Et je suivis les bords de la mer, où tout est nu et gris,

sable gris sur le vert des gazons, et sur les arbres imprégnés d'eau,

qui suintent et penchent du côté de la terre, comme s'ils avaient hâte

de partir,

comme une armée de vieillards soupirant après le repos loin de la

plainte des mers.

Les flocons d'écume fuirent longtemps autour de moi; les vents fuirent

loin de l'étendue

emportant l'oiseau dans leurs plis, et je ne sus point, plongé dans mes

pensées à l'écart,

quand ils gelèrent l'étoffe sur mon corps comme une cuirasse fortement

rivée,

Car la Souvenance, dressant sa maigreur, gémit dans les portes de mon

coeur,

jusqu'à ce que chargeant les vents du matin, une odeur de foin

fraîchement coupé,

arriva, mon front s'inclina très bas, et mes larmes tombèrent comme des

baies.

Plus tard ce fut un son, à demi perdu dans le son d'un rivage lointain.

C'était la grande barnacle qui appelait, et plus tard les bruns vents

de la côte.

Si j'étais comme je fus jadis, les fers d'or écrasant le sable et les

coquillages,

venant de la mer, comme le matin avec des lèvres rouges murmurant un

chant,

ne toussant pas, ma tête sur les genoux, et priant, et irrité contre

les cloches,

je ne laisserais à aucun saint sa tête sur son corps, lors même que ses

terres seraient grandes et fortes.

M'éloignant des houles qui s'allumaient, je suivis un sentier de

cheval,

m'étonnant beaucoup de voir de tous côtés, faites de roseaux et de

charpentes

des églises surmontées d'une cloche, et le cairn sacré et la terre

sans gardiens,

et une petite et faible populace courbée, le pic et la bêche à la main.

Dans un ou deux endroits, la mélodie est fautive, la construction est

parfois trop embrouillée, et le mot de populace du dernier vers est mal

choisi, mais quand tout cela est dit, il est impossible de ne pas sentir

dans ces stances la présence du véritable esprit poétique.

* * * * *

Une jeune dame, qui vise à «un chant qui surpasse le sens» et tente de

reproduire le système de vers de Browning pour notre édification,

paraîtra peut-être dans un état d'esprit inquiétant.

Mais l'oeuvre de Miss Caroline Fitz Gerald vaut mieux que sa tendance.

_Venetia Victrix_ est un beau poème à plus d'un point de vue.

L'histoire est étrange.

Un certain Vénitien, haïssant un des Dix qui commit une injustice envers

lui, et identifiant son ennemi avec Venise même, abandonne sa ville

natale et fait voeu de vouer son âme à l'Enfer plutôt que de faire un

geste pour Venise.

Comme il s'éloigne de l'Adriatique la nuit, son vaisseau est arrêté par

un calme soudain, et il voit une immense galère

où était assis

comme des puissants conseillers, affranchis de tout et orgueilleux,

les démons triomphants au milieu de leur flamme

et ils se dirigent vers Venise.

Il lui faut choisir entre sa perte et celle de sa cité.

Après une lutte, il prend le parti de se sacrifier à son téméraire

serment.

Je montais. Mon cerveau avait produit une pensée,

un espoir, un but. Et j'entendis le sifflement

du désappointement furieux, enragé de manquer

sa proie,--j'entendis le léchement de la flamme

qui allait et venait à travers les figures blêmies,

qui dardait avec colère ses langues aux hurlements des démons.

Je levai haut cette croix, et criai: «A l'Enfer

mon âme pour toujours, et à Dieu mon acte!

Pourvu que Venise soit loin de danger, que cette vile argile

aille où le destin l'entraîne». Et alors (quel rire hideux

du démons en pleine possession, ardents à boire

le vin d'une âme nouvelle, vin que n'ont point affaibli les larmes

et qui retentissait comme le tonnerre de la ruine à mes oreilles)

je tombai et n'entendis plus rien. Le pâle jour paraissait

à travers les fenêtres du lazaret, lorsque je me réveillai une fois

encore,

me souvenant que peut-être je n'aurais plus la hardiesse de prier.

