L'art pictural est isolé, et sans relation; le cadre est le dernier

vestige de l'ancienne alliance entre la peinture et l'architecture.

Mais le dessinateur n'a point pour objet premier de produire un tableau.

Il vise à faire un modèle et procède par sélection: il repousse l'idée

du «trou dans le mur» et ne veut rien entendre «au sujet des fausses

fenêtres d'un tableau.»

Trois choses différencient les dessins.

D'abord l'esprit de l'artiste, ce mode, cette manière, qui sépare Dürer

de Flaxman, par lesquels nous reconnaissons comment l'âme d'un homme

s'exprime dans la forme qui lui est propre.

Puis vient l'idée constructive, l'emplissage des espaces avec une oeuvre

qui plaît.

En dernier lieu, c'est la matière, que ce soit le cuir ou l'argile,

l'ivoire ou le bois, matière qui souvent donne des suggestions, et

toujours commande le dessin.

Quant au naturalisme, nous devons nous souvenir que nous voyons non pas

seulement avec nos yeux, mais avec toutes nos facultés.

La sensation et la pensée sont des parties de la vision.

M. Crane traça alors, au tableau noir, le chêne réaliste du peintre de

paysage et le chêne décoratif du dessinateur.

Il montra aussi la marguerite des champs, telle qu'elle est dans la

Nature, et la même fleur traitée comme décoration de panneau.

Le dessinateur systématise et accentue, choisit et rejette, et l'oeuvre

décorative offre le même rapport avec la reproduction naturaliste que le

langage du drame imaginatif avec le langage de la vie réelle.

Les ressources décorative du carré et du cercle furent alors

représentées au tableau noir.

Il fut dit maintes choses sur la symétrie, l'alternance, et la

radiation.

M. Crane décrivit ce dernier principe comme étant le «Home Rule du

dessin, la perfection du self-government local» et il fit remarquer que

c'était là une chose essentiellement organique, qui se manifestait dans

l'aile de l'oiseau, tout aussi bien que dans la voûte en style Tudor de

l'architecture gothique.

M. Crane passa ensuite à la figure humaine, «cette expressive unité de

dessin» qui contient tous les principes de la décoration.

Il montra un dessin d'une figure nue tenant une hache, couchée dans un

pendentif architectural, figure qui, comme il eut soin de l'expliquer,

n'était point celle de M. Gladstone, malgré la présence de la hache.

Le dessinateur, laissant alors de côté le _chiaroscuro_, la dégradation

de teintes, et «autres faits superficiels de la vie» bien capables de se

défendre, et ayant toujours présente à l'esprit l'idée de la limitation

d'espace, se met en devoir de faire bien ressortir la beauté de sa

matière, que ce soit du métal, «avec son agréable relief» comme

s'exprime Ruskin, ou du verre cerné par le plomb, avec ses belles

lignes noires, ou la mosaïque avec ses cubes de gemmes, ou le métier à

tisser avec ses fils qui s'entrecroisent, ou le bois avec ses jolies

torsades de fibres.

Nombre d'insuccès artistiques sont dus à ce qu'un art veut faire des

emprunts à un autre.

Nous avons des sculpteurs qui prétendent faire de la peinture, des

peintres qui visent aux effets scéniques, des tisseurs en quête de

sujets de tableaux, des ornemanistes qui veulent faire de la Vie et non

de l'Art, des imprimeurs sur coton qui «attachent des bouquets de fleurs

artificielles avec des flots de ruban artificiel,» et jettent tout cela

sur le tissu qui n'en peut mais.

Puis vint la petite tirade de socialisme, très raisonnable et présentée

fort posément.

«Comment pouvons-nous avoir du bel art, alors que le travailleur est

condamné à un labeur monotone et machinal au milieu d'un entourage

morne, hideux, quand cités et Nature sont sacrifiées à la rapacité

mercantile, quand le Bon Marché est le Dieu de l'existence?»

Au temps jadis, l'ouvrier manuel était dessinateur.

Il avait des journées tranquilles d'étude en sa période d'apprentissage.

Le peintre lui-même débutait par le broyage des couleurs.

Il survit encore un peu d'ornement ancien, çà et là, sur les rosettes de

laiton des chevaux de trait, dans les seaux à lait à Anvers, dans les

cruches à eau d'Italie. Mais cela même s'en va.

