Avec toute sa passion pour l'impérialisme, il y a chez M. Mahaffy un

certain esprit, sinon de clocher, du moins de province, et nous ne

saurions dire que ce dernier ouvrage doive ajouter à sa réputation, soit

comme historien, soit comme critique, soit comme homme de goût.

Fin de l'Odyssée de M. Morris[11].

[11] _Pall Mall Gazette_. 24 novembre 1887.

Le second volume de M. Morris amène la grande épopée romantique grecque

à son parfait achèvement, et bien qu'il ne puisse jamais y avoir une

traduction définitive soit de l'_Iliade_, soit de l'_Odyssée_, parce que

chaque siècle prendra certainement plaisir à rendre les deux poèmes à sa

manière, et conformément à ses propres canons de goût, ce n'est pas trop

dire que d'affirmer que la traduction de M. Morris sera toujours une

oeuvre vraiment classique parmi nos traductions classiques.

Sans doute elle n'est pas dépourvue de taches.

Dans notre compte rendu du premier volume, nous nous sommes risqués à

dire que M. William Morris était parfois beaucoup plus scandinave que

grec, et le volume que nous avons maintenant sous les yeux ne modifie

pas cette opinion.

De plus le mètre particulier, dont M. Morris a fait choix, bien qu'il

soit admirablement adapté à l'expression de «l'harmonie homérique aux

puissantes ailes» perd dans son écoulement, dans sa liberté, un peu de

sa dignité, de son calme.

Ici, il faut reconnaître que nous sommes privés de quelque chose de

réel, car il y a dans Homère une forte proportion de l'allure hautaine

de Milton, et si la rapidité est une des qualités de l'hexamètre grec,

la majesté est une autre de ses qualités distinctives entre les mains

d'Homère.

Toutefois ce défaut, si nous pouvons appeler cela un défaut, paraît

presque impossible à éviter: car pour certaines raisons métriques un

mouvement majestueux dans le vers anglais est de toute nécessité un

mouvement lent, et tout bien considéré, quand on a dit tout ce qu'on

pouvait dire, combien l'ensemble de cette traduction est admirable!

Si nous écartons ses nobles qualités comme poème, et ne l'examinons

qu'au point de vue du lettré, comme elle va droit au but, comme elle est

franche et directe!

Elle est, à l'égard de l'original, d'une fidélité qu'on ne retrouve en

aucune autre traduction en vers dans notre littérature, et pourtant

cette fidélité n'est point celle d'un pédant en face de son texte: c'est

plutôt la magnanime loyauté de poète à poète.

Lorsque parut le premier volume de M. Morris, nombre de critiques se

plaignirent de ce qu'il employait de temps à autre des mots archaïques,

des expressions peu usitées qui ôtaient à sa traduction sa simplicité

homérique.

Toutefois ce n'est point là une critique heureuse, car si Homère est,

sans contredit, simple dans sa clarté et sa largeur de visions, dans sa

merveilleuse faculté de narration directe, dans sa robuste vitalité,

dans la pureté et la précision de sa méthode, on ne saurait, en aucun

cas, dire que son langage est simple.

Qu'était-il pour ses contemporains?

En fait, nous n'avons aucun moyen d'en juger, mais nous savons que les

Athéniens du cinquième siècle avant J.C., trouvaient chez lui bien des

endroits difficiles à comprendre, et quand la période de création eut

fait place à celle de la critique, quand Alexandrie commença à prendre

la place d'Athènes, comme centre de la culture dans le monde hellénique,

il paraît qu'on ne cessa de publier des dictionnaires et des glossaires

homériques.

D'ailleurs, Athénée nous parle d'un étonnant _bas-bleu_ de Byzance,

d'une _précieuse_ de la Propontide, qui écrivit un long poème en

hexamètres, intitulé _Mnémosyne_, plein d'ingénieux commentaires sur les

passages difficiles d'Homère, et c'est un fait évident qu'au point de

vue du langage, l'expression de «simplicité homérique» aurait bien

étonné un Grec d'autrefois.

Quant à la tendance qu'a M. Morris d'appuyer sur le sens étymologique

des mots, trait commenté avec une sévérité assez superficielle dans un

récent numéro du _Macmillan's Magazine_, cela nous paraît parfaitement

d'accord non seulement avec l'esprit d'Homère, mais avec l'esprit de

toute poésie primitive.

Il est très vrai que la langue est sujette à dégénérer en un système de

notation presque algébrique, et le bourgeois moderne de la cité, qui

prend un billet pour Blackfriars-Bridge, ne songe naturellement pas aux

moines dominicains qui avaient jadis un monastère au bord de la Tamise,

et qui ont transmis leur nom à cet endroit.

Mais il n'en était pas ainsi aux époques primitives.

On y avait alors une conscience très nette du sens réel des mots.

La poésie antique, en particulier, est pénétrée de ce sentiment, et on

peut même dire qu'elle lui doit une bonne partie de son charme et de sa

puissance poétique.

Ainsi donc ces vieux mots et ce sens ancien des mots, que nous trouvons

dans l'_Odyssée_ de M. Morris, peuvent se justifier amplement par des

raisons historiques et, chose excellente, au point de vue de l'effet

artistique.

Pope s'efforça de mettre Homère dans la langue ordinaire de son temps,

mais à quel résultat arriva-t-il? Nous ne le savons que trop.

