professeur de musique; dans une autre, un employé de l'état, un
mécanicien-ajusteur, un étudiant en médecine, un ébéniste et un ministre
de l'Église d'Écosse.
Certes ce n'est point un mouvement banal qui peut réunir en une étroite
fraternité des hommes de tendances aussi différentes, et si nous
mentionnons parmi les poètes M. William Morris, et disons que M. Walter
Crane a dessiné la couverture et le frontispice du livre, nous ne
pouvons ne pas sentir, comme nous l'avons déjà dit, que le socialisme se
met en marche bien équipé.
Quant aux chants eux-mêmes, certains d'entre eux, pour citer la préface
de l'éditeur: «sont purement révolutionnaires; d'autres ont un ton
chrétien. Il y en a qu'on pourrait qualifier de simplement matériels
dans leurs tendances tandis que d'autres ont un caractère hautement
idéal et visionnaire».
Voilà qui, en somme, promet beaucoup.
Cela montre que le Socialisme n'entend pas se laisser ligoter par un
credo dur et ferme, ni se mouler dans une formule de fer.
Il accueille bien des natures multiformes.
Il n'en repousse aucune, il a de la place pour toutes.
Il possède l'attrait d'une merveilleuse personnalité.
Il s'adresse au coeur de l'un, au cerveau de l'autre, il attire celui-ci
par sa haine de l'injustice, son voisin par sa foi en l'avenir, un
troisième, peut-être par son amour de l'art, ou par son culte ardent
pour un passé mort et enterré.
Et de cela, tout est bien. Car rendre les hommes socialistes n'est rien,
mais humaniser le socialisme est une grande chose.
Ils ne sont pas d'une très haute valeur littéraire, ces poèmes qui ont
été si adroitement mis en musique.
Ils sont faits pour être chantés, non pour être lus.
Ils sont rudes, directs, vigoureux.
Les airs sont entraînants et familiers, et on peut dire que la première
cohue venue les gazouillerait aisément.
Les transpositions qu'on a faites sont très amusantes:
«C'était dans Trafalgar-Square» est mis sur l'air de: «C'était dans la
baie de Trafalgar».
«Debout, peuple!» chanson très révolutionnaire, par M. John Gregory,
bottier, et qui a pour refrain:
Debout, peuple, ou descendez dans votre tombe!
Les lâches seront toujours esclaves,
doit se chanter sur l'air de _Rule Britannia_.
Le vieil air du _Vicaire de Bray_ accompagnera la nouvelle _Ballade de
Loi et de l'Ordre_, qui néanmoins, n'est point du tout une ballade, et,
sur celui de _Voici pour la timide fillette de quinze ans_, la
démocratie de l'avenir lancera de sa voix tonnante une des compositions
lyriques les plus fortes et les plus touchantes de M. T. D. Sullivan.
Il est clair que les Socialistes entendent faire marcher l'éducation
musicale du peuple du même pas que son éducation dans la science
politique, et sur ce point, comme sur tous les autres, ils semblent
complètement exempts de toute préoccupation étroite, de tout préjugé
conventionnel.
Mendelsohn est imité par Moody et Sankey:[42] La _Garde sur le Rhin_
figure côte à côte avec la _Marseillaise_.
[42] Moody, prédicateur et poète américain, que l'organiste Sankey
accompagnait dans ses tournées.
_Lillibulero_ est un choeur de _Norma_; _John Brown_ et un air de la
_Neuvième Symphonie_ de Beethoven leur sont tous également agréables.
Ils chantent l'hymne national dans la version de Shelley.
La _voix du labeur_ de M. William Morris, à la cadence fluide de «_Vous,
rives et landes de Bonny Doon_». Victor Hugo parle quelque part du cri
terrible «du tigre populaire» mais, il est évident, d'après le livre de
M. Carpenter, que si jamais la Révolution éclatait en Angleterre, ce ne
serait point en un rugissement inarticulé, mais plutôt en de charmantes
chansons, en de gracieux couplets.
On gagnerait certainement au change.
Néron jouait du violon pendant que Rome brûlait, du moins à ce que
disent des historiens inexacts, mais c'est pour bâtir une cité éternelle
que les Socialistes de nos jours se sont occupés de faire de la musique
et ils ont une entière confiance dans les instincts artistiques du
peuple.
Ils disent que le peuple est brutal,
qu'en lui sont mort les instincts de beauté.