_Venetia Victrix_ est suivie d'_Ophélion_, curieuse pièce lyrique dont

les personnages sont la Nuit, la Mort, l'Aurore et un savant.

C'est compliqué plutôt que musical, mais certains chants ont de la

grâce, notablement celui qui débute ainsi!

Dame des cieux très pure et sainte,

Artémis, rapide comme le daim qui fuit,

glisse à travers les ténèbres comme une ombre d'argent,

reflète ton front dans le lac solitaire.

* * * * *

Le volume de Miss Fitzgerald mérite certainement d'être lu.

Le petit livre de M. Richard Le Gallienne, _Volumes in-folio_, comme il

l'intitule plaisamment, est plein de vers jolis, d'une fantaisie

délicate.

Des vers comme les suivants:

Et soudain! la blanche face de l'aurore

s'accusa comme celle d'un fantôme sur la vitre,

un fantôme sanglotant parmi la pluie,

ou comme une rose glacée, pâlie

qui se redresse lentement de la pelouse,

font entendre, avec leur choix fantastique de métaphores une note

agréable.

Il semble que présentement la muse de M. Le Gallienne se consacre tout

entière au culte des livres et M. Le Gallienne lui-même est tout pénétré

de traditions littéraires.

Il prend pour modèle Keats et cherche à reproduire quelque chose de la

richesse du débordement d'images de Keats.

Il a une très-vive conscience de la source d'où vient son inspiration:

Des vers de moi! pourquoi demander une si pauvre chose, alors que

j'ai pu cueillir sur les allées de jardins, l'offrande parfumée

d'un souvenir ensoleillé, des fleurs qui ne meurent point, des

blancs rameaux que rien ne flétrit?

Shakespeare m'a donné une rose anglaise, et Spenser du

chèvrefeuille aussi doux que la rosée, on bien je vous aurais

apporté de cette retraite rêveuse la fleur de la passion de Keats,

ou le bleu mystique de la fleur étoilée, le chant de Shelley, ou

j'aurais fait tomber l'or des lis de la Damoiselle Bénie ou dérobé

du feu dans les plis écarlates des pavots de Swinburne...

Cependant, maintenant qu'il a joué son prélude avec tant de sensibilité

et de grâce, nous ne doutons point qu'il n'aborde des thèmes plus vastes

et des sujets plus nobles, et ne réalise l'espoir qu'il exprime dans

cette strophe de six vers:

Car si par bonheur je venais à posséder quelque mélodie, j'en

lancerais au loin les notes comme une mer irritée, pour balayer les

édifices de la tyrannie, pour donner la liberté à l'amour, délivrer

la foi de tout dogme, oh! que je voudrais emplir le vide de mon

vers, et faire de mon pipeau d'avoine une trompette.

Un sage chinois[57].

[57] _Speaker_, 8 février 1890, à propos de _Chuang-Tzù mystique

moraliste et réformateur social_, traduit du chinois par Herbert A.

Giles.

Un éminent théologien d'Oxford fit un jour la remarque que sa seule

objection contre le progrès moderne était que l'on progressait en avant

au lieu d'aller à reculons. Cette vue séduisit tellement un certain

artiste du monde des étudiants, qu'il se hâta d'écrire un article sur

quelques analogies restées inaperçues entre le développement des idées

et les mouvements du crabe marin commun.

Je suis certain que le _Speaker_ ne sera point soupçonné même par ses

amis les plus enthousiastes de professer cette dangereuse hérésie de la

marche à reculons.

Mais, je dois l'avouer franchement, j'en suis venu à conclure que je

n'ai jamais rencontré depuis quelque temps de critique plus mordante de

la vie moderne que celle qu'on trouve dans les écrits du savant

Chuang-Tzù, récemment traduits en langue anglaise par M. Herbert Giles,

Consul de sa Majesté à Tamsui.

