En quelques pièces telles que le _Stockrider[47] malade_, _De l'Épave_,

_Loup et Chien de chasse_, il y a des indices d'influences

australiennes, et ces stances dans le genre de Swinburne tirées des

_Ballades de la Brousse_ méritent d'être citées, bien qu'elles

contiennent une promesse qui n'a jamais été réalisée.

[47] Le gardien, berger à cheval, comme les cowboys et les _gardians_ de

la Camargue.

Ce sont là des rimes qui se suivent, reliées moins

par le son que par le sens,

en des pays où de brillantes fleurs sont dépourvues de

parfum,

où de brillants oiseaux sont dépourvus de chant,

où, le feu et l'ardente sécheresse dans ses tresses,

l'insatiable été opprime

les tardives forêts, les mélancoliques déserts,

les troupeaux et les animaux défaillants.

D'où viennent-elles? Le vaste grésillement de la sauterelle

peut fournir une mesure.

Le tintement d'une rouelle, d'un éperon

le choc d'une vague,

le coassement de la grenouille parmi les joncs,

qui réveille les échos entre les pauses, les silences

de la nuit tombante, du torrent qui se précipite,

de la tempête en délire.

Pendant que s'épaissit là-haut l'obscurité

dans l'intervalle de calme et de silence,

quand rougissent d'une teinte de flamme les arbres de la

forêt,

sur les pentes de la montagne,

quand les Eucalyptus aux troncs rabougris et difformes

semblent porter, pareils à d'étranges colonnes égyptiennes

des dessins curieux, de bizarres inscriptions,

des sortes d'hiéroglyphes;

Au printemps, lorsque l'acacia frissonne

entre l'ombre et la lumière,

quand chaque bouffée d'air chargée de rosée ressemble

à une longue gorgée de vin,

quand la ligne bleue de l'horizon offre une résistance

qui donne plus de profondeur à la distance la plus vague,

Une sorte de chant s'éveille dans tous les coeurs;

Et ces chants-là, ce furent les miens.

Mais en général, Gordon est franchement Anglais, et les paysages qu'il

décrit sont toujours les paysages de notre pays.

Il chante les seigneurs et les dames du moyen-âge dans ses _Rimes de

joyeuse garde_, les Cavaliers et les Têtes-Rondes dans son _Roman de

Britomarte_.

_Astaroth_, sa pièce la plus longue et la plus ambitieuse, a pour sujet

les aventures des barons normands et des chevaliers danois du temps

jadis.

Imprégné de Swinburne et passionné de Browning, il s'évertue à

reproduire la merveilleuse mélodie du premier et la vigueur dramatique,

l'âpre énergie du second.

_De l'Épave_ est en quelque sorte une édition australienne de la

_Chevauchée à Gand_.

Voici les trois premières stances d'une des soi-disant _Ballades de la

Brousse_.

Aux cieux tranquilles et semés d'étoiles

s'accrochent des lustres blancs,

et des éclairs d'un gris écarlate

et des éclairs rouge et or.

Et les gloires du soleil couvrent

la rose, au-dessus de laquelle elles se déversent;

comme amant et maîtresse

ils flambent et se déploient.

* * * * *

Fleurissement muet dans le jardin,

carré vert de pelouse, d'un vert frais,

alors que les pâturages se durcissent,

et que baillent les fissures de la sécheresse,

et que des feuilles tombent en grand nombre,

que les pétales de rose tombent pour vous,

feuilles emperlées de rosée,

et or que frappe l'aurore.

La pelouse se souviendra

d'avoir été foulée par vos pieds

en la cendre chaude d'automne,

quand la sécheresse se ligue avec la chaleur,

quand la dernière des roses

se ferme désespérée

en ce sommeil qui repose,

avant que le vent d'orage prenne son vol.

Et les vers suivants d'_Astaroth_ montrent que le baron normand a lu

_Dolorès_ juste une fois de trop:

Prêtres défunts d'Osiris, et d'Isis

et d'Apis! cette doctrine mystique

pareille à un cauchemar, conçue dans une crise

de fièvre, n'est plus étudiée.

Mage mort, cette troupe d'étoiles qui raye

la voûte de ce firmament, là-haut

regarde, calme, comme une armée d'anges blancs

la sèche poussière d'adorateurs disparus.

