_Loup et Chien de chasse_, il y a des indices d'influences
australiennes, et ces stances dans le genre de Swinburne tirées des
_Ballades de la Brousse_ méritent d'être citées, bien qu'elles
contiennent une promesse qui n'a jamais été réalisée.
[47] Le gardien, berger à cheval, comme les cowboys et les _gardians_ de
la Camargue.
Ce sont là des rimes qui se suivent, reliées moins
par le son que par le sens,
en des pays où de brillantes fleurs sont dépourvues de
parfum,
où de brillants oiseaux sont dépourvus de chant,
où, le feu et l'ardente sécheresse dans ses tresses,
l'insatiable été opprime
les tardives forêts, les mélancoliques déserts,
les troupeaux et les animaux défaillants.
D'où viennent-elles? Le vaste grésillement de la sauterelle
peut fournir une mesure.
Le tintement d'une rouelle, d'un éperon
le choc d'une vague,
le coassement de la grenouille parmi les joncs,
qui réveille les échos entre les pauses, les silences
de la nuit tombante, du torrent qui se précipite,
de la tempête en délire.
Pendant que s'épaissit là-haut l'obscurité
dans l'intervalle de calme et de silence,
quand rougissent d'une teinte de flamme les arbres de la
forêt,
sur les pentes de la montagne,
quand les Eucalyptus aux troncs rabougris et difformes
semblent porter, pareils à d'étranges colonnes égyptiennes
des dessins curieux, de bizarres inscriptions,
des sortes d'hiéroglyphes;
Au printemps, lorsque l'acacia frissonne
entre l'ombre et la lumière,
quand chaque bouffée d'air chargée de rosée ressemble
à une longue gorgée de vin,
quand la ligne bleue de l'horizon offre une résistance
qui donne plus de profondeur à la distance la plus vague,
Une sorte de chant s'éveille dans tous les coeurs;
Et ces chants-là, ce furent les miens.
Mais en général, Gordon est franchement Anglais, et les paysages qu'il
décrit sont toujours les paysages de notre pays.
Il chante les seigneurs et les dames du moyen-âge dans ses _Rimes de
joyeuse garde_, les Cavaliers et les Têtes-Rondes dans son _Roman de
Britomarte_.
_Astaroth_, sa pièce la plus longue et la plus ambitieuse, a pour sujet
les aventures des barons normands et des chevaliers danois du temps
jadis.
Imprégné de Swinburne et passionné de Browning, il s'évertue à
reproduire la merveilleuse mélodie du premier et la vigueur dramatique,
l'âpre énergie du second.
_De l'Épave_ est en quelque sorte une édition australienne de la
_Chevauchée à Gand_.
Voici les trois premières stances d'une des soi-disant _Ballades de la
Brousse_.
Aux cieux tranquilles et semés d'étoiles
s'accrochent des lustres blancs,
et des éclairs d'un gris écarlate
et des éclairs rouge et or.
Et les gloires du soleil couvrent
la rose, au-dessus de laquelle elles se déversent;
comme amant et maîtresse
ils flambent et se déploient.
* * * * *
Fleurissement muet dans le jardin,
carré vert de pelouse, d'un vert frais,
alors que les pâturages se durcissent,
et que baillent les fissures de la sécheresse,
et que des feuilles tombent en grand nombre,
que les pétales de rose tombent pour vous,
feuilles emperlées de rosée,
et or que frappe l'aurore.
La pelouse se souviendra
d'avoir été foulée par vos pieds
en la cendre chaude d'automne,
quand la sécheresse se ligue avec la chaleur,
quand la dernière des roses
se ferme désespérée
en ce sommeil qui repose,
avant que le vent d'orage prenne son vol.
Et les vers suivants d'_Astaroth_ montrent que le baron normand a lu
_Dolorès_ juste une fois de trop:
Prêtres défunts d'Osiris, et d'Isis
et d'Apis! cette doctrine mystique
pareille à un cauchemar, conçue dans une crise
de fièvre, n'est plus étudiée.
Mage mort, cette troupe d'étoiles qui raye
la voûte de ce firmament, là-haut
regarde, calme, comme une armée d'anges blancs
la sèche poussière d'adorateurs disparus.
Sur des mers inexplorées, le navire peut-il esquiver
les rochers à fleur d'eau? L'homme peut-il suivre les
enchaînements de la vie,
passée ou future, que n'ont point résolus les Égyptiens,
les Thébains, dont le sphinx n'a rien dit?
