans son coeur et dans celui de Téligny, son gendre,

auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l'appelant

son frère comme il appelait l'amiral son père, et le tutoyant,

ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis.

Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et défiants,

étaient donc entièrement rassurés: la mort de la reine de Navarre

passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes

salles du Louvre s'étaient emplies de tous ces braves protestants

auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour

de fortune bien inespéré. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault,

le prince de Condé fils, Téligny, enfin tous les principaux du

parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien

venus à Paris ceux-là mêmes que trois mois auparavant le roi

Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre à des

potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le

maréchal de Montmorency que l'on cherchait vainement parmi tous

ses frères, car aucune promesse n'avait pu le séduire, aucun

semblant n'avait pu le tromper, et il restait retiré en son

château de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la

douleur que lui causait encore la mort de son père le connétable

Anne de Montmorency, tué d'un coup de pistolet par Robert Stuart,

à la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était

arrivé depuis plus de trois ans et que la sensibilité était une

vertu assez peu à la mode à cette époque, on n'avait cru de ce

deuil prolongé outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en

croire.

Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency; le roi, la

reine, le duc d'Anjou et le duc d'Alençon faisaient à merveille

les honneurs de la royale fête.

Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-mêmes des compliments

bien mérités sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,

qu'il avait gagnées avant d'avoir atteint l'âge de dix-huit ans,

plus précoce en cela que n'avaient été César et Alexandre,

auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'infériorité

aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alençon regardait

tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine

rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait

le prince Henri de Condé sur son récent mariage avec Marie de

Clèves; enfin MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux formidables

ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec

M. de Tavannes et l'amiral sur la prochaine guerre qu'il était

plus que jamais question de déclarer à Philippe II.

Au milieu de ces groupes allait et venait, la tête légèrement

inclinée et l'oreille ouverte à tous les propos, un jeune homme de

dix-neuf ans, à l'oeil fin, aux cheveux noirs coupés très court,

aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d'aigle, au

sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce

jeune homme, qui ne s'était fait remarquer encore qu'au combat

d'Arnay-le-Duc où il avait bravement payé de sa personne, et qui

recevait compliments sur compliments, était l'élève bien-aimé de

Coligny et le héros du jour; trois mois auparavant, c'est-à-dire à

l'époque où sa mère vivait encore, on l'avait appelé le prince de

Béarn; on l'appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant

qu'on l'appelât Henri IV.

De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;

sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois à peine que sa

mère était morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fût

morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait

comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le

félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui

avaient assassiné la courageuse Jeanne d'Albret.

À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque

aussi soucieux que le premier affectait d'être joyeux et ouvert,

le jeune duc de Guise causait avec Téligny. Plus heureux que le

Béarnais, à vingt-deux ans sa renommée avait presque atteint celle

de son père, le grand François de Guise. C'était un élégant

seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doué

de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il passait, que

près de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune

qu'il était, les catholiques voyaient en lui le chef de leur

parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de

Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d'abord

porté le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siège

d'Orléans, ses premières armes sous son père, qui était mort dans

ses bras en lui désignant l'amiral Coligny pour son assassin.

Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:

c'était de venger la mort de son père sur l'amiral et sur sa

famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni

relâche, ayant promis à Dieu d'être son ange exterminateur sur la

terre jusqu'au jour où le dernier hérétique serait exterminé. Ce

n'était donc pas sans un profond étonnement qu'on voyait ce

prince, ordinairement si fidèle à sa parole, tendre la main à ceux

qu'il avait juré de tenir pour ses éternels ennemis et causer

familièrement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort

à son père mourant.

Mais, nous l'avons dit, cette soirée était celle des étonnements.

En effet, avec cette connaissance de l'avenir qui manque

heureusement aux hommes, avec cette faculté de lire dans les

coeurs qui n'appartient malheureusement qu'à Dieu, l'observateur

privilégié auquel il eût été donné d'assister à cette fête, eût

joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les

annales de la triste comédie humaine.

Mais cet observateur qui manquait aux galeries intérieures du

Louvre, continuait dans la rue à regarder de ses yeux flamboyants

et à gronder de sa voix menaçante: cet observateur c'était le

peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguisé par la

haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et

traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le

curieux devant les fenêtres d'une salle de bal hermétiquement

fermée. La musique enivre et règle le danseur, tandis que le

curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s'agite

sans raison, car le curieux, lui, n'entend pas la musique.

La musique qui enivrait les huguenots, c'était la voix de leur

orgueil.

Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la

nuit, c'étaient les éclairs de leur haine qui illuminaient

l'avenir.

Et cependant tout continuait d'être riant à l'intérieur, et même

un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce

moment par tout le Louvre: c'est que la jeune fiancée, après être

allée déposer sa toilette d'apparat, son manteau traînant et son

long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de

la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par son

frère Charles IX, qui la présentait aux principaux de ses hôtes.

Cette fiancée, c'était la fille de Henri II, c'était la perle de

la couronne de France, c'était Marguerite de Valois, que, dans sa

familière tendresse pour elle, le roi Charles IX n'appelait jamais

que _ma soeur Margot._

Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fût, n'avait été mieux

mérité que celui qu'on faisait en ce moment à la nouvelle reine de

Navarre. Marguerite à cette époque avait vingt ans à peine, et

déjà elle était l'objet des louanges de tous les poètes, qui la

comparaient les uns à l'Aurore, les autres à Cythérée. C'était en

effet la beauté sans rivale de cette cour où Catherine de Médicis

avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus belles femmes

qu'elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint

brillant, l'oeil voluptueux et voilé de longs cils, la bouche

vermeille et fine, le cou élégant, la taille riche et souple, et,

perdu dans une mule de satin, un pied d'enfant. Les Français, qui

la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si

magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France

s'en retournaient éblouis de sa beauté s'ils l'avaient vue

seulement, étourdis de sa science s'ils avaient causé avec elle.

C'est que Marguerite était non seulement la plus belle, mais

encore la plus lettrée des femmes de son temps, et l'on citait le

mot d'un savant italien qui lui avait été présenté, et qui, après

avoir causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin

et en grec, l'avait quittée en disant dans son enthousiasme: «Voir

la cour sans voir Marguerite de Valois, c'est ne voir ni la France

ni la cour.»

Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et à la

reine de Navarre; on sait combien les huguenots étaient

harangueurs. Force allusions au passé, force demandes pour

l'avenir furent adroitement glissées au roi au milieu de ces

harangues; mais à toutes ces allusions, il répondait avec ses

lèvres pâles et son sourire rusé:

-- En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre, je donne mon

coeur à tous les protestants du royaume.

Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il

avait réellement deux sens: l'un paternel, et dont en bonne

conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensée; l'autre

injurieux pour l'épousée, pour son mari et pour celui-là même qui

le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la

chronique de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe

nuptiale de Marguerite de Valois.

Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec

Téligny; mais il ne donnait pas à l'entretien une attention si

soutenue qu'il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur

le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de

Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du

jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour

duquel des étoiles de diamants formaient une tremblante auréole,

et quelque vague dessein perçait dans son attitude impatiente et

agitée.

La princesse Claude, soeur aînée de Marguerite, qui depuis

quelques années déjà avait épousé le duc de Lorraine, avait

remarqué cette inquiétude, et elle s'approchait d'elle pour lui en

demander la cause, lorsque chacun s'écartant devant la reine mère,

qui s'avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la

princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut alors un

mouvement général dont le duc de Guise profita pour se rapprocher

de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par conséquent de

Marguerite. Madame de Lorraine, qui n'avait pas perdu la jeune

reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu'elle avait

remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.

Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus

qu'à deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le

sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour

donner à son visage le calme et l'insouciance; alors le duc salua

respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura à

demi-voix:

-- _Ipse attuli._

Ce qui voulait dire:

«Je l'ai_ apporté_, ou _apporté moi-même_.»

Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant,

laissa tomber cette réponse:

-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: «Cette nuit comme

d'habitude.» Ces douces paroles, absorbées par l'énorme collet

goudronné de la princesse comme par l'enroulement d'un porte-voix,

ne furent entendues que de la personne à laquelle on les

adressait; mais si court qu'eût été le dialogue, sans doute il

embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient à se dire, car

après cet échange de deux mots contre trois, ils se séparèrent,

Marguerite le front plus rêveur, et le duc le front plus radieux

qu'avant qu'ils se fussent rapprochés. Cette petite scène avait eu

lieu sans que l'homme le plus intéressé à la remarquer eût paru y

faire la moindre attention, car, de son côté, le roi de Navarre

n'avait d'yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour

d'elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,

cette personne était la belle madame de Sauve.

Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du malheureux

Semblançay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, était une

des dames d'atours de Catherine de Médicis, et l'une des plus

redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait à ses ennemis

le philtre de l'amour quand elle n'osait leur verser le poison

florentin; petite, blonde, tour à tour pétillante de vivacité ou

languissante de mélancolie, toujours prête à l'amour et à

l'intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,

occupaient la cour des trois rois qui s'étaient succédé; femme

dans toute l'acception du mot et dans tout le charme de la chose,

depuis l'oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu'aux

petits pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours, madame

de Sauve s'était, depuis quelques mois déjà, emparée de toutes les

facultés du roi de Navarre, qui débutait alors dans la carrière

amoureuse comme dans la carrière politique; si bien que Marguerite

de Navarre, beauté magnifique et royale, n'avait même plus trouvé

l'admiration au fond du coeur de son époux; et, chose étrange et

qui étonnait tout le monde, même de la part de cette âme pleine de

ténèbres et de mystères, c'est que Catherine de Médicis, tout en

poursuivant son projet d'union entre sa fille et le roi de

Navarre, n'avait pas discontinué de favoriser presque ouvertement

les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgré cette

aide puissante et en dépit des moeurs faciles de l'époque, la

belle Charlotte avait résisté jusque-là; et de cette résistance

inconnue, incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de

l'esprit de celle qui résistait, était née dans le coeur du

Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s'était

repliée sur elle-même et avait dévoré dans le coeur du jeune roi

la timidité, l'orgueil et jusqu'à cette insouciance, moitié

philosophique, moitié paresseuse, qui faisait le fond de son

caractère.

Madame de Sauve venait d'entrer depuis quelques minutes seulement

dans la salle de bal: soit dépit, soit douleur, elle avait résolu

d'abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le

prétexte d'une indisposition, elle avait laissé son mari,

secrétaire d'État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en

apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Médicis

s'était informée des causes qui tenaient sa bien-aimée Charlotte

éloignée; et, apprenant que ce n'était qu'une légère

indisposition, elle lui avait écrit quelques mots d'appel,

auxquels la jeune femme s'était empressée d'obéir. Henri, tout

attristé qu'il avait été d'abord de son absence, avait cependant

respiré plus librement lorsqu'il avait vu M. de Sauve entrer seul;

mais au moment où, ne s'attendant aucunement à cette apparition,

il allait en soupirant se rapprocher de l'aimable créature qu'il

était condamné, sinon à aimer, du moins à traiter en épouse, il

avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il

était demeuré cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui

l'enchaînait à elle comme un lien magique, et, au lieu de

continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d'hésitation

qui tenait bien plus à l'étonnement qu'à la crainte, il s'avança

vers madame de Sauve.

De leur côté les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on

connaissait déjà le coeur inflammable, se rapprochait de la belle

Charlotte, n'eurent point le courage de s'opposer à leur réunion;

ils s'éloignèrent complaisamment, de sorte qu'au même instant où

Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les quelques mots

latins que nous avons rapportés, Henri, arrivé près de madame de

Sauve, entamait avec elle en français fort intelligible, quoique

saupoudré d'accent gascon, une conversation beaucoup moins

mystérieuse.

-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voilà donc revenue au moment où

l'on m'avait dit que vous étiez malade et où j'avais perdu

l'espérance de vous voir?

-- Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-elle la

prétention de me faire croire que cette espérance lui avait

beaucoup coûté à perdre?

-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Béarnais; ne savez-vous

point que vous êtes mon soleil pendant le jour et mon étoile

pendant la nuit? En vérité je me croyais dans l'obscurité la plus

profonde, lorsque vous avez paru tout à l'heure et avez soudain

tout éclairé.

-- C'est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.

-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.

-- Je veux dire que lorsqu'on est maître de la plus belle femme de

France, la seule chose qu'on doive désirer, c'est que la lumière

disparaisse pour faire place à l'obscurité, car c'est dans

l'obscurité que nous attend le bonheur.

-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu'il est aux mains d'une

seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre

Henri.

-- Oh! reprit la baronne, j'aurais cru, au contraire, moi, que

c'était cette personne qui était le jouet et la risée du roi de

Navarre.

Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et cependant il

réfléchit qu'elle trahissait le dépit, et que le dépit n'est que

le masque de l'amour.

-- En vérité, dit-il, chère Charlotte, vous me faites là un

injuste reproche, et je ne comprends pas qu'une si jolie bouche

soit en même temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi

qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n'est pas moi!

