La négligence y est absolument stupéfiante, et l'on a peine à comprendre

comment un éditeur, tel que M. Routledge, a pu laisser sortir de ses

presses un travail de cette sorte. «Il descend avec le sourire d'un

Machiavel», se retrouve sous cette forme: «_He descends into the smile

of a Machiavelli_».

La remarque faite par George Sand à Flaubert au sujet de l'écriture

littéraire: «Tu la considères comme un but, elle n'est qu'un effet»,

est traduite: «You consider it an end, it is merely an _effort_»: et une

phrase aussi simple que celle-ci: «ainsi le veut l'esthétique du roman»

est traduite comme s'il y avait dans le texte: «ainsi le veulent les

esthètes du monde».

«Il faudra relâcher mes économies» a le sens de: «il faudra prendre sur

mes économies» au lieu de celui-ci: «Mes économies seront certainement

relâchées». Des «cassures résineuses» ne sont point des _cleavures full

of resine_ (des fentes pleines de résine) et «madame Sand ne réussit que

deux fois» ne correspond guère à _madame Sand was not twice successful_,

ne remporta pas deux succès.

Querelles d'école n'est point _disputations of schools_ (chamailleries

d'écoliers).

Ceux qui se font une sorte d'esthétique de l'indifférence absolue ne

sont point _those of which the aesthetics seems to be in absolute

indifference_.

«Chimère» ne devrait point être traduit par «_chimera_» ni «lettres

inédites» par _inedited letters_. «Ridicules» signifie des «absurdités»

et non des ridicules et: «Qui ne pourra définir sa pensée» n'équivaut

pas à _Who can clearly define her thought?_ (qui pourra clairement

définir sa pensée).

M. Masson se tire fort mal d'une phrase aussi simple que celle-ci: «Elle

s'étonna des fureurs qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas qu'on

haïsse un auteur à travers son livre». Il traduit comme s'il y avait:

«Elle s'étonna de l'orage qui accueillit son livre, ne comprenant pas

que l'auteur est haï à travers son livre».

Passons sur des expressions comme celle-ci: «substituted by religion» au

lieu de «replaced by religion», la «vulgarisation» où le sens exige

«popularisation» pour en venir à la forme la plus irritante de

traduction, le système du mot à mot. Le ruisseau «excites itself by the

declivity which it obeys» (s'excite par la pente à laquelle il obéit),

voilà un des plus beaux spécimens de ce genre chez M. Masson, et c'est

un admirable exemple de l'influence exercée par les écoliers sur les

maîtres.

Mais ce serait chose ennuyeuse que de dresser le catalogue complet de

ces «gaffes». Aussi nous bornerons-nous à dire que la traduction de M.

Masson est non seulement indigne de lui, mais encore que le public

méritait mieux.

De nos jours le public a sa sensibilité.

M. Morris, au sujet de la tapisserie[21].

[21] _Pall Mall Gazette_, 2 novembre 1888.

Hier soir, M. William Morris a fait une très intéressante et très

attrayante conférence sur le tissage du tapis et de la tapisserie, à

l'Exposition des Arts et Métiers qu'abrite actuellement la nouvelle

Galerie.

M. Morris avait deux petits modèles des deux métiers employés, celui du

tapis, où l'ouvrier est assis en face de son ouvrage et le métier à

tapisserie plus compliquée, où le tisserand est assis en arrière,

tournant le dos à son travail, a son dessin esquissé sur les fils

verticaux, et voit, dans un miroir, l'image du modèle, ainsi que le

tableau, à mesure que celui-ci tend à son achèvement.

Il s'est étendu longuement sur la question des teintures, a fait l'éloge

de la garance et du kermès pour les rouges, du précipité de fer ou ocre

pour les jaunes, et de l'indigo ou du pastel pour les bleus.

En arrière de l'estrade, étaient suspendus une jolie tapisserie flamande

du quatorzième siècle et un superbe tapis de Perse datant d'environ

deux cent cinquante ans.

M. Morris a fait remarquer la beauté du tapis, son délicat dessin de

fleur d'épine-vinette, d'iris et de roses, l'absence voulue d'imitation

et de teintes dégradées.

