abouti à rien, s'il ne m'avait pas été donné pour une nouvelle
expression nationalement déclamatoire un stimulus brusque, vaste,
terrible, direct et indirect.
«Il est certain, dis-je, que j'avais déjà fait quelques pas, que seule
l'explosion de la guerre de Sécessions, ce qu'elle me montra, comme à la
lueur des éclairs, que les profondeurs émotionnelles qu'elle sonda et
agita (naturellement pas dans mon coeur seul, je l'entends bien, mais
dans des millions d'autres, comme je le vis clairement), l'éclat
aveuglant, la provocation des tableaux de cette guerre, de ses scènes,
furent les raisons finales d'existence d'une poésie autochthone et
passionnée.
«Je descendis sur les champs de bataille de la Virginie... Désormais je
vécus dans le camp,--je vis de grands combats, et les jours et les nuits
qui les suivirent,--je participai à toutes les fluctuations, à la sombre
tristesse, au désespoir, au réveil de nouveaux espoirs, au retour du
courage--la mort affrontée avec empressement,--à la _cause_ aussi,--à la
durée et aux faits de ces années d'agonie et de jours livides,--vraies
années de parturition de cette Union désormais homogène.
«Sans ces deux ou trois ans et les épreuves qu'elles firent traverser,
les _Brins d'herbes_ n'auraient pas vu le jour».
Ayant ainsi obtenu le stimulus nécessaire pour faire vivre et animer ce
moi personnel, qui un jour ou l'autre aurait à prendre l'universalité,
il chercha à découvrir de nouveaux accents poétiques, et allant plus
loin que la simple passion pour l'expression, il visa à la
«suggestivité» tout d'abord.
«Je finis, je polis peu, ou pas du tout, et je ne le pouvais pas en
restant conséquent avec mon plan.
«Le lecteur ou la lectrice auront leur part de travail, tout comme j'ai
eu le mien.
«Je ne cherche pas tant à constater, à développer un thème, une pensée,
qu'à vous porter, lecteur, dans l'atmosphère du thème, ou de la
pensée,--pour que vous poursuiviez votre propre vol.»
Un autre mot-tremplin est _Camaraderie_ et d'autres mots-signes _Bonne
chère_, _Contentement_, _Espoir_.
C'était l'individualité que Walt Whitman cherchait particulièrement.
«Du commencement jusqu'à la fin, j'ai fait porter l'effort de mes
poésies sur l'individualité américaine, pour l'assister,--non seulement
parce qu'elle est une grande leçon dans la nature, dans l'ensemble de
ses lois généralisantes, mais encore comme contrepoids aux tendances
niveleuses de la démocratie--et pour d'autres raisons.
«Me défiant des conventions ostensibles littéraires et autres, je chante
franchement «le grand orgueil que l'homme ressent de lui-même» et j'en
fais plus ou moins le _motif_ de presque tous mes vers.
«Je crois cet orgueil indispensable à tout Américain.
«Je ne le juge point incompatible avec l'obéissance, l'humilité, la
déférence et le doute de soi».
Il fallait aussi trouver un thème nouveau dans la relation des sexes,
conçue sous une forme naturelle, simple et saine, et M. Walt Whitman
proteste contre la tentative que fit le pauvre M. William Rossetti pour
traiter son vers à la Bowdler[38] et l'expurger.
[38] Thomas Bowdler (1735-1823), éditeur d'éditions expurgées des
classiques. (_Note du traducteur_).
«A un autre point de vue, les _Brins d'herbes_ sont franchement le
poème de l'amour et de la faculté d'aimer--bien que des sens, qui,
d'ordinaire, n'accompagnent point ces mots, soient toujours derrière eux
et doivent se montrer en temps opportun, et tous sont l'objet d'un
effort pour les soulever jusqu'en une atmosphère et une lumière
différente.
«Au sujet de ce trait rendu intentionnellement palpable dans quelques
vers, je dirai seulement que le principe qui s'applique à ces vers donne
si bien le souffle à toute entreprise que la presque totalité de mes
poésies auraient pu n'être jamais écrites, si ces vers en avaient été
omis...
«Si certains faits et symptômes de sociétés sont universels... rien
n'est plus rare dans les conventions et dans la poésie moderne, que leur
acceptation normale.
