Dans une même page, nous trouvons un journaliste, un dessinateur, un

professeur de musique; dans une autre, un employé de l'état, un

mécanicien-ajusteur, un étudiant en médecine, un ébéniste et un ministre

de l'Église d'Écosse.

Certes ce n'est point un mouvement banal qui peut réunir en une étroite

fraternité des hommes de tendances aussi différentes, et si nous

mentionnons parmi les poètes M. William Morris, et disons que M. Walter

Crane a dessiné la couverture et le frontispice du livre, nous ne

pouvons ne pas sentir, comme nous l'avons déjà dit, que le socialisme se

met en marche bien équipé.

Quant aux chants eux-mêmes, certains d'entre eux, pour citer la préface

de l'éditeur: «sont purement révolutionnaires; d'autres ont un ton

chrétien. Il y en a qu'on pourrait qualifier de simplement matériels

dans leurs tendances tandis que d'autres ont un caractère hautement

idéal et visionnaire».

Voilà qui, en somme, promet beaucoup.

Cela montre que le Socialisme n'entend pas se laisser ligoter par un

credo dur et ferme, ni se mouler dans une formule de fer.

Il accueille bien des natures multiformes.

Il n'en repousse aucune, il a de la place pour toutes.

Il possède l'attrait d'une merveilleuse personnalité.

Il s'adresse au coeur de l'un, au cerveau de l'autre, il attire celui-ci

par sa haine de l'injustice, son voisin par sa foi en l'avenir, un

troisième, peut-être par son amour de l'art, ou par son culte ardent

pour un passé mort et enterré.

Et de cela, tout est bien. Car rendre les hommes socialistes n'est rien,

mais humaniser le socialisme est une grande chose.

Ils ne sont pas d'une très haute valeur littéraire, ces poèmes qui ont

été si adroitement mis en musique.

Ils sont faits pour être chantés, non pour être lus.

Ils sont rudes, directs, vigoureux.

Les airs sont entraînants et familiers, et on peut dire que la première

cohue venue les gazouillerait aisément.

Les transpositions qu'on a faites sont très amusantes:

«C'était dans Trafalgar-Square» est mis sur l'air de: «C'était dans la

baie de Trafalgar».

«Debout, peuple!» chanson très révolutionnaire, par M. John Gregory,

bottier, et qui a pour refrain:

Debout, peuple, ou descendez dans votre tombe!

Les lâches seront toujours esclaves,

doit se chanter sur l'air de _Rule Britannia_.

Le vieil air du _Vicaire de Bray_ accompagnera la nouvelle _Ballade de

Loi et de l'Ordre_, qui néanmoins, n'est point du tout une ballade, et,

sur celui de _Voici pour la timide fillette de quinze ans_, la

démocratie de l'avenir lancera de sa voix tonnante une des compositions

lyriques les plus fortes et les plus touchantes de M. T. D. Sullivan.

Il est clair que les Socialistes entendent faire marcher l'éducation

musicale du peuple du même pas que son éducation dans la science

politique, et sur ce point, comme sur tous les autres, ils semblent

complètement exempts de toute préoccupation étroite, de tout préjugé

conventionnel.

Mendelsohn est imité par Moody et Sankey:[42] La _Garde sur le Rhin_

figure côte à côte avec la _Marseillaise_.

[42] Moody, prédicateur et poète américain, que l'organiste Sankey

accompagnait dans ses tournées.

_Lillibulero_ est un choeur de _Norma_; _John Brown_ et un air de la

_Neuvième Symphonie_ de Beethoven leur sont tous également agréables.

Ils chantent l'hymne national dans la version de Shelley.

La _voix du labeur_ de M. William Morris, à la cadence fluide de «_Vous,

rives et landes de Bonny Doon_». Victor Hugo parle quelque part du cri

terrible «du tigre populaire» mais, il est évident, d'après le livre de

M. Carpenter, que si jamais la Révolution éclatait en Angleterre, ce ne

serait point en un rugissement inarticulé, mais plutôt en de charmantes

chansons, en de gracieux couplets.

On gagnerait certainement au change.

Néron jouait du violon pendant que Rome brûlait, du moins à ce que

disent des historiens inexacts, mais c'est pour bâtir une cité éternelle

que les Socialistes de nos jours se sont occupés de faire de la musique

et ils ont une entière confiance dans les instincts artistiques du

peuple.

