Parmi elles nous trouvons Lady Mary Wortley Montague, qui a tout le

caprice de Cléopatre, et dont les lettres sont charmantes à lire,

Mistress Centlivre, qui écrivit une brillante comédie, Lady Anne Barnard

dont _Le Vieux Robin Gray_ a été décrit par Sir Walter Scott comme

valant «tous les dialogues qu'ont jamais eus ensemble Corydon et

Phyllis, depuis Théocrite jusqu'à nos jours» et qui est certainement une

très belle et très touchante poésie, Esther Vanhomrigh, et Hester

Johnson, la Vanessa et la Stella de la vie du Doyen Swift; Mistress

Thrale, l'amie du grand lexicographe; la digne Mistress Barbauld; la

laborieuse Joanna Baillie; l'admirable Mistress Chapone, dont l'_Ode à

la Solitude_ fait toujours naître en moi une ardente passion pour la

société, et qui restera dans la mémoire au moins comme directrice de

l'établissement dans lequel fut élevée Becky Sharp, Miss Anna Seward,

qui fut appelée «le Cygne de Lichfield» la pauvre L. E. L. que Disraeli

décrivit dans une de ses spirituelles lettres à sa soeur comme la

«personnification de Brompton, toilette de satin incarnat, souliers de

satin blanc, joues rouges, nez camard, et la chevelure à la Sapho»;

Mistress Ratcliffe, qui créa le roman à aventures, et a ainsi endossé

une grande responsabilité; la belle Duchesse de Devonshire, de laquelle

Gibbon a dit qu'elle était faite pour être quelque chose de mieux qu'une

Duchesse; les deux admirables soeurs, Lady Dufferin et Mistress Norton;

Mistress Tighe, dont Keats lut avec plaisir la _Psyché_; Mistress

Hemans; la jolie, charmante «Perdita», qui flirta tour à tour avec la

Poésie et avec le Prince Régent, joua divinement dans le «Conte

d'Hiver», fut brutalement attaquée par Gifford et nous a laissé une

touchante petite poésie sur la boule-de-neige; et Emilie Bronté, dont

les poésies sont empreintes d'une force tragique et paraissent souvent

sur le point d'atteindre à la grandeur.

Les vieilles modes en littérature ne sont pas aussi agréables que les

vieilles modes dans le costume.

J'aime le siècle de la poudre mieux que le siècle de Pope.

Mais si l'on préfère le point de vue historique,--et en somme c'est le

seul où nous devions nous placer pour apprécier avec justice une oeuvre

qui n'est pas absolument de premier ordre,--nous ne pouvons éviter de

remarquer que bon nombre des poétesses anglaises, qui ont précédé

Mistress Browning, furent des femmes d'un talent peu ordinaire, et que

si la plupart d'entre elles regardèrent la poésie comme un simple

compartiment des _belles-lettres_, il en fut de même pour leurs

contemporains dans le plus grand nombre des cas.

Depuis l'époque de Mistress Browning, nos bois se sont remplis d'oiseaux

chanteurs, et si je me risque à leur demander de s'adonner davantage à

la prose, et moins au chant, ce n'est pas que je goûte la prose

poétique, mais c'est que j'aime la prose des poètes.

Le dernier volume de sir Edwin Arnold[27][28].

[27] _Pall Mall Gazette_, 11 décembre 1888.

[28] _Avec Saadi dans le jardin ou le livre de l'amour_.

Les auteurs qui écrivent en prose poétique sont rarement de bons poètes.

Ils ont beau emplir leurs pages de somptueuses épithètes, de phrases

resplendissantes, entasser des Pélions d'adjectifs sur des Ossas de

descriptions, ils ont beau s'abandonner à un style fortement coloré, à

la richesse luxuriante des images, si leur vers ne possède pas la

véritable vie rythmique du vers, si leur procédé ne connaît pas la

contrainte que s'impose le véritable artiste, tous leurs efforts

aboutissent à un bien mince résultat.