Il a montré les combinaisons qui réalisent la grande qualité du dessin

décoratif, qui est à la fois la clarté et la netteté dans la forme,

chaque contour étant d'un tracé exquis, chaque ligne bien marquée dans

son intention et sa beauté, et l'effet total étant celui de l'unité, de

l'harmonie, presque du mystère, les couleurs étant si parfaitement

assorties entre elles, et les petites indications de couleurs claires si

habilement disposées soit pour le ton, soit pour l'éclat.

Les tapisseries, a-t-il dit, étaient pour le Nord ce que la fresque

était pour le Sud, notre climat étant un nombre des raisons qui

guidaient dans le choix des matières destinées à couvrir les murs.

L'Angleterre, la France et les Flandres furent les trois grands pays des

tapisseries. Les Flandres, grâce à leur grand commerce, marchèrent en

tête par la splendeur des couleurs, et leur superbe dessin gothique.

La note fondamentale de la tapisserie, le secret de son charme,

consistait, ainsi que M. Morris l'apprit à son auditoire, à couvrir tous

les coins, et jusqu'au dernier pouce de surface, de dessins gracieux,

fantaisistes et suggestifs.

De là ces merveilles des grandes tapisseries gothiques, où les arbres de

la forêt se montrent en différents endroits, l'un par-dessus l'autre,

chaque feuille parfaite en sa forme, en sa couleur, en sa valeur

décorative, pendant que simplement vêtus, en costumes d'un beau dessin,

des chevaliers et des dames se promenaient en des jardins richement

fleuris, et chevauchaient, le faucon au poing, par de longs arceaux de

verdure, ou s'asseyaient pour écouter le luth et la viole, sous des

tonnelles émaillées de fleurs ou près de fraîches et gracieuses eaux.

D'un autre côté, lorsque le sentiment gothique fut mort, que Boucher et

d'autres se mirent à dessiner, ils nous produisirent de vastes étendues

de ciel bleu, une perspective soignée, des nymphes prenant des roses, et

cela traité d'une façon superficielle, artificielle.

Vraiment, Boucher est sorti meurtri assez cruellement des mains

vigoureuses de M. Morris. Il fut copieusement injurié, et les Gobelins

modernes, ainsi que les cartons de M. Bouguereau, n'ont pas eu plus de

chance.

M. Morris a conté quelques charmantes anecdotes au sujet des antiques

travaux en tapisserie, du temps où, dans les tombes égyptiennes, les

morts étaient ensevelis dans ces étoffes à dessins, dont quelques

spécimens se voient au Musée de South Kensington, jusqu'au temps du

Grand Turc Bajazet, qui, ayant fait prisonniers quelques chevaliers

chrétiens, ne voulut accepter d'autre rançon pour eux que «des

tapisseries historiées de France, et des gerfauts».

En ce qui concerne l'emploi de la tapisserie dans les temps modernes, M.

Morris a fait remarquer que nous étions plus riches que le Moyen-Age,

et qu'ainsi nous devrions être mieux en mesure d'encourager cette façon

charmante de couvrir les murs, qui est absolument sans rivale au point

de vue du ton artistique.

Il a dit que la limitation imposée par la matière et la forme obligeait

même le dessinateur doué d'imagination à nous créer quelque chose de

vraiment beau et décoratif.

«A quoi bon mettre l'artiste dans un champ de douze acres et lui dire de

dessiner une maison? Donnez-lui un espace limité, et il se voit obligé

par cette limitation, à concentrer et à remplir uniquement de choses

attrayantes la surface étroite dont il dispose».

L'ouvrier donne aussi au dessin original une très parfaite richesse de

détail, et les fils, avec leur couleur variée et leurs délicats reflets,

ajoutent à l'oeuvre une nouvelle source de plaisir.

«Là, a-t-il dit, nous trouvons une parfaite unité entre l'artiste doué

d'imagination et l'ouvrier manuel.»

Le premier n'avait point une liberté excessive; le second n'était point

un esclave.

L'oeil de l'artiste voyait, son cerveau concevait, son imagination

créait, mais la main du tisserand avait aussi son rôle dans l'oeuvre

merveilleuse. Elle ne copiait pas une chose déjà faite, mais créait une

seconde fois, donnait une forme nouvelle et attrayante à un dessin qui

avait besoin, pour atteindre à sa perfection, du concours de la navette,

et devait traverser une matière différente et admirable avant que sa

beauté eût une véritable floraison, pour qu'elle s'épanouit en une

expression absolument juste, en effet artistique.