L'énigme s'offre encore toujours enchevêtrée,
aux chercheurs qui consument l'huile nocturne.
O terre, nous avons peiné, nous avons travaillé:
Combien de temps resterons-nous à la peine, au labeur?
Les classiques exercèrent toujours une grande fascination sur Gordon. Il
aimait ce qu'il appelle: «le rouleau à la fois divin et grec» bien qu'il
ne soit pas sûr de ses quantités, qu'il fasse rimer «Polyxena» et
«Athéna», «Aphrodite» et «Light» et que parfois il émette des assertions
très hasardées, par exemple quand il représente Léonidas criant aux
Trois-Cents des Thermopyles:
Ho! camarades, dinons gaîment:
Ce soir nous souperons _avec Platon_!
A moins qu'il n'y ait là, ainsi que nous l'espérons, une faute
d'impression.
Ce que les Australiens aimaient le plus, c'étaient ses poésies de
courses de chevaux, de chasse, pièces qui avaient de l'entrain, avec
quelque rudesse.
Et même il ne se décida à sortir de l'anonymat, à se montrer dans le
rôle franchement accepté d'écrivain en vers, que quand il s'aperçut que
«_Comment nous avons battu le favori_» était dans la bouche de tous.
Jusqu'à ce jour là, il avait produit ses pièces en cachette, les
griffonnant sur des bouts de papier, et les envoyant non signés aux
Magazines.
Le fait est que l'atmosphère sociale de Melbourne n'était point
favorable aux poètes, que les braves colons paraissent avoir douté, avec
Aubrey, que la poésie fût une chose véritablement honnête.
Ce fut seulement lorsque Gordon eut gagné la Coupe du steeple-chase pour
le major Baker, en 1868 qu'il devint vraiment populaire, et il y eut
probablement bien des gens qui trouvèrent que diriger Babillard vers le
poteau gagnant était un plus beau tour de force que de «babiller sur la
verdure des prés.»
En somme, on ne saurait que regretter l'émigration de Gordon.
On ne peut lui refuser de la valeur littéraire, mais elle fut paralysée
par un milieu défavorable, et gachée par la rude existence qu'il fut
obligé de mener.
L'Australie a transformé un bon nombre de nos ratés en médiocrités
prospères et admirables, mais elle nous a sûrement gâté un de nos
poètes.
Ovide à Tomi n'est pas plus tragique que Gordon menant des bêtes à
cornes ou exploitant une improductive ferme à moutons.
Mais l'Australie fera quelque jour amende honorable en produisant un
poète qui soit bien à elle, nous n'en doutons pas, et pour lui il y aura
de nouveaux accents à faire entendre, de nouvelles merveilles à nous
conter.
La description, que donne dans la préface de ce volume M. Marcus Clarke,
de l'aspect et de l'esprit de la Nature en Australie est des plus
curieuses et des plus suggestive.
«Les forêts australiennes», nous dit-il, sont funèbres et sévères, et
paraissent «étouffer, dans leurs gorges noires, une histoire de morne
désespoir».
Pas de chute des feuilles, «mais le mélancolique gommier laisse pendre
de son tronc des bandes sonores d'écorce blanche.
«De grands kangourous qui bondissent sans bruit sur une herbe grossière,
des vols de Kakatoès passent, en jetant des cris d'âmes en peine.
«Le soleil disparaît brusquement, et les mopokes, lâchent d'horribles
éclats de rire à demi-humain.
«Les indigènes prétendent que, la nuit venue, des profondeurs
insondables d'une lagune monte un monstre informe, qui traîne sur la
vase un long corps répugnant.
«D'un coin de la forêt part un chant plein de tristesse, et autour d'un
feu les indigènes dansent, peints en squelette[48].
[48] Voir les illustrations du curieux volume _Les débuts de Botany
Bay_, souvenirs d'un convict, publiés par Albert Savine (1911).
«Tout inspire la crainte, tout est sombre.»
Point de brillante fantaisie autour des souvenirs qui s'attachent aux
montagnes. Des explorateurs à bout d'espoir leur ont donné les noms de
leurs souffrances: Mont Misère, Mont de la Terreur, Mont du Désespoir.