Il se peut que la prose «asiatique» soit utile pour la besogne du

journal, mais la poésie «asiatique» ne doit point être encouragée.

D'ailleurs, on peut dire que la poésie a bien, plus que la prose, besoin

de la contrainte volontaire.

Ses conditions sont beaucoup plus délicates.

Elle produit ses effets par des moyens plus subtils.

On ne doit point tolérer qu'elle dégénère en pure rhétorique, en pure

éloquence. Elle est, en un sens, celui de tous les arts qui possède la

plus grande conscience de soi, en ce qu'elle n'est jamais un moyen pour

atteindre une fin, et qu'elle est toujours sa propre fin.

Sir Edwin Arnold a un style très pittoresque, nous devrions peut-être

dire, un style très pictural.

Il connaît l'Inde mieux que ne la connaît aucun Anglais vivant et sait

l'hindoustani mieux que ne devrait le savoir un écrivain anglais.

Si ses descriptions manquent de distinction, elles ont du moins le

mérite d'être vraies, et quand il n'entrelarde point ses pages d'une

interminable série de mots exotiques, il est assez agréable.

Mais il n'est point poète. C'est tout simplement un écrivain poétique,

voilà tout.

Néanmoins les écrivains poétiques ont leur utilité, et il y a dans le

dernier volume de sir Edwin Arnold bien des choses qui récompenseront le

lecteur. La scène du récit est placée dans une mosquée dépendant du

monument appelé le Taj-Mahal, et un groupe composé d'un savant Mirza, de

deux jeunes chanteuses avec leur serviteur, et d'un Anglais, est censé

passer la nuit à lire le chapitre de Saadi sur l'Amour, et à

s'entretenir sur ce sujet, avec accompagnement de musique et de danse.

Bien entendu, l'Anglais n'est autre que sir Edwin Arnold lui-même:

Epris de l'Inde

trop épris d'elle, car son coeur y vivait

alors même que ses pas erraient bien loin de là.

Lady Dufferin apparaît comme

Lady Duffreen, la puissante Vice-Reine de la Reine

ce qui est assurément un des vers blancs les plus terribles que nous

ayons rencontrés depuis pas mal de temps sur notre route.

M. Renan est «un prêtre du Frangestan» qui écrit un «français

papillotant», Lord Tennyson

un homme que nous honorons pour ses chants,

plus grand que Saadi lui-même,

et les Darwiniens sont présentés en «Mollahs de l'Occident» qui

tiennent les fils d'Adam

pour la descendance des limaces marines.

Tout cela, c'est de la bonne plaisanterie, en son genre, une sorte de

pantomime littéraire, mais les meilleurs endroits du livre sont la

description du Taj même, qui est extrêmement soignée, et les diverses

traductions de Saadi éparses dans le volume.

Le grand tombeau que Shah-Jahan construisit pour Ayamand, est

tout pénétré de charme--ce n'est point de la maçonnerie,

ni de l'architecture, comme le sont toutes les autres,

mais c'est l'orgueilleuse passion d'un Empereur épris,

tissée en pierre vivante, qui brille, qui plane

et qui fait un corps de beauté à une âme, à une pensée.

Ainsi se fait-il, quand une face

divinement belle se dévoile devant vos yeux

nous montrant une femme d'une indicible beauté:

Et le sang court plus vite, et l'esprit bondit,

et le désir d'adorer fait fléchir les genoux dociles,

et le souffle s'arrête de lui-même. Tel est le Taj.

Vous le voyez avec le coeur, avant que les yeux

aient assez d'espace pour contempler. Partout blancheur,

blancheur de neige, blancheur de nuage.

Nous ne pouvons dire beaucoup de bien du sixième vers.

Insomuch that it haps, as when some face

qui est d'une maladresse singulière, et dépourvu de toute mélodie.