Ils disent que le peuple est brutal,

qu'en lui sont mort les instincts de beauté.

Si c'était vrai, honte à ceux qui le condamnent

à la lutte désespérée pour le pain!

Mais ils mentent en leur gorge, quand ils parlent ainsi

Car le peuple a le coeur tendre,

et une source profonde de beauté se cache

sous la fièvre et la douleur aiguë de sa vie.

Voilà une stance prise dans une des poésies de ce volume, et le

sentiment exprimé en ces mots domine partout.

La Réforme gagna beaucoup de terrain en employant les airs populaires de

cantiques.

Les Socialistes paraissent décidés à conquérir la faveur du peuple par

des moyens analogues. Mais ils feront bien d'être modestes dans leur

attente.

Les murs de Thèbes s'élevèrent au son de la musique, et Thèbes fut une

cité vraiment bien sotte.

Essais, par M. Brander Matthews[43].

[43] _Pall Mall Gazette_, 27 février 1889, à propos de _Plume et encre_

«Si vous tenez à ce que votre livre soit apprécié favorablement, faites

vous une bonne réclame dans votre préface.»

Telle est la règle d'or formulée pour servir de guide aux auteurs par M.

Brander Matthews dans un amusant essai sur l'art d'écrire une préface et

mettant sa théorie en pratique, il annonce son volume comme «le plus

intéressant et le plus instinctif de la décade.»

Amusant, il l'est certainement par endroits.

L'Essai sur le poker, par exemple, est écrit avec beaucoup de verve et

d'agrément.

M. Proctor blâmait le poker par une raison assez triviale.

C'était pour lui une manière de mensonge, et autre raison plus sérieuse,

il offrait des occasions très favorables pour tricher.

A vrai dire, la seule existence de ce jeu, en dehors des tapis-francs

était, selon lui, «un des phénomènes les plus monstrueux de la

civilisation américaine.»

M. Brander Matthews répond à ces graves accusations que _bluffer_ se

réduit à la «_Suppressio veri_» et que cet acte exige du joueur une

forte dose de courage physique.

Quant à l'acte de tricher, il soutient que le poker n'offre pas plus

d'occasions pour l'exercice de cet art que le Whist ou l'Écarté, tout en

admettant que l'attitude à prendre en face d'un adversaire dont la veine

est indûment persistante, est celle de l'Allemand d'Amérique qui

trouvant quatre as dans son jeu, était naturellement disposé à parier,

quand il lui vint une idée soudaine:

--Qui a distribué les cartes? demanda-t-il.

--Jakey Einstein, lui répondit-on.

--Jakey Einstein! répéta-t-il en abattant son jeu. Alors je passe.

L'histoire de ce jeu paraîtra fort intéressante à tout amateur des

cartes.

Ainsi que la plupart des produits franchement nationaux de l'Amérique,

il semble avoir été importé de l'étranger, et on peut en suivre

l'origine jusqu'à un jeu italien du quinzième siècle.

L'Euchre fut probablement acclimaté sur le Mississipi par les

_voyageurs_ canadiens.

C'est une forme du jeu français de _triomphe_.

Un citoyen du Kentucky, désirant dire à ses fils quelques mots d'avis

pour leur conduite future dans la vie, les convoqua autour de son lit de

mort et leur parla ainsi:

--Mes gars, quand vous descendrez le fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans,

méfiez-vous d'un certain jeu appelé le Yucker, où le valet est plus fort

que l'as. Ce n'est pas chrétien.

Et cet avis donné, il s'allongea et mourut en paix.

Et c'était à l'Euchre que jouaient ces deux gentlemen, à bord d'un

bateau sur le Mississipi, quand un spectateur, scandalisé de la

fréquence avec laquelle un des joueurs tournait le valet, prit la

liberté d'avertir l'autre joueur que le gagnant prenait les cartes de

dessous.

Ce à quoi le perdant, sûr de savoir se défendre, répondit d'un ton

bourru:

--Bah! je suppose bien qu'il le fait. C'est son tour de donner.

Le chapitre sur l'_Antiquité des mots pour rire_ avec sa proposition

d'une exposition internationale de plaisanteries, est des plus

remarquables.

Une exposition de ce genre, comme le remarque M. Matthews, aurait du

moins pour effet de détruire tout ce qui reste d'autorité au bon vieux

dicton d'après lequel il n'existe au monde que trente-huit bonnes

plaisanteries et que trente-sept ne peuvent être dites devant des dames

et la section rétrospective serait d'un grand secours pour tout

folkloriste digne de ce nom.