«C'est justement en Australie, dit M. Clarke, qu'on trouvera le
grotesque, l'étrange, les mystérieux gribouillages de la Nature qui
apprend à écrire. Mais l'homme qui habite le désert en arrive à trouver
un charme subtil à ce fantastique pays de monstruosités.
«Il devient familier avec la beauté de la solitude.
«Prêtant l'oreille aux murmures des myriades de voix de la solitude, il
apprend le langage de la stérilité, du difforme, il arrive à lire les
hiéroglyphes des gommiers hagards, éclatés en formes étranges, tordus
par des vents furieux, ou recroquevillés par les froides nuits, lorsque
la Croix du Sud se gèle au milieu d'un ciel sans nuage, d'un bleu de
glace.
«La fantasmagorie de cette sauvage terre de rêve, qu'on nomme la
Brousse, s'interprète d'elle même, et le poète de notre désolation
commence à comprendre pourquoi Esaü aimait son héritage de désert mieux
que toute la plantureuse richesse de l'Égypte».
Il y a certainement là une matière nouvelle pour le poète, il y a là une
terre qui attend son chanteur.
Ce chanteur-là, ce ne fut point Gordon: il resta profondément Anglais,
et le mieux que nous puissions dire de lui, c'est qu'il écrivit d'une
manière imparfaite en Australie ces poèmes qu'il aurait pu porter à la
perfection en Angleterre.
Le Livre Bleu de M. Froude[49].
[49] _Pall Mall Gazette_, 13 avril 1889.
Les Livres Bleus sont généralement d'une lecture pénible, mais les
Livres Bleus sur l'Irlande ont toujours été intéressants.
Ils sont le récit d'une des grandes tragédies de l'Europe moderne.
En eux, l'Angleterre a écrit elle-même son propre acte d'accusation et a
donné à l'univers l'histoire de sa honte.
Si, dans le siècle dernier, elle tenta de gouverner l'Irlande avec une
insolence qu'intensifiait le préjugé de race et de religion, elle a
cherché en ce siècle-ci à la gouverner avec une stupidité qui fut
aggravée par de bonnes intentions.
Toutefois, le dernier de ces Livres Bleus, un lourd roman de M.
Froude[50], a paru un peu trop tard.
[50] _Les Deux Chefs de Dunboy_.
La société, qu'il décrit, a disparu depuis longtemps.
Un facteur entièrement nouveau s'est montré dans le développement social
du pays, et ce facteur, c'est l'Irlandais-Américain, et son influence.
Pour mûrir ses facultés, concentrer ses actes, apprendre le secret de sa
propre force, et de la faiblesse de l'Angleterre, l'intellect celtique a
dû traverser l'Atlantique.
Chez lui, il n'avait appris que la touchante faiblesse de la
nationalité; à l'étranger, il a pris conscience des forces indomptables
que possède la nationalité.
Ce que fut pour les Juifs la captivité, l'exil l'a été pour les
Irlandais.
L'Amérique et l'influence américaine ont fait leur éducation.
Leur premier chef pratique est un Irlandais américain.
Mais si le livre de M. Froude n'a point de relation pratique avec la
politique irlandaise moderne et ne présente point de solution de la
question présente, il a une certaine valeur historique.
C'est un vivant tableau de l'Irlande dans la dernière moitié du
dix-huitième siècle, tableau où les lumières sont souvent fausses, les
ombres exagérées, mais ce n'en est pas moins un tableau.
M. Froude avoue le martyre de l'Irlande, mais il regrette que le martyre
n'ait point été poussé jusqu'au bout.
Le reproche, qu'il fait au bourreau, n'est point d'exercer son métier,
mais de le bousiller.
Il ne reproche point à l'épée d'être cruelle, mais d'être émoussée.
Un gouvernement résolu, ce Shibboleth superficiel de ceux qui ne
comprennent pas quelle chose compliquée c'est que l'art du
gouvernement, voilà sa panacée posthume pour les maux passés.
Son héros, le Colonel Goring, a toujours sur les lèvres les mots: Ordre,
loi. Il entend par le premier l'application violente d'une législation
injuste; le second signifie pour lui la suppression de toute noble
aspiration nationale.
Un gouvernement qui impose l'iniquité, et des gouvernés qui s'y
soumettent, voilà ce qui paraît à M. Froude, et ce qui est certainement
pour bien d'autres, le vrai idéal de la science politique.
Ainsi que la plupart des hommes de plume, il exagère le pouvoir de
l'épée.
