«Néanmoins ces choses-là et bien d'autres encore n'auraient peut-être

abouti à rien, s'il ne m'avait pas été donné pour une nouvelle

expression nationalement déclamatoire un stimulus brusque, vaste,

terrible, direct et indirect.

«Il est certain, dis-je, que j'avais déjà fait quelques pas, que seule

l'explosion de la guerre de Sécessions, ce qu'elle me montra, comme à la

lueur des éclairs, que les profondeurs émotionnelles qu'elle sonda et

agita (naturellement pas dans mon coeur seul, je l'entends bien, mais

dans des millions d'autres, comme je le vis clairement), l'éclat

aveuglant, la provocation des tableaux de cette guerre, de ses scènes,

furent les raisons finales d'existence d'une poésie autochthone et

passionnée.

«Je descendis sur les champs de bataille de la Virginie... Désormais je

vécus dans le camp,--je vis de grands combats, et les jours et les nuits

qui les suivirent,--je participai à toutes les fluctuations, à la sombre

tristesse, au désespoir, au réveil de nouveaux espoirs, au retour du

courage--la mort affrontée avec empressement,--à la _cause_ aussi,--à la

durée et aux faits de ces années d'agonie et de jours livides,--vraies

années de parturition de cette Union désormais homogène.

«Sans ces deux ou trois ans et les épreuves qu'elles firent traverser,

les _Brins d'herbes_ n'auraient pas vu le jour».

Ayant ainsi obtenu le stimulus nécessaire pour faire vivre et animer ce

moi personnel, qui un jour ou l'autre aurait à prendre l'universalité,

il chercha à découvrir de nouveaux accents poétiques, et allant plus

loin que la simple passion pour l'expression, il visa à la

«suggestivité» tout d'abord.

«Je finis, je polis peu, ou pas du tout, et je ne le pouvais pas en

restant conséquent avec mon plan.

«Le lecteur ou la lectrice auront leur part de travail, tout comme j'ai

eu le mien.

«Je ne cherche pas tant à constater, à développer un thème, une pensée,

qu'à vous porter, lecteur, dans l'atmosphère du thème, ou de la

pensée,--pour que vous poursuiviez votre propre vol.»

Un autre mot-tremplin est _Camaraderie_ et d'autres mots-signes _Bonne

chère_, _Contentement_, _Espoir_.

C'était l'individualité que Walt Whitman cherchait particulièrement.

«Du commencement jusqu'à la fin, j'ai fait porter l'effort de mes

poésies sur l'individualité américaine, pour l'assister,--non seulement

parce qu'elle est une grande leçon dans la nature, dans l'ensemble de

ses lois généralisantes, mais encore comme contrepoids aux tendances

niveleuses de la démocratie--et pour d'autres raisons.

«Me défiant des conventions ostensibles littéraires et autres, je chante

franchement «le grand orgueil que l'homme ressent de lui-même» et j'en

fais plus ou moins le _motif_ de presque tous mes vers.

«Je crois cet orgueil indispensable à tout Américain.

«Je ne le juge point incompatible avec l'obéissance, l'humilité, la

déférence et le doute de soi».

Il fallait aussi trouver un thème nouveau dans la relation des sexes,

conçue sous une forme naturelle, simple et saine, et M. Walt Whitman

proteste contre la tentative que fit le pauvre M. William Rossetti pour

traiter son vers à la Bowdler[38] et l'expurger.

[38] Thomas Bowdler (1735-1823), éditeur d'éditions expurgées des

classiques. (_Note du traducteur_).

«A un autre point de vue, les _Brins d'herbes_ sont franchement le

poème de l'amour et de la faculté d'aimer--bien que des sens, qui,

d'ordinaire, n'accompagnent point ces mots, soient toujours derrière eux

et doivent se montrer en temps opportun, et tous sont l'objet d'un

effort pour les soulever jusqu'en une atmosphère et une lumière

différente.

«Au sujet de ce trait rendu intentionnellement palpable dans quelques

vers, je dirai seulement que le principe qui s'applique à ces vers donne

si bien le souffle à toute entreprise que la presque totalité de mes

poésies auraient pu n'être jamais écrites, si ces vers en avaient été

omis...

«Si certains faits et symptômes de sociétés sont universels... rien

n'est plus rare dans les conventions et dans la poésie moderne, que leur

acceptation normale.