-- C'est moi, peut-être! reprit aigrement la baronne, si jamais

peut paraître aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous

reproche de ne pas l'aimer.

-- Avec vos beaux yeux n'avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,

non, ce n'est pas Henri de Navarre qui épouse Marguerite de

Valois.

-- Et qui est-ce donc alors?

-- Eh, sang-diou! c'est la religion réformée qui épouse le pape,

voilà tout.

-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre à vos

jeux d'esprit, moi: Votre Majesté aime madame Marguerite, et je ne

vous en fais pas un reproche, Dieu m'en garde! elle est assez

belle pour être aimée.

Henri réfléchit un instant, et tandis qu'il réfléchissait, un bon

sourire retroussa le coin de ses lèvres.

-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et

cependant vous n'en avez pas le droit; qu'avez-vous fait, voyons!

pour m'empêcher d'épouser madame Marguerite? Rien; au contraire,

vous m'avez toujours désespéré.

-- Et bien m'en a pris, Monseigneur! répondit madame de Sauve.

-- Comment cela?

-- Sans doute, puisque aujourd'hui vous en épousez une autre.

-- Ah! je l'épouse parce que vous ne m'aimez pas.

-- Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc mourir dans

une heure!

-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-

vous morte?

-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra

ses femmes, et Votre Majesté ses gentilshommes.

-- Est-ce là véritablement la pensée qui vous préoccupe, ma mie?

-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me

préoccuperait horriblement.

-- Eh bien, s'écria Henri au comble de la joie d'entendre cet

aveu, le premier qu'il eût reçu, si le roi de Navarre ne renvoyait

pas ses gentilshommes ce soir?

-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un étonnement

qui cette fois n'était pas joué, vous dites là des choses

impossibles et surtout incroyables.

-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?

-- Il faudrait m'en donner la preuve, et cette preuve, vous ne

pouvez me la donner.

-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la

donnerai, au contraire, s'écria le roi en dévorant la jeune femme

d'un regard embrasé d'amour.

-- Ô Votre Majesté! ... murmura la belle Charlotte en baissant la

voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est

impossible que vous échappiez au bonheur qui vous attend.

-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée! reprit le

roi: Henri de France, Henri de Condé, Henri de Guise, mais il n'y

a qu'un Henri de Navarre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre près de vous toute

cette nuit...

-- Toute cette nuit?

-- Oui; serez-vous certaine qu'il ne sera pas près d'une autre?

-- Ah! si vous faites cela, Sire, s'écria à son tour la dame de

Sauve.

-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses

grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,

dont le coeur s'emplit d'une joie enivrante.

-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?

-- Oh! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je dirai que je

suis véritablement aimée de Votre Majesté.

-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.

-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.

-- Oh! par Dieu! baronne, il n'est point que vous n'ayez autour de

vous quelque camérière, quelque suivante, quelque fille dont vous

soyez sûre?

-- Oh! j'ai Dariole, qui m'est si dévouée qu'elle se ferait couper

en morceaux pour moi: un véritable trésor.

-- Sang-diou! baronne, dites à cette fille que je ferai sa fortune

quand je serai roi de France, comme me le prédisent les

astrologues.

Charlotte sourit; car dès cette époque la réputation gasconne du

Béarnais était déjà établie à l'endroit de ses promesses.

-- Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole?

-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.

-- Enfin?

-- Votre appartement est au-dessus du mien?

-- Oui.

-- Qu'elle attende derrière la porte. Je frapperai doucement trois

coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai

offerte.

Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,

comme si elle eût regardé autour d'elle pour n'être pas entendue,

elle fixa un instant la vue sur le groupe où se tenait la reine

mère; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que

Catherine et sa dame d'atours échangeassent chacune un regard.

-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirène

qui eût fait fondre la cire dans les oreilles d'Ulysse, si je

voulais prendre Votre Majesté en mensonge.

-- Essayez, ma mie, essayez...

-- Ah! ma foi! j'avoue que j'en combats l'envie.

-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes

qu'après leur défaite.

-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour où vous

serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.

C'était juste au moment où ce cri s'échappait de la bouche du

Béarnais que la reine de Navarre répondait au duc de Guise:

«_Noctu pro more_: Cette nuit comme d'habitude.»

Alors Henri s'éloigna de madame de Sauve aussi heureux que l'était

le duc de Guise en s'éloignant lui-même de Marguerite de Valois.

Une heure après cette double scène que nous venons de raconter, le

roi Charles et la reine mère se retirèrent dans leurs

appartements; presque aussitôt les salles commencèrent à se

dépeupler, les galeries laissèrent voir la base de leurs colonnes

de marbre. L'amiral et le prince de Condé furent reconduits par

quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui

grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs

lorrains et les catholiques, sortirent à leur tour, escortés des

cris de joie et des applaudissements du peuple.

Quant à Marguerite de Valois, à Henri de Navarre et à madame de

Sauve, on sait qu'ils demeuraient au Louvre même.

II

La chambre de la reine de Navarre

Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,

en son hôtel qui était situé rue du Chaume, en face de la rue de

Brac, et après l'avoir remise à ses femmes, passa dans son

appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et

s'armer d'un de ces poignards courts et aigus qu'on appelait une

foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l'épée; mais au

moment où il le prenait sur la table où il était déposé, il

aperçut un petit billet serré entre la lame et le fourreau.

Il l'ouvrit et lut ce qui suit:

«J'espère bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au

Louvre, ou, s'il y retourne, qu'il prendra au moins la précaution

de s'armer d'une bonne cotte de mailles et d'une bonne épée.»

-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,

voici un singulier avertissement, maître Robin. Maintenant faites-

moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont

pénétré ici pendant mon absence.

-- Une seule, Monseigneur.

-- Laquelle?

-- M. du Gast.

-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaître l'écriture.

Et tu es sûr que du Gast est venu, tu l'as vu?

-- J'ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé.

-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon épée.

Le valet de chambre, habitué à ces mutations de costumes, apporta

l'une et l'autre. Le duc alors revêtit sa jaquette, qui était en

chaînons de mailles si souples que la trame d'acier n'était guère

plus épaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque

des chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses

couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu'au

milieu de ses cuisses, se coiffa d'un toquet de velours noir sans

plume ni pierreries, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre,

passa un poignard à sa ceinture, et, mettant son épée aux mains

d'un page, seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il

prit le chemin du Louvre.