Sur des mers inexplorées, le navire peut-il esquiver

les rochers à fleur d'eau? L'homme peut-il suivre les

enchaînements de la vie,

passée ou future, que n'ont point résolus les Égyptiens,

les Thébains, dont le sphinx n'a rien dit?

L'énigme s'offre encore toujours enchevêtrée,

aux chercheurs qui consument l'huile nocturne.

O terre, nous avons peiné, nous avons travaillé:

Combien de temps resterons-nous à la peine, au labeur?

Les classiques exercèrent toujours une grande fascination sur Gordon. Il

aimait ce qu'il appelle: «le rouleau à la fois divin et grec» bien qu'il

ne soit pas sûr de ses quantités, qu'il fasse rimer «Polyxena» et

«Athéna», «Aphrodite» et «Light» et que parfois il émette des assertions

très hasardées, par exemple quand il représente Léonidas criant aux

Trois-Cents des Thermopyles:

Ho! camarades, dinons gaîment:

Ce soir nous souperons _avec Platon_!

A moins qu'il n'y ait là, ainsi que nous l'espérons, une faute

d'impression.

Ce que les Australiens aimaient le plus, c'étaient ses poésies de

courses de chevaux, de chasse, pièces qui avaient de l'entrain, avec

quelque rudesse.

Et même il ne se décida à sortir de l'anonymat, à se montrer dans le

rôle franchement accepté d'écrivain en vers, que quand il s'aperçut que

«_Comment nous avons battu le favori_» était dans la bouche de tous.

Jusqu'à ce jour là, il avait produit ses pièces en cachette, les

griffonnant sur des bouts de papier, et les envoyant non signés aux

Magazines.

Le fait est que l'atmosphère sociale de Melbourne n'était point

favorable aux poètes, que les braves colons paraissent avoir douté, avec

Aubrey, que la poésie fût une chose véritablement honnête.

Ce fut seulement lorsque Gordon eut gagné la Coupe du steeple-chase pour

le major Baker, en 1868 qu'il devint vraiment populaire, et il y eut

probablement bien des gens qui trouvèrent que diriger Babillard vers le

poteau gagnant était un plus beau tour de force que de «babiller sur la

verdure des prés.»

En somme, on ne saurait que regretter l'émigration de Gordon.

On ne peut lui refuser de la valeur littéraire, mais elle fut paralysée

par un milieu défavorable, et gachée par la rude existence qu'il fut

obligé de mener.

L'Australie a transformé un bon nombre de nos ratés en médiocrités

prospères et admirables, mais elle nous a sûrement gâté un de nos

poètes.

Ovide à Tomi n'est pas plus tragique que Gordon menant des bêtes à

cornes ou exploitant une improductive ferme à moutons.

Mais l'Australie fera quelque jour amende honorable en produisant un

poète qui soit bien à elle, nous n'en doutons pas, et pour lui il y aura

de nouveaux accents à faire entendre, de nouvelles merveilles à nous

conter.

La description, que donne dans la préface de ce volume M. Marcus Clarke,

de l'aspect et de l'esprit de la Nature en Australie est des plus

curieuses et des plus suggestive.

«Les forêts australiennes», nous dit-il, sont funèbres et sévères, et

paraissent «étouffer, dans leurs gorges noires, une histoire de morne

désespoir».

Pas de chute des feuilles, «mais le mélancolique gommier laisse pendre

de son tronc des bandes sonores d'écorce blanche.

«De grands kangourous qui bondissent sans bruit sur une herbe grossière,

des vols de Kakatoès passent, en jetant des cris d'âmes en peine.

«Le soleil disparaît brusquement, et les mopokes, lâchent d'horribles

éclats de rire à demi-humain.

«Les indigènes prétendent que, la nuit venue, des profondeurs

insondables d'une lagune monte un monstre informe, qui traîne sur la

vase un long corps répugnant.

«D'un coin de la forêt part un chant plein de tristesse, et autour d'un

feu les indigènes dansent, peints en squelette[48].

[48] Voir les illustrations du curieux volume _Les débuts de Botany

Bay_, souvenirs d'un convict, publiés par Albert Savine (1911).

«Tout inspire la crainte, tout est sombre.»

Point de brillante fantaisie autour des souvenirs qui s'attachent aux

montagnes. Des explorateurs à bout d'espoir leur ont donné les noms de

leurs souffrances: Mont Misère, Mont de la Terreur, Mont du Désespoir.