«La littérature mande sans cesse le médecin pour le consulter, pour se

confesser, et sans cesse elle recourt aux faux-fuyants, aux langes des

suppressions au lieu de cette «héroïque nudité» qui seule peut servir de

base à un diagnostic sincère.

«Et en ce qui concerne les éditions futures des _Brins d'herbes_ (s'il y

en a) je profite de l'occasion présente pour donner à ces lignes la

confirmation définitive de convictions, de répétitions volontaires après

trente ans, et pour y interdire ici-même, autant qu'un mot de moi peut

le faire, toute mutilation».

Mais au-delà de tous ces accents, éclats d'âme, motifs, il y a le

hautain courage qui fait accepter avec grandeur et franchise toutes les

choses qui méritent d'exister.

Il désirait, dit Walt Whitman, «formuler un poème où chaque pensée,

chaque fait, serait strictement ou indirectement, ou impliquerait, une

croyance formelle en la sagesse, la santé, le mystère, la beauté de tout

ce qui s'accomplit, de tout objet concret, de toute existence humaine ou

autre, en se plaçant au point de vue non seulement de tous, mais de

chacun».

Ses deux assertions finales sont que «la poésie vraiment grande est

toujours... le résultat d'un esprit national, et non le privilège du

petit nombre des gens cultivés, de l'élite» et que «les chants les plus

forts et les plus doux ne se sont pas encore fait entendre».

Telles sont les vues contenues dans l'Essai du début: «_Regard en

arrière sur les routes parcourues_», ainsi qu'il l'intitule.

Mais il y a dans cet attrayant volume un grand nombre d'autres essais,

quelques-uns sur des poètes, comme Burns et Lord Tennyson, pour lesquels

Walt Whitman professe une admiration profonde; ou sur des acteurs et

chanteurs d'autrefois (Booth l'aîné, Forest, l'Alboni et Mario sont ses

principaux favoris) ou sur les Indigènes Indiens, sur l'élément espagnol

dans la nationalité américaine, sur le _slang_ de l'Ouest, sur la poésie

de la Bible, et sur Abraham Lincoln.

Mais Walt Whitman n'est jamais mieux dans son élément que quand il

analyse lui-même son oeuvre et fait des plans pour la poésie de

l'avenir.

Pour lui, la littérature a un but social nettement défini.

Il cherche à construire les masses, en «construisant» de grandes

«individualités».

Et cependant la littérature elle-même doit être précédée par de nobles

formes de vie.

«La meilleure littérature est toujours le résultat de quelque chose de

plus grand qu'elle.

«Elle est non pas le héros, mais le portrait du héros.»

Avant qu'il y ait de l'histoire ou un poème à enregistrer, il faut que

des faits se soient accomplis.

Assurément, il y a dans les idées de Walt Whitman une large vision, une

vigoureuse santé, un bel idéal éthique.

Il ne doit nullement être rangé parmi les littérateurs professionnels de

son pays, les romanciers de Boston, les poètes de New-York, etc.

Il occupe une place à part, et la valeur principale de son oeuvre est

dans ce qu'il prophétise, non dans ce qu'il accomplit.

Il a commencé un prélude à des thèmes plus amples.

Il est le héraut d'une ère nouvelle.

En tant qu'homme, il est le précurseur d'un type futur.

Il est un facteur dans l'évolution héroïque et spirituelle de l'être

humain.

Si la Poésie a passé à côté de lui, la philosophie lui accordera son

attention.

Le Nouveau Président[39].

[39] _Pall Mall Gazette_, 26 janvier 1889.

Dans un petit livre qu'il intitule l'_Île Enchantée_, M. Wyke Bayliss,

le nouveau président de la Société Royale des Artistes Anglais a donné

au monde son évangile de l'art.

Son prédécesseur, dans cette fonction, a également donné un évangile de

l'art, mais cet évangile prenait d'ordinaire la forme d'une

autobiographie.

M. Whistler écrivait toujours l'Art, et si nous nous en souvenons bien,

il l'écrit encore avec un A majuscule.

Mais il n'était jamais terne; le brillant de son esprit, la causticité

de sa satire, ses amusantes épigrammes,--peut-être préférerions-nous le

mot d'épitaphes,--à l'adresse de ses contemporains, rendaient ses

appréciations aussi agréables que décevantes, aussi charmantes que

malsaines.