Car la plupart des bonnes histoires de notre temps appartiennent en

réalité au folklore, sont des mythes survivants, des échos du passé.

Les deux proverbes américains bien connus: «Nous avons eu un enfer de

temps» et «que l'autre marche» sont l'un et l'autre suivis jusqu'à leur

origine par M. Matthews.

Le premier se retrouve dans les lettres de Walpole, le second dans une

histoire que le Pogge raconte à un habitant de Pérouse qui s'en allait,

l'air mélancolique, parce qu'il ne pouvait pas payer ses dettes: «_Va!

Stulte_, lui fut-il conseillé, laissez l'inquiétude à vos créanciers.»

Même la brillante riposte faite par M. Evart quand on lui dit que

Washington avait une fois lancé un dollar au delà du Pont Naturel en

Virginie: «En ces temps-là un dollar allait bien plus loin que de nos

jours» paraît descendre en ligne directe d'une spirituelle remarque de

Foote, quoique dans ce cas, nous préférions le fils au père.

L'_Essai sur le français tel que le parlent ceux qui ne parlent pas

français_ est aussi écrit d'une façon très fine d'ailleurs. Sur tous les

sujets, excepté en littérature, M. Matthews mérite d'être lu.

En littérature et sur les sujets littéraires, il est certainement tout à

fait piteux.

L'_Essai sur l'Éthique du plagiat_, avec son pénible effort pour

réhabiliter M. Rider Haggard, et les sottes remarques sur l'admirable

article de Poë, au sujet de «M. Longfellow et autres plagiaires» est

extrêmement terne et banal, et dans le laborieux parallèle qu'il établit

entre M. Frédéric Locker et M. Austin Dobson, l'auteur de _Plume et

Encre_ montre qu'il est absolument dépourvu de toute vraie faculté

critique, de toute finesse de tact pour discerner entre les vers

courants de société et l'oeuvre exquise d'un très-parfait artiste en

poésie.

Nous ne trouvons point mauvais que M. Matthews compare M. Locker et M.

Du Maurier, M. Dobson ou M. Randolph Caldecott, et M. Edwin Abbey.

Ces sortes de comparaisons, si elles sont très sottes, ne font aucun

mal.

En fait, elles ne signifient rien, et selon toute apparence, on ne veut

pas qu'elles aient une portée.

D'autre part, nous sommes réellement tenus de protester contre les

efforts de M. Matthews pour confondre la poésie de Piccadilly avec la

poésie du Parnasse.

Nous dire, par exemple que le vers de M. Dobson «n'a point la clarté

condensée, ni la vigueur incisive de M. Locker» est vraiment trop

mauvais, même pour de la critique transatlantique.

Pour peu qu'on se pique de se connaître en littérature on se gardera de

rapprocher ces deux noms.

M. Locker a écrit quelques agréables _vers de société_, quelques

bagatelles rimées à mettre en musique, admirablement bien faites pour

les albums de dames et les _magazines_.

Mais citer pêle-mêle Herrick, Suckling et M. Austin Dobson, c'est chose

absurde.

Herrick n'est point un poète.

D'autre part, M. Dobson, a produit des pièces absolument classiques dans

leur exquise beauté de forme.

Rien qui ait plus de perfection artistique en son genre que les _Vers à

une jeune Grecque_ n'a été écrit de notre temps.

Ce petit poème restera dans les mémoires, aussi longtemps qu'y restera

_Thyrsis_ et _Thyrsis_ ne sera jamais oublié.

Tous deux ont ce caractère de distinction qui est si rare en ces jours

de violence, d'exagération et de rhétorique.

Certes, quand on avance comme le fait M. Matthews que les pièces de M.

Dobson appartiennent à «la littérature forte», on dit une chose

ridicule.

Elles ne visent point à la force et elles ne la réalisent point.

Elles ont d'autres qualités, et dans leur sphère délicatement

circonscrite, elles n'ont point de rivales contemporaines; il n'en est

même aucune qui se place au second rang après elles.

Mais M. Matthews ne s'effraye de rien et s'évertue à traîner M. Locker

en dehors de Piccadilly, où il était tout à fait dans son élément, et à

le planter sur le Parnasse, où il n'a pas le droit de prendre place, où

il ne réclamerait point une place.