«C'est justement en Australie, dit M. Clarke, qu'on trouvera le

grotesque, l'étrange, les mystérieux gribouillages de la Nature qui

apprend à écrire. Mais l'homme qui habite le désert en arrive à trouver

un charme subtil à ce fantastique pays de monstruosités.

«Il devient familier avec la beauté de la solitude.

«Prêtant l'oreille aux murmures des myriades de voix de la solitude, il

apprend le langage de la stérilité, du difforme, il arrive à lire les

hiéroglyphes des gommiers hagards, éclatés en formes étranges, tordus

par des vents furieux, ou recroquevillés par les froides nuits, lorsque

la Croix du Sud se gèle au milieu d'un ciel sans nuage, d'un bleu de

glace.

«La fantasmagorie de cette sauvage terre de rêve, qu'on nomme la

Brousse, s'interprète d'elle même, et le poète de notre désolation

commence à comprendre pourquoi Esaü aimait son héritage de désert mieux

que toute la plantureuse richesse de l'Égypte».

Il y a certainement là une matière nouvelle pour le poète, il y a là une

terre qui attend son chanteur.

Ce chanteur-là, ce ne fut point Gordon: il resta profondément Anglais,

et le mieux que nous puissions dire de lui, c'est qu'il écrivit d'une

manière imparfaite en Australie ces poèmes qu'il aurait pu porter à la

perfection en Angleterre.

Le Livre Bleu de M. Froude[49].

[49] _Pall Mall Gazette_, 13 avril 1889.

Les Livres Bleus sont généralement d'une lecture pénible, mais les

Livres Bleus sur l'Irlande ont toujours été intéressants.

Ils sont le récit d'une des grandes tragédies de l'Europe moderne.

En eux, l'Angleterre a écrit elle-même son propre acte d'accusation et a

donné à l'univers l'histoire de sa honte.

Si, dans le siècle dernier, elle tenta de gouverner l'Irlande avec une

insolence qu'intensifiait le préjugé de race et de religion, elle a

cherché en ce siècle-ci à la gouverner avec une stupidité qui fut

aggravée par de bonnes intentions.

Toutefois, le dernier de ces Livres Bleus, un lourd roman de M.

Froude[50], a paru un peu trop tard.

[50] _Les Deux Chefs de Dunboy_.

La société, qu'il décrit, a disparu depuis longtemps.

Un facteur entièrement nouveau s'est montré dans le développement social

du pays, et ce facteur, c'est l'Irlandais-Américain, et son influence.

Pour mûrir ses facultés, concentrer ses actes, apprendre le secret de sa

propre force, et de la faiblesse de l'Angleterre, l'intellect celtique a

dû traverser l'Atlantique.

Chez lui, il n'avait appris que la touchante faiblesse de la

nationalité; à l'étranger, il a pris conscience des forces indomptables

que possède la nationalité.

Ce que fut pour les Juifs la captivité, l'exil l'a été pour les

Irlandais.

L'Amérique et l'influence américaine ont fait leur éducation.

Leur premier chef pratique est un Irlandais américain.

Mais si le livre de M. Froude n'a point de relation pratique avec la

politique irlandaise moderne et ne présente point de solution de la

question présente, il a une certaine valeur historique.

C'est un vivant tableau de l'Irlande dans la dernière moitié du

dix-huitième siècle, tableau où les lumières sont souvent fausses, les

ombres exagérées, mais ce n'en est pas moins un tableau.

M. Froude avoue le martyre de l'Irlande, mais il regrette que le martyre

n'ait point été poussé jusqu'au bout.

Le reproche, qu'il fait au bourreau, n'est point d'exercer son métier,

mais de le bousiller.

Il ne reproche point à l'épée d'être cruelle, mais d'être émoussée.

Un gouvernement résolu, ce Shibboleth superficiel de ceux qui ne

comprennent pas quelle chose compliquée c'est que l'art du

gouvernement, voilà sa panacée posthume pour les maux passés.

Son héros, le Colonel Goring, a toujours sur les lèvres les mots: Ordre,

loi. Il entend par le premier l'application violente d'une législation

injuste; le second signifie pour lui la suppression de toute noble

aspiration nationale.

Un gouvernement qui impose l'iniquité, et des gouvernés qui s'y

soumettent, voilà ce qui paraît à M. Froude, et ce qui est certainement

pour bien d'autres, le vrai idéal de la science politique.

Ainsi que la plupart des hommes de plume, il exagère le pouvoir de

l'épée.