Mais, a dit M. Morris pour conclure, pour avoir de grandes oeuvres, il

faut que nous en soyons dignes.

Le mercantilisme, avec son méprisable dieu, le Bon Marché, son

indifférence calleuse envers l'ouvrier, sa vulgarité innée de nature,

voilà notre ennemi.

Pour gagner quelque chose de bon, il nous faut sacrifier quelque chose

de notre luxe, il faut que nous pensions davantage à autrui, davantage à

l'État, au bien public.

«Nous ne saurions obtenir à la fois la richesse et le luxe, a-t-il dit,

nous devons faire choix entre eux».

La Sculpture aux Arts et Métiers[22].

[22] _Pall Mall Gazette_, 9 novembre 1888.

Ce qu'il y eut de plus satisfaisant dans la Conférence faite hier soir

par M. Simonds, ce fut sa péroraison, où il apprit à l'auditoire qu'«on

ne saurait faire un artiste».

Sans cet avertissement opportun, certaines gens abusés auraient pu s'en

aller avec l'impression que la sculpture était une sorte de procédé

mécanique à la portée des intelligences les plus rudimentaires.

Car, il faut en convenir, la conférence de M. Simonds fut à la fois trop

élémentaire et trop chargée de choses techniques.

L'étudiant ordinaire de l'art, même le flâneur d'atelier, n'eussent pu y

apprendre quoi que ce soit, en même temps que la «personne cultivée»

dont un grand nombre de spécimens étaient présents, n'auraient pas

échappé à l'effet quelque peu assommant des descriptions compliquées et

péniblement expliquées, que le conférencier a données de méthodes de

travail très connues et dépourvues d'intérêt.

Toutefois M. Simonds a fait de son mieux.

Il a décrit le modelage en terre et en cire, le moulage en plâtre et en

métal, la façon d'agrandir et de diminuer les proportions, les

bas-reliefs et le travail en ronde-bosse, les diverses sortes de marbre,

leurs qualités et leurs caractères, la manière de reproduire en marbre

le buste en plâtre ou en terre cuite, d'employer la pointe, le foret, le

fil de fer, le ciseau, et les difficultés variées que comporte chaque

procédé.

Il a montré un buste de M. Walter Crane sur lequel il a fait quelques

expériences élémentaires, un buste de M. Parsons, une petite statuette,

plusieurs moules, et une coupe intéressante de fourneau employé par

Balthazar Keller pour fondre une grande statue équestre de Louis XIV, en

1697-8.

Ce qui fit défaut dans sa Conférence, ce furent les idées.

Sur la valeur artistique de chaque matière, sur la correspondance entre

la matière ou le procédé, et la faculté imaginative s'efforçant de

trouver une expression, sur l'aptitude au réalisme et à l'idéalisme qui

réside dans chaque matière, sur le côté historique et humain de l'art,

il n'a rien dit.

Il a montré les divers outils et la manière de s'en servir, mais il les

a traités uniquement comme des instruments manuels.

Il n'a pas une seule fois mis son sujet en relation soit avec l'art,

soit avec la vie.

Il a expliqué les formes du travail et les façons d'économiser le

travail.

Il a montré les différentes méthodes, telles qu'elles pourraient être

pratiquées par un artisan.

La semaine dernière, M. Morris, tout en expliquant le procédé technique

du tissage, n'a jamais perdu de vue qu'il faisait une leçon de l'art.

Il a non seulement instruit, mais encore charmé son auditoire.

Néanmoins le public, réuni hier soir à l'Exposition des Arts et Métiers,

parut fort intéressé; du moins il fut très attentif, et M. Walter Crane

fit, après la conclusion, un court speech, dans lequel il se déclara

satisfait en constatant que, malgré le machinisme moderne, la sculpture

eût à peine modifié un seul de ses outils.

Pour notre part, nous ne pouvons nous empêcher de regretter le caractère

de banalité extrême de cette conférence.

Si l'on faisait des leçons sur les poètes, on ne devrait pas borner ses

remarques uniquement à la grammaire.

La semaine prochaine, conférences de M. Emery Walker sur l'Imprimerie.