La diffusion de l'éducation a sans doute rendu le nom de ce grand

penseur familier au grand public, mais dans l'intérêt du petit nombre et

des gens ultra-cultivés, je sens qu'il est de mon devoir de dire

exactement qui il était et de donner une brève esquisse de ce qui

caractérise sa philosophie.

Chuang-Tzù, dont il faut avoir bien soin d'écrire le nom, autrement

qu'il ne se prononce, naquit dans le quatrième siècle avant

Jésus-Christ, sur les bords du Fleuve Jaune, dans le Pays Fleuri, et

l'on peut trouver encore de nos jours, sur les simples plateaux à thé et

les modestes écrans de nos plus respectables intérieurs de la banlieue,

des portraits de cet admirable sage assis sur le dragon volant de la

contemplation.

L'honnête contribuable et sa florissante famille se sont certainement

égayés maintes fois du front en forme de dôme du philosophe; ils ont ri

de l'étrange perspective du paysage qui s'étend au-dessous de lui.

S'ils avaient réellement su qui il était, ils trembleraient. Car

Chuang-Tzù passa sa vie à prêcher la grande religion de l'Inaction et à

faire remarquer l'inutilité de toutes les choses utiles.

«Ne fais rien, et tout se fera» telle était la doctrine que lui légua

son grand maître Lao-Tzù.

Résoudre l'action en pensée, et la pensée en abstraction, tel était son

but criminel et transcendant.

Comme l'obscur philosophe de la spéculation grecque primitive, il

croyait à l'identité des contraires.

Comme Platon, il était idéaliste, et il avait tout le mépris de

l'idéaliste pour les systèmes utilitaires, il était mystique comme

Denis, Scot, Érigène, Jacob Boehme.

Il tenait avec eux et avec Philon, que le but de la vie est de

s'affranchir de la conscience de soi, et de devenir l'inconscient

véhicule d'une illumination plus haute.

En fait, on peut dire que Chuang-Tzù a résumé en lui presque toutes les

formes de la pensée métaphysique ou mystique, depuis Héraclite jusqu'à

Hégel.

Il y avait aussi en lui quelque chose du quiétiste, et dans son culte du

Rien, on peut dire jusqu'à un certain point, de ces étranges rêveurs de

l'époque médiévale, qui comme Tauler et le Maître Eckart out adoré le

_Purum Nihil_ et l'Abîme.

Les grandes classes moyennes du pays auxquelles, ainsi que chacun de

nous le sait, nous devons toute notre prospérité, sinon notre

civilisation, hausseront peut-être les épaules devant tout cela, et

demanderont non sans une certaine dose de raison, quelle importance a

pour eux l'identité des contraires, et pourquoi elles s'affranchiraient

de la conscience d'elles-mêmes, qui est leur trait de caractère le plus

marqué.

Mais Chuang-Tzù était quelque chose de plus qu'un métaphysicien et un

illuminé: il cherchait à détruire la société, et ce qu'il y a de triste,

c'est qu'il unit avec l'éloquence passionnée d'un Rousseau, le

raisonnement scientifique d'un Herbert Spencer.

Il n'y a point de sentimentalisme en lui; il plaint les riches plus que

les pauvres, si tant est qu'il plaigne quelqu'un, et la prospérité lui

paraît chose aussi tragique que la souffrance.

Il n'a rien de la sympathie moderne pour les vaincus. Il ne propose pas

davantage de recourir à des raisons morales pour décerner les prix à

ceux qui arrivent les derniers dans la course.

C'est à la course même qu'il trouve à redire.

Quant à la sympathie active, qui de nos jours est devenue une profession

pour tant de braves gens, il croit que vouloir faire du bien aux autres

est une occupation aussi sotte que de battre du tambour dans une forêt,

afin de retrouver un fuyard.

C'est dépenser de l'énergie en pure perte.

