certain esprit, sinon de clocher, du moins de province, et nous ne
saurions dire que ce dernier ouvrage doive ajouter à sa réputation, soit
comme historien, soit comme critique, soit comme homme de goût.
Fin de l'Odyssée de M. Morris[11].
[11] _Pall Mall Gazette_. 24 novembre 1887.
Le second volume de M. Morris amène la grande épopée romantique grecque
à son parfait achèvement, et bien qu'il ne puisse jamais y avoir une
traduction définitive soit de l'_Iliade_, soit de l'_Odyssée_, parce que
chaque siècle prendra certainement plaisir à rendre les deux poèmes à sa
manière, et conformément à ses propres canons de goût, ce n'est pas trop
dire que d'affirmer que la traduction de M. Morris sera toujours une
oeuvre vraiment classique parmi nos traductions classiques.
Sans doute elle n'est pas dépourvue de taches.
Dans notre compte rendu du premier volume, nous nous sommes risqués à
dire que M. William Morris était parfois beaucoup plus scandinave que
grec, et le volume que nous avons maintenant sous les yeux ne modifie
pas cette opinion.
De plus le mètre particulier, dont M. Morris a fait choix, bien qu'il
soit admirablement adapté à l'expression de «l'harmonie homérique aux
puissantes ailes» perd dans son écoulement, dans sa liberté, un peu de
sa dignité, de son calme.
Ici, il faut reconnaître que nous sommes privés de quelque chose de
réel, car il y a dans Homère une forte proportion de l'allure hautaine
de Milton, et si la rapidité est une des qualités de l'hexamètre grec,
la majesté est une autre de ses qualités distinctives entre les mains
d'Homère.
Toutefois ce défaut, si nous pouvons appeler cela un défaut, paraît
presque impossible à éviter: car pour certaines raisons métriques un
mouvement majestueux dans le vers anglais est de toute nécessité un
mouvement lent, et tout bien considéré, quand on a dit tout ce qu'on
pouvait dire, combien l'ensemble de cette traduction est admirable!
Si nous écartons ses nobles qualités comme poème, et ne l'examinons
qu'au point de vue du lettré, comme elle va droit au but, comme elle est
franche et directe!
Elle est, à l'égard de l'original, d'une fidélité qu'on ne retrouve en
aucune autre traduction en vers dans notre littérature, et pourtant
cette fidélité n'est point celle d'un pédant en face de son texte: c'est
plutôt la magnanime loyauté de poète à poète.
Lorsque parut le premier volume de M. Morris, nombre de critiques se
plaignirent de ce qu'il employait de temps à autre des mots archaïques,
des expressions peu usitées qui ôtaient à sa traduction sa simplicité
homérique.
Toutefois ce n'est point là une critique heureuse, car si Homère est,
sans contredit, simple dans sa clarté et sa largeur de visions, dans sa
merveilleuse faculté de narration directe, dans sa robuste vitalité,
dans la pureté et la précision de sa méthode, on ne saurait, en aucun
cas, dire que son langage est simple.
Qu'était-il pour ses contemporains?
En fait, nous n'avons aucun moyen d'en juger, mais nous savons que les
Athéniens du cinquième siècle avant J.C., trouvaient chez lui bien des
endroits difficiles à comprendre, et quand la période de création eut
fait place à celle de la critique, quand Alexandrie commença à prendre
la place d'Athènes, comme centre de la culture dans le monde hellénique,
il paraît qu'on ne cessa de publier des dictionnaires et des glossaires
homériques.
D'ailleurs, Athénée nous parle d'un étonnant _bas-bleu_ de Byzance,
d'une _précieuse_ de la Propontide, qui écrivit un long poème en
hexamètres, intitulé _Mnémosyne_, plein d'ingénieux commentaires sur les
passages difficiles d'Homère, et c'est un fait évident qu'au point de
vue du langage, l'expression de «simplicité homérique» aurait bien
étonné un Grec d'autrefois.
Quant à la tendance qu'a M. Morris d'appuyer sur le sens étymologique
des mots, trait commenté avec une sévérité assez superficielle dans un
récent numéro du _Macmillan's Magazine_, cela nous paraît parfaitement
d'accord non seulement avec l'esprit d'Homère, mais avec l'esprit de
toute poésie primitive.