Partout où l'Angleterre a dû lutter, elle a été prudente.
Partout où elle a eu, comme en Irlande, la force matérielle de son côté,
elle s'est vue paralysée par cette force.
Ses mains vigoureuses lui ont fermé les yeux.
Elle a eu de la force et n'a point eu de direction.
Naturellement il y a une histoire dans le roman de M. Froude. Ce n'est
pas une simple thèse politique.
L'intérêt du récit, tel quel, se concentre autour de deux hommes, le
Colonel Goring et Morty Sullivan, l'homme de Cromwell et le Celte.
Ces deux hommes sont ennemis par la race, par la religion, par le
sentiment.
Le premier représente le remède de M. Froude pour l'Irlande. Il est
résolument anglais, avec de fortes tendances non-conformistes. Il
établit une colonie industrielle sur la côte de Kerry, et il a des
objections profondément enracinées contre le commerce de contrebande
avec la France, qui, au siècle dernier, était le seul moyen qu'eut le
peuple irlandais pour payer ses fermages à des propriétaires
absentéistes.
Le Colonel Goring regrette amèrement que les lois pénales contre les
Catholiques ne soient pas rigoureusement appliquées.
C'est un homme de la Police «à tout prix».
«Et c'est ce que vous appelez gouverner l'Irlande! dit Goring avec
mépris. Suspendre la loi comme un épouvantail à corbeaux dans le jardin,
jusqu'à ce que tous les moineaux aient appris à s'en faire un jeu. Vos
lois contre le Papisme! Bon, vous les avez empruntées à la France. Les
Catholiques français n'ont point jugé à propos de garder les Huguenots
chez eux, et ils ont révoqué l'Édit de Nantes. Vous dites dans tout
l'univers que vous traiterez les Papistes comme ils ont traité les
Huguenots. Vous avez emprunté à la France jusqu'au langage de vos
statuts, mais les Français ne craignent pas d'imposer leur loi, et vous,
vous avez peur d'appliquer la vôtre. Vous laissez le peuple s'en rire,
et en lui accordant le mépris d'une loi, vous lui enseignez à mépriser
toutes les lois, celles de Dieu, celles de l'homme pareillement. Je ne
saurais dire comment cela finira, mais ce que je puis vous dire, c'est
que vous formez, vous élevez une race, qui en viendra un jour à étonner
l'humanité par l'éducation que vous lui donnez».
Le résumé, que M. Froude écrit de l'histoire de l'Irlande, ne manque pas
de force, bien qu'il soit fort éloigné de l'exactitude.
«L'Irlandais, nous dit-il, a répudié les réalités de la vie, et les
réalités de la vie se sont montrées les plus fortes».
Les Anglais, incapables de tolérer l'anarchie aussi près de leurs côtes,
ont consulté le Pape. Le Pape leur a donné l'autorisation d'intervenir,
et le Pape a gagné au marché. Car l'anglais l'a introduit ici, et
l'Irlandais... l'y a maintenu».
Les premiers colons d'Angleterre étaient des nobles normands; ils sont
devenus plus Irlandais que les Irlandais, et l'Angleterre s'est trouvé
en présence de la difficulté que voici:
L'abandon de l'Irlande serait un discrédit pour elle; la gouverner comme
une province serait contraire aux traditions anglaises.
Alors elle a «cherché à gouverner par la division», elle a échoué.
Le Pape était trop fort pour elle.
A la fin, elle a fait cette grande découverte politique: Ce qu'il
fallait à l'Irlande, c'était évidemment d'avoir une population
entièrement nouvelle «de la même race et de la religion que la
population de l'Angleterre».
Le nouveau système a été mis partiellement à exécution.
«Elisabeth d'abord, puis Jacques, ensuite Cromwell, repeuplèrent
l'Irlande, en introduisant des Anglais, des Écossais, des Huguenots, des
Flamands, des dizaines de mille de familles de vigoureux et sérieux
protestants, qui apportèrent avec eux leurs industries.
Deux fois les Irlandais... tentèrent d'expulser ce nouvel élément,...
ils échouèrent...
Mais l'Angleterre avait à peine accompli sa longue tâche qu'elle se mit
à la gâter elle-même.
Elle détruisit les industries de ses colons par ses lois commerciales.
Elle employa les Évêques pour leur ôter leur religion...