Comme il posait le pied sur le seuil de l'hôtel, le veilleur de

Saint-Germain-l'Auxerrois venait d'annoncer une heure du matin.

Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent les rues à

cette époque, aucun accident n'arriva à l'aventureux prince par le

chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du

vieux Louvre, dont toute les lumières s'étaient successivement

éteintes, et qui se dressait, à cette heure, formidable de silence

et d'obscurité.

En avant du château royal s'étendait un fossé profond, sur lequel

donnaient la plupart des chambres des princes logés au palais.

L'appartement de Marguerite était situé au premier étage.

Mais ce premier étage, accessible s'il n'y eût point eu de fossé,

se trouvait, grâce au retranchement, élevé de près de trente

pieds, et, par conséquent, hors de l'atteinte des amants et des

voleurs, ce qui n'empêcha point M. le duc de Guise de descendre

résolument dans le fossé.

Au même instant, on entendit le bruit d'une fenêtre du rez-de-

chaussée qui s'ouvrait. Cette fenêtre était grillée; mais une main

parut, souleva un des barreaux descellés d'avance, et laissa

pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.

-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc à voix basse.

-- Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme d'un accent plus

bas encore.

-- Et Marguerite?

-- Elle vous attend.

-- Bien. À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant son

manteau, déroula une petite échelle de corde. Le prince attacha

l'une des extrémités de l'échelle au lacet qui pendait. Gillonne

tira l'échelle à elle, l'assujettit solidement; et le prince,

après avoir bouclé son épée à son ceinturon, commença l'escalade,

qu'il acheva sans accident. Derrière lui, le barreau reprit sa

place, la fenêtre se referma, et le page, après avoir vu entrer

paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenêtres duquel il

l'avait accompagné vingt fois de la même façon, s'alla coucher,

enveloppé dans son manteau, sur l'herbe du fossé et à l'ombre de

la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d'eau

tombaient tièdes et larges des nuages chargés de soufre et

d'électricité.

Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n'était rien moins que

la fille de Jacques de Matignon, maréchal de France; c'était la

confidente toute particulière de Marguerite, qui n'avait aucun

secret pour elle, et l'on prétendait qu'au nombre des mystères

qu'enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de si

terribles que c'étaient ceux-là qui la forçaient de garder les

autres.

Aucune lumière n'était demeurée ni dans les chambres basses ni

dans les corridors; de temps en temps seulement un éclair livide

illuminait les appartements sombres d'un reflet bleuâtre qui

disparaissait aussitôt.

Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le tenait par la

main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqué dans

l'épaisseur d'un mur et qui s'ouvrait par une porte secrète et

invisible dans l'antichambre de l'appartement de Marguerite.

L'antichambre, comme les autres salles du bas, était dans la plus

profonde obscurité.

Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s'arrêta.

-- Avez-vous apporté ce que désire la reine? demanda-t-elle à voix

basse.

-- Oui, répondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu'à Sa

Majesté elle-même.

-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de

l'obscurité une voix qui fit tressaillir le duc, car il la

reconnut pour celle de Marguerite.

Et en même temps une portière de velours violet fleurdelisé d'or

se soulevant, le duc distingua dans l'ombre la reine elle-même,

qui, impatiente, était venue au-devant de lui.

-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de

l'autre côté de la portière qui retomba derrière lui. Alors ce

fut, à son tour, à Marguerite de Valois de servir de guide au

prince dans cet appartement d'ailleurs bien connu de lui, tandis

que Gillonne, restée à la porte, avait, en portant le doigt à sa

bouche, rassuré sa royale maîtresse. Comme si elle eût compris les

jalouses inquiétudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans

sa chambre à coucher; là elle s'arrêta.

-- Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous content, duc?

-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?

-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un

léger accent de dépit, que j'appartiens à un homme qui, le soir de

son mariage, la nuit même de ses noces, fait assez peu de cas de

moi pour n'être pas même venu me remercier de l'honneur que je lui

ai fait non pas en le choisissant, mais en l'acceptant pour époux.

-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,

surtout si vous le désirez.

-- Et c'est vous qui dites cela, Henri, s'écria Marguerite, vous

qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si

j'avais le désir que vous me supposez, vous eussé-je donc prié de

venir au Louvre?

-- Vous m'avez prié de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous

avez le désir d'éteindre tout vestige de notre passé, et que ce

passé vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre

d'argent que je vous rapporte.

-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit

Marguerite en regardant fixement le duc, c'est que vous ne me

faites plus l'effet d'un prince, mais d'un écolier! Moi nier que

je vous ai aimé! moi vouloir éteindre une flamme qui mourra peut-

être, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des

personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent toute

l'époque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous

pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu'elle

vous a donné. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous

en demande qu'une seule, et encore parce que cette lettre est

aussi dangereuse pour vous que pour elle.

-- Tout est à vous, dit le duc; choisissez donc là-dedans celle

que vous voudrez anéantir.

Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d'une main

frémissante prit l'une après l'autre une douzaine de lettres dont

elle se contenta de regarder les adresses, comme si à l'inspection

de ces seules adresses sa mémoire lui rappelait ce que contenaient

ces lettres; mais arrivée au bout de l'examen elle regarda le duc,

et, toute pâlissante:

-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n'est pas là.

L'auriez-vous perdue, par hasard; car, quant à l'avoir livrée...

-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?

-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.

-- Pour excuser votre infidélité? Marguerite haussa les épaules.

-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle où je vous disais que

le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour

rompre votre future union avec l'infante de Portugal, avait fait

venir son frère le bâtard d'Angoulême et lui avait dit en lui

montrant deux épées: «De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou

de celle-là je te tuerai demain.» Cette lettre, où est-elle?

-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.

Marguerite la lui arracha presque des mains, l'ouvrit avidement,

s'assura que c'était bien celle qu'elle réclamait, poussa une

exclamation de joie et l'approcha de la bougie. La flamme se

communiqua aussitôt de la mèche au papier, qui en un instant fut

consumé; puis, comme si Marguerite eût craint qu'on pût aller

chercher l'imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa

sous son pied.

Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse action, avait suivi

des yeux sa maîtresse.

-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, êtes-vous

contente maintenant?

-- Oui; car, maintenant que vous avez épousé la princesse de

Porcian, mon frère me pardonnera votre amour; tandis qu'il ne

m'eût pas pardonné la révélation d'un secret comme celui que, dans

ma faiblesse pour vous, je n'ai pas eu la puissance de vous

cacher.

-- C'est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-là vous

m'aimiez.

-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.

-- Vous?...