Si c'était vrai, honte à ceux qui le condamnent
à la lutte désespérée pour le pain!
Mais ils mentent en leur gorge, quand ils parlent ainsi
Car le peuple a le coeur tendre,
et une source profonde de beauté se cache
sous la fièvre et la douleur aiguë de sa vie.
Voilà une stance prise dans une des poésies de ce volume, et le
sentiment exprimé en ces mots domine partout.
La Réforme gagna beaucoup de terrain en employant les airs populaires de
cantiques.
Les Socialistes paraissent décidés à conquérir la faveur du peuple par
des moyens analogues. Mais ils feront bien d'être modestes dans leur
attente.
Les murs de Thèbes s'élevèrent au son de la musique, et Thèbes fut une
cité vraiment bien sotte.
Essais, par M. Brander Matthews[43].
[43] _Pall Mall Gazette_, 27 février 1889, à propos de _Plume et encre_
«Si vous tenez à ce que votre livre soit apprécié favorablement, faites
vous une bonne réclame dans votre préface.»
Telle est la règle d'or formulée pour servir de guide aux auteurs par M.
Brander Matthews dans un amusant essai sur l'art d'écrire une préface et
mettant sa théorie en pratique, il annonce son volume comme «le plus
intéressant et le plus instinctif de la décade.»
Amusant, il l'est certainement par endroits.
L'Essai sur le poker, par exemple, est écrit avec beaucoup de verve et
d'agrément.
M. Proctor blâmait le poker par une raison assez triviale.
C'était pour lui une manière de mensonge, et autre raison plus sérieuse,
il offrait des occasions très favorables pour tricher.
A vrai dire, la seule existence de ce jeu, en dehors des tapis-francs
était, selon lui, «un des phénomènes les plus monstrueux de la
civilisation américaine.»
M. Brander Matthews répond à ces graves accusations que _bluffer_ se
réduit à la «_Suppressio veri_» et que cet acte exige du joueur une
forte dose de courage physique.
Quant à l'acte de tricher, il soutient que le poker n'offre pas plus
d'occasions pour l'exercice de cet art que le Whist ou l'Écarté, tout en
admettant que l'attitude à prendre en face d'un adversaire dont la veine
est indûment persistante, est celle de l'Allemand d'Amérique qui
trouvant quatre as dans son jeu, était naturellement disposé à parier,
quand il lui vint une idée soudaine:
--Qui a distribué les cartes? demanda-t-il.
--Jakey Einstein, lui répondit-on.
--Jakey Einstein! répéta-t-il en abattant son jeu. Alors je passe.
L'histoire de ce jeu paraîtra fort intéressante à tout amateur des
cartes.
Ainsi que la plupart des produits franchement nationaux de l'Amérique,
il semble avoir été importé de l'étranger, et on peut en suivre
l'origine jusqu'à un jeu italien du quinzième siècle.
L'Euchre fut probablement acclimaté sur le Mississipi par les
_voyageurs_ canadiens.
C'est une forme du jeu français de _triomphe_.
Un citoyen du Kentucky, désirant dire à ses fils quelques mots d'avis
pour leur conduite future dans la vie, les convoqua autour de son lit de
mort et leur parla ainsi:
--Mes gars, quand vous descendrez le fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans,
méfiez-vous d'un certain jeu appelé le Yucker, où le valet est plus fort
que l'as. Ce n'est pas chrétien.
Et cet avis donné, il s'allongea et mourut en paix.
Et c'était à l'Euchre que jouaient ces deux gentlemen, à bord d'un
bateau sur le Mississipi, quand un spectateur, scandalisé de la
fréquence avec laquelle un des joueurs tournait le valet, prit la
liberté d'avertir l'autre joueur que le gagnant prenait les cartes de
dessous.
Ce à quoi le perdant, sûr de savoir se défendre, répondit d'un ton
bourru:
--Bah! je suppose bien qu'il le fait. C'est son tour de donner.
Le chapitre sur l'_Antiquité des mots pour rire_ avec sa proposition
d'une exposition internationale de plaisanteries, est des plus
remarquables.
Une exposition de ce genre, comme le remarque M. Matthews, aurait du
moins pour effet de détruire tout ce qui reste d'autorité au bon vieux
dicton d'après lequel il n'existe au monde que trente-huit bonnes
plaisanteries et que trente-sept ne peuvent être dites devant des dames
et la section rétrospective serait d'un grand secours pour tout
folkloriste digne de ce nom.