Il loue son oeuvre avec le zèle étourdi d'un commissaire-priseur

éloquent.

Ces vers d'une grande banalité, et même d'une légère vulgarité, _sur un

Crâne humain_:

Il a peut-être contenu (pour émettre au hasard quelques

idées),

ton cerveau, o Eliza Fry! ou celui de Baron Byron;

l'esprit de Nell Gwynne, ou du docteur Watts.

Deux bardes qu'on cite. Deux sirènes philanthropes.

Mais, j'espère, cela s'entend bien,

qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, qu'ils aient

été adorés ou détestés,

l'être qui posséda ce crâne ne fut pas tout à fait aussi bon,

ni tout à fait aussi mauvais que bien des gens l'ont affirmé.

Ces vers-là lui paraissent «avoir de la gaîté et de l'éclat» «être

pleins d'un humour agréable,» et il faut «y relever deux choses en

particulier: l'individualité et la franchise de l'expression.»

Individualité, franchise d'expression! Nous nous demandons quel est pour

M. Matthews le sens de ces mots.

M. Locker n'a pas de chance avec son lourdaud d'admirateur américain.

Comme il doit rougir en lisant ce panégyrique pesant!

Il faut dire que M. Matthews lui-même a du moins un accès de remords

d'avoir tenté de mettre l'oeuvre de M. Locker à côté de l'oeuvre de M.

Dobson, mais comme il arrive après les accès de remords, cela n'aboutit

à rien.

Dès la page suivante, nous l'entendons se plaindre de ce que le vers de

M. Dobson n'a point la «clarté condensée» et la «vigueur incisive» de

celui de M. Locker.

M. Matthews devait s'en tenir à ses ingénieux articles de journaux sur

l'_Euchre_, le Poker, le mauvais français et les plaisanteries d'antan.

Sur ces sujets-là, il sait «écrire des choses drôles» selon sa propre

expression.

Il écrit aussi «des choses drôles» sur la littérature, mais la drôlerie

n'est pas tout à fait aussi amusante.

Le dernier livre de M. William Morris[44].

[44] _Pall Mall Gazette_, 2 mars 1889. _A propos du Récit sur la maison

des Wolfings et toutes les familles de la Marche_.

Le dernier livre de M. Morris est, d'un bout à l'autre, une pure oeuvre

d'art, et la distance même qui sépare son style du commun langage et des

intérêts terre à terre de notre temps, donne à tout le récit une étrange

beauté, un charme qui n'a rien de familier.

Il est écrit dans un mélange de prose et de vers, comme le «cante fable»

du moyen âge et nous conte l'histoire de la maison des Wolfings dans ses

luttes contre les légionnaires de Rome qui pénétraient alors dans la

Germanie du Nord.

C'est une sorte de Saga, et le langage dans lequel est écrite cette

épopée populaire, comme nous pourrions la nommer, rappelle la dignité,

la franchise antique de notre langue anglaise d'il y a quatre siècles.

A un point de vue artistique, on peut la qualifier un essai pour se

replacer par un effort conscient dans le milieu d'un siècle plus ancien,

qui aurait plus de fraîcheur.

Les tentatives de ce genre ne sont point chose rare dans l'histoire de

l'art.

C'est d'un sentiment analogue que sont sortis le mouvement préraphaélite

de nos jours et la tendance archaïque de la sculpture grecque à son

époque postérieure.

Quand le résultat est beau, le procédé est justifié. Les cris aigus, de

ceux qui s'obstinent à réclamer une absolue modernité comme une

prétendue nécessité, ne sauraient prévaloir contre la valeur d'une

oeuvre qui possède l'incomparable excellence du style.

Il est certain que l'oeuvre de M. Morris possède cette excellence.

Ses belles harmonies, ses riches cadences créent chez le lecteur cet

esprit sans lequel son esprit ne peut être interprété, éveillent en lui

quelque chose du caractère romanesque, et le tirant de son propre siècle

le placent dans un rapport meilleur et plus vivant avec les grands

chefs-d'oeuvre de tous les temps.

C'est chose mauvaise pour un siècle que de regarder sans cesse dans

l'art pour y trouver son image.

Il est bon que de temps à autre, on nous donne une oeuvre noblement

imaginative en sa méthode et purement artistique dans son but.