En outre, il introduisit l'humour américain dans la critique d'art, et

pour cette seule raison, quand il n'y en aurait pas d'autre, il mérite

un souvenir affectueux.

D'autre part, M. Wyke Bayliss est assez ennuyeux.

Le dernier président n'a jamais émis des idées vraies, mais le président

actuel ne dit jamais rien de neuf, et si l'art est une forêt hantée par

les fées, ou bien une île enchantée, nous devons avouer notre préférence

en faveur du vieux Puck sur le nouveau Prospero.

L'eau est une chose admirable--du moins les Grecs l'ont dit--et M.

Ruskin était un admirable écrivain, mais la combinaison de l'un et de

l'autre est plutôt accablante.

Néanmoins il n'est que juste de dire que M. Wyke Bayliss, en ses bons

moments, écrit fort bien l'anglais.

M. Whistler, pour telle ou telle raison, employait constamment le

langage des petits Prophètes.

Peut-être le faisait-il pour bien marquer ses prétentions si connues à

l'inspiration verbale.

Peut-être croyait-il avec Voltaire, qu'_Habakkuk était capable de tout_

et tenait-il à s'abriter derrière l'égide d'un écrivain parfaitement

irresponsable, dont aucune prophétie ne s'est accomplie, au dire du

philosophe français.

C'était, dans le début, une idée assez ingénieuse, mais à la longue on

trouva le procédé monotone.

L'esprit des Hébreux est excellent, mais leur genre de style n'est point

à imiter, et une quantité quelconque de plaisanteries américaines ne

suffirait pas pour lui donner cette modernité qu'exige, avant tout, un

bon style littéraire.

Si admirables que soient sur la toile les feux d'artifice de Whistler,

ses feux d'artifice en prose ont de la brusquerie, de la violence, de

l'exagération.

Toutefois, depuis le temps de la Pythie, les oracles n'ont jamais été

remarquables par le style, et le modeste M. Wyke Bayliss est aussi

supérieur comme écrivain à M. Whistler qu'il lui est inférieur comme

peintre et artiste.

A vrai dire, il y a dans ce livre quelques passages écrits d'une façon

si charmante, en phrases si heureusement tournées, qu'il nous faut

reconnaître que le Président des Artistes Anglais, ainsi qu'un président

encore plus fameux de notre temps, sait mieux s'exprimer par l'entremise

de la littérature, qu'en recourant à la ligne et à la couleur.

Mais ceci s'applique uniquement à la prose de M. Wyke Bayliss.

Sa poésie est très mauvaise, et les sonnets qui terminent le livre sont

presque aussi médiocres que les dessins dont ils sont accompagnés.

Leur lecture nous oblige à regretter que sur ce point tout au moins, M.

Wyke Bayliss n'ait point suivi l'exemple prudent de son prédécesseur,

qui, avec tous ses défauts, ne commit jamais la faute d'écrire un seul

vers, et qui, d'ailleurs, est bien incapable de faire quoi que ce soit

en ce genre.

Quant au sujet des propos de M. Wyke Bayliss, il faut reconnaître que

ses vues sur l'art sont au dernier point banales et vieillottes.

A quoi bon dire aux Artistes qu'ils doivent s'efforcer de peindre la

Nature telle qu'elle est réellement.

Ce qu'est réellement la Nature est une question de métaphysique et non

d'art.

L'art s'occupe des apparences, et l'oeil de l'homme qui contemple la

Nature, et devons-nous dire, la vision de l'artiste, nous importe bien

plus que l'objet sur lequel il est dirigé.

Il y a bien plus de vérité dans l'aphorisme de Corot qu'un paysage est

simplement: «un état d'âme» que dans toutes les laborieuses recherches

de M. Bayliss sur le naturalisme.

Et de plus, pourquoi M. Bayliss gaspille-t-il tout un chapitre à faire

remarquer des ressemblances réelles ou supposées entre un livre publié

par lui, il y a une douzaine d'années, et un article de M. Palgrave paru

récemment dans le _Nineteenth Century_?

Ni le livre, ni l'article ne contiennent rien de vraiment intéressant,

et les passages parallèles, une centaine ou davantage que M. Wyke

Bayliss imprime solennellement côte à côte, sont pour la plupart comme

les lignes parallèles, qui ne se rencontrent jamais.