Car la plupart des bonnes histoires de notre temps appartiennent en
réalité au folklore, sont des mythes survivants, des échos du passé.
Les deux proverbes américains bien connus: «Nous avons eu un enfer de
temps» et «que l'autre marche» sont l'un et l'autre suivis jusqu'à leur
origine par M. Matthews.
Le premier se retrouve dans les lettres de Walpole, le second dans une
histoire que le Pogge raconte à un habitant de Pérouse qui s'en allait,
l'air mélancolique, parce qu'il ne pouvait pas payer ses dettes: «_Va!
Stulte_, lui fut-il conseillé, laissez l'inquiétude à vos créanciers.»
Même la brillante riposte faite par M. Evart quand on lui dit que
Washington avait une fois lancé un dollar au delà du Pont Naturel en
Virginie: «En ces temps-là un dollar allait bien plus loin que de nos
jours» paraît descendre en ligne directe d'une spirituelle remarque de
Foote, quoique dans ce cas, nous préférions le fils au père.
L'_Essai sur le français tel que le parlent ceux qui ne parlent pas
français_ est aussi écrit d'une façon très fine d'ailleurs. Sur tous les
sujets, excepté en littérature, M. Matthews mérite d'être lu.
En littérature et sur les sujets littéraires, il est certainement tout à
fait piteux.
L'_Essai sur l'Éthique du plagiat_, avec son pénible effort pour
réhabiliter M. Rider Haggard, et les sottes remarques sur l'admirable
article de Poë, au sujet de «M. Longfellow et autres plagiaires» est
extrêmement terne et banal, et dans le laborieux parallèle qu'il établit
entre M. Frédéric Locker et M. Austin Dobson, l'auteur de _Plume et
Encre_ montre qu'il est absolument dépourvu de toute vraie faculté
critique, de toute finesse de tact pour discerner entre les vers
courants de société et l'oeuvre exquise d'un très-parfait artiste en
poésie.
Nous ne trouvons point mauvais que M. Matthews compare M. Locker et M.
Du Maurier, M. Dobson ou M. Randolph Caldecott, et M. Edwin Abbey.
Ces sortes de comparaisons, si elles sont très sottes, ne font aucun
mal.
En fait, elles ne signifient rien, et selon toute apparence, on ne veut
pas qu'elles aient une portée.
D'autre part, nous sommes réellement tenus de protester contre les
efforts de M. Matthews pour confondre la poésie de Piccadilly avec la
poésie du Parnasse.
Nous dire, par exemple que le vers de M. Dobson «n'a point la clarté
condensée, ni la vigueur incisive de M. Locker» est vraiment trop
mauvais, même pour de la critique transatlantique.
Pour peu qu'on se pique de se connaître en littérature on se gardera de
rapprocher ces deux noms.
M. Locker a écrit quelques agréables _vers de société_, quelques
bagatelles rimées à mettre en musique, admirablement bien faites pour
les albums de dames et les _magazines_.
Mais citer pêle-mêle Herrick, Suckling et M. Austin Dobson, c'est chose
absurde.
Herrick n'est point un poète.
D'autre part, M. Dobson, a produit des pièces absolument classiques dans
leur exquise beauté de forme.
Rien qui ait plus de perfection artistique en son genre que les _Vers à
une jeune Grecque_ n'a été écrit de notre temps.
Ce petit poème restera dans les mémoires, aussi longtemps qu'y restera
_Thyrsis_ et _Thyrsis_ ne sera jamais oublié.
Tous deux ont ce caractère de distinction qui est si rare en ces jours
de violence, d'exagération et de rhétorique.
Certes, quand on avance comme le fait M. Matthews que les pièces de M.
Dobson appartiennent à «la littérature forte», on dit une chose
ridicule.
Elles ne visent point à la force et elles ne la réalisent point.
Elles ont d'autres qualités, et dans leur sphère délicatement
circonscrite, elles n'ont point de rivales contemporaines; il n'en est
même aucune qui se place au second rang après elles.
Mais M. Matthews ne s'effraye de rien et s'évertue à traîner M. Locker
en dehors de Piccadilly, où il était tout à fait dans son élément, et à
le planter sur le Parnasse, où il n'a pas le droit de prendre place, où
il ne réclamerait point une place.