-- Oui, moi; car jamais plus qu'aujourd'hui je n'eus besoin d'un

ami sincère et dévoué. Reine, je n'ai pas de trône; femme, je n'ai

pas de mari.

Le jeune prince secoua tristement la tête.

-- Mais quand je vous dis, quand je vous répète, Henri, que mon

mari non seulement ne m'aime pas, mais qu'il me hait, mais qu'il

me méprise; d'ailleurs, il me semble que votre présence dans la

chambre où il devrait être fait bien preuve de cette haine et de

ce mépris.

-- Il n'est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de

Navarre le temps de congédier ses gentilshommes, et, s'il n'est

pas venu, il ne tardera pas à venir.

-- Et moi je vous dis, s'écria Marguerite avec un dépit croissant,

moi je vous dis qu'il ne viendra pas.

-- Madame, s'écria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la

portière, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.

-- Oh! je le savais bien, moi, qu'il viendrait! s'écria le duc de

Guise.

-- Henri, dit Marguerite d'une voix brève et en saisissant la main

du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et

si l'on peut compter sur ce que j'ai promis une fois. Henri,

entrez dans ce cabinet.

-- Madame, laissez-moi partir s'il en est temps encore, car songez

qu'à la première marque d'amour qu'il vous donne je sors de ce

cabinet, et alors malheur à lui!

-- Vous êtes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je réponds de tout.

Et elle poussa le duc dans le cabinet.

Il était temps. La porte était à peine fermée derrière le prince

que le roi de Navarre, escorté de deux pages qui portaient huit

flambeaux de cire jaune sur deux candélabres, apparut souriant sur

le seuil de la chambre.

Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde révérence.

-- Vous n'êtes pas encore au lit, madame? demanda le Béarnais avec

sa physionomie ouverte et joyeuse; m'attendiez-vous, par hasard?

-- Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier encore vous m'avez

dit que vous saviez bien que notre mariage était une alliance

politique, et que vous ne me contraindriez jamais.

-- À la bonne heure; mais ce n'est point une raison pour ne pas

causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-

nous.

Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la main comme

pour ordonner aux pages de rester.

-- Faut-il que j'appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai

si tel est votre désir, quoique je vous avoue que, pour les choses

que j'ai à vous dire, j'aimerais mieux que nous fussions en tête-

à-tête.

Et le roi de Navarre s'avança vers le cabinet.

-- Non! s'écria Marguerite en s'élançant au-devant de lui avec

impétuosité; non, c'est inutile, et je suis prête à vous entendre.

Le Béarnais savait ce qu'il voulait savoir; il jeta un regard

rapide et profond vers le cabinet, comme s'il eût voulu, malgré la

portière qui le voilait, pénétrer dans ses plus sombres

profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle épousée pâle

de terreur:

-- En ce cas, madame, dit-il d'une voix parfaitement calme,

causons donc un instant.

-- Comme il plaira à Votre Majesté, dit la jeune femme en

retombant plutôt qu'elle ne s'assit sur le siège que lui indiquait

son mari.

Le Béarnais se plaça près d'elle.

-- Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens,

notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien à

vous et vous êtes bien à moi.

-- Mais..., dit Marguerite effrayée.

-- Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans

paraître remarquer l'hésitation de Marguerite, agir l'un avec

l'autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd'hui

juré alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis?

-- Sans doute, monsieur.

-- Je sais, madame, combien votre pénétration est grande, je sais

combien le terrain de la cour est semé de dangereux abîmes; or, je

suis jeune, et, quoique je n'aie jamais fait de mal à personne,

j'ai bon nombre d'ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger

celle qui porte mon nom et qui m'a juré affection au pied de

l'autel?

-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...

-- Je ne pense rien, madame, j'espère, et je veux m'assurer que

mon espérance est fondée. Il est certain que notre mariage n'est

qu'un prétexte ou qu'un piège.

Marguerite tressaillit, car peut-être aussi cette pensée s'était-

elle présentée à son esprit.

-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi

me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alençon me hait,

Catherine de Médicis haïssait trop ma mère pour ne point me haïr.

-- Oh! monsieur, que dites-vous?

-- La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne

crût pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de

l'empoisonnement de ma mère, je voudrais qu'il y eût ici quelqu'un

qui pût m'entendre.

-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus

calme et le plus souriant qu'elle pût prendre, vous savez bien

qu'il n'y a ici que vous et moi.

-- Et voilà justement ce qui fait que je m'abandonne, voilà ce qui

fait que j'ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que

me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de

Lorraine.

-- Sire! Sire! s'écria Marguerite.

-- Eh bien, qu'y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant à son

tour.

-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.

-- Non, pas quand on est en tête-à-tête, reprit le roi. Je vous

disais donc...

Marguerite était visiblement au supplice; elle eût voulu arrêter

chaque parole sur les lèvres du Béarnais; mais Henri continua avec

son apparente bonhomie:

-- Je vous disais donc que j'étais menacé de tous côtés, menacé

par le roi, menacé par le duc d'Alençon, menacé par le duc

d'Anjou, menacé par la reine mère, menacé par le duc de Guise, par

le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menacé par tout le

monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.

Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de

devenir des attaques, je puis me défendre avec votre secours; car

vous êtes aimée, vous, de toutes les personnes qui me détestent.

-- Moi? dit Marguerite.

-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;

oui, vous êtes aimée du roi Charles; vous êtes aimée, il appuya

sur le mot, du duc d'Alençon; vous êtes aimée de la reine

Catherine; enfin, vous êtes aimée du duc de Guise.

-- Monsieur..., murmura Marguerite.

-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'étonnant que tout le monde vous

aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos frères ou vos

parents. Aimer ses parents ou ses frères, c'est vivre selon le

coeur de Dieu.

-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où voulez-vous en

venir, monsieur?

-- J'en veux venir à ce que je vous ai dit; c'est que si vous vous

faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout

braver; tandis qu'au contraire, si vous vous faites mon ennemie,

je suis perdu.

-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s'écria Marguerite.

-- Mais mon amie, jamais non plus?...

-- Peut-être.

-- Et mon alliée?

-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au

roi.

Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes

bien plus dans un désir d'investigation que par un sentiment de

tendresse:

-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour

alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous

connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a mariés sans

nous consulter, nous qu'on mariait. Nous ne nous devons donc rien

comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de

vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais

hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne

nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se

doivent protection mutuelle et s'allient; c'est bien comme cela

que vous l'entendez?

-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.

-- Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la

porte du cabinet, comme la première preuve d'une alliance franche

est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter

dans ses détails les plus secrets le plan que j'ai formé à l'effet

de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.