«Le touriste passe et crée une demande que le commerce satisfait d'une

façon insuffisante.»

Nous ne sommes point encore arrivés à un état de choses qui soit la

santé.

Tottenham Court Road existe encore, on est menacé de voir renaître le

mobilier Louis XVI, et l'image coloriée populaire se débat dans les

mailles de l'antimacassar.

L'art est dans la dépendance de la vie.

Nous ne pouvons l'obtenir par les machines.

Et pourtant les machines ne sont mauvaises que quand elles nous

gouvernent.

La presse à imprimer est une machine que l'Art apprécie, parce qu'elle

lui obéit.

L'art véritable doit posséder l'énergie de la Vie elle-même, doit se

colorer de ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans la vie, doit suivre

les anges de lumière ou les anges des ténèbres.

L'art du passé ne doit point être copié avec un esprit servile.

Pour un siècle nouveau, nous réclamons une forme nouvelle.

La conférence de M. Walter Crane fut fort intéressante et fort

instructive.

Sur un seul point, nous serons en désaccord avec lui.

De même que M. Morris, il déprécie complétement l'art du Japon et

regarde les Japonais comme des artistes naturalistes et non point

décoratifs.

Il est vrai qu'ils sont souvent picturaux, mais avec leur finesse

exquise de touche, l'éclat et la beauté de leur coloris, leur entente

parfaite dans la façon de rendre un espace décoratif sans le décorer

lui-même (point sur lequel M. Crane n'a rien dit, quoique ce soit une

des choses les plus importantes dans la décoration) et par la subtilité

de leur instinct dans la place à donner aux objets, les Japonais sont

des artistes décoratifs d'un ordre élevé.

Il faudra que l'année prochaine quelqu'un fasse aux Arts et Métiers des

conférences sur l'art japonais.

En attendant, nous félicitons M. Crane et M. Cobden-Sanderson sur

l'admirable série de conférences qui a été faite à cette Exposition.

On ne saurait dire trop de bien de leur influence.

L'exposition, nous avons été heureux de l'apprendre, a été un succès

financier.

Elle se ferme demain, mais elle n'est que la première d'un grand nombre

d'autres, dans l'avenir.

Poétesses Anglaises[26].

[26] _Queen_, 8 décembre 1888

L'Angleterre a donné au monde une grande poétesse, Elisabeth Barrett

Browning.

A côté d'elle, M. Swinburne placerait Miss Christina Rossetti, dont

l'_Hymne du Nouvel An_ est décrit par lui comme la plus noble des

poésies sacrées de notre langue, au point qu'aucune autre ne s'en

rapproche assez pour mériter le second rang.

«C'est un hymne, nous dit-il, qui est comme touché par le feu, comme

baigné dans la lumière des rayons de soleil, comme accordé aux cordes et

aux cadences de la musique de la mer à son reflux, hors de la portée de

la harpe et de l'orgue, larges échos des sereines et sonores marées des

cieux.»

Malgré toute mon admiration pour l'oeuvre de Miss Rossetti, son choix

subtil des mots, sa richesse d'images, sa naïveté artistique, ou se

mêlent avec fantaisie de curieux accents d'étrangeté et de simplicité,

je ne puis m'empêcher de penser que M. Swinburne, en sa noble et

naturelle loyauté, l'a placée sur un piédestal trop élevé.

Pour moi, elle est simplement une très charmante artiste en poésie.

A vrai dire, c'est là chose si rare que nous ne pouvons faire autrement

que de l'aimer, quand nous la rencontrons, mais tout n'est pas là.

Plus loin, et au-dessus, il y a des hauteurs de chant plus élevées, plus

ensoleillées, une vision plus large, une atmosphère plus ample, une

musique à la fois plus passionnée et plus profonde, une énergie

créatrice qui est née de l'esprit, une extase ailée qui naît de l'âme,

une force et une ardeur dans la seule expression, qui a tout le

merveilleux du prophète et ne tient pas peu de la sainteté consacrée du

prêtre.

Mistress Browning n'a d'égale aucune des femmes qui aient jamais fait

vibrer la lyre, ou soufflé dans les pipeaux depuis les temps de la

grande poétesse éolienne.