Partout où l'Angleterre a dû lutter, elle a été prudente.

Partout où elle a eu, comme en Irlande, la force matérielle de son côté,

elle s'est vue paralysée par cette force.

Ses mains vigoureuses lui ont fermé les yeux.

Elle a eu de la force et n'a point eu de direction.

Naturellement il y a une histoire dans le roman de M. Froude. Ce n'est

pas une simple thèse politique.

L'intérêt du récit, tel quel, se concentre autour de deux hommes, le

Colonel Goring et Morty Sullivan, l'homme de Cromwell et le Celte.

Ces deux hommes sont ennemis par la race, par la religion, par le

sentiment.

Le premier représente le remède de M. Froude pour l'Irlande. Il est

résolument anglais, avec de fortes tendances non-conformistes. Il

établit une colonie industrielle sur la côte de Kerry, et il a des

objections profondément enracinées contre le commerce de contrebande

avec la France, qui, au siècle dernier, était le seul moyen qu'eut le

peuple irlandais pour payer ses fermages à des propriétaires

absentéistes.

Le Colonel Goring regrette amèrement que les lois pénales contre les

Catholiques ne soient pas rigoureusement appliquées.

C'est un homme de la Police «à tout prix».

«Et c'est ce que vous appelez gouverner l'Irlande! dit Goring avec

mépris. Suspendre la loi comme un épouvantail à corbeaux dans le jardin,

jusqu'à ce que tous les moineaux aient appris à s'en faire un jeu. Vos

lois contre le Papisme! Bon, vous les avez empruntées à la France. Les

Catholiques français n'ont point jugé à propos de garder les Huguenots

chez eux, et ils ont révoqué l'Édit de Nantes. Vous dites dans tout

l'univers que vous traiterez les Papistes comme ils ont traité les

Huguenots. Vous avez emprunté à la France jusqu'au langage de vos

statuts, mais les Français ne craignent pas d'imposer leur loi, et vous,

vous avez peur d'appliquer la vôtre. Vous laissez le peuple s'en rire,

et en lui accordant le mépris d'une loi, vous lui enseignez à mépriser

toutes les lois, celles de Dieu, celles de l'homme pareillement. Je ne

saurais dire comment cela finira, mais ce que je puis vous dire, c'est

que vous formez, vous élevez une race, qui en viendra un jour à étonner

l'humanité par l'éducation que vous lui donnez».

Le résumé, que M. Froude écrit de l'histoire de l'Irlande, ne manque pas

de force, bien qu'il soit fort éloigné de l'exactitude.

«L'Irlandais, nous dit-il, a répudié les réalités de la vie, et les

réalités de la vie se sont montrées les plus fortes».

Les Anglais, incapables de tolérer l'anarchie aussi près de leurs côtes,

ont consulté le Pape. Le Pape leur a donné l'autorisation d'intervenir,

et le Pape a gagné au marché. Car l'anglais l'a introduit ici, et

l'Irlandais... l'y a maintenu».

Les premiers colons d'Angleterre étaient des nobles normands; ils sont

devenus plus Irlandais que les Irlandais, et l'Angleterre s'est trouvé

en présence de la difficulté que voici:

L'abandon de l'Irlande serait un discrédit pour elle; la gouverner comme

une province serait contraire aux traditions anglaises.

Alors elle a «cherché à gouverner par la division», elle a échoué.

Le Pape était trop fort pour elle.

A la fin, elle a fait cette grande découverte politique: Ce qu'il

fallait à l'Irlande, c'était évidemment d'avoir une population

entièrement nouvelle «de la même race et de la religion que la

population de l'Angleterre».

Le nouveau système a été mis partiellement à exécution.

«Elisabeth d'abord, puis Jacques, ensuite Cromwell, repeuplèrent

l'Irlande, en introduisant des Anglais, des Écossais, des Huguenots, des

Flamands, des dizaines de mille de familles de vigoureux et sérieux

protestants, qui apportèrent avec eux leurs industries.

Deux fois les Irlandais... tentèrent d'expulser ce nouvel élément,...

ils échouèrent...

Mais l'Angleterre avait à peine accompli sa longue tâche qu'elle se mit

à la gâter elle-même.

Elle détruisit les industries de ses colons par ses lois commerciales.

Elle employa les Évêques pour leur ôter leur religion...