Mais voici un remarquable passage de Saadi:

Lorsque la terre affolée s'agita dans les angoisses du

tremblement de terre,

avec les racines des monts il ceignit de près ses frontières.

En ses rocs il enferma turquoise et rubis

et à sa verte branche, il suspendit sa rose cramoisie.

Il donne aux semences obscures les formes de beaux

rêves.

Qui peint avec l'eau, comme il sait peindre les choses?

Regardez! du nuage il fait tomber une goutte sur

l'Océan,

comme des reins du Père, il apporte une goutte.

Et de cela il forme une perle incomparable

et de ceci, un jeune homme, une jeune fille de cyprès,

il connaît à fond tous leurs organes

car pour lui tout est visible. Déroulez

vos froids replis, Serpents, courez en rampant, économes fourmis.

Sans mains, sans force il pourvoit à vos besoins,

Celui qui du «Néant» construisit le «que cela soit!»

et qui plante la Vie dans le vide du Non-Être.

Certes, sir Edwin Arnold pâtit de la comparaison inévitable qu'on ne

peut s'empêcher de faire entre son oeuvre et l'oeuvre d'Edward

Fitzgerald, et certainement Fitzgerald n'eut jamais écrit un vers comme

celui-ci: «utterly wotting all their innermosts;» (il connaît à fond

tous leurs organes.)

Mais on lit avec intérêt n'importe quelle traduction de ces admirables

poètes orientaux qui mêlent si étrangement la philosophie et la

sensation, la simple parabole ou fable et les doctrines obscures et

mystiques.

Ce que nous regrettons le plus dans le livre de sir Edwin Arnold, c'est

son habitude d'écrire d'une façon qu'on ne peut vraiment appeler d'un

autre nom que le _pigeon english_, quand nous apprenons que «Lady

Duffreen, la Vice-Reine de la Puissante Reine» se promène parmi les

_charpoys_[29] du quartier, sans aucune crainte de _sitla_ ou de

_tap_,[30] quand le Mirza s'explique ainsi:

[29] Couchettes.

[30] Maladies.

Ag lejao

to light the Kallians for the Saheb and me,[31]

[31] Ag lejao, allumes les pipes pour le Sahib et moi.

et le domestique obéit en disant _Achcha! Achcha!_

Quand nous sommes invités à écouter le «_Vina_ et le tambour» et qu'on

nous parle d'_ekkas_, de _Byragis_, de _hamals_, de Tamboora, tout ce

que nous pouvons dire, c'est qu'à de tels _Ghazals_ nous ne sommes point

en mesure de dire _Shamash_ ou _Afrin_.

En poésie anglaise, on n'a pas besoin

de _chaktis_ pour les pieds

de _Jasams_ pour ceindre les coudes, de _gote_, et de _har_

de _Bala_ et de _mala_.

Cela n'est pas de la couleur locale, mais de la décoloration locale;

cela ne rend nullement la scène plus vivante, cela ne met pas l'Orient

dans une lumière plus claire devant nous.

C'est simplement un ennui pour le lecteur, et une erreur de la part de

l'écrivain.

Il est peut-être difficile à un poète de trouver des synonymes anglais

pour des expressions asiatiques, mais la chose fût-elle même impossible,

le devoir du poète n'en est pas moins de les trouver.

Nous regrettons qu'un homme érudit et cultivé, tel que sir Arnold, se

soit rendu coupable d'une véritable trahison contre notre littérature.

Sans cette erreur, son livre, sans être le moins du monde une oeuvre de

génie, ou même de haut mérite littéraire, aurait encore possédé une

valeur durable.

En somme, sir Edwin Arnold a traduit Saadi, et il faut que quelqu'un

traduise sir Edwin Arnold.

Poètes australiens[32].

[32] _Pall Mall Gazette_, 14 décembre 1888.