«La littérature mande sans cesse le médecin pour le consulter, pour se
confesser, et sans cesse elle recourt aux faux-fuyants, aux langes des
suppressions au lieu de cette «héroïque nudité» qui seule peut servir de
base à un diagnostic sincère.
«Et en ce qui concerne les éditions futures des _Brins d'herbes_ (s'il y
en a) je profite de l'occasion présente pour donner à ces lignes la
confirmation définitive de convictions, de répétitions volontaires après
trente ans, et pour y interdire ici-même, autant qu'un mot de moi peut
le faire, toute mutilation».
Mais au-delà de tous ces accents, éclats d'âme, motifs, il y a le
hautain courage qui fait accepter avec grandeur et franchise toutes les
choses qui méritent d'exister.
Il désirait, dit Walt Whitman, «formuler un poème où chaque pensée,
chaque fait, serait strictement ou indirectement, ou impliquerait, une
croyance formelle en la sagesse, la santé, le mystère, la beauté de tout
ce qui s'accomplit, de tout objet concret, de toute existence humaine ou
autre, en se plaçant au point de vue non seulement de tous, mais de
chacun».
Ses deux assertions finales sont que «la poésie vraiment grande est
toujours... le résultat d'un esprit national, et non le privilège du
petit nombre des gens cultivés, de l'élite» et que «les chants les plus
forts et les plus doux ne se sont pas encore fait entendre».
Telles sont les vues contenues dans l'Essai du début: «_Regard en
arrière sur les routes parcourues_», ainsi qu'il l'intitule.
Mais il y a dans cet attrayant volume un grand nombre d'autres essais,
quelques-uns sur des poètes, comme Burns et Lord Tennyson, pour lesquels
Walt Whitman professe une admiration profonde; ou sur des acteurs et
chanteurs d'autrefois (Booth l'aîné, Forest, l'Alboni et Mario sont ses
principaux favoris) ou sur les Indigènes Indiens, sur l'élément espagnol
dans la nationalité américaine, sur le _slang_ de l'Ouest, sur la poésie
de la Bible, et sur Abraham Lincoln.
Mais Walt Whitman n'est jamais mieux dans son élément que quand il
analyse lui-même son oeuvre et fait des plans pour la poésie de
l'avenir.
Pour lui, la littérature a un but social nettement défini.
Il cherche à construire les masses, en «construisant» de grandes
«individualités».
Et cependant la littérature elle-même doit être précédée par de nobles
formes de vie.
«La meilleure littérature est toujours le résultat de quelque chose de
plus grand qu'elle.
«Elle est non pas le héros, mais le portrait du héros.»
Avant qu'il y ait de l'histoire ou un poème à enregistrer, il faut que
des faits se soient accomplis.
Assurément, il y a dans les idées de Walt Whitman une large vision, une
vigoureuse santé, un bel idéal éthique.
Il ne doit nullement être rangé parmi les littérateurs professionnels de
son pays, les romanciers de Boston, les poètes de New-York, etc.
Il occupe une place à part, et la valeur principale de son oeuvre est
dans ce qu'il prophétise, non dans ce qu'il accomplit.
Il a commencé un prélude à des thèmes plus amples.
Il est le héraut d'une ère nouvelle.
En tant qu'homme, il est le précurseur d'un type futur.
Il est un facteur dans l'évolution héroïque et spirituelle de l'être
humain.
Si la Poésie a passé à côté de lui, la philosophie lui accordera son
attention.
Le Nouveau Président[39].
[39] _Pall Mall Gazette_, 26 janvier 1889.
Dans un petit livre qu'il intitule l'_Île Enchantée_, M. Wyke Bayliss,
le nouveau président de la Société Royale des Artistes Anglais a donné
au monde son évangile de l'art.
Son prédécesseur, dans cette fonction, a également donné un évangile de
l'art, mais cet évangile prenait d'ordinaire la forme d'une
autobiographie.
M. Whistler écrivait toujours l'Art, et si nous nous en souvenons bien,
il l'écrit encore avec un A majuscule.
Mais il n'était jamais terne; le brillant de son esprit, la causticité
de sa satire, ses amusantes épigrammes,--peut-être préférerions-nous le
mot d'épitaphes,--à l'adresse de ses contemporains, rendaient ses
appréciations aussi agréables que décevantes, aussi charmantes que
malsaines.