Il est très vrai que la langue est sujette à dégénérer en un système de
notation presque algébrique, et le bourgeois moderne de la cité, qui
prend un billet pour Blackfriars-Bridge, ne songe naturellement pas aux
moines dominicains qui avaient jadis un monastère au bord de la Tamise,
et qui ont transmis leur nom à cet endroit.
Mais il n'en était pas ainsi aux époques primitives.
On y avait alors une conscience très nette du sens réel des mots.
La poésie antique, en particulier, est pénétrée de ce sentiment, et on
peut même dire qu'elle lui doit une bonne partie de son charme et de sa
puissance poétique.
Ainsi donc ces vieux mots et ce sens ancien des mots, que nous trouvons
dans l'_Odyssée_ de M. Morris, peuvent se justifier amplement par des
raisons historiques et, chose excellente, au point de vue de l'effet
artistique.
Pope s'efforça de mettre Homère dans la langue ordinaire de son temps,
mais à quel résultat arriva-t-il? Nous ne le savons que trop.
Pour M. Morris, qui emploie ses archaïsmes avec le tact d'un véritable
artiste, et à qui ils semblent venir d'une façon absolue, spontanément,
il a réussi, par leur moyen, à donner à sa traduction cet air non pas de
singularité, car Homère n'est jamais piquant, mais de romanesque
primitif, cette beauté du monde naissant, que, nous autres modernes,
nous trouvons si charmants et que les Grecs eux-mêmes sentaient si
vivement.
Quant à citer des passages d'un mérite particulier, la traduction de M.
Morris n'est point un vêtement fait de haillons cousus ensemble, avec
des lambeaux de pourpre, que les critiques prendraient comme spécimens.
La valeur réelle en est dans la justesse, la cohésion absolue du tout,
dans l'architecture grandiose du vers rapide et énergique, dans le fait
que le but poursuivi est non seulement élevé, mais encore maintenu
constamment.
Il est impossible, malgré cela, de résister à la tentation de citer la
traduction donnée par M. Morris du fameux passage du vingt-troisième
livre, où Odysseus esquive le piège, tendu par Pénélope, que son
espérance même du retour certain de son mari rend sceptique, alors qu'il
est là, devant elle.
Pour le dire en passant, c'est un exemple de la merveilleuse
connaissance psychologique du coeur humain que possédait Homère. On y
voit que c'est le songeur lui-même qui est le plus surpris quand son
rêve devient réalité.
Ainsi elle dit, pour mettre son mari à l'épreuve, mais
Odysseus, peiné en son coeur,
parla aussi à sa compagne habile dans l'art d'ouvrer:
«O femme, tu dis une parole extrêmement cruelle pour
moi!
Qui donc aurait changé la place de mon lit: ce serait une
tâche bien malaisée pour lui,
Car, si adroit qu'il fût, à moins qu'un Dieu même vînt
furtivement ici,
(et un dieu pourrait, en vérité, le transporter s'il le
voulait partout ailleurs sans peine)
Mais il n'est aucun homme vivant, si fort qu'il soit en sa
jeunesse,
qui puisse le porter sans effort ailleurs, car c'est avec
un art puissant et merveilleux
que ce lit a été construit et façonné, et c'est moi qui l'ai
fait, moi seul.
Il poussait à l'écart un bosquet d'oliviers, avec un arbre
feuillu, au terme de sa croissance
qui prospéra et prit à la fin l'épaisseur d'une grosse
colonne.
Autour de lui, je bâtis ma chambre nuptiale, et j'ai parfait
l'ouvrage
par une enceinte de pierres exactement ajustées, et je l'ai
couvert d'un toit.
Et pour lui je me suis taillé des battants de porte, bien
assujettis à leur place.
Après quoi, j'ébranchai le tronc de l'olivier au large
feuillage,
puis j'équarris le tronc depuis la racine jusqu'en haut,
avec soin et adresse,
je le dressai avec l'airain du rabot, et je le nivelai,
et lui donnai la forme d'une colonne de lit. Avec la tarière
je le perçai.
Ayant ainsi commencé, je façonnai le lit même, et l'achevai
jusqu'au bout,
et je l'ornai partout avec de l'or, avec de l'argent, avec
de l'ivoire incrusté,
et je tendis sur lui une peau de boeuf, qu'avait embellie
la teinture de la pourpre.