Voilà tout.

Au lieu d'être un individu profondément sympathique, on n'est, aux yeux

de Chuang-Tzù, qu'un homme qui ne cesse de vouloir être un autre que

soi-même, et qui dès lors se prive de la seule excuse par laquelle il

puisse justifier son existence.

Oui, si incroyable que cela puisse paraître, ce curieux penseur, se

tournait, avec un soupir de regret, vers un certain Âge d'or, où il

n'existait ni examen de concours, ni assommants systèmes d'éducation, ni

missionnaires, ni dîners à deux sous pour le peuple, ni Églises

établies, ni Sociétés humanitaires, ni mornes conférences sur vos

devoirs envers votre prochain, ni ennuyeux sermons sur quelque sujet que

ce fût.

En ce temps idéal, nous dit-il, les gens s'aimaient entre eux, sans se

douter de ce que c'est que la charité, sans écrire à ce propos dans les

journaux.

Ils étaient probes, et pourtant ils ne publiaient jamais de livres sur

l'Altruisme.

Comme chacun gardait pour soi ce qu'il savait, le monde échappait au

fléau du scepticisme, et comme chacun gardait ses vertus pour soi,

personne ne se mêlait des affaires d'autrui.

On passait sa vie simplement, paisiblement, et on se contentait de la

nourriture et des vêtements qu'on pouvait se procurer.

On s'apercevait d'un district à l'autre; «on entendait dans l'un les

chiens et les coqs de l'autre,» et pourtant les gens vieillissaient et

mouraient sans jamais échanger de visites.

On ne jasait pas à propos de gens malins, on n'avait point d'éloges pour

des gens honnêtes.

Le sentiment intolérable de l'obligation était inconnu; les actes de

l'espèce humaine ne laissaient aucune trace, et ses affaires ne

devenaient point une rangaine que transmettent à la postérité

d'imbéciles historiens.

Ce fut un jour fâcheux que celui où apparut le Philanthrope, apportant

avec lui la malfaisante idée du Gouvernement:

«C'est une certaine chose, dit Chuang-Tzù, que de laisser l'espèce

humaine tranquille; il n'a jamais rien existé qui consiste à gouverner

l'espèce humaine.»

Tous les genres de gouvernement sont mauvais.

Ils sont anti-scientifiques, parce qu'ils cherchent à modifier

l'entourage naturel de l'homme.

Ils sont immoraux, parce qu'en intervenant chez l'individu, ils

produisent la forme la plus agressive de l'égotisme.

Ils sont ignorants, parce qu'ils s'efforcent de répandre l'éducation.

Ils sont destructeurs d'eux-mêmes, parce qu'ils engendrent l'anarchie.

«Jadis, nous dit-il, l'Empereur Jaune fut le premier à faire en sorte

que la charité et le devoir envers le prochain se mêlassent avec la

bonté naturelle du coeur humain. En conséquence de cela, Yao et Shun

s'usèrent les poils des jambes à se donner du mal pour nourrir leur

peuple. Ils dérangèrent leur économie interne afin de faire de la place

à des vertus artificielles. Ils épuisèrent leurs énergies à fabriquer

des lois, et ce furent tout autant de fiascos.

Le coeur humain, poursuit notre philosophe, peut être ralenti par force

ou surmené, mais dans l'un et l'autre cas, le dénoûement est fatal.»

Yao rendit le peuple trop heureux. Aussi celui-ci ne fut-il point

satisfait.

Chieh le rendit trop misérable. Aussi fut-il mécontent.

Alors tout le monde se mit à raisonner sur la meilleure manière de

raccommoder la société.

Il est parfaitement clair qu'il faut faire quelque chose, se dirent les

gens les uns aux autres, et alors il y eut une ruée générale vers la

science.

Les résultats furent si terribles que le Gouvernement d'alors dut

introduire la Contrainte, et la conséquence fut que les hommes vertueux

cherchèrent un refuge dans les cavernes des montagnes, pendant que les

maîtres de l'état restaient à trembler dans les demeures des ancêtres.