En outre, il introduisit l'humour américain dans la critique d'art, et
pour cette seule raison, quand il n'y en aurait pas d'autre, il mérite
un souvenir affectueux.
D'autre part, M. Wyke Bayliss est assez ennuyeux.
Le dernier président n'a jamais émis des idées vraies, mais le président
actuel ne dit jamais rien de neuf, et si l'art est une forêt hantée par
les fées, ou bien une île enchantée, nous devons avouer notre préférence
en faveur du vieux Puck sur le nouveau Prospero.
L'eau est une chose admirable--du moins les Grecs l'ont dit--et M.
Ruskin était un admirable écrivain, mais la combinaison de l'un et de
l'autre est plutôt accablante.
Néanmoins il n'est que juste de dire que M. Wyke Bayliss, en ses bons
moments, écrit fort bien l'anglais.
M. Whistler, pour telle ou telle raison, employait constamment le
langage des petits Prophètes.
Peut-être le faisait-il pour bien marquer ses prétentions si connues à
l'inspiration verbale.
Peut-être croyait-il avec Voltaire, qu'_Habakkuk était capable de tout_
et tenait-il à s'abriter derrière l'égide d'un écrivain parfaitement
irresponsable, dont aucune prophétie ne s'est accomplie, au dire du
philosophe français.
C'était, dans le début, une idée assez ingénieuse, mais à la longue on
trouva le procédé monotone.
L'esprit des Hébreux est excellent, mais leur genre de style n'est point
à imiter, et une quantité quelconque de plaisanteries américaines ne
suffirait pas pour lui donner cette modernité qu'exige, avant tout, un
bon style littéraire.
Si admirables que soient sur la toile les feux d'artifice de Whistler,
ses feux d'artifice en prose ont de la brusquerie, de la violence, de
l'exagération.
Toutefois, depuis le temps de la Pythie, les oracles n'ont jamais été
remarquables par le style, et le modeste M. Wyke Bayliss est aussi
supérieur comme écrivain à M. Whistler qu'il lui est inférieur comme
peintre et artiste.
A vrai dire, il y a dans ce livre quelques passages écrits d'une façon
si charmante, en phrases si heureusement tournées, qu'il nous faut
reconnaître que le Président des Artistes Anglais, ainsi qu'un président
encore plus fameux de notre temps, sait mieux s'exprimer par l'entremise
de la littérature, qu'en recourant à la ligne et à la couleur.
Mais ceci s'applique uniquement à la prose de M. Wyke Bayliss.
Sa poésie est très mauvaise, et les sonnets qui terminent le livre sont
presque aussi médiocres que les dessins dont ils sont accompagnés.
Leur lecture nous oblige à regretter que sur ce point tout au moins, M.
Wyke Bayliss n'ait point suivi l'exemple prudent de son prédécesseur,
qui, avec tous ses défauts, ne commit jamais la faute d'écrire un seul
vers, et qui, d'ailleurs, est bien incapable de faire quoi que ce soit
en ce genre.
Quant au sujet des propos de M. Wyke Bayliss, il faut reconnaître que
ses vues sur l'art sont au dernier point banales et vieillottes.
A quoi bon dire aux Artistes qu'ils doivent s'efforcer de peindre la
Nature telle qu'elle est réellement.
Ce qu'est réellement la Nature est une question de métaphysique et non
d'art.
L'art s'occupe des apparences, et l'oeil de l'homme qui contemple la
Nature, et devons-nous dire, la vision de l'artiste, nous importe bien
plus que l'objet sur lequel il est dirigé.
Il y a bien plus de vérité dans l'aphorisme de Corot qu'un paysage est
simplement: «un état d'âme» que dans toutes les laborieuses recherches
de M. Bayliss sur le naturalisme.
Et de plus, pourquoi M. Bayliss gaspille-t-il tout un chapitre à faire
remarquer des ressemblances réelles ou supposées entre un livre publié
par lui, il y a une douzaine d'années, et un article de M. Palgrave paru
récemment dans le _Nineteenth Century_?
Ni le livre, ni l'article ne contiennent rien de vraiment intéressant,
et les passages parallèles, une centaine ou davantage que M. Wyke
Bayliss imprime solennellement côte à côte, sont pour la plupart comme
les lignes parallèles, qui ne se rencontrent jamais.
