détournèrent les hommes, plus sûrement que les sirènes les plus
méchantes, des sentiers de la vertu.»
Elle s'irrite, elle s'aliène ses enfants, elle met en fureur son mari.
--Vous avez parfaitement raison. Je sais que vous avez toujours raison,
mais c'est justement là ce qui vous rend si infernalement odieuse! dit
un jour Lord Sunbury, dans un accès de rage, en sa propre maison, avec
des éclats d'une voix de Stentor tels que des passants de
Grosvenor-Street levaient les yeux vers ses fenêtres ouvertes, et qu'un
balayeur dit à un marchand d'allumettes: «Ma foi, je crois qu'il est en
train d'en conter de belles à la vieille».
Le caractère le plus noble du livre est celui de Lord Aubrey. Comme il
n'a pas de génie, il se conduit, ainsi qu'il est naturel, d'une manière
admirable en toute circonstance.
On le voit d'abord prenant en pitié Lady Guilderoy laissée à l'abandon
et finissant par l'aimer. Mais il fait le grand renoncement, ce qui
produit un effet considérable, et après avoir décidé Lady Guilderoy à
accueillir de nouveau son mari, il accepte une «Vice Royauté distante et
ardue».
Il est pour Ouida l'idéal du véritable homme politique, car apparemment
Ouida s'est mise à étudier la politique anglaise.
Elle a consacré une bonne partie de son livre à des thèses politiques.
Elle croit que les gouvernants qui conviennent à un pays comme le nôtre
sont les aristocrates.
L'oligarchie est pour elle pleine d'attraits.
Elle a de vilaines idées du peuple; elle adore la Chambre des Lords et
Lord Salisbury.
Voici quelques-unes de ses vues; nous ne les appellerons pas ses idées:
«La Chambre des Lords ne demande rien à la Nation: elle est donc la
seule tutrice sincère et désintéressée des besoins et des
ressources du peuple. Elle ne s'est jamais mise en travers du
véritable désir du pays. Elle s'est simplement placée entre le pays
et ses sottises impétueuses et passagères.
»Une démocratie ne saurait comprendre l'honneur. Comment le
comprendrait-elle? Le _Caucus_[53] est principalement composé de
gens qui mettent du sable dans le sucre, de l'alun dans le pain,
forgent des baïonnettes et des solives métalliques qui ploient
comme des brins d'osier, envoient dans l'Inde du mauvais calicot,
et assurent au Lloyd des navires qu'ils savent destinés couler, au
bout de dix jours de navigation.
»Lord Salisbury a été souvent accusé d'arrogance. On n'a jamais vu
que cette prétendue arrogance était la conscience naturelle,
sincère, d'un grand patricien certain d'être plus capable de
diriger le pays que la plupart des gens qui le composent.
»La démocratie, après avoir rendu toutes choses hideuses et
insupportables au plus haut degré pour tout le monde, finit
toujours par se pendre aux basques d'un général victorieux.
»Le politicien, qui a réussi, peut être honnête, mais son honnêteté
est tout au plus de qualité douteuse. Dès le jour où une chose
devient un _métier_, il est parfaitement absurde de parler de
désintéressement à propos de sa pratique. Pour le politicien
professionnel, les affaires de la nation sont une manufacture, à
laquelle il consacre son audace et son temps, et de laquelle il
espère tirer sa vie durant, un certain tant pour cent.
»Il existe une tendance trop marquée à gouverner le monde par le
tapage.»
[53] La camarilla.
Les aphorismes de Ouida sur les femmes, l'amour, la société moderne,
sont un peu plus caractérisés.
»Les femmes parlent comme si on pouvait à son gré faire du coeur
une pierre ou un bain.
»La moitié des passions des hommes ont une fin prématurée, parce
qu'on s'attend à ce qu'elles soient éternelles.
»Ce qui fait le charme de la vie, c'est sa folie.
»Qu'est-ce qui cause la moitié des souffrances des femmes? C'est
que leur amour est autrement tendre que celui de l'homme. Ce
dernier prend de la force à mesure que le premier s'affaiblit.
»Pour supporter longtemps la campagne, en Angleterre, il faut
avoir la rusticité d'esprit de Wordsworth, avec des bottes et des
bas tout aussi grossiers.