La seule proposition originale que M. Bayliss ait à nous offrir, c'est

que la Chambre des Communes devrait faire choix, chaque année, d'un

événement de l'histoire nationale et contemporaine et le faire connaître

aux artistes qui désigneraient l'un d'entre eux pour en faire un

tableau.

C'est de cette façon que M. Bayliss croit que nous pourrions avoir un

art historique, et il propose, comme exemple de ce qu'il veut dire, un

tableau représentant Miss Florence Nightingale à Scutari, un tableau

représentant l'inauguration du premier Bureau des Écoles de Londres, et

une peinture de la Salle des Séances du Sénat à Cambridge, lors de la

remise à la jeune fille graduée d'un diplôme, où elle serait «reconnue

comme possédant la science du Merlin, tout en restant aussi belle que

Viviane».

Certes, cette proposition témoigne des meilleures intentions, mais, sans

parler du danger de laisser l'art historique à la merci d'une majorité

dans la Chambre des Communes, qui ne manquerait pas de voter d'après sa

manière de voir les choses, M. Bayliss n'a pas l'air de se douter qu'un

grand événement n'est point nécessairement un sujet de peinture.

«Les événements décisifs du monde, ainsi qu'on l'a très bien dit,

s'accomplissent dans l'intelligence,» et pour les Bureaux Scolaires, les

cérémonies académiques, les salles d'hôpital, et le reste, on fera bien

de les laisser aux artistes des journaux illustrés qui s'en tirent

admirablement et les donnent exactement comme ils doivent être dessinés.

D'ailleurs, les tableaux qui représentent des événements contemporains,

mariages royaux, revues navales ou autres faits analogues, et qui se

voient chaque année à l'Académie, sont toujours extrêmement mauvais,

tandis que ces mêmes sujets, traités en noir et blanc dans le _Graphic_

ou le _London News_, sont excellents.

En outre, si nous tenons à comprendre l'histoire d'une nation par le

moyen de l'art, c'est aux arts de l'imagination et de l'idéal que nous

devons recourir, et non aux arts qui sont franchement imitatifs.

L'aspect visible de la vie ne contient plus désormais pour nous le

secret de l'esprit de la vie.

Probablement il ne le contint jamais.

Et si le _Banquet de Waterloo_, par M. Barker, et le _Mariage du Prince

de Galles_ par M. Frith sont des exemples d'art historique légitime,

moins ils contiennent d'art, mieux cela vaut.

Cependant M. Bayliss est plein de la foi la plus ardente et parle très

gravement de portraits authentiques de Saint Jean, de Saint Pierre, de

Saint Paul datant du premier siècle, et de l'établissement par les

Israélites d'une école d'art dans le désert, école qu'aurait dirigé un

certain Bezaleel, peu apprécié de nos jours.

Il écrit d'un style agréable et pittoresque, mais il ne devrait point

parler de l'art.

L'art est pour lui un livre scellé.

Une des Bibles du Monde[40].

[40] _Pall Mall Gazette_, 12 février 1889.

Le _Kalévala_ est un de ces poèmes que M. William Morris appela un jour

les «Bibles du Monde.»

Il se range comme épopée nationale, à côté des poèmes homériques, des

_Niebelungen_, du _Shahnameth_, et du _Mahabharata_.

L'admirable traduction que vient d'en publier M. John Martin Crawford

sera certainement bien accueillie de tous les lettrés, de tous les amis

de la poésie primitive.

M. Crawford, dans sa très intéressante préface, revendique pour les

Finlandais le mérite d'avoir commencé, avant toute autre nation

européenne, à recueillir et conserver leur antique folklore.

Au dix-septième siècle, nous rencontrons des hommes au goût littéraire

tels que Palmsköld, qui travaillèrent à rassembler et interpréter les

différents chants des habitants des landes marécageuses du Nord.

Mais le Kalévala proprement dit fut réuni par deux grands érudits

finlandais de notre siècle même: Zacharias Topélius et Elias Lönnrot.

Tous deux étaient des médecins praticiens, et leur profession les

mettait en contact fréquent avec les gens du peuple.

Topélius, qui réunit quatre-vingts fragments épiques du Kalévala, passa

les onze dernières années de sa vie au lit, où le retenait une maladie

incurable. Mais ce malheur ne refroidit point son enthousiasme.