Tel est le signe que je t'ai montré, et je ne sais point,
femme
si mon lit est resté stable, ou si, en quelque autre endroit,
un homme l'a placé, après avoir abattu par la base le
tronc de l'olivier.»
Thus she spake to prove her husband; but Odysseus,
grieved at heart,
Spake thus unto his bedmate well-skilled in gainful art:
«O woman, thou sayest a word exceeding grievous to me!
Who hath otherwhere shifted my bedstead? Full hard
for him should it be,
For deft as he were, unless soothly a very God come
here,
who easily, if he willed it, might shift it otherwhere.
But no mortal man is living, how strong so e'er in his
youth,
who shall lightly hale it elsewhere, since a mighty wonder
forsooth
is wrought in that fashioned bedstead, and I wrought
it, and I alone.
In the close grew a thicket of olive, a long-leaved tree
full-grown,
that flourished and grew goodly as big as a pillar about,
So round it I built my bride-room, till I did the work
right out
with ashlar stone close-fitting; and I roofed it overhead,
and thereto joined doors I made me, well fitting in their
stead.
Then I lopped away the boughs of the long-leafed olive-tree,
and shearing the bole from the root up full well and cunningly,
I planed it about with the brass, and set the rule thereto,
and shaping thereof a bed-post, with the wimble I bored
it through.
So beginning, I wrought out the bedstead, and finished
it utterly,
and with gold enwrought it about, and with silver and
ivory,
and stretched on it a thong of oxhide, with the purple
made bright.
Thus then the sign I have shown thee; nor, woman, know
I aright
If my bed yet bideth steadfast, or if to another place
Some man hath moved it, and smitten the olive-bole
from its base.»
Ces douze derniers livres de l'Odyssée n'ont point le merveilleux du
roman, de l'aventure et de la couleur que nous trouvons dans la première
partie de l'épopée.
Il n'y a rien que nous puissions comparer avec l'exquise idylle de
Nausicaa, ou avec l'humour titanique de l'épisode qui se passe dans la
caverne du Cyclope.
Pénélope n'a point l'aspect mystérieux de Circé, et le chant des sirènes
semblera peut-être plus mélodieux que le sifflement des flèches lancées
par Odysseus debout sur le seuil de son palais.
Mais ces derniers livres n'ont point d'égaux pour la pure intensité de
passion, pour la concentration de l'intérêt intellectuel, pour la
maestria de construction dramatique.
En vérité, ils montrent très clairement de quelle manière l'épopée donna
naissance au drame dans le développement de l'art grec.
Le plan tout entier du récit, le retour du héros sous un déguisement, la
scène où il se fait reconnaître par son fils, la vengeance terrible
qu'il tire de ses ennemis, et la scène où il est enfin reconnu par sa
femme, nous rappellent l'intrigue de mainte pièce grecque, et nous
expliquent ce qu'entendait le grand poète athénien, en disant que ses
drames n'étaient que des miettes de la table d'Homère.
En traduisant, en vers anglais, ce splendide poème, M. Morris a rendu à
notre littérature un service qu'on ne saurait estimer trop haut, et on a
plaisir à penser que même si les classiques venaient à être entièrement
exclus de nos systèmes d'éducation, le jeune Anglais serait encore en
état de connaître quelque chose des charmants récits d'Homère, de saisir
un écho de sa grandiose mélodie et d'errer avec le prudent Odysseus
«autour des rives de la vieille légende».
Le Virgile de Sir Charles Bowen[12].
[12] _Pall Mall Gazette_, 30 novembre 1887.
La traduction, par Sir Charles Bowen, des _Églogues_ et des six premiers
livres de l'_Énéide_ n'est guère l'oeuvre d'un poète, mais malgré tout,
c'est une traduction fort agréable, car on y trouve réunies la belle
sincérité et l'érudition d'un savant, et le style plein de grâce d'un
lettré, deux qualités indispensables à quiconque entreprend de rendre en
anglais les pastorales pittoresques de la vie provinciale italienne, ou
la majesté et le fini de l'épopée de la Rome impériale.
Dryden était un véritable poète, mais pour une raison ou une autre, il
n'a point réussi à saisir le vrai esprit virgilien.
Ses propres qualités devinrent des défauts lorsqu'il assuma la tâche de
traducteur.