»C'est parce que bien des gens sentent la nécessité de s'expliquer
qu'ils arrivent à prendre l'habitude de dire ce qui n'est point
vrai. La femme avisée ne s'obstine jamais à donner une explication.
»L'amour peut faire de son univers une solitude à deux, le mariage
ne le peut pas.
»Monogame de nom, toute société cultivée est polygame; souvent même
polyandrique.
»Les moralistes disent qu'une âme devrait résister à la passion.
Ils pourraient aussi bien dire qu'une maison devrait résister à un
tremblement de terre.
»Le monde entier est en ce moment même à genoux devant les classes
pauvres. On prend pour accordé qu'elles possèdent toutes les vertus
cardinales, et que la propriété de tout genre est seule coupable.
»En général, les hommes ne prennent point en pitié les larmes des
femmes, et quand c'est une femme de leur entourage qui pleure, ils
se bornent à sortir, en fermant la porte avec fracas.
»Les hommes croient toujours les femmes injustes à leur égard,
quand elles omettent de déifier leurs faiblesses.
»Jamais passion, une fois rompue, ne supportera le renouvellement.
»Le sentiment perd sa force et sa délicatesse, quand nous le
regardons trop souvent au microscope.
»Tout ce qui n'est pas flatterie paraît injustice à la femme.
»Quand la société s'aperçoit que vous la prenez pour une bande
d'oies, elle se venge en sifflant à grand bruit derrière votre
dos.»
Pour des descriptions de paysage et d'art, nous les trouvons
naturellement en grand nombre, et il est impossible de méconnaître la
touche d'Ouida dans ce qui suit:
»C'était un vieux palais, haut, spacieux, magnifique et morne. Des
bustes de marbre terni, jauni, des bronzes étranges allongeant des
bras maigres dans l'obscurité, des ivoires brunis par le temps, des
brocards usés où brillaient des fils d'or, des tapisseries aux
figures singulières et pâlies de divinités mortes, s'entrevoyaient
dans un demi-jour de crépuscule. Et comme il allait et venait parmi
ces choses, une figure qui semblait presque aussi pâle que l'Adonis
de la tapisserie, debout, immobile comme la statue de l'amour
blessé, se détacha de l'ombre devant son regard. C'était celle de
Gladys.
Le style est plein d'exagération, d'une emphase outrée, mais il possède
quelques remarquables qualités de rhétorique et une bonne proportion de
coloris.
Ouida aime à montrer un léger vernis de culture, mais elle a en propre
une certaine pénétration, et bien qu'elle soit rarement vraie, elle
n'est jamais ennuyeuse.
_Guilderoy_, malgré ses défauts, qui sont grands, et ses absurdités, qui
sont plus grandes encore, est un livre à lire.
Un roman par un liseur de pensée[54].
[54] _Pall Mall Gazette_, 5 juin 1889.
On pourrait dire bien des choses en faveur du système qui consiste à
lire un roman à rebours.
En général, la dernière page est la plus intéressante, et lorsqu'on
commence par la catastrophe, ou le dénouement, on se sent en termes
agréables de familiarité avec l'auteur.
C'est comme si on allait dans les coulisses d'un théâtre. On n'est plus
mis dedans, et quand il s'en faut de l'épaisseur d'un cheveu que le
héros ne périsse, quand l'héroïne est dans les transes les plus
angoissantes, cela vous laisse parfaitement froid.
On connaît le secret jalousement gardé, et on peut se permettre de
sourire on voyant l'anxiété tout à fait superflue que les marionnettes
de la pièce croient de leur devoir de témoigner.
Dans le cas du roman de M. Stuart Cumberland, _l'Insondable profondeur_,
ainsi qu'il l'intitule, la dernière page donne un vrai frisson, et nous
rend curieux d'en savoir plus sur Brown, le médium.
Scène: une chambre capitonnée dans une maison de fous, aux États-Unis.
Un aliéné énonce des propos sans suite; en se lançant avec fureur à
travers la pièce, à la poursuite de formes invisibles.