Mais Sapho, qui, pour le monde antique, était une colonne de flamme, est

pour nous une colonne de ténèbres.

De ses poésies brûlées, avec bien d'autres oeuvres précieuses, par les

Empereurs de Byzance ou les Papes de Rome, il ne reste plus que des

fragments en petit nombre.

Il peut se faire qu'elles moisissent dans la nuit parfumée de quelque

tombe égyptienne, serrées dans la main flétrie d'un amoureux défunt

depuis longtemps.

Il peut même se faire qu'en ce moment un moine de l'Athos ait les yeux

fixés sur un ancien manuscrit dont les caractères recroquevillés cachent

une oeuvre lyrique ou une ode de celle que les Grecs appelaient la

Poétesse, tout comme ils désignaient Homère par les mots: «le Poète»,

celle qui était pour eux la Dixième Muse, la fleur des Grâces, l'enfant

d'Eros, et l'orgueil de l'Hellade, Sapho à la douce voix, la belle aux

beaux yeux, à la chevelure noire de nuance d'hyacinthe.

Mais en fait, l'oeuvre de la merveilleuse chanteuse de Lesbos est

entièrement perdu pour nous.

Il nous reste quelques pétales des roses de son jardin, et c'est tout.

De nos jours la littérature survit au marbre et au bronze, mais aux

temps anciens, il n'en était point ainsi, malgré la fière assertion du

poète romain.

Les fragiles vases d'argile des Grecs nous conservent encore les

portraits de Sapho, délicatement peints en noir, rouge et blanc, mais de

son chant nous n'avons que l'écho d'un écho.

Parmi toutes les femmes de l'histoire, Mistress Browning est la seule

que nous ayons le droit de nommer en un rapprochement possible ou

lointain avec Sapho.

Sapho était, sans contredit, une artiste plus impeccable, plus parfaite.

Elle remua tout le monde antique plus que Mistress Browning n'a jamais

remué l'âge moderne.

Jamais l'Amour n'eut un chantre pareil.

Même dans les quelques vers qui nous restent, la passion semble

consumer, brûler.

Mais comme le temps injuste qui l'a couronnée des lauriers stériles de

la renommée, les a entrelacés aux mornes pavots de l'oubli, laissons-là

ce qui n'est qu'un souvenir et revenons à une poétesse dont le chant

nous reste comme une gloire impérissable de notre littérature, à celle

qui entendit du fond de la sombre mine et de l'usine encombrée, la

plainte des enfants, et fit pleurer l'Angleterre sur ces petits, celle

qui dans ses sonnets soi-disant portugais chanta le mystère spirituel de

l'amour, et les dons intellectuels que l'amour apporte à l'âme; celle

qui eut foi dans tout ce qui était noble, qui eut de l'enthousiasme pour

ce qui est grand, de la pitié pour tout ce qui souffre, celle qui

écrivit: _Vision de poètes_, et les _Fenêtres de la Casa Guidi_, et

_Aurora Leigh_.

Ainsi que l'a dit d'elle un homme, auquel je dois mon amour de la

poésie, non moins que mon amour de la campagne,

Aujourd'hui encore à nos oreilles,

le clair «Excelsior» lancé par une lèvre de femme,

arrive par dessus l'Apennin, bien que

la face de cette femme gise pâlie, glacée par la mort,

avec tous les grands morts dont Florence garde le marbre;

Car aussi longtemps que de nobles chants remueront

les coeurs des hommes

et rempliront le monde de leurs vibrations,

en cercles s'élargissant toujours jusqu'à ce qu'ils parviennent

jusqu'au trône de Dieu, et que le poème devienne prière,

et que la prière apporte la vigueur libératrice

qui communique aux nations la flamme des actions héroïques,

elle est vivante,--la poétesse à la grande âme qui vit

des fenêtres de la Casa Guida l'aube de la Liberté

se lever sur l'Italie, et qui en rendit la gloire,

en hymnes ensoleillés, à toute l'humanité.

Vraiment, elle est vivante, et non seulement au coeur de l'Angleterre de

Shakespeare, mais aussi au coeur de l'Italie de Dante.