Alors, comme toutes choses étaient dans un parfait chaos, les

Réformateurs de la Société montèrent sur des estrades, et empêchèrent

la façon d'échapper aux maux qu'eux et leurs systèmes avaient causés!

Pauvres Réformateurs de Société!

«Ils ne connaissent point la honte, ils ne savent ce que c'est que de

rougir.»

Tel est le verdict que rend sur eux Chuang-Tzù.

La question économique est aussi discutée copieusement par ce sage aux

yeux en amande, et il écrit sur le fléau du capital en termes aussi

éloquents que M. Hyndman.

Pour lui, l'origine du mal c'est l'accumulation de la richesse.

Elle rend violents les forts, malhonnêtes les faibles.

Elle crée le volereau et l'enferme dans une cage de bambou.

Elle crée le gros voleur et le met sur un trône de jade blanc.

Le capital est le père de la concurrence, et la concurrence c'est le

gaspillage, aussi bien que la destruction de l'énergie.

La volonté de la nature, c'est le repos, la répétition et la paix.

La lassitude et la guerre sont les résultats d'une société artificielle

fondée sur le capital, et plus cette société devient riche, plus elle

s'enfonce en réalité dans la banqueroute, car elle n'a ni assez de

récompenses pour les bons, ni assez de châtiments pour les méchants.

Il faut aussi se rappeler ceci, que les récompenses du monde dégradent

un homme tout autant que les châtiments du monde.

Le siècle est pourri par son culte du succès.

Quant à l'éducation, la véritable sagesse ne peut être ni apprise, ni

enseignée.

C'est un état d'esprit, auquel parvient celui qui vit en harmonie avec

la nature.

La science est superficielle, si nous la comparons avec l'étendue de

l'inconnu, et l'inconnu seul a de la valeur.

La société produit des coquins, et l'éducation rend un coquin plus malin

qu'un autre.

C'est le seul résultat que puissent obtenir des Bureaux scolaires.

En outre, quelle importance philosophique pourrait bien avoir

l'éducation, si elle aboutit simplement à rendre un homme différent de

son voisin?

Nous arrivons en définitive à un chaos d'opinions, au doute universel;

nous tombons dans la vulgaire habitude d'argumenter, et celui-là seul

argumente, qui est perdu au point de vue intellectuel.

Voyez plutôt Hui-Tzu.

«C'était un homme à idées nombreuses. Les oeuvres rempliraient cinq

chariots, mais ses doctrines étaient paradoxales».

Il disait qu'il y avait des plumes dans un oeuf, parce que le poussin a

des plumes; qu'un chien pouvait être un mouton, parce que les noms sont

arbitraires; qu'il y a un moment où une flèche au vol rapide n'est ni en

mouvement, ni en repos; que si vous prenez un bâton d'un pied de long,

et que vous le coupiez chaque jour en deux, vous n'arriverez jamais à la

fin; qu'un cheval bai, et une vache brune font trois, parce que, pris

séparément, ils sont deux; pris ensemble ils font un, et que un et deux

font trois.

Il était pareil à un homme qui lutte de vitesse avec son ombre, qui fait

du bruit pour qu'on n'entende pas l'écho.

C'était un taon très intelligent: voilà tout.

A quoi servait-il?

Naturellement, la moralité est une chose différente.

Elle passa de mode, dit Chuang-Tzù, quand on se met à moraliser.

On cessa d'être spontané et d'agir par intuition.

On devint prude et artificiel, aveugle au point d'avoir dans la vie un

but défini.

Alors vinrent les Gouvernements et les Philanthropes, ces deux pestes du

siècle.

Les premiers entreprirent de contraindre le peuple à être bon, et

détruisirent ainsi la bonté naturelle de l'homme.

Les derniers étaient une bande d'agressifs touche-à-tout, qui mettaient

le désordre partout où ils se montraient.