--Celui-ci, c'est notre cas le plus marqué, dit un médecin en ouvrant la
porte de la cellule à l'un des inspecteurs des aliénés. Il était
médecin, et il est continuellement hanté par les créations de son
imagination. Nous avons à le surveiller de près, car il manifeste des
tendances au suicide.
Le fou se jette sur les visiteurs pendant qu'ils battent en retraite, et
la porte se fermant sur lui, il se laisse tomber sur le sol avec un
hurlement.
Une semaine après, le cadavre de Brown le médium est découvert, pendu au
bec de gaz de sa cellule.
Comme on voit tout avec clarté! Quelle force, quelle netteté dans le
style! Et quel air de réalisme dans cette simple mention d'un «bec de
gaz».
Certes, _l'Insondable profondeur_ est un livre à lire.
Et nous l'avons lu, et même avec grande attention.
Bien que l'autobiographie y tienne une grande place, ce n'en est pas
moins une oeuvre de fiction, et quoi que la plupart d'entre nous soient
d'avis qu'elle ne servira guère à démasquer ce qui est déjà démasqué, et
à révéler les secrets de Polichinelle, il y aura sans doute bien des
gens qui apprendront avec intérêt les trucs et les supercheries
d'ingénieux médiums avec leurs masques de gaze, leurs baguettes
télescopiques, leurs invisibles fils de soie, avec les étonnants coups
qu'ils savent produire par le simple déplacement du muscle
long-péronier.
Le livre débute autour du lit de mort de l'Alderman Parkinson.
Le Docteur Josiah Brown, éminent médium, lui donne ses soins et
s'évertue à réconforter le brave négociant par la production de coups
secs dans le bois de lit.
Mais M. Parkinson, qui désire vivement revenir auprès de Mistress
Parkinson, après sa mort, sous une forme matérialisée, ne se tient pour
satisfait qu'après avoir obtenu de sa femme la promesse solennelle de ne
point se remarier, car à ses yeux, un mariage serait de la vraie
bigamie. Après avoir reçu d'elle cette promesse formelle, M. Parkinson
meurt, et son âme, au dire du médium, est escortée jusqu'aux sphères par
une «troupe d'anges en robes blanches». Tel est le prologue.
Le chapitre suivant a pour titre «Cinq ans après.»
Violette Parkinson, fille unique de l'Alderman, aime Jack Alston, qui
est «pauvre, mais intelligent». Mistress Parkinson ne veut pas entendre
parler de mariage jusqu'au jour où feu l'Alderman se sera matérialisé et
aura donné son consentement formel.
Une séance a lieu, où Jack Alston démasque le médium et fait voir
l'imposture du Docteur Brown: ce qui est une sottise de sa part. En
effet, il est chassé de la maison par Mistress Parkinson, furieuse, dont
la confiance envers le docteur n'est pas le moins du monde ébranlée par
cette malencontreuse révélation.
Voilà donc les amants séparés.
Jack s'embarque pour Terre-Neuve, fait naufrage, et est soigné avec
attention, peut-être avec trop d'attention, par La-Ki-Wa, ou l'Étoile
Brillante, jeune et charmante Indienne qui appartient à la tribu des
Micmacs.
C'est une créature enchanteresse, qui porte un «collier fait de treize
pépites d'or pur», une couverture de fabrication anglaise, et des
pantalons de cuir tanné. En somme, ainsi que le fait remarquer M.
Cumberland, elle a l'air d'être la «personnification de l'aube fraîche
emperlée de rosée.»
Lorsque Jack, revenant à lui, la voit, il lui demande naturellement qui
elle est.
Elle répond, en ce langage simple que nous a fait aimer Fenimore Cooper:
--Je suis La-Ki-Wa; je suis la fille unique de mon père, le Grand Pin,
chef des Dildoos.
Elle parle très bien l'anglais, et M. Cumberland nous en informe.
Jack lui confie aussitôt le télégramme suivant, qu'il écrit au verso
d'un billet de cinq livres: «Miss Violette Parkinson, Hôtel Kronprins,
Franzensbad, Autriche.--Sauvé--Jack.»
Mais La-Ki-Wa, chose fâcheuse à dire, se tient ce langage: «Le Blanc
appartient à Grand-Pin, aux Dildoos, et à moi» et n'a garde d'envoyer le
télégramme.