Et quant à la noblesse, l'objet qui avait déterminé à l'introduire en

Irlande resta inachevé. Ce n'étaient plus que des étrangers, des intrus,

qui ne faisaient rien, qu'on laissait ne rien faire.

Le temps devait venir où une population exaspérée demanderait que la

terre lui fût rendue, et alors, peut-être, l'Angleterre abandonnerait la

noblesse aux loups, dans l'espoir d'une paix passagère.

Mais son tour viendrait ensuite.

Elle se verrait face à face avec l'ancien problème, ou de faire une

nouvelle conquête, ou de se retirer avec déshonneur.

Ce genre de thèses politiques, de prophéties après coup, se retrouve à

chaque instant dans le livre de M. Froude, et presque toutes les deux

pages, nous rencontrons des aphorismes sur le caractère irlandais, sur

les leçons que donne l'histoire d'Irlande, et sur l'essence du système

gouvernemental de l'Angleterre.

Quelques-uns d'entre eux expriment les vues personnelles de M. Froude,

les autres sont entièrement dramatiques, introduits pour marquer les

traits caractéristiques.

Nous en reproduisons quelques spécimens. En tant qu'épigrammes, ils ne

sont pas très heureux, mais à certains points de vue, ils offrent de

l'intérêt.

«La société irlandaise s'est développée au milieu d'une heureuse

insouciance. L'insécurité en rendait la jouissance plus piquante.

«Nous autres Irlandais, nous devons rire ou pleurer. Si nous

prenions le part des pleurs, nous nous pendrions tous.

«Un rapport trop intime avec les Irlandais a produit une déchéance

à la fois dans le caractère et dans la religion partout où les

Anglais se sont établis.

«Avec le whiskey et les têtes cassées, nous vieillissons vite en

Irlande.

«Les leaders irlandais ne peuvent combattre. Ils peuvent rendre le

pays ingouvernable et occuper une armée anglaise exclusivement à

les surveiller.

«Aucune nation ne peut conquérir, autrement que par les armes sur

le champ de bataille, une liberté qui ne soit point un fléau pour

elle.

«Dès le berceau on enseigne (aux Irlandais) que le gouvernement par

l'Angleterre est la cause de toutes leurs misères. Ils étaient tout

aussi malheureux sous leurs propres chefs, mais ils supporteraient

de la part de leurs leaders naturels ce qu'ils ne supporteraient

point de la nôtre, et si nous n'avons point empiré leur sort, nous

ne l'avons pas non plus rendu meilleur.

«Patriotisme? Oui, patriotisme dans le genre Hibernois. Le pays a

été mal traité: il est pauvre et misérable. C'est le fond de

commerce du patriote. Tient-il à ce qu'on y porte remède? Oh! que

non pas. Il n'aurait plus d'occupation.

«La corruption irlandaise est la soeur jumelle de l'éloquence

irlandaise.

«L'Angleterre ne veut pas nous laisser casser la tête à nos

coquins: elle ne veut pas les casser elle-même. Nous sommes un pays

libre, et nous devons en accepter les conséquences.

«Les fonctions du Gouvernement Anglo-Irlandais consistèrent à

faire ce qui ne devait point être fait, et à ne point faire ce

qu'il fallait faire.

«La race irlandaise a toujours été bruyante, inutile, incapable de

résultats. Elle n'a rien produit, elle n'a rien fait qui puisse

être admiré. Ce qu'elle est, elle le fut toujours et le seul espoir

qui leur reste c'est que leur ridicule nationalité irlandaise soit

ensevelie et oubliée.

«Les Irlandais sont les meilleurs acteurs du monde.

«L'ordre est une plante exotique en Irlande: il a été importé

d'Angleterre, mais il ne peut s'enraciner. Il ne s'accommode ni au

sol, ni au climat. Si les Anglais tenaient à avoir de l'ordre en

Irlande, ils ne laisseraient pas un de nous vivant.

«Quand les pouvoirs gouvernants sont injustes, la nature reprend

ses droits.

«L'anarchie elle-même a ses avantages.

«La nature tient exactement ses comptes... Plus on tarde à payer un

billet, plus lourds sont les intérêts accumulés.

«Vous ne sauriez vivre en Irlande sans enfreindre les lois dans un

sens ou dans l'autre. Donc: _pecca fortiter_,... comme disait

Luther.

«La vitalité animale de l'Irlandais a survécu quand tout le reste

avait disparu, et s'ils vivent sans avoir de but, ils jouissent du

moins de l'existence.