Et quant à la noblesse, l'objet qui avait déterminé à l'introduire en
Irlande resta inachevé. Ce n'étaient plus que des étrangers, des intrus,
qui ne faisaient rien, qu'on laissait ne rien faire.
Le temps devait venir où une population exaspérée demanderait que la
terre lui fût rendue, et alors, peut-être, l'Angleterre abandonnerait la
noblesse aux loups, dans l'espoir d'une paix passagère.
Mais son tour viendrait ensuite.
Elle se verrait face à face avec l'ancien problème, ou de faire une
nouvelle conquête, ou de se retirer avec déshonneur.
Ce genre de thèses politiques, de prophéties après coup, se retrouve à
chaque instant dans le livre de M. Froude, et presque toutes les deux
pages, nous rencontrons des aphorismes sur le caractère irlandais, sur
les leçons que donne l'histoire d'Irlande, et sur l'essence du système
gouvernemental de l'Angleterre.
Quelques-uns d'entre eux expriment les vues personnelles de M. Froude,
les autres sont entièrement dramatiques, introduits pour marquer les
traits caractéristiques.
Nous en reproduisons quelques spécimens. En tant qu'épigrammes, ils ne
sont pas très heureux, mais à certains points de vue, ils offrent de
l'intérêt.
«La société irlandaise s'est développée au milieu d'une heureuse
insouciance. L'insécurité en rendait la jouissance plus piquante.
«Nous autres Irlandais, nous devons rire ou pleurer. Si nous
prenions le part des pleurs, nous nous pendrions tous.
«Un rapport trop intime avec les Irlandais a produit une déchéance
à la fois dans le caractère et dans la religion partout où les
Anglais se sont établis.
«Avec le whiskey et les têtes cassées, nous vieillissons vite en
Irlande.
«Les leaders irlandais ne peuvent combattre. Ils peuvent rendre le
pays ingouvernable et occuper une armée anglaise exclusivement à
les surveiller.
«Aucune nation ne peut conquérir, autrement que par les armes sur
le champ de bataille, une liberté qui ne soit point un fléau pour
elle.
«Dès le berceau on enseigne (aux Irlandais) que le gouvernement par
l'Angleterre est la cause de toutes leurs misères. Ils étaient tout
aussi malheureux sous leurs propres chefs, mais ils supporteraient
de la part de leurs leaders naturels ce qu'ils ne supporteraient
point de la nôtre, et si nous n'avons point empiré leur sort, nous
ne l'avons pas non plus rendu meilleur.
«Patriotisme? Oui, patriotisme dans le genre Hibernois. Le pays a
été mal traité: il est pauvre et misérable. C'est le fond de
commerce du patriote. Tient-il à ce qu'on y porte remède? Oh! que
non pas. Il n'aurait plus d'occupation.
«La corruption irlandaise est la soeur jumelle de l'éloquence
irlandaise.
«L'Angleterre ne veut pas nous laisser casser la tête à nos
coquins: elle ne veut pas les casser elle-même. Nous sommes un pays
libre, et nous devons en accepter les conséquences.
«Les fonctions du Gouvernement Anglo-Irlandais consistèrent à
faire ce qui ne devait point être fait, et à ne point faire ce
qu'il fallait faire.
«La race irlandaise a toujours été bruyante, inutile, incapable de
résultats. Elle n'a rien produit, elle n'a rien fait qui puisse
être admiré. Ce qu'elle est, elle le fut toujours et le seul espoir
qui leur reste c'est que leur ridicule nationalité irlandaise soit
ensevelie et oubliée.
«Les Irlandais sont les meilleurs acteurs du monde.
«L'ordre est une plante exotique en Irlande: il a été importé
d'Angleterre, mais il ne peut s'enraciner. Il ne s'accommode ni au
sol, ni au climat. Si les Anglais tenaient à avoir de l'ordre en
Irlande, ils ne laisseraient pas un de nous vivant.
«Quand les pouvoirs gouvernants sont injustes, la nature reprend
ses droits.
«L'anarchie elle-même a ses avantages.
«La nature tient exactement ses comptes... Plus on tarde à payer un
billet, plus lourds sont les intérêts accumulés.
«Vous ne sauriez vivre en Irlande sans enfreindre les lois dans un
sens ou dans l'autre. Donc: _pecca fortiter_,... comme disait
Luther.
«La vitalité animale de l'Irlandais a survécu quand tout le reste
avait disparu, et s'ils vivent sans avoir de but, ils jouissent du
moins de l'existence.