Par la suite, La-Ki-Wa offre sa main à Jack, qui la refuse et, avec la
dureté de coeur qui est le propre des hommes, lui offre une affection
fraternelle.
La-Ki-Wa regrette naturellement d'avoir prématurément laissé voir sa
passion, et elle pleure:
--Mon frère, fait-elle, va croire que j'ai le coeur timide d'un daim
avec la voix pleurante d'une _papoose_. Moi, la fille du Grand-Pin...
Moi, une Micmac, montrer la peine que j'ai au coeur! O mon frère, j'en
suis confuse.
Jack la réconforte avec les vains sophismes d'un être civilisé et lui
fait présent de sa photographie.
Pendant qu'il se rend au steamer, il reçoit de Gros Daim un morceau salé
d'une enveloppe de biscuit.
La-Ki-Wa y a écrit l'aveu de sa conduite coupable à propos du
télégramme:
«Il eut, nous dit M. Cumberland, des idées très amères au sujet de
La-Ki-Wa, mais elles s'adoucirent par degrés, quand il se fut souvenu de
ce qu'il lui devait.»
Tout finit heureusement.
Jack arrive en Angleterre juste assez à temps pour empêcher le Docteur
Josiah Brown de magnétiser Violette, que l'intrigant docteur voudrait
bien épouser, et il jette son rival par la fenêtre.
La victime est retrouvée «contusionnée et couverte de sang parmi les
débris des pots à fleurs» par un policeman comique.
Mistress Parkinson garde la foi au spiritisme, mais elle ne veut plus
entendre parler de Brown, après avoir découvert que la «barbe
matérialisée» de feu l'Alderman était en «horrible, en grossier crin de
cheval.»
Jack et Violette s'épousent enfin et Jack est assez cynique pour envoyer
à «La-Ki-Wa» une autre photographie.
Quant à la fin du docteur, elle a été rapportée ci-dessus.
Si nous avions ignoré ce qui l'attendait, nous n'aurions pas été sans
peine jusqu'au bout du livre.
Il y a trop, beaucoup trop de rembourrage à propos du Docteur Slade, et
du Docteur Bartram, et autres médiums.
Les considérations sur l'avenir commercial de Terre-Neuve paraissent
n'en pas finir. Elles sont insupportables.
Toutefois, il y a plus d'une sorte de public, et M. Stuart Cumberland
est toujours assuré d'un auditoire.
Son défaut principal est la tendance au bas comique, mais il est des
gens qui goûtent le bas comique dans la fiction.
Le dernier volume de M. Swinburne.[55]
[55] _Pall Mall Gazette_, 27 juin 1889, à propos de la troisième partie
des _Poèmes et Ballades_.
M. Swinburne mit jadis en feu ses contemporains par un volume de très
parfaite et très vénéneuse poésie.
Puis, il devint révolutionnaire et panthéiste, et prit à partie les gens
qui occupent de hautes situations tant au ciel que sur terre.
Ensuite il inventa Marie Stuart et nous fit supporter le poids accablant
de _Bothwell_.
Par la suite, il se retira dans la chambre d'enfants et écrivit sur les
enfants des poésies caractérisées par un excès de subtilité.
Présentement il est tout à fait patriote et s'arrange pour combiner,
avec son patriotisme, une grande sympathie pour le parti tory.
Il a toujours été un grand poète. Mais il a ses limites, dont la
principale a ceci de particulièrement curieux, qu'elle consiste dans
l'absence totale de tout sentiment de la limite.
Ses chants sont presque toujours trop sonores pour son sujet.
Sa magnifique rhétorique, nulle part plus magnifique que dans le volume
que nous avons en ce moment sous les yeux, cache plutôt qu'elle ne
révèle.
On a dit de lui, et avec grande vérité, qu'il est un maître du langage,
mais on peut dire avec plus de vérité encore que le langage est son
maître.
Il semble que les mots le dominent.
L'allitération le tyrannise.
Le son pur règne souvent sur lui.
Il est si éloquent que tout ce qu'il touche devient irréel.