Nous espérons,--à vrai dire nous sommes certains,--qu'il n'oubliera pas

que c'est un art, ou plutôt que jadis c'était un art, et qu'on peut en

faire, de nouveau, un art.

Imprimerie et Imprimeurs[23].

[23] _Pall Mall Gazette_, 16 novembre 1888.

On ne saurait rien concevoir de mieux que la conférence de M. Emery

Walker sur le texte et l'illustration, faite hier soir aux Arts et

Métiers.

Une série de spécimens intéressants de vieux livres imprimés et de

manuscrits a été étalée sur l'écran par le moyen de la lanterne magique,

et les explications de M. Walker ont été aussi claires et aussi simples

que ses vues étaient admirables.

Il a commencé par faire connaître les diverses sortes de caractères et

la manière de les fabriquer.

Il a montré des spécimens de l'ancien art d'imprimer par planches

gravées qui a précédé le caractère mobile et s'emploie encore en Chine.

Il a fait remarquer la connexion intime qui existe entre l'impression et

l'écriture. Aussi longtemps que cette dernière fut bonne, les imprimeurs

eurent un modèle vivant à suivre, mais quand elle se gâta, l'impression

se gâta aussi.

Il a montré sur l'écran une page de la Bible de Gutenberg (le premier

livre imprimé, datant d'environ 1450-1455) et un manuscrit de Columelle,

un Tite-Live imprimé de 1469, avec les abréviations de l'écriture à la

main et un manuscrit de l'abrégé de Trogue Pompée par Justin, de 1451.

Il a indiqué ce dernier comme un exemple des débuts du caractère romain.

La ressemblance entre les manuscrits et les livres imprimés était des

plus curieuses, des plus suggestives.

Il a ensuite fait voir une page empruntée à l'édition des Lettres de

Cicéron, de John de Spier, le premier livre imprimé à Venise, une

édition du même ouvrage par Nicolas Jansen, en 1470, et un admirable

Pétrarque manuscrit du seizième siècle.

Il a parlé à l'auditoire d'Alde, qui fut le premier à mettre en

circulation des livres à bon marché, à supprimer les abréviations, qui

fit graver ses caractères par Francia, _pictor et aurifex_, lequel passe

pour avoir reproduit l'écriture du Pétrarque.

Il exhiba une page du livre d'exemples de Vicentino, le célèbre maître

d'écriture vénitien. Elle fut saluée d'une salve spontanée

d'applaudissements, et il émit quelques vues excellentes sur

l'amélioration des livres d'exemples et les inconvénients de l'écriture

penchée.

Un superbe Plaute imprimé à Florence en 1514 pour Lorenzo di Medici,

l'Histoire de Polydore Virgile avec les beaux dessins d'Holbein,

imprimée à Bâle en 1556, et d'autres livres intéressants furent aussi

projetés sur l'écran, ce qui, naturellement, en agrandissait beaucoup

les proportions.

Il parla d'Elzévir au dix-septième siècle, alors que l'écriture

commençait à déchoir, et du premier imprimeur anglais Caxton, et de

Baskerville, dont les caractères furent peut-être dessinés par Hogarth,

mais ne sont pas très bons.

Le latin, ainsi qu'il le fit remarquer, gagnait plus que l'anglais, à

l'impression, parce que les queues des caractères ne tombaient pas aussi

souvent au-dessous de la ligne.

Le large espace entre les lignes, résultant de l'emploi d'un plomb,

comme il le montra, mettait la page en bandes, et donnait aux blancs la

même importance qu'aux lignes.

Naturellement il faut réserver beaucoup de largeur aux marges, excepté

aux marges intérieures, et les titres courants ôtent souvent à la page

sa beauté d'arrangement.

Le caractère employé par la _Pall Mall_ fut approuvé comme il le

méritait, nous sommes heureux de le reconnaître.

En ce qui regarde l'illustration, le point essentiel, comme le dit M.

Walker, est d'établir l'harmonie entre le caractère et la décoration.

Il plaida la cause du véritable ornement pour le livre, contre la sotte

habitude de placer le dessin là où il n'a que faire.

Il fit remarquer que l'harmonie mécanique et l'harmonie artistique

marchent du même pas.

Il ne faut employer l'ornement ou l'illustration dans un livre qu'à la

condition de pouvoir l'imprimer de la même manière que le texte.