«Les paysans irlandais savent rendre la vie dans le pays impossible
à un gentleman protestant, mais ils ne sont pas capables d'autre
chose.»
Ainsi que nous l'avons dit, si M. Froude se proposait par son livre
d'aider le gouvernement Tory à résoudre la question irlandaise, il a
absolument manqué son but.
L'Irlande, dont il parle, a disparu.
Toutefois, comme témoignage de l'incapacité d'un peuple teutonique à
gouverner un peuple celtique contre le gré de celui-ci, son livre n'est
pas sans valeur.
Il est ennuyeux, mais présentement les livres ennuyeux sont très en
vogue, et comme l'on commence à se lasser un peu de parler de _Robert
Elsmere_, on se mettra sans doute à discuter _Les Deux Chefs de
Dunboy_[51].
[51] Le roman fut, en effet, très discuté et très lu (voir Kipling,
_Parmi les Cheminots de l'Inde_, 216-217).
Il en est qui feront un accueil empressé à l'idée de résoudre la
question irlandaise par la destruction du peuple irlandais.
D'autres se rappelleront que l'Irlande a élargi ses frontières, et que
nous avons à compter avec elle, non seulement dans l'Ancien Monde, mais
encore dans le Nouveau.
Le Nouveau roman de Ouida[52].
[52] _Pall Mall Gazette_, 17 mai 1889.
Ouida clôt la liste des romantiques.
Elle appartient à l'école de Bulwer Lytton ou de George Sand, bien qu'il
lui manque l'érudition de l'un et la sincérité de l'autre.
Elle s'efforce de faire entrer la passion, l'imagination et la poésie
dans le domaine de la fiction.
Elle croit encore aux héros et aux héroïnes. Elle est fleurie, et
fervente, et pleine de fantaisie.
Et pourtant elle aussi, la grande-prêtresse de l'impossible, subit
l'influence de son siècle.
Son dernier livre, _Guilderoy_, ainsi qu'elle l'intitule, est une étude
psychologique approfondie de tempéraments modernes.
Pour elle, c'est du réalisme, et elle a certainement pris une forte
proportion du ton et du caractère de la société contemporaine.
Ses personnages se meuvent avec aisance, avec grâce, avec indolence.
On peut donner ce livre pour une étude de la pairie à un point de vue
poétique.
Ceux qui en ont assez des jeunes clergymen médiocres, affligés de
doutes, ou des jeunes dames sérieuses qui ont des missions, ou des
banales têtes de cire de la plupart des romans anglais de nos jours,
trouveront plaisir, sinon profit, à lire cet étonnant roman.
C'est un magnifique portrait de notre aristocratie. Rien n'a été
épargné. Il n'en coûte que la somme relativement faible de une livre
onze shillings pour être présenté à la meilleure société.
Les figures centrales sont exagérées, mais le fond est admirable.
Malgré qu'on en ait, cela vous donne une sensation comme celle de la
vie.
Quel est le récit? Eh bien, nous devons avouer qu'il nous est venu un
léger soupçon d'avoir déjà entendu Ouida nous le faire.
Lord Guilderoy, «dont le nom était aussi ancien que les temps de Knut»
s'éprend follement d'amour, ou se figure qu'il s'éprend follement
d'amour, pour une Perdita champêtre, une Artémis provinciale, qui a «une
figure à la Gainsborough, avec de grands yeux interrogateurs, et une
chevelure châtain clair en désordre».
Elle est pauvre, mais bien née, car elle est la fille unique de M.
Vernon de Llanarth, singulier ermite, à moitié pédant, à moitié
donquichottesque.
Guilderoy l'épouse, et ennuyé de la trouver si timide, si embarrassée
pour se faire comprendre, si peu au fait de la vie fashionable, il
revient à ses premières amours, une merveilleuse créature, qui se nomme
la Duchesse de Soria.
Lady Guilderoy se gèle, la Duchesse s'embrase.
A la fin du livre, Guilderoy est un objet de pitié.
Il lui faut accepter le pardon d'une femme, et l'oubli de l'autre.
Il est foncièrement faible, dépourvu de toute valeur, et c'est le
personnage le plus attrayant de tout le récit.
Il y figure en outre sa soeur Lady Sunbury, qui est très désireuse de
voir Guilderoy se marier, et est parfaitement résolue à détester sa
femme.
C'est réellement une figure très bien posée.