Prenons la pièce sur l'_Armada_:
«Les ailes du vent du Sud-Ouest s'élargissent, le souffle de ses
lèvres ardentes. Plus tranchant que le fil d'une épée, plus brûlant
que le feu, tombe en plein sur les navires qui plongent. C'est lui
le pilote de la fuite vers le nord, lui leur homme et l'homme de la
barre: un homme de barre vêtu de la tempête, ceint de force pour
contraindre la mer. Et l'armée qu'ils forment, tremble, et
frissonne dans la rude étreinte de sa main comme un oiseau sous les
filets. Car la fureur et la joie qui le possèdent sont plus
puissantes que celle de l'homme qu'il égorge et dépouille. Et
vainement, le coeur coupé en deux, avec l'effort d'une volonté
indécise, le chef de leur armée tient conseil avec l'espoir se
demandant si l'étoile favorable brille encore.
Nous avons déjà entendu cela sous une forme ou sous une autre.
Cela vient-il de ce que parmi tous les poètes qui ont jamais vécu, M.
Swinburne est le plus limité dans ses images?
Il faut reconnaître qu'il en est ainsi.
Il nous a lassés par sa monotonie: _Feu_ et _Mer_, voilà les deux mots
qu'il a toujours sur les lèvres.
Nous devons aussi avouer que ce chant suraigu--tout admirable qu'il
soit,--nous laisse hors d'haleine.
Voici un passage tiré d'une pièce intitulée: _Un mot avec le Vent_.
Que l'éclat du soleil soit nu ou voilé, le ciel superbe ou caché
d'un linceul, que l'eau soit calme, lâche, languissante,
tourmentée, agacée, agile ou entravée, pâle et patiente, vêtue de
feu ou de nuée, se torture vainement le coeur, on donne en replis
de serpents, c'est vers toi qu'elle regarde, aveugle et déçue,
lasse, épuisée de colère, repoussée éternellement par les vents qui
bercent l'oiseau, des vents qui pareils à la poitrine des mouettes,
triomphent de la mer, et ordonnent aux vagues mornes d'être aussi
lasses que des coeurs qui succombent aux espoirs retardés, que le
clairon sonne de l'ouest, que le sud rende témoignage de l'éclat
dont résonnent et brillent les splendeurs de ta divinité, ordonne à
la terre qu'elle se réjouisse de voir les larges ailes du vent de
terre brisées, ordonne à la mer de prendre courage, ordonne au
monde d'être à toi!
Des vers de cette sorte méritent peut-être un juste éloge pour la force
soutenue et la vigueur de leur arrangement métrique. L'excellence
purement technique en est extraordinaire. Mais est-ce plus qu'un _tour
de force_ oratoire?
Cela suggère-t-il vraiment quelque chose? Cela charme-t-il?
Pourrions-nous relire et relire encore avec un nouveau plaisir? Nous ne
le croyons pas. Cela nous paraît vide.
Naturellement nous ne devons point chercher dans ces poésies de
révélation de l'âme humaine.
Ne faire qu'un avec les éléments, tel semble être le but de M.
Swinburne.
Il cherche à parler par le souffle du vent et la vague.
Le grondement de la flamme est sans cesse dans son oreille.
Il met son clairon aux lèvres du Printemps et lui ordonne de souffler,
et la Terre s'éveille de ses rêves et lui dit son secret.
Il est le premier poète lyrique qui ait tenté le renoncement absolu à sa
personnalité, et il a réussi.
Nous entendons le chant, mais nous ne voyons jamais le chanteur.
Nous n'arrivons jamais à être près de lui.
En dehors du tonnerre et de la splendeur des mots, il ne dit rien
lui-même.
Nous avons vu souvent l'interprétation de la nature par l'homme.
Maintenant, c'est la Nature qui nous interprète l'homme, et il est
curieux de voir combien elle a peu de chose à dire.
Force et Liberté, voilà ce qu'elle lui annonce vaguement.
Elle nous assourdit de ses clameurs.
Mais M. Swinburne ne chevauche pas toujours le tourbillon et n'invoque
pas toujours les abîmes de la mer.
Les ballades romantiques dans le dialecte du Border n'ont pas perdu leur
enchantement pour lui, et ce tout récent volume contient plusieurs
exemples de cette sorte de poésie curieusement artificielle.
La proportion de plaisir que donne le dialecte est uniquement affaire de
tempérament.