M. Sladen dédie son Anthologie, (nous devrions peut-être dire son

herbier) de poésies australiennes à M. Edmond Gosse «dont l'exquise

faculté critique, nous dit-il, est aussi remarquable dans ses poésies

que dans ses conférences sur la poésie.»

Après un compliment aussi gracieux, M. Gosse aura certainement pour

devoir de faire une série de conférences sur l'art aux antipodes devant

les étudiants de Cambridge, qui seront certainement enchantés d'entendre

parler de Gordon, de Kendall, de Domett, pour ne rien dire de

l'extraordinaire assemblage de médiocrités que M. Sladen a tirées assez

étourdîment de leur obscurité aussi modeste que méritée.

Toutefois Gordon est fort mal représenté dans le livre de M. Sladen, les

trois spécimens de son oeuvre, qui ont été insérés, se composant d'un

fragment non revu, de son _Poème d'adieux_, et de l'_Adieu d'un Exilé_.

Ce dernier est touchant, cela s'entend, mais après tout, le banal

touche toujours, et il est très fâcheux que M. Sladen n'ait pu conclure

un arrangement financier avec les possesseurs des droits d'auteur de

Gordon.

Il en résulte un dommage irréparable pour le volume que nous avons sous

les yeux.

C'est grâce à Gordon que l'Australie a trouvé sa première expression en

vers.

Néanmoins il y a ici quelques autres poètes qui méritent d'être étudiés,

et on apprend avec intérêt des détails sur les poètes qui reposent sous

l'ombre du gommier, cueillent les fleurs du roseau, et le buddawong, et

la salsepareille, pour celles qu'ils aiment, et errent parmi les

bosquets du mont Bawbaw en écoutant les incultes extases du mopoke.

Pour eux, novembre, c'est

La merveille aux ailes d'or

qui met une main dans celle de l'Été, l'autre dans celle du Printemps.

Janvier est plein de «souffles de myrrhe, et de subtiles suggestions du

pays des roses».

C'est le chaud, le vivant mois de l'éclat, c'est lui

qui réjouit la terre et berce la forte et mélancolique mer.

tandis que Février, c'est la «Vraie Déméter»,

et éclaboussé du talon au genou du riche et chaud sang de la vigne

il arrive tout radieux à travers les bois jaunissants.

Chaque mois, à mesure qu'il arrive, reçoit des éloges nouveaux et fait

naître une musique toute différente de la nôtre. Juillet est «une dame,

née dans le vent et la pluie». En Août,

à travers la montagne, à travers toutes les landes noircies par le feu,

le vigoureux hiver souffle son adieu sauvage dans son cor.

Octobre est «la reine de toute l'année» «la dame à la blonde chevelure»

qui s'en va, «les pieds entravés de fleurs» à travers «les collines aux

contours hautains» et amène avec elle le Printemps.

Il faut décidément nous habituer au mopoke et à la salsepareille, faire

en sorte d'aimer le gommier et le buddawong, autant que nous aimons les

oliviers et les narcisses du blanc Colonus.

Après tout, les Muses sont grandes voyageuses, et le même pied, qui

foula les crocus de Cumnor, effleurera quelque jour peut-être l'or, qui

tombe des fleurs du jonc, et marchera délicatement sur l'herbe de la

brousse à la teinte de tan.

M. Sladen a naturellement grande foi dans les perspectives qui s'ouvrent

à la poésie australienne.

Il y a en Australie, nous dit-il, beaucoup plus d'auteurs capables de

produire des oeuvres de valeur qu'on ne l'a supposé.

Il est tout naturel que cela soit, ajoute-t-il. Car l'Australie possède

un de ces climats délicieux qui engagent au repos en plein air.

Le milieu de la journée est si chaud qu'il est vraiment plus hygiénique

de flâner que de se livrer à un travail plus énergique.

Soit, la flânerie en plein air n'est point une mauvaise école pour les

poètes, mais cela dépend beaucoup du flâneur.