Il loue son oeuvre avec le zèle étourdi d'un commissaire-priseur
éloquent.
Ces vers d'une grande banalité, et même d'une légère vulgarité, _sur un
Crâne humain_:
Il a peut-être contenu (pour émettre au hasard quelques
idées),
ton cerveau, o Eliza Fry! ou celui de Baron Byron;
l'esprit de Nell Gwynne, ou du docteur Watts.
Deux bardes qu'on cite. Deux sirènes philanthropes.
Mais, j'espère, cela s'entend bien,
qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, qu'ils aient
été adorés ou détestés,
l'être qui posséda ce crâne ne fut pas tout à fait aussi bon,
ni tout à fait aussi mauvais que bien des gens l'ont affirmé.
Ces vers-là lui paraissent «avoir de la gaîté et de l'éclat» «être
pleins d'un humour agréable,» et il faut «y relever deux choses en
particulier: l'individualité et la franchise de l'expression.»
Individualité, franchise d'expression! Nous nous demandons quel est pour
M. Matthews le sens de ces mots.
M. Locker n'a pas de chance avec son lourdaud d'admirateur américain.
Comme il doit rougir en lisant ce panégyrique pesant!
Il faut dire que M. Matthews lui-même a du moins un accès de remords
d'avoir tenté de mettre l'oeuvre de M. Locker à côté de l'oeuvre de M.
Dobson, mais comme il arrive après les accès de remords, cela n'aboutit
à rien.
Dès la page suivante, nous l'entendons se plaindre de ce que le vers de
M. Dobson n'a point la «clarté condensée» et la «vigueur incisive» de
celui de M. Locker.
M. Matthews devait s'en tenir à ses ingénieux articles de journaux sur
l'_Euchre_, le Poker, le mauvais français et les plaisanteries d'antan.
Sur ces sujets-là, il sait «écrire des choses drôles» selon sa propre
expression.
Il écrit aussi «des choses drôles» sur la littérature, mais la drôlerie
n'est pas tout à fait aussi amusante.
Le dernier livre de M. William Morris[44].
[44] _Pall Mall Gazette_, 2 mars 1889. _A propos du Récit sur la maison
des Wolfings et toutes les familles de la Marche_.
Le dernier livre de M. Morris est, d'un bout à l'autre, une pure oeuvre
d'art, et la distance même qui sépare son style du commun langage et des
intérêts terre à terre de notre temps, donne à tout le récit une étrange
beauté, un charme qui n'a rien de familier.
Il est écrit dans un mélange de prose et de vers, comme le «cante fable»
du moyen âge et nous conte l'histoire de la maison des Wolfings dans ses
luttes contre les légionnaires de Rome qui pénétraient alors dans la
Germanie du Nord.
C'est une sorte de Saga, et le langage dans lequel est écrite cette
épopée populaire, comme nous pourrions la nommer, rappelle la dignité,
la franchise antique de notre langue anglaise d'il y a quatre siècles.
A un point de vue artistique, on peut la qualifier un essai pour se
replacer par un effort conscient dans le milieu d'un siècle plus ancien,
qui aurait plus de fraîcheur.
Les tentatives de ce genre ne sont point chose rare dans l'histoire de
l'art.
C'est d'un sentiment analogue que sont sortis le mouvement préraphaélite
de nos jours et la tendance archaïque de la sculpture grecque à son
époque postérieure.
Quand le résultat est beau, le procédé est justifié. Les cris aigus, de
ceux qui s'obstinent à réclamer une absolue modernité comme une
prétendue nécessité, ne sauraient prévaloir contre la valeur d'une
oeuvre qui possède l'incomparable excellence du style.
Il est certain que l'oeuvre de M. Morris possède cette excellence.
Ses belles harmonies, ses riches cadences créent chez le lecteur cet
esprit sans lequel son esprit ne peut être interprété, éveillent en lui
quelque chose du caractère romanesque, et le tirant de son propre siècle
le placent dans un rapport meilleur et plus vivant avec les grands
chefs-d'oeuvre de tous les temps.
C'est chose mauvaise pour un siècle que de regarder sans cesse dans
l'art pour y trouver son image.
Il est bon que de temps à autre, on nous donne une oeuvre noblement
imaginative en sa méthode et purement artistique dans son but.