A la littérature grecque, elle dut sa culture classique, mais l'Italie

moderne créa sa passion humaine pour la Liberté.

Après avoir franchi les Alpes, elle se sentit pleine d'une ardeur

nouvelle, et de sa belle et éloquente bouche, que nous revoyons dans ses

portraits, sort un flot de chant lyrique si noble, si majestueux que

nous n'avons rien entendu de comparable sur les lèvres d'aucune femme,

depuis plus de deux mille ans.

Il est agréable de se dire qu'une poétesse anglaise a été dans une

certaine mesure un facteur efficace dans cette création de l'unité

italienne qui fut le rêve de Dante, et si Florence chassa en exil son

grand chanteur, du moins elle accueillit avec empressement dans ses murs

la poétesse, qu'en ces derniers temps, lui avait envoyée l'Angleterre.

Si l'on avait à indiquer les principales qualités de l'oeuvre de

Mistress Browning, on nommerait, comme M. Swinburne l'a fait pour Byron,

la sincérité et la force.

Il y a des défauts, naturellement.

«Elle ferait rimer _lune_ avec table,» a-t-on dit d'elle par

plaisanterie, et certes l'on ne trouverait point dans toute la

littérature de rimes aussi monstrueuses que celles qu'on rencontre

parfois dans les poésies de Mistress Browning.

Mais sa rudesse n'était point le résultat de la négligence.

Elle était voulue, comme le montrent fort clairement ses lettres à M.

Horne.

Elle se refusait à passer sa muse au papier émerisé.

Elle avait en haine le lustrage facile et le poli artificiel.

Elle était artiste, même quand elle écartait l'art.

Elle entendait produire un certain effet par certains moyens, et elle y

réussissait, et son indifférence à l'égard de l'assonance complète dans

les rimes donne souvent à son vers une richesse splendide et y introduit

un élément agréable de surprise.

En philosophie; elle était platonicienne; en politique, elle était

opportuniste.

Elle ne s'attacha à aucun parti déterminé.

Elle aimait le peuple quand il se montrait royal, et les rois quand ils

se montraient des hommes.

Elle avait les idées les plus élevées sur la valeur réelle et le motif

de la poésie.

«La poésie, dit-elle dans la préface d'un de ses volumes, a été pour moi

une chose aussi sérieuse que la vie elle-même, et la vie a été une chose

très sérieuse. Ni l'une ni l'autre n'ont été pour moi une partie de

volant. Je n'ai jamais commis l'erreur de prendre le plaisir pour la

cause finale de la poésie, ni le loisir comme l'heure favorable au

poète. J'ai accompli ma tâche en ceci, non point comme simple travail de

la tête et de la main, indépendant de la personnalité, mais comme

l'expression la plus complète de cette personnalité qu'il me fût

possible d'atteindre.»

C'est certainement son expression la plus complète, et par là elle

réalise sa perfection intégrale.

«Le poète, dit-elle quelque part, est à la fois plus riche et plus

pauvre qu'il ne l'était d'ordinaire: il est vêtu de meilleur drap, mais

il ne prononce plus d'oracles.»

Ces mots donnent le diapason de sa façon de concevoir la mission du

poète.

Il était fait pour prononcer les oracles de la Divinité, pour être à la

fois un prophète inspiré et un prêtre saint, et nous pouvons sans

exagération, à mon avis, la considérer comme telle.

Elle était une Sibylle apportant un message au monde, parfois avec des

lèvres bégayantes, et une fois, au moins, avec les yeux bandés, mais

toujours avec le vrai feu et la ferveur d'une foi fière et inébranlable,

toujours avec les grands élans d'une nature spirituelle, les nobles

ardeurs d'une âme passionnée.

Quand nous lisons ses meilleures poésies, nous sentons que quoique le

sanctuaire d'Apollon soit vide, quoique le trépied soit renversé,

quoique le vallon de Delphes soit désolé, la Pythie n'est point encore

morte.

En notre propre siècle, elle a chanté pour nous, et ce pays-ci l'a fait

naître pour la seconde fois.

Vraiment, Mistress Browning est la plus sage des Sibylles, plus sage

même qu'aucune des figures puissantes que Michel-Ange a peintes sur la

voûte de la Chapelle Sixtine de Rome, rêvant sur le volume mystérieux

et s'efforçant de déchiffrer les secrets du destin. Car elle a bien

compris que si savoir c'est pouvoir, la souffrance fait partie de la

connaissance.