M. Crawford nous apprend qu'il avait coutume de grouper les colporteurs

finlandais auprès de son lit et de les inviter à chanter leurs poésies

épiques, qu'il transcrivait à mesure qu'elles étaient récitées, et quand

il entendait parler d'un ménestrel finlandais réputé, il faisait tout

son possible pour faire venir chez lui le chanteur et recueillir de lui

de nouveaux fragments de l'épopée nationale.

Lönnrot parcourut tout le pays à cheval, en traîneau attelé de rennes,

en canot, recueillant vieux poèmes et chants chez les chasseurs, les

pêcheurs, les bergers.

Chacun lui donnait son concours, et il eut la bonne fortune de trouver

un vieux paysan, un des plus vieux parmi les _runolainen_ de la province

russe de Wuokinlem, qui surpassait de beaucoup tous les autres chanteurs

du pays, et il obtint de lui l'une des rimes les plus splendides du

poème.

Et certainement, le _Kalévala_, tel que nous le possédons, est un des

grands poèmes du monde.

Il ne serait peut-être pas tout à fait exact de le présenter comme une

épopée.

Il lui manque l'unité centrale du vrai poème épique dans le sens que

nous donnons à ce mot.

On y trouve bien des héros, outre Wainamoinen.

C'est à proprement parler un recueil de chants populaires et de

ballades.

Son antiquité ne donne aucune prise au doute: il est païen d'un bout à

l'autre, même la légende de la vierge Mariatta, à qui le soleil indique

l'endroit «où est caché son bébé d'or»,

Là-bas est ton enfant d'or,

Là repose endormi ton saint enfant,

caché jusqu'à la ceinture dans l'eau,

caché dans les joncs et les roseaux,

est nettement antérieure au christianisme, selon tous les savants.

Les Dieux sont surtout des dieux de l'air, de l'eau, de la forêt.

Le plus grand est le dieu du ciel, Ukks, qui est «le père des Brises»,

«le Pâtre des agneaux-nuages». L'éclair est son glaive, l'arc-en-ciel

son arc; son jupon lance des étincelles de feu, ses bas sont bleus, et

ses souliers de couleur cramoisie.

Les filles du Soleil et de la Lune sont assises sur les bords écarlates

des nuages et tissent les rayons de lumière en une toile brillante.

Untar préside aux brouillards et aux brumes, et les passe à travers un

tamis d'argent avant de les envoyer sur la terre.

Ahto, le dieu de la vague, habite «avec son épouse au coeur froid et

cruel» Wellamo, au fond de la mer dans l'abîme des Rochers aux Saumons,

et possède le trésor sans prix du Sampo, le talisman du succès.

Quand les branches des chênes primitifs cachèrent aux régions du Nord la

lumière du soleil, Pikku-Mies (Pygmée) émergea de la mer entièrement

vêtu de cuivre, avec une hachette de cuivre à la ceinture, et étant

parvenu à une stature gigantesque, il abattit en trois coups de sa

hachette l'immense chêne.

«Wirokannas» est le prêtre à la robe verte, de la forêt, et Tapio, qui

porte un vêtement en mousse d'arbre, et un haut chapeau en feuilles de

pin, est le «Dieu gracieux des grands bois».

Otso, l'ours, est «la Patte de miel des montagnes, l'ami des forêts, à

la robe de fourrure».

En toute chose visible ou invisible, il y a un dieu, une divinité

présente.

Il y a trois mondes, et tous peuplés de divinités.

Quant au poème lui-même, il est en vers trochaïques de huit syllabes,

avec allitération et écho dans le cours du vers. C'est le mètre dans

lequel Longfellow a écrit _Hiawatha_.

L'un de ses traits caractéristiques est une admirable passion pour la

nature, et pour la beauté des objets de la nature.

Lemenkainen dit à Tapio:

«Dieu des forêts, à la barbe noire,

avec ton chapeau et ton vêtement d'hermine,

habille les arbres des fibres les plus fines,

couvre les bosquets des tissus les plus riches,

donne aux sapins le luisant de l'argent,

revêts d'or les baumes élancés,

donne aux bouleaux leur ceinture cuivrée

et aux pins leur contour d'argent,

donne aux bouleaux des fleurs d'or,

couvre leurs troncs d'un réseau d'argent.