Dire _Mither_, au lieu de _Mother_, donne à certains la sensation
romantique au plus haut degré d'intensité.
D'autres ne sont pas tout à fait aussi enclins à croire à la vertu
d'émotion des provincialismes.
Toutefois on ne peut douter de la maitrise de la forme que M. Swinburne
possède, que cette forme soit très légitime ou non.
Le _Mariage fatigué_ a la concentration et la couleur d'un grand drame
et la singularité du style y ajoute quelque chose de grotesque.
La ballade de la _Sorcière-Mère_, Médée du moyen-âge qui égorge ses
enfants, parce que son seigneur est infidèle, mérite d'être lue, à cause
de son horrible simplicité.
La _Tragédie de la Fiancée_, avec son étrange refrain,
Dedans, dedans, dehors et dedans
Souffle le vent et se tord l'ajonc,
l'_Exil du Jacobite_:
O! La Loire et la Seine ont un cours imposant,
et la noire Durance, un flot bruyant,
mais les landes de la Tyne ont un éclat plus beau
que toutes les campagnes de la France
Et les vagues de Till qui parlent si bas,
ont des reflets plus doux, partout où elles brillent.
La _Veuve des Bords de la Tyne_ et la _Formule qui sauve le pendard_
sont autant de pièces d'une belle venue d'imagination. Certaines sont
terribles en leur ardente intensité de passion.
La poésie anglaise ne court point le danger de se rétrécir en une forme
aussi étroite que la ballade romantique en dialecte.
Elle est d'une vitalité trop forte pour cela.
Nous pouvons donc saluer les essais que fait d'une manière magistrale M.
Swinburne, avec l'espoir qu'on n'imitera point les choses qui ne se
prêtent point à l'imitation.
Le recueil se termine par quelques poésies sur les enfants, quelques
sonnets, une thrénodie sur John William Inchbold, et une charmante pièce
lyrique intitulée _les Interprètes_:
Dans la pensée humaine toutes choses ont une habitation; nos jours
rient, abaissent et allègent le passé, et ne trouvent aucune place
qui dure. Mais la pensée et la foi sont choses trop puissantes pour
que le temps puisse les entamer, quand une fois elles ont été
rendues splendides par la parole ou sublimées par le chant. Le
souvenir, alors même que le flux et le reflux du changement mobile
se lasse de vieillesse, donne à la terre et aux cieux, par l'effet
du chant et celui de l'âme, leur gloire.
Certainement, «dans l'intérêt du chant» nous aimerions l'oeuvre de M.
Swinburne, et même nous ne pouvons ne pas l'aimer, tant il est un
merveilleux artiste en musique.
Mais qu'y a-t-il d'âme?
Pour l'âme, nous devons chercher ailleurs.
Trois poètes nouveaux.[56]
[56] _Pall Mall Gazette_, 12 juillet 1889.
Les livres de poésie des jeunes écrivains sont d'ordinaire des billets
qui ne sont jamais payés.
Néanmoins, on rencontre de temps en temps un volume si supérieur à la
moyenne, qu'on résiste à grand'peine à la tentation attrayante de
prophétiser étourdîment un bel avenir pour son auteur.
Le livre de M. Yeats: _Les Voyages d'Oisin_ est certainement un de
ceux-là.
Ici nous trouvons un noble sujet noblement traité, la délicatesse de
l'instinct poétique, et la richesse d'imagination.
Une bonne partie de l'oeuvre est inégale, peu soutenue, il faut le
reconnaître.
M. Yeats n'essaie pas de dépasser Wordworth en enfance, nous sommes
heureux de le dire, mais de temps à autre il réussit à «surpasser Keats
en brillant» et il y a, çà et là, dans son livre des choses d'une
étrange crudité, des endroits d'une recherche irritante.
Mais dans les meilleurs passages, il est excellent.
S'il n'a pas la grandiose simplicité de la facture épique, il a au moins
quelque chose de la largeur de vision qui appartient au caractère
épique.
Il ne diminue point la stature des grands héros de la mythologie
celtique.
Il est très naïf, très primitif et parle de ses géants de l'air d'un
enfant.
Voici un passage caractéristique du récit où Oisin revient de l'Île de
l'oubli.