C'est à son influence presque autant qu'à la plus haute éducation des

femmes, que je serais porté à attribuer le réveil vraiment remarquable

de la poésie féminine qui caractérise la dernière moitié de notre siècle

en Angleterre.

Aucun pays n'a jamais eu autant de poétesses à la fois.

En vérité, quand on songe que les Grecs n'eurent que neuf muses, on est

parfois tenté de se dire que nous en avons trop.

Et pourtant l'oeuvre accomplie par les femmes dans la sphère de la

poésie atteint véritablement à un niveau fort élevé d'excellence.

En Angleterre, nous avons eu toujours de la tendance à déprécier la

valeur de la tradition en littérature.

Dans notre empressement à trouver une voix musicale nouvelle et un mode

musical plus jeune, nous avons oublié la beauté que peut posséder Echo.

Nous cherchons d'abord l'individualité et la personnalité, et c'est là,

à vrai dire, ce qui caractérise le mieux les chefs-d'oeuvre de notre

littérature, tant en prose qu'en vers.

Mais une culture systématique, et l'étude des meilleurs modèles, si

elles s'unissent à un tempérament artistique, à une nature ouverte à

d'exquises impressions, peut produire bien des choses admirables, bien

des choses dignes d'éloge.

Il serait tout à fait impossible de donner une liste complète de toutes

les femmes qui depuis Mistress Browning se sont essayées sur le luth et

la lyre.

Mistress Pfeiffer, Mistress Hamilton King, Mistress Augusta Webster,

Graham Tomson, Miss Mary Robinson, John Ingelow, Miss May Kendall, Miss

Nesbit, Miss May Probyn, Mistress Craik, Mistress Meynell, Miss Chapman,

et bien d'autres ont fait vraiment de bonnes choses en poésie, soit dans

le grave mode dorien de la poésie pensive, intellectuelle, soit dans les

formes légères et gracieuses de l'ancienne poésie française, soit dans

le genre romantique de l'antique ballade, soit dans ce «monument d'un

moment» comme s'exprimait Rossetti, le sonnet tendu et concentré.

Parfois on est tenté de désirer que cette faculté artistique si vive que

les femmes possèdent, à n'en pas douter, se développe un peu plus dans

le sens de la prose, un peu moins dans le sens des vers.

La poésie est faite pour nos moments de haute exaltation, quand nous

souhaitons être auprès des Dieux, et, dans notre poésie rien ne saurait

nous satisfaire, sinon ce qui est d'un mérite supérieur, mais la prose

est réservée pour notre pain quotidien, et le défaut de bonne prose est

une des grandes taches de notre civilisation.

La prose française même maniée par des écrivains les plus ordinaires,

est toujours remarquable, mais la prose anglaise est détestable.

Nous avons un petit nombre, un très petit nombre de maîtres, tels quels.

Nous avons Carlyle, qu'il faut se garder d'imiter, M. Pater, qui, grâce

à la subtile perfection de sa forme, est absolument inimitable, et M.

Froude qui est utile; et M. George Meredith, qui est un avertissement,

et M. Lang, qui est le divin amateur, et M. Stevenson, qui est l'artiste

humain, et M. Ruskin, dont le rythme, et la couleur, et la belle

rhétorique et la merveilleuse musique de mots sont absolument hors de

portée.

Mais la prose de tous les jours, celle qu'on lit dans les Magazines et

dans les journaux est terriblement morne et encombrante, lourde en ses

mouvements, gauche et exagérée dans son expression.

Il peut se faire qu'un jour nos femmes de lettres s'adonnent plus

décidément à la prose.

Leur légèreté de touche, leur oreille exquise, leur sentiment délicat de

l'équilibre et de la proportion ne nous seraient pas peu utiles.

Je me figure aisément les femmes introduisant une manière nouvelle dans

notre littérature.

Toutefois nous avons ici affaire aux femmes en tant que poétesses, et il

est intéressant de remarquer que, quoique l'influence de Mistress

Browning ait, sans contredit, contribuée puissamment à développer ce

mouvement poétique nouveau, si je puis l'appeler ainsi, il semble

cependant n'y avoir jamais eu pendant les trois derniers siècles, aucune

époque où les femmes de ce royaume n'aient cultivé sinon l'art, du moins

l'habitude d'écrire en vers.