Ce qui frappe quand on lit le recueil de M. Sladen, c'est le caractère

lamentablement provincial de la tendance et de l'exécution chez presque

tous les auteurs.

Les pages succèdent aux pages, sans que nous trouvions autre chose que

des échos sans mélodie, des reflets sans beauté, des vers pour magazines

de second ordre, et des vers de troisième ordre pour journaux coloniaux.

Il semble que Poë ait exercé quelque influence--du moins il y a

plusieurs parodies de sa manière;--un ou deux auteurs ont lu M.

Swinburne, mais l'ensemble nous présente la Nature sans art sous sa

forme la plus irritante.

Naturellement l'Australie est jeune, et même plus jeune que l'Amérique,

dont la jeunesse est actuellement une de ses traditions les plus

anciennes et les plus sacrées, mais le défaut absolu d'originalité dans

l'exécution est curieux.

Et peut-être pas si curieux que cela, après tout. L'adolescence est

rarement originale.

Il y a toutefois quelques exceptions.

Henry Clarence Kendall a un vrai don poétique.

La série de poésies sur les mois australiens, où nous avons déjà pris

des citations, abonde en beautés.

_Rose Aylmer_, par Landor est un classique en son genre; mais _Rose

Lorraine_, de Kendall, a des passages qui ne sont pas indignes d'être

mentionnés après lui, et la pièce intitulée: _Plus loin que Kerguélen_

est d'une mélodie admirable, par le rythme merveilleux des mots et une

véritable richesse d'expression.

Il y a certains vers d'une puissance étrange, et vraiment, en dépit de

l'exagération dans l'allitération, peut-être par suite de cela même,

toute la pièce est une remarquable oeuvre d'art.

Bien loin vers le Sud, vers l'espace où ne paraît pas une voile.

Loin de la zone de la fleur et de l'arbre,

s'étend, enveloppé d'hiver et de tourbillon et de plainte,

le fantôme d'une terre, entouré du fantôme d'une mer.

Mystérieux est le brouillard de son sommet à sa base;

le soleil de son ciel est ridé et gris.

C'est le fantôme de la lumière que la lumière qui éclaire sa face.

Jamais ce n'est la nuit, jamais ce n'est le jour.

C'est là le nuage ou il n'y a ni une fleur ni un oiseau;

ou l'on n'entend jamais la douce litanie des sources,

rien que l'orgueilleux, l'âpre tonnerre ne s'y perçoit.

Rien que la tempête, avec un grondement dans ses ailes.

Jadis à l'aurore de cette belle sphère,

sur cette terre à la face douloureuse, désolée

rayonna le jour bleu, et régna la beauté de l'année,

qui nourrit la feuille et la grâce de la fleur.

Grandioses étaient les lumières de son midi au coeur de l'Été.

Des Matins de majesté brillaient sur ses mers.

On y voyait la scintillation des étoiles et la splendeur de la lune,

qu'accompagnait la marche de la brise chantante.

Vallons et collines, ou murmuraient des ailes,

ravins pleins d'asphodèles,--espaces emperlés,

fleurissaient, flamboyaient de la splendeur du Printemps

au temps lointain, à l'aube de ce monde merveilleux.

M. Sladen présente Alfred Domett comme «l'auteur d'un des plus grands

poèmes d'un siècle où ont fleuri Shelley et Keats, Byron et Scott,

Wordsworth et Tennyson», mais les extraits qu'il donne de _Ranolf et

Amohia_ ne justifient guère cette assertion, quoique le chant du Dieu de

l'Arbre, au quatrième chant, soit d'une facture adroite, mais

exaspérante.

Un _midi du coeur de l'Été_ par Charles Harpur, «le père grisonnant de

la poésie australienne», est joli et gracieux.

Les _Accents forestiers_ par Thomas Henry, et la _Nuit du Samedi_ par

Miss Veel, méritent d'être lus, mais en somme les poètes australiens

sont extrêmement ternes et prosaïques.