Il est trop robuste, trop viril, trop fort. Il ne saisit point l'étrange
et subtile douceur de Virgile et ne garde que de faibles traces de sa
mélodie exquise.
D'autre part, le Professeur Conington fut un admirable et laborieux
érudit, mais il était dépourvu de tact littéraire et de flair
artistique au point de croire que la majesté de Virgile pouvait être
rendue par la manière carillonnante de _Marmion_, et bien qu'Énée tienne
beaucoup plus du chevalier médiéval que du coureur de brousse, il s'en
faut de beaucoup que la traduction de M. Morris lui-même soit parfaite.
Certes, quand on la compare à la mauvaise ballade du Professeur
Conington, c'est de l'or à côté du cuivre.
Si on la regarde simplement comme un poème, elle offre de nobles et
durables traits de beauté, de mélodie et de force; mais elle ne nous
fait guère comprendre comment l'Énéide est l'épopée littéraire d'un
siècle littéraire.
Elle tient plus d'Homère que de Virgile, et le lecteur ordinaire ne se
douterait guère, d'après le rythme égal et entraînant de ses vers, à
l'allure si vive, que Virgile était un artiste ayant conscience de
lui-même, le poète-lauréat d'une cour cultivée.
L'Énéide est, par rapport à l'Iliade, à peu près ce que sont les
_Idylles du Roi_ à côté des vieux romans celtiques d'Arthur.
Elle est de même pleine de modernismes bien tournés, de charmants échos
littéraires, de tableaux agréables et délicats.
De même que Lord Tennyson aime l'Angleterre, Virgile aimait Rome: les
grands spectacles de l'histoire et la pourpre de l'empire sont également
chers aux deux poètes, mais ni l'un ni l'autre n'a la grandiose
simplicité, ou la large humanité des chanteurs primitifs, et comme
héros, Énée est manqué non moins qu'Arthur.
La traduction de Sir Charles Bowen ne rend guère ce qui fait la qualité
propre du style de Virgile, et çà et là par une inversion maladroite,
elle nous rappelle qu'elle est une traduction.
Néanmoins, à tout prendre, elle est extrêmement agréable à lire et si
elle ne reflète pas parfaitement Virgile, du moins elle nous apporte
bien des souvenirs charmants de lui.
Le mètre qu'a choisi M. Charles Bowen est une forme de l'hexamètre
anglais, avec le dissyllabe final contracté en un pied d'une seule
syllabe.
Certes il est marqué par l'accent, et non par la quantité, et bien qu'il
lui manque cet élément de force soutenue que constitue la terminaison
dissyllabique du vers latin, et qu'il ait, dès lors, une tendance à
former des couplets, la facilité à rimer qui résulte de ce changement
n'est pas un mince avantage.
Il semble que la rime soit absolument nécessaire à tout mètre anglais
qui cherche à obtenir la rapidité du mouvement, et il n'y a pas dans
notre langue assez de doubles rimes pour permettre de conserver ce pied
final de deux syllabes.
Comme exemple du procédé de Sir Charles Bowen, nous choisirions sa
traduction du fameux passage de la cinquième églogue sur la mort de
Daphnis.
Toutes les nymphes allèrent pleurant Daphnis cruellement
mis à mort:
Vous en fûtes témoins, bosquets et flots des rivières, de
cette douleur,
Quand la mère, jetant un cri, étreignit le triste corps de
son fils,
accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté, les
étoiles du ciel.
En ces jours sombres, personne ne conduisit ses boeufs
repus
ô Daphnis, pour les désaltérer aux eaux du frais ruisseau.
L'étalon
ne goûta plus aux ondes rapides, ne brouta plus un brin
d'herbe dans la prairie.
Comme les lions de Carthage rugirent de désespoir sur
la tombe,
Daphnis, les échos des monts sauvages et de la forêt le
proclament:
Daphnis fut le premier, qui nous enseigna à conduire avec
la rêne du chariot
les tigres de l'Arménie, à exercer le choeur pour Iacchus,
qui nous apprit à enlacer de feuillage mobile l'épieu
flexible.