En lisant le récit de M. Morris avec ses belles alternances de vers et
de prose, avec sa façon merveilleuse de traiter les sujets de roman et
d'aventures, nous ne pouvons nous soustraire à la sensation d'être
transportés aussi loin de la fiction ignoble que nous le sommes des
faits ignobles de notre temps.
Nous respirons un air plus pur, nous avons des rêves d'une époque où la
vie avait quelque chose de poétique qui lui était propre, où elle était
simple, imposante et complète.
L'intérêt tragique de _La Maison des Wolfings_ se concentre autour de
Thiodolf, le grand héros de la tribu.
La déesse, dont il est aimé, lui donne, au moment où il va livrer
bataille aux Romains, un haubert magique auquel est attaché un étrange
destin: celui qui le portera sera invulnérable, mais il causera la perte
de son pays.
Thiodolf découvre ce secret et rapporte le haubert à Soleil des
Bois,--ainsi se nomme-t-elle,--et préfère sa propre mort à la ruine de
sa cause.
Ainsi finit l'histoire.
Mais M. Morris a toujours mieux aimé le roman que la tragédie, et place
le développement de l'action au-dessus de la concentration de la
passion.
Son récit est semblable à une vieille et splendide tapisserie toute
pleine de personnages imposants et enrichie de détails délicats et
charmants.
L'impression, qu'elle laisse en nous, n'est point celle d'une figure
centrale qui domine l'ensemble, mais plutôt d'un magnifique dessin,
auquel tout est subordonné, et par lequel tout acquiert une
signification durable.
C'est le tableau d'ensemble de la vie primitive, qui exerce une réelle
fascination.
Ce qui, entre d'autres mains n'aurait été que de l'archéologie est
transformé ici par un instinct artistique vivant, nous est présenté sous
un aspect merveilleux, mais humain, et plein d'un intérêt élevé.
Il semble que le monde ancien revient à la vie pour nous charmer.
Il est difficile de donner par la simple citation une idée adéquate
d'une oeuvre aussi considérable, achevée avec autant de perfection
qu'elle a été conçue.
Cependant, voici un passage qui peut servir comme spécimen de sa valeur
narrative.
C'est la description de la visite faite par Thiodolf au Soleil des Bois.
La lumière de la lune s'épandait à grands flots sur le gazon
découvert, et la rosée tombait, en cette heure la plus froide de la
nuit, et la terre exhalait un doux parfum: toute la demeure était
alors endormie. En aucun des bruits ne se reconnaissait le bruit
d'une créature, si ce n'est que de la prairie lointaine arrivait le
mugissement d'une vache qui avait perdu son veau, et qu'une
chouette blanche voletait près des rebords du toit, jetant son cri
sauvage, pareil à la raillerie d'un éclat de rire maintenant
silencieux.
Thiodolf se dirigea vers le bois et marcha sans s'arrêter à travers
les noisetiers clairsemés, passa de là dans la masse dense des
bouleaux, dont le tronc se dressait lisse et argenté, haut,
compacte. En allant ainsi, il avait l'air de quelqu'un qui suit un
sentier familier, bien qu'aucun sentier ne fût marqué, jusqu'à ce
que la lumière lunaire fût entièrement éteinte par le toit serré du
feuillage; et cependant aucun homme n'était capable d'aller par là
malgré l'obscurité, sans s'apercevoir qu'il avait au-dessus de lui
une voûte verte.
Il avançait toujours en dépit des ténèbres et vit enfin devant lui
une faible lueur, qui devint de plus en plus brillante. Il parvint
alors à une petite clairière où reparaissait le gazon, un gazon
bien peu épais, parce que bien peu de lumière du soleil y arrivait,
tant étaient serrés les hauts arbres des alentours.
Thiodolf ne leva pas un instant les yeux vers le ciel, ni vers les
arbres, en parcourant le sol semé de cosses, que formait la
pelouse, mais ses yeux regardaient droit devant lui, vers le point
qui formait le centre de la pelouse.
Il n'y avait rien d'étonnant à cela, car là, sur un siège de
pierre, une femme était assise, d'une extrême beauté, vêtue d'un
vêtement scintillant, dont la chevelure s'épandait aussi pâle à la
lumière de la lune sur la terre grise que les plaines couvertes
d'orge, en une nuit d'août, avant que les faucilles recourbées y
passent.