On dirait qu'il y a peu de sirènes dans le Nouveau-Monde.

Quant à M. Sladen lui-même, il a fait son travail d'une manière très

consciencieuse. Il va même jusqu'à refaire presque entièrement une

pièce, par la raison que la copie manuscrite lui en est arrivée fort

mutilée.

C'est un pays charmant que le pays des rêves

_Au-delà de l'air lumineux_

Il a des jours _plus ensoleillés_, des ruisseaux _plus scintillants_

Et des jardins _plus beaux que ceux de la Terre_.

Telle est la première strophe de cette élucubration, et M. Sladen nous

apprend avec un orgueil bien excusable que les endroits imprimés en

italique sont de sa façon.

Voilà certainement un comble de la part d'un éditeur, et nous ne pouvons

nous empêcher de dire que cela fait plus d'honneur à la bonté d'âme de

M. Sladen qu'à son talent de critique et de poète.

De plus la publication, dans un volume de poésies «produites en

Australie» de passages pris dans _l'Orion_ de Horne, ne saurait se

justifier, d'autant plus qu'on ne nous donne aucun spécimen de la poésie

que Horne écrivit pendant le temps qu'il passa réellement en Australie,

où il remplissait l'emploi de «Gardien des Montagnes Bleues», emploi

qui, du moins par sa dénomination, est bien le plus charmant qu'on ait

jamais donné à un poète, et qui aurait admirablement convenu à

Wordsworth, je veux dire le Wordsworth des bons moments, car il lui

arrivait souvent d'écrire comme un _Distributeur de timbres_.

Néanmoins M. Sladen a fait preuve d'une grande énergie dans la

compilation de cet épais volume, qui ne contient pas beaucoup de choses

d'une réelle valeur, mais qui offre un certain intérêt historique,

surtout aux personnes qui auront souci d'étudier les conditions de la

vie intellectuelle dans les colonies d'un grand Empire.

Les notices biographiques de l'énorme cohue de versificateurs que

contient ce volume, sont en grande partie dues à la plume de M. Patchett

Martin.

Il en est de fort insuffisantes.

«Jadis habitant l'Australie Occidentale, résidant actuellement à Boston,

États-Unis, a publié plusieurs volumes de poésie» voilà qui est

plaisamment concis quand il s'agit d'un homme tel que John Boyle

O'Reilly.

De même dans ce qui suit: «poète, essayiste, critique et journaliste,

une des figures les plus marquantes du Londres littéraire», bien peu de

gens reconnaîtront l'industrieux M. William Sharp.

Néanmoins, et tout bien considéré, nous devons être reconnaissants

envers un volume qui nous a donné des spécimens de l'oeuvre de Kendall,

et peut-être un jour M. Sladen composera-t-il une anthologie de poésie

australienne, au lieu d'un herbier de vers.

Son livre actuel a beaucoup de bonnes qualités, mais il est presque

illisible.

Les Modèles à Londres[33].

[33] _English Illustrated Magazine_, janvier 1889.

Les modèles professionnels sont une invention purement moderne.

Chez les Grecs, par exemple, ils étaient tout à fait inconnus.

M. Mahaffy, il est vrai, nous apprend que Périclès avait coutume

d'offrir des paons aux grandes dames de la société athénienne pour les

décider à poser devant son ami Phidias, et nous savons que Polygnote

introduisit dans son tableau des Femmes Troyennes le portrait

d'Elpinice, soeur du grand leader conservateur de l'époque, mais il est

évident que ces grandes dames ne rentrent pas dans notre sujet.

Quant aux vieux maîtres, il est certain qu'ils firent sans cesse des

études d'après leurs élèves et leurs apprentis, que même leurs tableaux

religieux abondent en portraits de leurs connaissances, et de leurs

parents, mais ils semblent n'avoir point eu l'inestimable avantage de

l'existence d'une classe de gens qui ont pour unique profession de

poser.