Pour appuyer son conseil, il présenta l'_Italie_ de Rogers avec de la

gravure sur acier, et une page d'un Magazine américain, fleurie,

picturale, mauvaise, fut saluée par quelques rires.

Comme exemples, nous eûmes un charmant Boccace imprimé à Ulm, et une

page tirée de _La Mer des Histoires_, imprimée en 1488. Black et Bewick

parurent aussi, puis ce fut une page de musique dessinée par M. Horne.

La conférence fut écoutée avec grande attention par un nombreux

auditoire, et elle était certainement fort attrayante.

M. Walker a le subtil instinct artistique que donne la pratique réelle

de l'art dont il parle.

Ses remarques au sujet du caractère pictural de l'illustration moderne

étaient bien en leur place, et nous espérons que certains des éditeurs

qui se trouvaient dans l'auditoire les prendront à coeur.

Jeudi prochain, conférence de M. Cobden-Sanderson sur la Reliure, sujet

que peu de personnes en Angleterre sont capables de traiter avec plus de

compétence.

Nous sommes heureux de voir ces conférences aussi bien fréquentées.

Les Beautés de la Reliure[24].

[24] _Pall Mall Gazette_, 23 novembre 1888.

«L'art commença, dit hier soir, M. Cobden-Sanderson dans sa charmante

conférence sur la Reliure, quand l'homme pensa à l'Univers».

Il désire donner une expression à la joie et à la surprise qu'il éprouve

devant les merveilles qui l'entourent, et il invente une forme de beauté

par laquelle il exprime la pensée ou le sentiment qui est en lui.

Et la reliure a sa place parmi les arts: «par elle un homme s'exprime

lui-même».

Cet exorde élégant et plaisamment exagéré précéda quelques

démonstrations des plus pratiques.

«Le tablier de cuir est le drapeau de l'avenir» s'écria le conférencier,

qui ôta son habit et ceignit son tablier.

Il dit quelques mots des reliures anciennes pour le rouleau de papyrus,

des cylindres d'ivoire ou de cèdre autour desquels on enroulait les

manuscrits d'autrefois, des enveloppes teintes, les cordons soignés,

jusqu'au temps où enfin la reliure, au sens moderne, commença, sous

forme de feuilles pliées, avec la littérature en pages.

Une reliure, comme il le fit remarquer, se compose de deux plaques,

jadis en bois, aujourd'hui deux feuilles de carton, couvertes de soie,

de cuir ou de velours.

Le rôle de ces plaques est de protéger la fortune écrite du monde.

La matière la meilleure est le cuir orné d'or.

On faisait jadis présent de forêts aux relieurs, pour qu'ils eussent

toujours sous la main une provision de peaux de bêtes fauves. Le relieur

moderne doit se contenter d'importer du maroquin, sorte de cuir bien

meilleur que tout autre et bien préférable au veau.

M. Sanderson mentionna par leurs noms quelques-uns des grands relieurs,

comme Le Gascon, et quelques-uns des protecteurs de la reliure, comme

les Médicis, Grolier, et les femmes admirables qui aimèrent tant les

livres, qu'elles leur donnèrent quelque chose du parfum et de la grâce

de leurs étranges existences.

Toutefois la partie historique de la conférence fut fort écourtée et le

fut peut-être forcément à cause du temps limité.

La partie vraiment soignée de la conférence fut l'exposé pratique.

M. Sanderson expliqua et démontra les différentes opérations qui

consistent à lisser, presser, couper, rogner, etc.

Il divisa les reliures en deux classes, selon l'utilité ou la beauté.

Parmi les premières, il mit les couvertures en papier, comme celles

qu'on emploie en France, le carton recouvert de papier ou recouvert de

toile, les demi-reliures en cuir ou en veau.

Il dédaigna le drap comme une pauvre matière, sur laquelle la dorure ne

tarde pas à s'effacer.

Quant aux belles reliures, en elles, «la décoration s'élève jusqu'à

l'enthousiasme».

Elle a sa valeur éthique, son effet spirituel.

«En faisant de bon travail, nous élevons l'existence à un plan plus

haut» dit le conférencier, et il insista avec une sympathie affectueuse

sur ce fait qu'«un livre est d'un naturel sensitif», qu'il est fait par

un être humain pour un être humain, que le dessin doit venir de l'homme

lui-même et exprimer les états de son imagination et la joie de son âme.