-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à son tour et

malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais,

voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.

-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître

remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...

-- Monsieur, s'écria Marguerite en se levant vivement et en

saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;

l'émotion... la chaleur... j'étouffe.

En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait

se laisser choir sur le tapis.

Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et

l'ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.

Marguerite le suivit.

-- Silence! silence! Sire! par pitié pour vous, murmura-t-elle.

-- Eh! madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne

m'avez-vous pas dit que nous étions seuls?

-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'à l'aide

d'une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un

mur, on peut tout entendre?

-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous

ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous êtes une honnête femme.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous

m'eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul.

Vous m'avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu'un est caché

ici; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et

dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j'ai plus

besoin, je l'avoue, de fidélité en politique qu'en amour...

-- Sire..., murmura Marguerite confuse.

-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,

quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix:

-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette

heure, madame?

-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.

-- En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner

plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de

bonne amitié; veuillez les accepter comme je vous les offre, de

tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.

Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et

à son tour lui tendit la main.

-- C'est convenu, dit-elle.

-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.

-- Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha

vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis,

lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à

coucher:

-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci! Vous

êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de

votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur

vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu,

madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,

d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le

corridor:

-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou,

est-ce le duc d'Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère,

est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En vérité, je suis

presque fâché d'avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la

baronne; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole

m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, à ce que

j'ai passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez

elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon

beau-frère Charles IX, est une adorable créature.

Et d'un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri

de Navarre monta l'escalier qui conduisait à l'appartement de

madame de Sauve.

Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et

alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la

porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.

De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait

une amère préoccupation.

-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera

hostile dans huit jours.

-- Ah! vous avez écouté? dit Marguerite.

-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?

-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se

conduire la reine de Navarre?

-- Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc

de Guise.

-- Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,

mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De

bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,

votre femme?

-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tête, c'est

bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours où vous me

racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.

-- Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le

faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle, vous

le voyez bien.

-- Seulement vous passez d'un camp à l'autre.

-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la

vie.

-- Bien, madame; et comme quand on se sépare on se rend entre

amants tout ce qu'on s'est donné, je vous sauverai la vie à mon

tour, si l'occasion s'en présente, et nous serons quittes.

Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fît un

geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui

le conduisit jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les

fossés son page avec lequel il retourna à l'hôtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa

fenêtre.

-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'époux me fuit et

l'amant me quitte!

En ce moment passa de l'autre côté du fossé, venant de la Tour du

Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le

poing sur la hanche et chantant:

_Pourquoi doncques, quand je veux_

_Ou mordre tes beaux cheveux,_

_Ou baiser ta bouche aimée,_

_Ou toucher à ton beau sein,_

_Contrefais-tu la nonnain_

_Dedans un cloître enfermée?_

_Pour qui gardes-tu tes yeux_

_Et ton sein délicieux,_

_Ton front, ta lèvre jumelle?_

_En veux-tu baiser Pluton,_

_Là-bas, après que Caron_

_T'aura mise en sa nacelle?_

_Après ton dernier trépas,_

_Belle, tu n'auras là-bas_

_Qu'une bouchette blêmie;_

_Et quand, mort, je te verrai,_

_Aux ombres je n'avouerai_

_Que jadis tu fus ma mie._

_Doncques, tandis que tu vis,_

_Change, maîtresse, d'avis,_

_Et ne m'épargne ta bouche;_

_Car au jour où tu mourras,_

_Lors tu te repentiras_

_De m'avoir été farouche._

Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie; puis,

lorsque la voix de l'écolier se fut perdue dans le lointain, elle

referma la fenêtre et appela Gillonne pour l'aider à se mettre au

lit.

III

Un roi poète

Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes,

ballets et tournois.

La même fusion continuait de s'opérer entre les deux partis.

C'étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la

tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner

et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise

remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie

habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri.

Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies,

de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,

commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les

devises et à parader devant certains balcons comme s'ils eussent

été catholiques. De tous côtés c'était une réaction en faveur de

la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire

protestante. L'amiral lui-même, malgré son expérience, s'y était

laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement

montée, qu'un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher

son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d'ordinaire

depuis deux heures de l'après-midi, moment où son dîner finissait,

jusqu'à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table

pour souper.

Le soir où l'amiral s'était laissé aller à cet incroyable oubli de

ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui,

en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la

collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là

il leur expliquait l'ingénieux mécanisme d'un piège à loups qu'il

avait inventé lui-même, lorsque, s'interrompant tout à coup:

-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;

qui l'a aperçu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles?

-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait

inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce

matin à six heures et ce soir à sept.

-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se

reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous

êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié!

-- Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de

l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends

encore ne sont point en route pour venir.

-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de

vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous

donc nous envahir? dit Charles IX en riant.

Le duc de Guise fronça le sourcil.

-- Sire, répliqua le Béarnais, on parle d'une entreprise sur les

Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des

environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté.

Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à

Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.

-- Bon! bon! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en

aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui

sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espère?

-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de

Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur

de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux.

-- En attendez-vous beaucoup?

-- Dix ou douze encore.

-- Vous les appelez?

-- Sire, leurs noms m'échappent, et, à l'exception de l'un d'eux,

qui m'est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et

qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire...

-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi

fort versé dans la science généalogique, un Provençal?

-- Précisément, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en

Provence.

-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais

plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais

chercher jusqu'en Piémont tous les catholiques sûrs que j'y puis

trouver.

-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe,

pourvu qu'ils soient vaillants.

Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient

huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que

le duc de Guise en fut étonné lui-même.

-- Votre Majesté s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral à qui le

roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d'entrer chez

lui sans être annoncé, et qui venait d'entendre les dernières

paroles du roi.

-- Ah! voici mon père l'amiral, s'écria Charles IX en ouvrant les

bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il

arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau-

frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts

pour votre armée. Voilà ce dont il était question.

-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral.

-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Béarnais.

-- Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole; il était

hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris.

-- Peste! monsieur l'amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi

ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance! Quant à

moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se

passa ou ce qui s'est passé devant Orléans!

Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise,

lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise,

son père, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon

que l'amiral eut conseillé le crime.

-- Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis

nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce

qui importe à mes affaires ou à celles du roi.

Mon courrier est arrivé d'Orléans il y a une heure, et, grâce à la

poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole,

qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et

arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie.

-- Bravo, mon père! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces

jeunes gens que c'est la sagesse en même temps que l'âge qui ont

fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les

envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester

ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui

font les bons rois, mon père. Allez, messieurs, j'ai à causer avec

l'amiral.

Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc

de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son

côté après une froide révérence.

Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude,

car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre

qu'il n'en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce

qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras

au sien:

-- Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun

dans l'obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis

que ma mère n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que

Coligny est mon père.

-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine...

-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible.

Ces catholiques italiens sont enragés et n'entendent rien qu'à

exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux

pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la

religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me

scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens,

veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en

redoublant d'épanchement, je me défie de tout ce qui m'entoure,

excepté de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est

suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable

de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se

soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et

ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont

Lorrains: il n'y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me

pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je

suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C'est tout

au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à

Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu

expérimenté. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son

père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi,

mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage

comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te

garder comme conseiller ici, ou t'envoyer là-bas comme général. Si

tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me

conseillera?

-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil

viendra après la victoire.

-- C'est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton

avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.

-- Votre Majesté quitte Paris?

-- Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes.

Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un rêveur. Je

n'étais pas né pour être roi, j'étais né pour être poète. Tu feras

une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la

guerre; et pourvu que ma mère n'en soit pas, tout ira bien. Moi,

j'ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les

deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos

grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux,

nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait

en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par

lesquels je l'invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin.

Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et

poli comme de l'ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé

les vers suivants:

_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_

_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_

_Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_

_Continuer toujours d'apprendre en poésie,_

_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet écrit,_

_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._

_Donc ne t'amuse plus aux soins de ton ménage,_

_Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_

_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_

_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_

_Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,_

_Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._

_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en

choses de guerre qu'en choses de poésie, mais il me semble que ces

vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même

Michel de l'Hospital, chancelier de France.

-- Ah! mon père! s'écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le

titre de poète, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes

choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître

en poésie:

_L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus

haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons

des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton

esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi

par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage,

Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit

par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les

corps; Elle t'en rend le maître et te fait introduire Où le plus

fier tyran n'a jamais eu d'empire._

_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté

s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eût fait

son principal conseil.

-- Après toi, mon père, après toi; et c'est pour ne pas me

troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la

tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je

réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m'a

envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers

qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande

question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,

une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes

ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain

matin.

-- À quelle heure, Sire?

-- À dix heures; et si par hasard j'étais occupé de vers, si

j'étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu

entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu

trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge;

la couleur est éclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais

écrire à Ronsard.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu, mon père.

-- Votre main?

-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est là ta

place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à

lui Coligny qui s'inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux

blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.

Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit

l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et

n'entendit plus rien, il laissa, comme c'était son habitude,

retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la

chambre où il se trouvait dans son cabinet d'armes.

Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c'était là qu'il

prenait ses leçons d'escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie

avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d'armes

offensives et défensives des plus belles qu'il avait pu trouver.

Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de

boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de

mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté

une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient

incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait

composés lui-même:

_Pour maintenir la foy,_

_Je suis belle et fidèle;_

_Aux ennemis du roy_

_Je suis belle et cruelle._

Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet,

et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était

entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage

donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie-

Dieu disait ses prières.

Comme ce mouvement s'était fait avec lenteur et que les pas du

roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de

retentissement que ceux d'un fantôme, la femme agenouillée,

n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,

Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.

C'était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la

beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des

environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si

fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d'Isabeau de

Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d'or, comme le sont

aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.

L'appartement qu'elle occupait depuis tantôt vingt ans était

contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier

mélange d'élégance et de rusticité. C'est qu'en proportion à peu

près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la

chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un

milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la

grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était

agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté,

recouvert de velours à crépines d'or; tandis que la bible, car

cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible

dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres

à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres

maisons.

Or, tout était à l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.

-- Eh! Madelon! dit le roi.

La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix

familière; puis, se levant:

-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle.

-- Oui, nourrice, viens ici.

Charles IX laissa retomber la portière et alla s'asseoir sur le

bras du fauteuil. La nourrice parut.

-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.

-- Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s'approcha avec

cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle

que la femme conçoit pour l'enfant qu'elle a allaité, mais à

laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment

moins pure.

-- Me voilà, dit-elle, parle.

-- L'homme que j'ai fait demander est-il là?

-- Depuis une demi-heure.

Charles se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda si personne

n'était aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour

s'assurer que personne n'était aux écoutes, secoua la poussière de

ses trophées d'armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas

à pas, s'arrêtant quand son maître s'arrêtait, reprenant sa marche

quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa

nourrice:

-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par

le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi

allait s'appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes

de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de

nouveau et donna passage à celui qu'il attendait. C'était un homme

de quarante ans à peu près, à l'oeil gris et faux, au nez recourbé

en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes

saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put

fournir qu'un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la

peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se

porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui

partait à l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue

d'acier, au lieu de partir à l'aide d'une mèche, et regarda de son

oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en

scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même

avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.

Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de

l'étranger se décomposa de plus en plus:

-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme François de

Louviers-Maurevel?

-- Oui, Sire.

-- Commandant des pétardiers?

-- Oui, Sire.

-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina.

-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que

j'aime également tous mes sujets.

-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de

son peuple.

-- Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.

Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son

corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui

auquel il adressait la parole fût presque caché dans l'ombre.

-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si

rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux.

-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...

-- Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur

Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il était d'abord, devenait

presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à

Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez

manqué votre coup, et qu'alors vous êtes passé dans l'armée du duc

d'Anjou, notre frère; enfin, je crois qu'alors vous êtes passé une

seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service

dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...

-- Oh! Sire!

-- Un brave gentilhomme picard?

-- Sire, Sire, s'écria Maurevel, ne m'accablez pas!

-- C'était un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et

à mesure qu'il parlait, une expression de cruauté presque féroce

se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un

fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.

Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.

-- Vous l'appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement

le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son

fils?

Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé

sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une

statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie.

-- À propos continua le roi, n'était-ce pas dix mille écus que

vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez

l'amiral?

L'assassin, consterné, frappait le parquet de son front.

-- Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous

l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux.

Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser.

Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos

fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisâtes les reins;

puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la

fuite sur le cheval qu'il vous avait donné. Voilà l'histoire, je

crois?

Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont

chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la

même justesse et la même mélodie le même air de chasse.

-- Or là, maître assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous

que j'ai grande envie de vous faire pendre?

-- Oh! Majesté! s'écria Maurevel.

-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en vérité je ne

savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.

Maurevel joignit les mains.

-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père

de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me

voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes

enfants que les catholiques.

-- Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos

mains, faites-en ce que vous voudrez.

-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole.

-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de

racheter mon crime?

-- Je n'en connais guère. Toutefois, si j'étais à votre place, ce

qui n'est pas, Dieu merci! ...

-- Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?... murmura Maurevel,

le regard suspendu aux lèvres de Charles.

-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi.

Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux

sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas.

-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,

mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me

demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort,

j'avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne

politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me

demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant

capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince

de Lorraine.

Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un

homme qui revient à la vie.

-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation

extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;

et à ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier.

Maurevel se rapprocha d'un pas.

-- «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix

heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du

Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenêtre grillée

du rez-de-chaussée; c'est la fenêtre du logis de mon ancien

précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les

jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abîmer

dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel,

continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un

instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon

cousin de Guise?

Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles

encore d'effroi, laissèrent tomber ces mots:

-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi.

-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au

brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c'est avec un

pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?...

-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je

tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet.

-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon

cousin de Guise, j'en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du

moyen!

-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de

laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de

loin.

-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec

lesquelles je touche un écu d'or à cent cinquante pas. Voulez-vous

en essayer une?

-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'écria Maurevel en

s'avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu'on

avait apportée le jour même à Charles IX.

-- Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour

moi-même. J'aurai un de ces jours une grande chasse, où j'espère

qu'elle me servira. Mais toute autre à votre choix.

Maurevel détacha une arquebuse d'un trophée.

-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin.

-- Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant

le misérable de son regard dédaigneux.

-- Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi

haussa les épaules.

-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce

qu'on répond à ces choses-là? C'est à ceux qui ne veulent pas être

pendus à deviner.

-- Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je?

-- Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait

devant la fenêtre du chanoine.

-- Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté

daigne seulement m'indiquer un signe quelconque.

-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son

bras un portefeuille de maroquin rouge.

-- Sire, il suffit.

-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et

qui court si bien?

-- Sire, j'ai un barbe des plus vites.

-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que

vous sachiez que le cloître a une porte de derrière.

-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.

-- Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n'est que

par sa protection que vous pouvez éviter la corde.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si

d'une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix

heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler après, il y a

une oubliette au Louvre!

Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que

jamais son air favori.

IV

La soirée du 24 août 1572

Notre lecteur n'a pas oublié que dans le chapitre précédent il a

été question d'un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque

impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme

l'avait annoncé l'amiral, entrait à Paris par la porte Saint-

Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un

regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui

étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes,

laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville,

où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont

Notre-Dame, et longé les quais, il s'arrêta au bout de la rue de

Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et à

laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous

conserverons son nom moderne.

Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche

une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec

accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une

seconde halte pour lire ces mots: _À la Belle-Étoile_, écrits en

légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus

flatteur pour un voyageur affamé: c'était une volaille rôtissant

au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme à manteau rouge

tendait vers cet astre d'une nouvelle espèce ses bras, sa bourse

et ses voeux.

-- Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien,

et l'hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux

compère. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec

était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'établissement

réponde à l'enseigne, je serai à merveille ici.

Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue,

un autre cavalier, entré par l'autre bout de la rue, c'est-à-dire

par la rue Saint-Honoré, s'arrêtait et demeurait aussi en extase

devant l'enseigne de la Belle-Étoile.

Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un

cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d'un pourpoint noir,

garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il

portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé,

et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume

à son visage, nous dirons que c'était un homme de vingt-quatre à

vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine

moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure

lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et mélancolique,

une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction.

Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un

contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés,

apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que

blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre

contrariété d'un feu si resplendissant, qu'on eût dit alors un

oeil noir.

Le reste du visage se composait d'un teint rosé, d'une lèvre

mince, surmontée d'une moustache fauve et de dents admirables.

C'était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses

larges épaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire

du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les

fenêtres, sous le prétexte d'y chercher des enseignes, les femmes

l'avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être

éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses

chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient

achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus

gracieux, à l'examen de cette physionomie qui prenait en une

minute dix expressions différentes, sauf toutefois l'expression

bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial

embarrassé.

Ce fut lui qui s'adressa le premier à l'autre gentilhomme qui,

ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hôtellerie de la Belle-

Étoile.

-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne

qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent

étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je

crois que vous avez eu même goût que moi: c'est flatteur pour ma

seigneurie.

-- Monsieur, répondit l'autre avec un accent provençal qui ne le

cédait en rien à l'accent piémontais de son compagnon, je crois en

effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me

demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir été de votre avis. Je

me consulte.

-- Vous n'êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse,

pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre

présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture?

-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de

la réalité: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe

avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose.

-- Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m'inquiète pas de

la piperie, moi, et si l'hôte me fournit une volaille moins bien

rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même

et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissolé.

Entrons, monsieur.

-- Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez-

moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.

-- Oh! monsieur, sur mon âme, je n'en ferai rien, car je ne suis

que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.

-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-

Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.

-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons

ensemble.

Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux

jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride

aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant

leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l'hôtellerie, sur le

seuil de laquelle se tenait l'hôte. Mais, contre l'habitude de ces

sortes de gens, le digne propriétaire n'avait paru faire aucune

attention à eux, occupé qu'il était de conférer très attentivement

avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur

d'amadou, comme un hibou sous ses plumes.

Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l'hôte et de

l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,

impatienté de ce peu d'importance qu'on accordait à lui et à son

compagnon, tira la manche de l'hôte. Celui-ci parut alors se

réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au

revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l'heure.»

-- Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on

a affaire à vous?

-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hôte; je ne vous voyais pas.

-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous

avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur

le comte», s'il vous plaît.

La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui

paraissait avoir pris l'affaire à son compte.

Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu'il

était prêt à lui venir en aide quand le moment d'agir serait

arrivé.

-- Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hôte du

ton le plus calme.

-- Bien... c'est déjà mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se

retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif.

Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par

votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre

hôtellerie.

-- Messieurs, dit l'hôte, je suis au désespoir; mais il n'y a

qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.

-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger

ailleurs.

-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon

cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en

voulez pas.

-- Ah! c'est autre chose, répondit l'hôte en conservant toujours

le même flegme impertinent. Si vous n'êtes qu'un, je ne puis pas

vous loger du tout.

-- Mordi! s'écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.

Tout à l'heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes

pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle?

-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous

répondrai avec franchise.

-- Réponds, alors, mais réponds vite.

-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger.

-- Parce que?... demanda Coconnas blêmissant de colère.

La reine Margot - Tome I · 第 3 / 9 题