Quelle fut la première poétesse anglaise?

Je ne saurais le dire.

Je crois que ce fut l'Abbesse Juliana Berners, qui vécut au quinzième

siècle, mais je ne doute point que M. Freeman ne soit en mesure de

désigner, à première réquisition, quelque merveilleuse poétesse saxonne

ou normande, dont il est impossible de lire les oeuvres sans glossaire,

et qui, même avec cette aide, sont inintelligibles.

Pour mon compte, je m'en tiens à l'Abbesse Juliana, qui écrivit avec

enthousiasme sur la fauconnerie, et après elle, je mentionnerais Anne

Askew qui, en prison et à la veille même de son martyre par le feu,

écrivit une ballade qui a, en tout cas, un intérêt pathétique et

historique.

Le «très doux et très doux et très sententieux _ditty_» de la Reine

Elisabeth sur Marie Stuart, est grandement loué par Puttenham, critique

contemporain, comme un exemple «d'Exargasia, ou du style somptueux en

littérature» ce qui, en tout cas, paraît une épithète fort convenable

pour les poésies d'une aussi grande Reine.

L'expression, qu'elle applique à l'infortunée Reine d'Écosse, «fille de

la Discorde» a naturellement passé depuis longtemps dans la littérature.

La Comtesse de Pembroke, soeur de Sir Philippe Sidney, fut très admirée

comme poétesse en son temps.

En 1613, «la docte, vertueuse et véritablement noble dame» Elisabeth

Carew, publia une «_Tragédie de Mariane, la belle reine de Juiverie_» et

quelques années plus tard «la noble Dame Diana Primerose» écrivit une

_Chaîne de Perles_, qui est un panégyrique sur les «grâces sans pair» de

Gloriana.

Mary Morpeth, amie et admiratrice de Drummond de Hawthornden; Lady Mary

Wroth, à qui Ben Jonson dédia l'_Alchimiste_, et la Princesse

Elisabeth, soeur de Charles Ier, doivent aussi être mentionnées.

Après la Restauration, les femmes s'adonnèrent avec une ardeur plus

grande encore à l'étude de la littérature et à la pratique de la poésie.

Marguerite, duchesse de Newcastle, fut une véritable femme de lettres,

et quelques-uns de ses vers sont extrêmement jolis et gracieux.

Mistress Aphra Behn fut la première Anglaise qui se fit de la

littérature une profession régulière.

Mistress Katharine Philps inventa la sentimentalité, si nous en croyons

M. Gosse.

Comme elle fut louée par Dryden et regrettée par Cowley, espérons

qu'elle aura obtenu son pardon.

Keats rencontra par hasard ses poésies à Oxford, au temps où il écrivait

_Endymion_, et trouva dans l'une d'elles une «fantaisie très délicate,

dans le genre de Fletcher» mais je crains bien que de nos jours

l'incomparable Orinda ne trouve plus un seul lecteur.

Au sujet de la _Rêverie Nocturne_ de Lady Winchelsea, Wordsworth, dit

qu'à l'exception de la _Forêt de Windsor_, ce fut le seul poème, dans

l'intervalle entre le _Paradis perdu_ et les _Saisons_ de Thomson, qui

contint une image nouvelle de la nature extérieure.

Lady Rachel Russell, à qui on peut attribuer l'inauguration de la

littérature épistolaire en Angleterre; Eliza Heywood que son mauvais

style a immortalisée, et qui occupe une niche dans la _Dunciade_; et la

marquise de Wharton, dont Waller dit avoir admiré les poésies, sont des

types fort remarquables, la plus intéressante de toutes étant

naturellement la première nommée, qui était une femme de naturel

héroïque et d'un caractère plein de noblesse et de dignité.

En somme, quoi qu'on ne puisse pas dire que les poétesses anglaises,

depuis les origines jusqu'à Mistress Browning, aient produit aucune

oeuvre de génie absolu, ce sont certainement des figures intéressantes,

d'attrayants sujets d'étude.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 5 / 13 段