«Les paysans irlandais savent rendre la vie dans le pays impossible

à un gentleman protestant, mais ils ne sont pas capables d'autre

chose.»

Ainsi que nous l'avons dit, si M. Froude se proposait par son livre

d'aider le gouvernement Tory à résoudre la question irlandaise, il a

absolument manqué son but.

L'Irlande, dont il parle, a disparu.

Toutefois, comme témoignage de l'incapacité d'un peuple teutonique à

gouverner un peuple celtique contre le gré de celui-ci, son livre n'est

pas sans valeur.

Il est ennuyeux, mais présentement les livres ennuyeux sont très en

vogue, et comme l'on commence à se lasser un peu de parler de _Robert

Elsmere_, on se mettra sans doute à discuter _Les Deux Chefs de

Dunboy_[51].

[51] Le roman fut, en effet, très discuté et très lu (voir Kipling,

_Parmi les Cheminots de l'Inde_, 216-217).

Il en est qui feront un accueil empressé à l'idée de résoudre la

question irlandaise par la destruction du peuple irlandais.

D'autres se rappelleront que l'Irlande a élargi ses frontières, et que

nous avons à compter avec elle, non seulement dans l'Ancien Monde, mais

encore dans le Nouveau.

Le Nouveau roman de Ouida[52].

[52] _Pall Mall Gazette_, 17 mai 1889.

Ouida clôt la liste des romantiques.

Elle appartient à l'école de Bulwer Lytton ou de George Sand, bien qu'il

lui manque l'érudition de l'un et la sincérité de l'autre.

Elle s'efforce de faire entrer la passion, l'imagination et la poésie

dans le domaine de la fiction.

Elle croit encore aux héros et aux héroïnes. Elle est fleurie, et

fervente, et pleine de fantaisie.

Et pourtant elle aussi, la grande-prêtresse de l'impossible, subit

l'influence de son siècle.

Son dernier livre, _Guilderoy_, ainsi qu'elle l'intitule, est une étude

psychologique approfondie de tempéraments modernes.

Pour elle, c'est du réalisme, et elle a certainement pris une forte

proportion du ton et du caractère de la société contemporaine.

Ses personnages se meuvent avec aisance, avec grâce, avec indolence.

On peut donner ce livre pour une étude de la pairie à un point de vue

poétique.

Ceux qui en ont assez des jeunes clergymen médiocres, affligés de

doutes, ou des jeunes dames sérieuses qui ont des missions, ou des

banales têtes de cire de la plupart des romans anglais de nos jours,

trouveront plaisir, sinon profit, à lire cet étonnant roman.

C'est un magnifique portrait de notre aristocratie. Rien n'a été

épargné. Il n'en coûte que la somme relativement faible de une livre

onze shillings pour être présenté à la meilleure société.

Les figures centrales sont exagérées, mais le fond est admirable.

Malgré qu'on en ait, cela vous donne une sensation comme celle de la

vie.

Quel est le récit? Eh bien, nous devons avouer qu'il nous est venu un

léger soupçon d'avoir déjà entendu Ouida nous le faire.

Lord Guilderoy, «dont le nom était aussi ancien que les temps de Knut»

s'éprend follement d'amour, ou se figure qu'il s'éprend follement

d'amour, pour une Perdita champêtre, une Artémis provinciale, qui a «une

figure à la Gainsborough, avec de grands yeux interrogateurs, et une

chevelure châtain clair en désordre».

Elle est pauvre, mais bien née, car elle est la fille unique de M.

Vernon de Llanarth, singulier ermite, à moitié pédant, à moitié

donquichottesque.

Guilderoy l'épouse, et ennuyé de la trouver si timide, si embarrassée

pour se faire comprendre, si peu au fait de la vie fashionable, il

revient à ses premières amours, une merveilleuse créature, qui se nomme

la Duchesse de Soria.

Lady Guilderoy se gèle, la Duchesse s'embrase.

A la fin du livre, Guilderoy est un objet de pitié.

Il lui faut accepter le pardon d'une femme, et l'oubli de l'autre.

Il est foncièrement faible, dépourvu de toute valeur, et c'est le

personnage le plus attrayant de tout le récit.

Il y figure en outre sa soeur Lady Sunbury, qui est très désireuse de

voir Guilderoy se marier, et est parfaitement résolue à détester sa

femme.

C'est réellement une figure très bien posée.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 10 / 13 段