Tel était leur costume au temps d'autrefois,

quand les jours et les nuits avaient plus d'éclat,

quand les sapins brillaient comme la lumière du soleil,

et les bouleaux comme les rayons de la lune.

Que le miel embaume toute la forêt,

qui s'étend dans les vallons et sur les montagnes;

que des parfums rares se répandent sur les bords des prés,

que l'huile coule à flot des terres basses.»

Tous les métiers, tous les travaux d'art sont écrits, comme dans Homère,

avec un minutieux détail:

Alors le forgeron Ilmarinen,

l'éternel artiste-forgeron,

dans la fournaise, forgea un aigle

avec le feu de l'antique savoir.

Pour cet oiseau géant de magie

il forgea des grilles de fer.

Il lui fit le bec d'acier et de cuivre.

Il s'asseoit lui-même sur l'aigle,

sur le dos, entre les os des ailes,

et parle en ces termes à sa créature.

Il donne son ordre à l'oiseau de feu:

«Puissant aigle, oiseau de beauté,

dirige ton vol du côté où je t'enverrai,

vers le fleuve Tuoni, noir comme le charbon,

vers les profondeurs bleues du fleuve de la Mort.

Saisis le puissant poisson de Mana.

Empare-toi pour moi de ce monstre aquatique

Et la construction d'une barque par Wainamoinen est un des grands

épisodes du poème:

Wainamoinen, vieux et habile,

l'éternel faiseur de merveilles,

construit son vaisseau avec enchantement,

construit son bateau par art et magie.

Avec la charpente que fournit le chêne,

il en fait la quille et les flancs et le fond.

Il chante une chanson et la charpente est jointe.

Il en chante une seconde, et les flancs sont assemblés.

Il chante une troisième fois, et les taquets de nages sont fixes

rames et côtés et gouvernail façonnés,

les côtés et les flancs unis ensemble.

Maintenant il fait un pont au vaisseau magique.

Il peint le bateau en bleu et écarlate,

il orne avec de l'or le gaillard d'avant,

il couvre la proue avec de l'argent fondu.

Il lance à l'eau son magnifique vaisseau qui glisse

sur les rouleaux faits de sapin.

Maintenant il dresse les mâts en bois de pin,

sur chaque mât les voiles de toile

voiles bleues, et blanches et écarlates,

tissées en un tissu le plus fin.

Tous les traits caractéristiques d'une antique et splendide civilisation

se reflètent dans ce merveilleux poème, et l'admirable traduction de M.

Crawford devrait rendre les merveilleux héros de Suomi aussi familiers,

sinon plus chers à notre peuple, que les héros de la grande épopée

ionienne.

Le Socialisme poétique[41].

[41] _Pall Mall Gazette_, 15 février 1889.

M. Stopford Brooke disait, il y a quelque temps, que le Socialisme et

l'esprit socialiste donneraient à nos poètes des sujets plus nobles et

plus élevés à chanter, élargiraient leurs sympathies, agrandiraient

l'horizon de leur vision, et toucheraient, du feu et de l'ardeur d'une

foi nouvelle, des lèvres qui, sans cela, resteraient silencieuses, des

coeurs qui, sans cet évangile nouveau, resteraient froids.

Que gagne l'Art aux événements contemporains?

C'est toujours un problème attrayant, et un problème malaisé à résoudre.

Toutefois, il est certain que le Socialisme se met en marche bien

équipé.

Il a ses poètes et ses peintres, ses conférenciers artistiques, ses

caricaturistes malicieux, ses orateurs puissants, et ses écrivains

habiles.

S'il échoue, ce ne sera point faute d'expression.

S'il réussit, son triomphe ne sera pas un triomphe de la simple force

brutale.

La première chose qui frappe, quand on jette les yeux sur la liste de

ceux qui ont fourni leur appoint aux _Chants du Travail_ de M. Edward

Carpenter, c'est la curieuse variété de leurs professions respectives.

Ce sont les grandes différences de position sociale qui existent entre

eux. C'est cette étrange mêlée d'hommes qu'a réunis un moment une

passion commune.

L'éditeur est un «conférencier scientifique».

A sa suite, viennent un drapier, un porteur, puis deux ex-maîtres

d'Eton, deux bottiers, et ceux-ci à leur tour font place à un

ex-Lord-Maire de Dublin, à un relieur, à un photographe, à un ouvrier

sur acier, à une femme-auteur.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 8 / 13 段