Il faut donc qu'il n'y ait point de division du travail:

«Je fabrique moi-même ma colle, et j'y prends plaisir,» dit M.

Sanderson, en parlant de la nécessité où se trouve l'artiste de faire

tout son travail de ses propres mains.

Mais avant que nous ayons de la reliure vraiment bonne, il faut que nous

ayons une révolution sociale.

Dans l'état présent des choses, l'ouvrier, réduit au rôle de machine,

est l'esclave du patron, et le patron enflé en millionnaire est

l'esclave du public, et le public est l'esclave de son dieu favori, le

Bon Marché.

Le relieur de l'avenir devra être un homme éduqué qui apprécie la

littérature et a de la liberté pour sa fantaisie et du loisir pour sa

pensée.

Tout cela est fort bon, fort juste.

Mais quand il traite la reliure en art imaginatif, expressif, humain,

nous devons avouer qu'à notre avis M. Sanderson s'est un peu trompé.

La reliure est essentiellement décorative, et la bonne décoration est

suggérée plus fréquemment par la matière et par le genre de travail que

par le désir quelconque de l'homme qui conçoit l'idée de nous exprimer

sa joie en ce monde.

De là vient que la bonne décoration est toujours traditionnelle.

Partout où elle est l'expression de l'individu, elle est ordinairement

fausse et capricieuse.

Ces métiers-là ne sont point des arts avant tout expressifs: ils sont

des arts impressifs.

Si un homme a quelque chose à dire au monde, il ne le dira point au

moyen d'une matière qui suggère et conditionne toujours sa propre

décoration.

La beauté de la reliure est de la beauté décorative abstraite.

Au premier coup d'oeil, elle n'est point mode d'expression pour une âme

humaine.

A vrai dire, le danger de ces hautes prétentions pour un métier manuel

consiste en ce qu'ils laissent voir un désir de donner à des métiers le

domaine et la raison d'être qui appartiennent à des arts, comme la

poésie, la peinture et la sculpture.

Ce domaine, ce motif, ils ne le possèdent point.

Leur but est tout autre.

Entre les arts qui visent à réduire à rien leur matière et les arts qui

tendent à la glorifier, il y a un abîme.

Néanmoins M. Cobden Sanderson a eu parfaitement raison d'exalter son

art, et bien qu'il ait paru confondre les modes expressifs de la beauté,

il a toujours parlé avec grande sincérité.

La semaine prochaine, M. Crane fera la dernière des conférences de cette

admirable série des Arts et Métiers, et sans doute il aura bien des

choses à dire sur un sujet auquel il a consacré toute sa belle existence

d'artiste.

Pour nous, nous ne pouvons faire autrement que de sentir que l'art de la

reliure exprime, avant toute chose, non point ce qu'éprouve l'ouvrier,

mais simplement ce qu'il est, la propre beauté qu'il a en soi, ce qu'il

a d'admirable.

La Clôture des Arts et Métiers[25].

[25] _Pall Mall Gazette_, 30 novembre 1888.

M. Walter Crane, Président de la Société des Arts et Métiers, a été

accueilli hier soir par une assemblée si nombreuse qu'à un certain

moment le secrétaire honoraire a été en souci sur le sort des cartons et

que bien des gens n'ont point réussi à entrer.

Toutefois l'ordre s'est bientôt rétabli.

M. Cobden-Sanderson s'est avancé sur l'estrade et, en quelques phrases

d'une plaisante gravité, a présenté M. Crane comme un homme, qui avait

toujours été l'avocat des grandes causes impopulaires et donnait pour

but à son art «la diffusion de la joie dans toute l'étendue du pays.»

M. Crane a commencé sa conférence en faisant remarquer que l'Art a deux

domaines, l'aspect et l'adaptation, et que c'est essentiellement au

second qu'a affaire le dessinateur, son objet n'étant point le fait

littéral, mais la beauté idéale.

Le dessinateur n'a rien à voir aux effets non étudiés, accidentels, de

la Nature.

Il s'est mis en quête de principes et a procédé par plan géométrique,

par ligne et couleurs abstraites.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 4 / 13 段