Ainsi que l'arbre a sa vigne pour parure, la vigne ses
grappes,
le troupeau cornu son taureau, une fertile plaine son blé,
ainsi tu étais la beauté des tiens, et puisque le destin t'a
ravi à nous,
Palès elle-même et Apollon ont fui de nos prés et de nos
ruisseaux
Accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté les
étoiles du ciel
rend très heureusement ce vers: «_Atque deos aique astra vocat crudelia
mater_.» Et il en est de même de «ainsi tu étais la beauté des tiens»
pour: _Tu decus omne tuis_.
Voici encore un bon passage du quatrième livre de l'Énéide:
Et la nuit était venue. Les membres fatigués étaient repliés
sur le sol pour le sommeil.
Le silence régnait sur les forêts et les vagues farouches;
aux profondeurs du firmament,
à mi-chemin de leur course, roulaient les étoiles. Nul
bruit n'émouvait les campagnes.
Toutes les bêtes des champs, tous les oiseaux au plumage
de brillantes couleurs
qui hantent les lacs limpides, ou le désordre des broussailles
épineuses,
s'abandonnaient au paisible sommeil dans le silence de
la nuit; Tout,
Excepté la Reine, désolée. Pas un instant, elle ne cède au
repos,
Elle n'accueille point la nuit tranquille sur ses paupières
ou en sa poitrine lasses.
et un autre fragment du sixième livre mérite d'être cité:
«Jamais un jeune homme descendu de la race troyenne
n'éveillera de nouveau de tels espoirs
en ses ancêtres du Latium, jamais un adolescent
N'inspirera plus noble orgueil dans l'antique terre de Romulus.
Ah! quel amour filial! quelle foi digne des premiers temps,
quel bras
sans rival dans le combat, invulnérable, alors que l'ennemi
se présente
et se dresse sur sa route, lorsqu'il fond à pied sur les
rangs adverses,
ou quand il plonge l'éperon dans le flanc couvert d'écume
de son coursier,
Enfant du deuil d'un peuple, si tu peux tromper les âpres
décrets
du destin, et briser pour un temps ses barrières,
Il t'est réservé d'être Marcellus. Je t'en prie, apporte-moi
des lis à poignées que je puisse épandre en abondance
des fleurs sur mon fils,
épandre au moins sur l'ombre de l'enfant qui naîtra, ces
présents
que je rende au mort ce suprême, ce vain office.»
Il se tut
«Il t'est réservé d'être Marcellus» n'a guère la simplicité d'émotion
du: _Tu Marcellus eris_, mais «Enfant du deuil d'un peuple» est un
gracieux équivalent de: _Ileu, miserande puer_.
Il faut le dire, il y a bien du sentiment dans toute la traduction, et
la tendance du mètre à se tourner en couplets, et dont nous avons déjà
parlé, est atténuée jusqu'à un certain point dans le passage cité plus
haut et emprunté aux _Églogues_, par l'usage incidentel du triplet,
ainsi que, dans certains endroits, par l'emploi de rimes croisées, et
non point successives.
Sir Charles Bowen doit être félicité du succès de sa traduction.
Elle se recommande à la fois par le style et la fidélité.
Le mètre, qu'il a choisi, nous semble mieux fait pour la majesté
soutenue de l'_Énéide_ que pour l'accent pastoral des _Églogues_.
Il est capable de nous rendre un peu de l'énergie de la lyre, mais il
n'est guère fait pour saisir la douceur de la flûte.
Malgré tout, à bien des points de vue, c'est une traduction pleine de
charme, et nous nous empressons de lui souhaiter la bienvenue, comme à
une contribution très estimable à la littérature des échos.
L'unité des arts.
_Conférence à un Five o'clock_.[13]
[13] _Pall Mall Gazette_, 12 décembre 1887.
Samedi dernier, l'après-midi, dans les Salons de Willis, M. Selwyn Image
a fait la première de quatre conférences sur l'art moderne, devant un
auditoire select et distingué.
Le point principal, sur lequel il s'est étendu, était l'Unité absolue de
tous les arts, et dans le but d'exprimer cette idée, il a élaboré une
définition assez large pour enfermer le _Roi Lear_ de Shakespeare, la
_Création_ de Michel-Ange, le tableau de Paul Véronese représentant
_Alexandre et Darius_, et la description par Gibbon de l'entrée
d'Héliogabale dans Rome.
Il a envisagé toutes ces oeuvres comme autant d'expressions des idées et
des émotions de l'homme au sujet de belles choses, exprimées par des
moyens visibles ou auditifs.