Ils portaient la stupidité jusqu'à avoir des principes, et ils étaient

assez malheureux pour y conformer leur conduite.

Tous finirent mal et prouvèrent que l'altruisme universel donne des

résultats aussi mauvais que l'égotisme universel.

Ils firent trébucher le peuple sur la charité et l'entravèrent de

devoirs envers le prochain.

Ils débordaient à propos de musique et faisaient des embarras en fait de

cérémonies.

La conséquence de tout cela fut que le monde perdit son équilibre, et

que depuis lors, il marche d'un pas incertain.

Quel est donc, selon Chuang-Tzù, l'homme parfait? Et de quelle façon

vit-il?

L'homme parfait ne fait pas autre chose que de contempler l'univers.

Il n'adopte aucune attitude absolue.

Dans le mouvement, il est comme l'eau. Dans le repos, il est comme un

miroir. Et, comme l'écho, il ne répond que quand on l'appelle.

Il laisse les choses extérieures s'arranger à leur gré. Rien de matériel

ne lui fait du tort; rien de spirituel ne le punit.

Son équilibre mental lui donne l'empire du monde.

Il n'est jamais l'esclave des existences objectives.

Il sait que de même que les meilleurs propos sont ceux qu'on ne tient

jamais, de même la meilleure action est celle qu'on n'accomplit jamais.

Il est passif, et il accepte les lois de la vie.

Il se repose dans l'inaction, et il voit le monde devenir, de lui-même,

vertueux.

Il ne tente jamais de «réaliser ses bonnes actions.»

Il ne se dépense jamais en effort.

Il ne se met point en peine de distinctions morales.

Il sait que les choses sont ce qu'elles sont et que les conséquences en

seront ce qu'elles seront.

Son esprit est le «miroir de la création» et il est toujours en paix.

Il est évident que tout cela est excessivement dangereux, mais nous

devons nous souvenir que Chuang-Tzù vivait il y a plus de deux mille ans

et qu'il n'eut jamais l'occasion de voir notre incomparable

civilisation.

Et pourtant il pourrait se faire que s'il revenait sur terre, et qu'il

nous rendît visite, il eût quelque chose à dire à M. Balfour, au sujet

de sa contrainte, et de l'activité avec laquelle l'Irlande est mal

gouvernée.

Il sourirait peut-être de certaines de nos ardeurs philanthropiques.

Il hocherait la tête devant un grand nombre de nos institutions de

bienfaisance. Le Bureau Scolaire ne lui ferait peut-être pas beaucoup

d'impression, et notre course à la richesse ne le frapperait point

d'admiration.

Il serait étonné de nos idéals et pris de mélancolie à voir ce que nous

avons réalisé.

Peut-être vaut-il mieux que Chuang-Tzù ne puisse pas revenir ici-bas.

En attendant grâce à M. Giles et à M. Quaritch, nous avons son livre

pour nous consoler, et c'est certainement là un livre charmant, exquis.

Chuang-Tzù est un des Darwiniens qui ont précédé Darwin.

Il suit l'homme à partir du germe et voit son unité avec la nature.

Comme anthropologiste, il est extrêmement intéressant, et il décrit

notre ancêtre, le primitif habitant des arbres, où il vivait dans

l'épouvante d'animaux plus forts que lui, et ne se connaissant d'autre

parent que sa mère, et il le dit avec autant de précision qu'un

conférencier de la Société Royale.

Comme Platon, il emploie le dialogue comme moyen d'expression, «mettant

des mots dans la bouche des gens, nous dit-il, afin d'arriver à la

largeur de vues.»

Comme conteur d'histoires, il est charmant.

Le récit de la visite faite par le respectable Confucius au Grand Voleur

Chê est des plus animés, des plus brillants, et il est impossible de ne

pas rire de la déconfiture finale du Sage, qui voit la stérilité de ses

platitudes morales rudement mise en lumière par l'heureux bandit.