En lisant le récit de M. Morris avec ses belles alternances de vers et

de prose, avec sa façon merveilleuse de traiter les sujets de roman et

d'aventures, nous ne pouvons nous soustraire à la sensation d'être

transportés aussi loin de la fiction ignoble que nous le sommes des

faits ignobles de notre temps.

Nous respirons un air plus pur, nous avons des rêves d'une époque où la

vie avait quelque chose de poétique qui lui était propre, où elle était

simple, imposante et complète.

L'intérêt tragique de _La Maison des Wolfings_ se concentre autour de

Thiodolf, le grand héros de la tribu.

La déesse, dont il est aimé, lui donne, au moment où il va livrer

bataille aux Romains, un haubert magique auquel est attaché un étrange

destin: celui qui le portera sera invulnérable, mais il causera la perte

de son pays.

Thiodolf découvre ce secret et rapporte le haubert à Soleil des

Bois,--ainsi se nomme-t-elle,--et préfère sa propre mort à la ruine de

sa cause.

Ainsi finit l'histoire.

Mais M. Morris a toujours mieux aimé le roman que la tragédie, et place

le développement de l'action au-dessus de la concentration de la

passion.

Son récit est semblable à une vieille et splendide tapisserie toute

pleine de personnages imposants et enrichie de détails délicats et

charmants.

L'impression, qu'elle laisse en nous, n'est point celle d'une figure

centrale qui domine l'ensemble, mais plutôt d'un magnifique dessin,

auquel tout est subordonné, et par lequel tout acquiert une

signification durable.

C'est le tableau d'ensemble de la vie primitive, qui exerce une réelle

fascination.

Ce qui, entre d'autres mains n'aurait été que de l'archéologie est

transformé ici par un instinct artistique vivant, nous est présenté sous

un aspect merveilleux, mais humain, et plein d'un intérêt élevé.

Il semble que le monde ancien revient à la vie pour nous charmer.

Il est difficile de donner par la simple citation une idée adéquate

d'une oeuvre aussi considérable, achevée avec autant de perfection

qu'elle a été conçue.

Cependant, voici un passage qui peut servir comme spécimen de sa valeur

narrative.

C'est la description de la visite faite par Thiodolf au Soleil des Bois.

La lumière de la lune s'épandait à grands flots sur le gazon

découvert, et la rosée tombait, en cette heure la plus froide de la

nuit, et la terre exhalait un doux parfum: toute la demeure était

alors endormie. En aucun des bruits ne se reconnaissait le bruit

d'une créature, si ce n'est que de la prairie lointaine arrivait le

mugissement d'une vache qui avait perdu son veau, et qu'une

chouette blanche voletait près des rebords du toit, jetant son cri

sauvage, pareil à la raillerie d'un éclat de rire maintenant

silencieux.

Thiodolf se dirigea vers le bois et marcha sans s'arrêter à travers

les noisetiers clairsemés, passa de là dans la masse dense des

bouleaux, dont le tronc se dressait lisse et argenté, haut,

compacte. En allant ainsi, il avait l'air de quelqu'un qui suit un

sentier familier, bien qu'aucun sentier ne fût marqué, jusqu'à ce

que la lumière lunaire fût entièrement éteinte par le toit serré du

feuillage; et cependant aucun homme n'était capable d'aller par là

malgré l'obscurité, sans s'apercevoir qu'il avait au-dessus de lui

une voûte verte.

Il avançait toujours en dépit des ténèbres et vit enfin devant lui

une faible lueur, qui devint de plus en plus brillante. Il parvint

alors à une petite clairière où reparaissait le gazon, un gazon

bien peu épais, parce que bien peu de lumière du soleil y arrivait,

tant étaient serrés les hauts arbres des alentours.

Thiodolf ne leva pas un instant les yeux vers le ciel, ni vers les

arbres, en parcourant le sol semé de cosses, que formait la

pelouse, mais ses yeux regardaient droit devant lui, vers le point

qui formait le centre de la pelouse.

Il n'y avait rien d'étonnant à cela, car là, sur un siège de

pierre, une femme était assise, d'une extrême beauté, vêtue d'un

vêtement scintillant, dont la chevelure s'épandait aussi pâle à la

lumière de la lune sur la terre grise que les plaines couvertes

d'orge, en une nuit d'août, avant que les faucilles recourbées y

passent.