Partant de ce point, il a abordé la question du vrai rapport entre la
littérature et la peinture, sans jamais perdre de vue le motif
principal de son symbole: _Credo in unam artem multipartitam,
indivisibilem_[14], et en insistant sur les ressemblances plus que sur
les différences.
[14] Je crois en un seul art en plusieurs parties, indivisible.
Le résultat final auquel il est arrivé fut celui-ci:
Les Impressionnistes, avec leur franche et artistique acceptation de la
forme et de la couleur comme choses absolument satisfaisantes par
elles-mêmes, ont produit oeuvre fort belle, mais la peinture a quelque
chose de plus à nous donner que le simple aspect visible des choses.
Les hautes visions spirituelles de William Blake, le merveilleux roman
de Dante Gabriel Rossetti, peuvent trouver leur parfaite expression en
peinture. Chaque état d'esprit a sa couleur, chaque rêve sa forme.
La principale qualité de la conférence de M. Image est une loyauté
absolue, mais ce fut son plus grand défaut pour une certaine partie de
l'auditoire.
--La douceur dans la raison, dit quelqu'un, est toujours admirable chez
un spectateur, mais de la part d'un guide, nous attendons quelque chose
de plus.
--C'est tout simplement un commissaire-priseur qui admirerait toutes les
écoles d'art, dit un autre.
Et un troisième soupirait sur ce qu'il appelait «la fatale stérilité de
l'esprit critique» et exprimait une crainte tout à fait dépourvue de
fondement, que la _Century Guild_ ne devint raisonnable.
Car, avec une courtoisie et une générosité que nous recommandons
vivement aux autres conférenciers, M. Image offrit des
rafraîchissements à son auditoire après avoir terminé son discours, et
il fut extrêmement intéressant d'entendre les différentes opinions
exprimées par la Grande École de critique des Five o'clock, qui était
largement représentée.
Pour notre compte, nous avons trouvé la conférence de M. Image
extrêmement suggestive.
Il était parfois difficile de comprendre en quel sens exact il entendait
le mot «littéraire» et nous ne pensons pas qu'un cours de dessin,
d'après un moulage en plâtre du _Gaulois mourant_, put, si peu que ce
soit, perfectionner le critique d'art ordinaire.
La véritable unité des arts doit être découverte, non point dans la
ressemblance d'un art avec un autre, mais dans le fait que, pour une
nature véritablement artistique, tous les arts ont la même chose à dire
et tiennent le même langage, au moyen d'idiomes différents.
On aura beau barbouiller un mur de cave, on ne fera jamais comprendre à
un homme le mystère des Sibylles de Michel-Ange, et il n'est point
nécessaire d'écrire un seul drame en vers blanc pour être en état
d'apprécier la beauté d'_Hamlet_.
Il faut qu'un critique d'art ait un tempérament susceptible de recevoir
les impressions de beauté, et une intuition suffisante pour reconnaître
un style, quand il le rencontre, et la vérité, lorsqu'elle lui est
montrée, mais s'il lui manque ces qualités, il pourra faire de
l'aquarelle à tort et à travers, sans arriver à se les donner, car si
toutes choses restent cachées au critique incompétent, de même rien ne
sera révélé au mauvais peintre.
L'art chrétien primitif en Irlande.[15]
[15] _Pall Mall Gazette_, 17 décembre 1887.
L'absence d'une bonne collection de manuels populaires sur l'art
irlandais s'est fait longtemps sentir.
Les ouvrages de Sir William Petrie et d'autres sont un peu trop
approfondis pour la moyenne des lecteurs studieux. Aussi sommes-nous
heureux de constater l'apparition, sous les auspices du Comité du
Conseil d'Éducation, de l'utile petit volume de Miss Margaret Stokes sur
l'art chrétien primitif de son pays.
Il n'y a certes rien de bien original dans le livre de Miss Stokes. On
ne saurait dire qu'elle écrit d'une façon attrayante et agréable, mais
il serait injuste de demander de l'originalité à des livres qui se
proposent d'initier des débutants et le charme des illustrations fait
bientôt oublier ce qu'il y a d'un peu lourd, d'un peu pédantesque dans
le style.
Cet art chrétien primitif de l'Irlande est plein d'attrait pour
l'artiste, l'archéologue et l'historien.