La seule proposition originale que M. Bayliss ait à nous offrir, c'est
que la Chambre des Communes devrait faire choix, chaque année, d'un
événement de l'histoire nationale et contemporaine et le faire connaître
aux artistes qui désigneraient l'un d'entre eux pour en faire un
tableau.
C'est de cette façon que M. Bayliss croit que nous pourrions avoir un
art historique, et il propose, comme exemple de ce qu'il veut dire, un
tableau représentant Miss Florence Nightingale à Scutari, un tableau
représentant l'inauguration du premier Bureau des Écoles de Londres, et
une peinture de la Salle des Séances du Sénat à Cambridge, lors de la
remise à la jeune fille graduée d'un diplôme, où elle serait «reconnue
comme possédant la science du Merlin, tout en restant aussi belle que
Viviane».
Certes, cette proposition témoigne des meilleures intentions, mais, sans
parler du danger de laisser l'art historique à la merci d'une majorité
dans la Chambre des Communes, qui ne manquerait pas de voter d'après sa
manière de voir les choses, M. Bayliss n'a pas l'air de se douter qu'un
grand événement n'est point nécessairement un sujet de peinture.
«Les événements décisifs du monde, ainsi qu'on l'a très bien dit,
s'accomplissent dans l'intelligence,» et pour les Bureaux Scolaires, les
cérémonies académiques, les salles d'hôpital, et le reste, on fera bien
de les laisser aux artistes des journaux illustrés qui s'en tirent
admirablement et les donnent exactement comme ils doivent être dessinés.
D'ailleurs, les tableaux qui représentent des événements contemporains,
mariages royaux, revues navales ou autres faits analogues, et qui se
voient chaque année à l'Académie, sont toujours extrêmement mauvais,
tandis que ces mêmes sujets, traités en noir et blanc dans le _Graphic_
ou le _London News_, sont excellents.
En outre, si nous tenons à comprendre l'histoire d'une nation par le
moyen de l'art, c'est aux arts de l'imagination et de l'idéal que nous
devons recourir, et non aux arts qui sont franchement imitatifs.
L'aspect visible de la vie ne contient plus désormais pour nous le
secret de l'esprit de la vie.
Probablement il ne le contint jamais.
Et si le _Banquet de Waterloo_, par M. Barker, et le _Mariage du Prince
de Galles_ par M. Frith sont des exemples d'art historique légitime,
moins ils contiennent d'art, mieux cela vaut.
Cependant M. Bayliss est plein de la foi la plus ardente et parle très
gravement de portraits authentiques de Saint Jean, de Saint Pierre, de
Saint Paul datant du premier siècle, et de l'établissement par les
Israélites d'une école d'art dans le désert, école qu'aurait dirigé un
certain Bezaleel, peu apprécié de nos jours.
Il écrit d'un style agréable et pittoresque, mais il ne devrait point
parler de l'art.
L'art est pour lui un livre scellé.
Une des Bibles du Monde[40].
[40] _Pall Mall Gazette_, 12 février 1889.
Le _Kalévala_ est un de ces poèmes que M. William Morris appela un jour
les «Bibles du Monde.»
Il se range comme épopée nationale, à côté des poèmes homériques, des
_Niebelungen_, du _Shahnameth_, et du _Mahabharata_.
L'admirable traduction que vient d'en publier M. John Martin Crawford
sera certainement bien accueillie de tous les lettrés, de tous les amis
de la poésie primitive.
M. Crawford, dans sa très intéressante préface, revendique pour les
Finlandais le mérite d'avoir commencé, avant toute autre nation
européenne, à recueillir et conserver leur antique folklore.
Au dix-septième siècle, nous rencontrons des hommes au goût littéraire
tels que Palmsköld, qui travaillèrent à rassembler et interpréter les
différents chants des habitants des landes marécageuses du Nord.
Mais le Kalévala proprement dit fut réuni par deux grands érudits
finlandais de notre siècle même: Zacharias Topélius et Elias Lönnrot.
Tous deux étaient des médecins praticiens, et leur profession les
mettait en contact fréquent avec les gens du peuple.
Topélius, qui réunit quatre-vingts fragments épiques du Kalévala, passa
les onze dernières années de sa vie au lit, où le retenait une maladie
incurable. Mais ce malheur ne refroidit point son enthousiasme.