Elle était assise là comme dans l'attente de quelqu'un. Il ne
suspendit point sa marche, il ne s'arrêta point, il alla droit à
elle, la prit dans ses bras, lui baisa la bouche et les yeux. Elle
lui rendit ses caresses. Alors il s'assit à côté d'elle.
Comme exemple de la beauté du vers, nous donnerions ce passage du chant
de Soleil des Bois.
Il montre au moins, avec quelle perfection la poésie s'harmonise avec la
prose, et combien est naturelle la transition de l'une à l'autre.
«En maints endroits habite la Destinée, qui ne dort ni
jour ni nuit.
Elle baise le bord de la coupe et porte le flambeau à la
flamme vacillante
quand les rois des hommes quittent la table, heureux,
pour le lit nuptial.
C'est peu de dire qu'elle émousse le tranchant de l'épée
aiguisée,
lorsqu'elle erre pendant bien des jours par la maison à
demi construite.
Elle balaie du rivage le navire, et sur la route accoutumée,
le chasseur montagnard va là où son pied ne glissa jamais.
Elle est là où la haute falaise s'émiette enfin sur le bord du
fleuve;
C'est elle qui aiguise la faux du faucheur, qui plonge le
berger dans le sommeil,
là où le mortel serpent veille parmi les moutons à l'abandon.
Or, nous qui appartenons à la race divine, nous connaissons
ses projets,
mais nous ne savons rien de sa Volonté sur la vie des
mortels et leur fin.
Ainsi donc je t'enjoins de ne rien craindre pour toi de la
Destinée et de ses actes,
mais de les craindre pour moi, et je t'enjoins de prêter une
oreille secourable à mon danger.
Sans cela... Es-tu heureux dans la vie, ou te plaît-il de
mourir
à la fleur de tes jours, quand ta gloire et tes souhaits
auraient atteint leur épanouissement?
Le dernier chapitre du livre, où nous est décrite la grande fête en
l'honneur des morts est si belle de style que nous ne pouvons nous
empêcher de citer ce passage.
«Or les ténèbres tombaient sur la terre, mais la salle était
resplendissante à l'intérieur, tout ainsi que l'avait promis le
Soleil de la Salle. Là s'étalait le trésor des Wolfings. De belles
draperies étaient tendues sur les murs: des vêtements finement
brodés suspendus aux colonnes, de superbes vases de bronze, des
coffres aux belles sculptures étaient rangés dans les angles, où
les gens pouvaient bien les voir, des vases d'or et d'argent
étaient disposés çà et là sur la table du festin. Les colonnes
étaient aussi parées de fleurs et des guirlandes fleuries pendaient
aux murs sur les tapisseries précieuses. Des résines aromatiques et
des parfums brûlaient dans des encensoirs de bronze d'un beau
travail. Tant de lumières étaient allumées sous le toit, qu'il
paraissait embrasé d'une flamme moins vive le jour où les Romains y
avaient brûlé des fagots pour le détruire par le feu, dans la hâte
du matin de la bataille.
«Alors commença le festin, dans la montée de leur retour, où ils
rapportaient dans leurs mains la victoire, et les corps inanimés de
Thiodolf et d'Otter, vêtus d'habits étincelants et précieux, les
contemplaient du siège élevé. Les parents qui leur rendaient
hommage étaient joyeux, et l'on but la coupe devant eux et
d'autres, que ce fussent des Dieux ou des hommes.
En des jours de réalisme lourdaud et d'imitation sans imagination, c'est
avec un plaisir intense qu'on souhaite la bienvenue à des oeuvres de ce
genre.
C'est là un livre que tous les amis de la littérature seront
certainement enchantés de lire.
Adam Lindsay Gordon[45].
[45] _Pall Mall Gazette_, 23 mars 1889.
Un critique a fait remarquer récemment à propos d'Adam Lindsay
Gordon[46], que grâce à lui l'Australie avait trouvé sa première
expression en beaux vers.
[46] Voir l'étude sur les Poètes Australiens, page 171.
Mais c'est là une erreur bienveillante.
Il y a fort peu d'Australie dans la poésie de Gordon.
Son coeur, son esprit, son imagination étaient toujours préoccupés de
souvenirs et de rêves anglais, et de la culture telle qu'il l'avait
reçue de l'Angleterre.
Il ne dut rien à son pays d'adoption.
S'il était resté dans la terre natale, il aurait fait de bien plus
belles choses.