En fait, le modèle, au sens propre du mot, est le produit direct des

écoles académiques.

De nos jours, chaque pays, excepté l'Amérique, a ses modèles.

A New-York, et même à Boston, un bon modèle est une telle rareté que la

plupart des artistes sont réduits à peindre des Niagara et des

millionnaires. Mais en Europe il en est autrement.

Là nous avons des modèles en grand nombre, et de toute nationalité.

Les modèles italiens sont les meilleurs.

La grâce naturelle de leurs attitudes, ainsi que le merveilleux

pittoresque de leur teint, fait d'eux des sujets faciles,--peut-être

trop faciles,--pour la brosse du peintre.

Les modèles français, quoiqu'ils ne soient pas aussi beaux que les

modèles italiens, possèdent une vivacité de sympathie intellectuelle, un

don de comprendre l'artiste, qui est tout à fait remarquable.

Ils ont aussi un grand empire sur les variétés de l'expression faciale.

Ils sont particulièrement dramatiques et savent jacasser l'_argot

d'atelier_ avec autant d'aisance que le critique du _Gil-Blas_.

Les modèles anglais forment une classe complètement à part.

Ils n'ont point le pittoresque des Italiens. Ils n'ont point la vivacité

d'intelligence des Français. Ils sont absolument dépourvus de tradition

de leur ordre, pour ainsi dire.

De temps à autre, un antique vétéran frappe à la porte d'un atelier et

propose de poser pour Ajax défiant la foudre, ou pour le Roi Lear sur

la lande flétrie.

Il y a quelque temps, l'un d'eux se rendit chez un peintre fort connu

qui, se trouvant pour le moment, avoir besoin de ses services,

l'engagea, et, pour commencer, lui dit de s'agenouiller dans l'attitude

de la prière.

--Serai-je biblique ou shakespearien? demanda le vétéran.

--Va pour shakespearien, répondit l'artiste, en se demandant par quelle

subtile _nuance_ d'expression le modèle allait exprimer la différence.

--Très bien, monsieur, dit le professeur de pose.

Puis il s'agenouilla solennellement, et se mit à cligner de l'oeil

gauche.

Toutefois cette catégorie est en train de disparaître.

Règle générale, de nos jours, le modèle est une jolie fille, d'un âge

allant de douze à vingt-cinq ans, qui n'entend rien à l'art, ce qui lui

est égal, et qui ne se préoccupe que de gagner sept ou huit shellings

par jour sans trop de peine.

Les modèles anglais regardent rarement un tableau et jamais ne se

risquent en des théories esthétiques.

En somme, elles réalisent entièrement la conception idéale que se fait

M. Whistler d'un critique d'art, car elles ne formulent aucune espèce de

critique.

Elles acceptent toutes les écoles d'art avec l'absolue impartialité d'un

commissaire-priseur et posent devant un jeune et fantasque

impressionniste avec autant de docilité que devant un érudit et

laborieux académicien.

Elles ne sont ni pour ni contre les Whistléristes.

La querelle entre l'école des faits et l'école des effets les laisse

indifférents.

Les mots d'idéaliste et de naturaliste arrivent à leurs oreilles sans y

apporter aucune signification.

Elles désirent seulement que l'atelier soit bien chauffé, que le lunch

soit chaud, car tous nos charmants artistes paient le lunch à leurs

modèles.

Quant à ce qu'on leur demande de poser, elles ont la même indifférence.

Le lundi, elles endossent les haillons de la jeune pauvresse pour M.

Pumper, dont les touchants tableaux de la vie moderne tirent tant de

larmes au public, et le mardi elles posent en péplum pour M. Phoebus,

qui est convaincu que tous les sujets vraiment artistiques sont

nécessairement antérieurs à l'ère chrétienne.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 6 / 13 段