M. Crawford nous apprend qu'il avait coutume de grouper les colporteurs
finlandais auprès de son lit et de les inviter à chanter leurs poésies
épiques, qu'il transcrivait à mesure qu'elles étaient récitées, et quand
il entendait parler d'un ménestrel finlandais réputé, il faisait tout
son possible pour faire venir chez lui le chanteur et recueillir de lui
de nouveaux fragments de l'épopée nationale.
Lönnrot parcourut tout le pays à cheval, en traîneau attelé de rennes,
en canot, recueillant vieux poèmes et chants chez les chasseurs, les
pêcheurs, les bergers.
Chacun lui donnait son concours, et il eut la bonne fortune de trouver
un vieux paysan, un des plus vieux parmi les _runolainen_ de la province
russe de Wuokinlem, qui surpassait de beaucoup tous les autres chanteurs
du pays, et il obtint de lui l'une des rimes les plus splendides du
poème.
Et certainement, le _Kalévala_, tel que nous le possédons, est un des
grands poèmes du monde.
Il ne serait peut-être pas tout à fait exact de le présenter comme une
épopée.
Il lui manque l'unité centrale du vrai poème épique dans le sens que
nous donnons à ce mot.
On y trouve bien des héros, outre Wainamoinen.
C'est à proprement parler un recueil de chants populaires et de
ballades.
Son antiquité ne donne aucune prise au doute: il est païen d'un bout à
l'autre, même la légende de la vierge Mariatta, à qui le soleil indique
l'endroit «où est caché son bébé d'or»,
Là-bas est ton enfant d'or,
Là repose endormi ton saint enfant,
caché jusqu'à la ceinture dans l'eau,
caché dans les joncs et les roseaux,
est nettement antérieure au christianisme, selon tous les savants.
Les Dieux sont surtout des dieux de l'air, de l'eau, de la forêt.
Le plus grand est le dieu du ciel, Ukks, qui est «le père des Brises»,
«le Pâtre des agneaux-nuages». L'éclair est son glaive, l'arc-en-ciel
son arc; son jupon lance des étincelles de feu, ses bas sont bleus, et
ses souliers de couleur cramoisie.
Les filles du Soleil et de la Lune sont assises sur les bords écarlates
des nuages et tissent les rayons de lumière en une toile brillante.
Untar préside aux brouillards et aux brumes, et les passe à travers un
tamis d'argent avant de les envoyer sur la terre.
Ahto, le dieu de la vague, habite «avec son épouse au coeur froid et
cruel» Wellamo, au fond de la mer dans l'abîme des Rochers aux Saumons,
et possède le trésor sans prix du Sampo, le talisman du succès.
Quand les branches des chênes primitifs cachèrent aux régions du Nord la
lumière du soleil, Pikku-Mies (Pygmée) émergea de la mer entièrement
vêtu de cuivre, avec une hachette de cuivre à la ceinture, et étant
parvenu à une stature gigantesque, il abattit en trois coups de sa
hachette l'immense chêne.
«Wirokannas» est le prêtre à la robe verte, de la forêt, et Tapio, qui
porte un vêtement en mousse d'arbre, et un haut chapeau en feuilles de
pin, est le «Dieu gracieux des grands bois».
Otso, l'ours, est «la Patte de miel des montagnes, l'ami des forêts, à
la robe de fourrure».
En toute chose visible ou invisible, il y a un dieu, une divinité
présente.
Il y a trois mondes, et tous peuplés de divinités.
Quant au poème lui-même, il est en vers trochaïques de huit syllabes,
avec allitération et écho dans le cours du vers. C'est le mètre dans
lequel Longfellow a écrit _Hiawatha_.
L'un de ses traits caractéristiques est une admirable passion pour la
nature, et pour la beauté des objets de la nature.
Lemenkainen dit à Tapio:
«Dieu des forêts, à la barbe noire,
avec ton chapeau et ton vêtement d'hermine,
habille les arbres des fibres les plus fines,
couvre les bosquets des tissus les plus riches,
donne aux sapins le luisant de l'argent,
revêts d'or les baumes élancés,
donne aux bouleaux leur ceinture cuivrée
et aux pins leur contour d'argent,
donne aux bouleaux des fleurs d'or,
couvre leurs troncs d'un réseau d'argent.