Elle était assise là comme dans l'attente de quelqu'un. Il ne

suspendit point sa marche, il ne s'arrêta point, il alla droit à

elle, la prit dans ses bras, lui baisa la bouche et les yeux. Elle

lui rendit ses caresses. Alors il s'assit à côté d'elle.

Comme exemple de la beauté du vers, nous donnerions ce passage du chant

de Soleil des Bois.

Il montre au moins, avec quelle perfection la poésie s'harmonise avec la

prose, et combien est naturelle la transition de l'une à l'autre.

«En maints endroits habite la Destinée, qui ne dort ni

jour ni nuit.

Elle baise le bord de la coupe et porte le flambeau à la

flamme vacillante

quand les rois des hommes quittent la table, heureux,

pour le lit nuptial.

C'est peu de dire qu'elle émousse le tranchant de l'épée

aiguisée,

lorsqu'elle erre pendant bien des jours par la maison à

demi construite.

Elle balaie du rivage le navire, et sur la route accoutumée,

le chasseur montagnard va là où son pied ne glissa jamais.

Elle est là où la haute falaise s'émiette enfin sur le bord du

fleuve;

C'est elle qui aiguise la faux du faucheur, qui plonge le

berger dans le sommeil,

là où le mortel serpent veille parmi les moutons à l'abandon.

Or, nous qui appartenons à la race divine, nous connaissons

ses projets,

mais nous ne savons rien de sa Volonté sur la vie des

mortels et leur fin.

Ainsi donc je t'enjoins de ne rien craindre pour toi de la

Destinée et de ses actes,

mais de les craindre pour moi, et je t'enjoins de prêter une

oreille secourable à mon danger.

Sans cela... Es-tu heureux dans la vie, ou te plaît-il de

mourir

à la fleur de tes jours, quand ta gloire et tes souhaits

auraient atteint leur épanouissement?

Le dernier chapitre du livre, où nous est décrite la grande fête en

l'honneur des morts est si belle de style que nous ne pouvons nous

empêcher de citer ce passage.

«Or les ténèbres tombaient sur la terre, mais la salle était

resplendissante à l'intérieur, tout ainsi que l'avait promis le

Soleil de la Salle. Là s'étalait le trésor des Wolfings. De belles

draperies étaient tendues sur les murs: des vêtements finement

brodés suspendus aux colonnes, de superbes vases de bronze, des

coffres aux belles sculptures étaient rangés dans les angles, où

les gens pouvaient bien les voir, des vases d'or et d'argent

étaient disposés çà et là sur la table du festin. Les colonnes

étaient aussi parées de fleurs et des guirlandes fleuries pendaient

aux murs sur les tapisseries précieuses. Des résines aromatiques et

des parfums brûlaient dans des encensoirs de bronze d'un beau

travail. Tant de lumières étaient allumées sous le toit, qu'il

paraissait embrasé d'une flamme moins vive le jour où les Romains y

avaient brûlé des fagots pour le détruire par le feu, dans la hâte

du matin de la bataille.

«Alors commença le festin, dans la montée de leur retour, où ils

rapportaient dans leurs mains la victoire, et les corps inanimés de

Thiodolf et d'Otter, vêtus d'habits étincelants et précieux, les

contemplaient du siège élevé. Les parents qui leur rendaient

hommage étaient joyeux, et l'on but la coupe devant eux et

d'autres, que ce fussent des Dieux ou des hommes.

En des jours de réalisme lourdaud et d'imitation sans imagination, c'est

avec un plaisir intense qu'on souhaite la bienvenue à des oeuvres de ce

genre.

C'est là un livre que tous les amis de la littérature seront

certainement enchantés de lire.

Adam Lindsay Gordon[45].

[45] _Pall Mall Gazette_, 23 mars 1889.

Un critique a fait remarquer récemment à propos d'Adam Lindsay

Gordon[46], que grâce à lui l'Australie avait trouvé sa première

expression en beaux vers.

[46] Voir l'étude sur les Poètes Australiens, page 171.

Mais c'est là une erreur bienveillante.

Il y a fort peu d'Australie dans la poésie de Gordon.

Son coeur, son esprit, son imagination étaient toujours préoccupés de

souvenirs et de rêves anglais, et de la culture telle qu'il l'avait

reçue de l'Angleterre.

Il ne dut rien à son pays d'adoption.

S'il était resté dans la terre natale, il aurait fait de bien plus

belles choses.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 9 / 13 段