Même dans sa métaphysique, Chuang-Tzù possède un humour intense.

Il personnifie ses abstractions et leur fait jouer des pièces devant

vous.

Il nous conte comme l'Esprit des Nuées, se rendant du côté de l'Est à

travers l'espace aérien, rencontra par hasard le Principe Vital.

Ce dernier se donnait des tapes sur les côtes et allait sautillant.

Sur quoi l'Esprit des Nuées dit:

--Qui êtes-vous, vieux, et que faites-vous?

--Je me promène, répondit le Principe Vital, sans s'arrêter, car toutes

les activités sont incapables de repos.

--Je voudrais bien _savoir_ quelque chose, dit l'Esprit des Nuées.

--Ah! s'écria le Principe vital, d'un ton de désapprobation.

Puis vient un merveilleux entretien, qui offre quelque analogie avec

celui du Sphinx et de la Chimère dans le curieux drame de Flaubert.

Les animaux parlants ont aussi leur rôle dans les paraboles et les

histoires de Chuang-Tzù et son étrange philosophie sait s'exprimer d'une

manière musicale par le mythe, la poésie, et la fantaisie.

On éprouve une tristesse naturelle à s'entendre dire qu'il est immoral

d'avoir de la bonté consciente, et que faire quelque chose est la pire

forme de l'inaction.

Des milliers de philanthropes, excellents et réellement convaincus,

retomberaient bel et bien à la charge des contribuables, si nous

adoptions l'idée que l'on ne doit permettre à personne de se mêler de ce

qui ne le regarde pas.

La doctrine de l'inutilité de toutes les choses utiles aurait pour effet

non seulement de compromettre notre suprématie commerciale en tant que

nation, mais encore de jeter le discrédit sur un grand nombre de membres

prospères et sérieux de la classe des boutiquiers.

Qu'adviendrait-il de nos prédicateurs populaires, de nos orateurs

d'Exeter-Hall, de nos Évangélistes de salon, si nous leur disions, dans

le langage même de Chuang-Tzù: «Les moustiques tiennent un homme éveillé

toute la nuit par leurs piqûres. C'est exactement de la même façon que

ces propos de charité, de devoir envers son prochain vous rendent

presque fous, Messieurs, efforcez-vous de ramener le monde à sa

primitive simplicité, et comme le vent souffle où il lui plaît, laissez

la Vertu s'établir d'elle-même. A quoi bon cette inopportune énergie?»

Et quel serait le sort des gouvernements et des politiciens de

profession, si nous en venions à conclure que le gouvernement de

l'espèce humaine, cela n'existe pas.

Évidemment, Chuang-Tzù est un écrivain des plus dangereux, et la

publication de son livre en Angleterre, deux mille ans après sa mort,

est manifestement prématurée, et causera peut-être beaucoup de peine à

bien des personnes profondément respectables et industrieuses.

Il est peut-être vrai que l'idéal de culture par soi-même, de

développement par soi-même, qui est le but de son plan de vie, et la

base de son système de philosophie, est un idéal dont le besoin se fait

quelque peu sentir dans un siècle comme le nôtre, où l'on voit tant de

gens si occupés de l'éducation de leur prochain, qu'il ne leur reste pas

un moment pour leur propre éducation.

Mais serait-il prudent de le dire?

Il me semble que si nous admettions une seule fois la valeur d'une

quelconque des critiques destructives, nous serions obligés de renoncer

à notre habitude nationale de nous glorifier nous-mêmes.

La seule chose qui console jamais l'homme des choses stupides qu'il

fait, c'est l'éloge qu'il ne manque pas de se donner pour les avoir

faites.

Il peut néanmoins se trouver des gens qui en aient enfin assez de cette

étrange tendance moderne qui charge l'enthousiasme de faire le travail

de l'intelligence.

Pour ceux-là et leurs semblables, Chuang-Tzù sera le bienvenu.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 12 / 13 段