Tel était leur costume au temps d'autrefois,
quand les jours et les nuits avaient plus d'éclat,
quand les sapins brillaient comme la lumière du soleil,
et les bouleaux comme les rayons de la lune.
Que le miel embaume toute la forêt,
qui s'étend dans les vallons et sur les montagnes;
que des parfums rares se répandent sur les bords des prés,
que l'huile coule à flot des terres basses.»
Tous les métiers, tous les travaux d'art sont écrits, comme dans Homère,
avec un minutieux détail:
Alors le forgeron Ilmarinen,
l'éternel artiste-forgeron,
dans la fournaise, forgea un aigle
avec le feu de l'antique savoir.
Pour cet oiseau géant de magie
il forgea des grilles de fer.
Il lui fit le bec d'acier et de cuivre.
Il s'asseoit lui-même sur l'aigle,
sur le dos, entre les os des ailes,
et parle en ces termes à sa créature.
Il donne son ordre à l'oiseau de feu:
«Puissant aigle, oiseau de beauté,
dirige ton vol du côté où je t'enverrai,
vers le fleuve Tuoni, noir comme le charbon,
vers les profondeurs bleues du fleuve de la Mort.
Saisis le puissant poisson de Mana.
Empare-toi pour moi de ce monstre aquatique
Et la construction d'une barque par Wainamoinen est un des grands
épisodes du poème:
Wainamoinen, vieux et habile,
l'éternel faiseur de merveilles,
construit son vaisseau avec enchantement,
construit son bateau par art et magie.
Avec la charpente que fournit le chêne,
il en fait la quille et les flancs et le fond.
Il chante une chanson et la charpente est jointe.
Il en chante une seconde, et les flancs sont assemblés.
Il chante une troisième fois, et les taquets de nages sont fixes
rames et côtés et gouvernail façonnés,
les côtés et les flancs unis ensemble.
Maintenant il fait un pont au vaisseau magique.
Il peint le bateau en bleu et écarlate,
il orne avec de l'or le gaillard d'avant,
il couvre la proue avec de l'argent fondu.
Il lance à l'eau son magnifique vaisseau qui glisse
sur les rouleaux faits de sapin.
Maintenant il dresse les mâts en bois de pin,
sur chaque mât les voiles de toile
voiles bleues, et blanches et écarlates,
tissées en un tissu le plus fin.
Tous les traits caractéristiques d'une antique et splendide civilisation
se reflètent dans ce merveilleux poème, et l'admirable traduction de M.
Crawford devrait rendre les merveilleux héros de Suomi aussi familiers,
sinon plus chers à notre peuple, que les héros de la grande épopée
ionienne.
Le Socialisme poétique[41].
[41] _Pall Mall Gazette_, 15 février 1889.
M. Stopford Brooke disait, il y a quelque temps, que le Socialisme et
l'esprit socialiste donneraient à nos poètes des sujets plus nobles et
plus élevés à chanter, élargiraient leurs sympathies, agrandiraient
l'horizon de leur vision, et toucheraient, du feu et de l'ardeur d'une
foi nouvelle, des lèvres qui, sans cela, resteraient silencieuses, des
coeurs qui, sans cet évangile nouveau, resteraient froids.
Que gagne l'Art aux événements contemporains?
C'est toujours un problème attrayant, et un problème malaisé à résoudre.
Toutefois, il est certain que le Socialisme se met en marche bien
équipé.
Il a ses poètes et ses peintres, ses conférenciers artistiques, ses
caricaturistes malicieux, ses orateurs puissants, et ses écrivains
habiles.
S'il échoue, ce ne sera point faute d'expression.
S'il réussit, son triomphe ne sera pas un triomphe de la simple force
brutale.
La première chose qui frappe, quand on jette les yeux sur la liste de
ceux qui ont fourni leur appoint aux _Chants du Travail_ de M. Edward
Carpenter, c'est la curieuse variété de leurs professions respectives.
Ce sont les grandes différences de position sociale qui existent entre
eux. C'est cette étrange mêlée d'hommes qu'a réunis un moment une
passion commune.
L'éditeur est un «conférencier scientifique».
A sa suite, viennent un drapier, un porteur, puis deux ex-maîtres
d'Eton, deux bottiers, et ceux-ci à leur tour font place à un
ex-Lord-Maire de Dublin, à un relieur, à un photographe, à un ouvrier
sur acier, à une femme-auteur.