Pour M. Morris, qui emploie ses archaïsmes avec le tact d'un véritable

artiste, et à qui ils semblent venir d'une façon absolue, spontanément,

il a réussi, par leur moyen, à donner à sa traduction cet air non pas de

singularité, car Homère n'est jamais piquant, mais de romanesque

primitif, cette beauté du monde naissant, que, nous autres modernes,

nous trouvons si charmants et que les Grecs eux-mêmes sentaient si

vivement.

Quant à citer des passages d'un mérite particulier, la traduction de M.

Morris n'est point un vêtement fait de haillons cousus ensemble, avec

des lambeaux de pourpre, que les critiques prendraient comme spécimens.

La valeur réelle en est dans la justesse, la cohésion absolue du tout,

dans l'architecture grandiose du vers rapide et énergique, dans le fait

que le but poursuivi est non seulement élevé, mais encore maintenu

constamment.

Il est impossible, malgré cela, de résister à la tentation de citer la

traduction donnée par M. Morris du fameux passage du vingt-troisième

livre, où Odysseus esquive le piège, tendu par Pénélope, que son

espérance même du retour certain de son mari rend sceptique, alors qu'il

est là, devant elle.

Pour le dire en passant, c'est un exemple de la merveilleuse

connaissance psychologique du coeur humain que possédait Homère. On y

voit que c'est le songeur lui-même qui est le plus surpris quand son

rêve devient réalité.

Ainsi elle dit, pour mettre son mari à l'épreuve, mais

Odysseus, peiné en son coeur,

parla aussi à sa compagne habile dans l'art d'ouvrer:

«O femme, tu dis une parole extrêmement cruelle pour

moi!

Qui donc aurait changé la place de mon lit: ce serait une

tâche bien malaisée pour lui,

Car, si adroit qu'il fût, à moins qu'un Dieu même vînt

furtivement ici,

(et un dieu pourrait, en vérité, le transporter s'il le

voulait partout ailleurs sans peine)

Mais il n'est aucun homme vivant, si fort qu'il soit en sa

jeunesse,

qui puisse le porter sans effort ailleurs, car c'est avec

un art puissant et merveilleux

que ce lit a été construit et façonné, et c'est moi qui l'ai

fait, moi seul.

Il poussait à l'écart un bosquet d'oliviers, avec un arbre

feuillu, au terme de sa croissance

qui prospéra et prit à la fin l'épaisseur d'une grosse

colonne.

Autour de lui, je bâtis ma chambre nuptiale, et j'ai parfait

l'ouvrage

par une enceinte de pierres exactement ajustées, et je l'ai

couvert d'un toit.

Et pour lui je me suis taillé des battants de porte, bien

assujettis à leur place.

Après quoi, j'ébranchai le tronc de l'olivier au large

feuillage,

puis j'équarris le tronc depuis la racine jusqu'en haut,

avec soin et adresse,

je le dressai avec l'airain du rabot, et je le nivelai,

et lui donnai la forme d'une colonne de lit. Avec la tarière

je le perçai.

Ayant ainsi commencé, je façonnai le lit même, et l'achevai

jusqu'au bout,

et je l'ornai partout avec de l'or, avec de l'argent, avec

de l'ivoire incrusté,

et je tendis sur lui une peau de boeuf, qu'avait embellie

la teinture de la pourpre.

Tel est le signe que je t'ai montré, et je ne sais point,

femme

si mon lit est resté stable, ou si, en quelque autre endroit,

un homme l'a placé, après avoir abattu par la base le

tronc de l'olivier.»

Thus she spake to prove her husband; but Odysseus,

grieved at heart,

Spake thus unto his bedmate well-skilled in gainful art:

«O woman, thou sayest a word exceeding grievous to me!

Who hath otherwhere shifted my bedstead? Full hard

for him should it be,

For deft as he were, unless soothly a very God come

here,

who easily, if he willed it, might shift it otherwhere.

But no mortal man is living, how strong so e'er in his

youth,

who shall lightly hale it elsewhere, since a mighty wonder

forsooth

is wrought in that fashioned bedstead, and I wrought

it, and I alone.

In the close grew a thicket of olive, a long-leaved tree

full-grown,

that flourished and grew goodly as big as a pillar about,

So round it I built my bride-room, till I did the work

right out

with ashlar stone close-fitting; and I roofed it overhead,

and thereto joined doors I made me, well fitting in their

stead.

Then I lopped away the boughs of the long-leafed olive-tree,

and shearing the bole from the root up full well and cunningly,

I planed it about with the brass, and set the rule thereto,

and shaping thereof a bed-post, with the wimble I bored

it through.

So beginning, I wrought out the bedstead, and finished

it utterly,

and with gold enwrought it about, and with silver and

ivory,

and stretched on it a thong of oxhide, with the purple

made bright.

Thus then the sign I have shown thee; nor, woman, know

I aright

If my bed yet bideth steadfast, or if to another place

Some man hath moved it, and smitten the olive-bole

from its base.»

Ces douze derniers livres de l'Odyssée n'ont point le merveilleux du

roman, de l'aventure et de la couleur que nous trouvons dans la première

partie de l'épopée.

Il n'y a rien que nous puissions comparer avec l'exquise idylle de

Nausicaa, ou avec l'humour titanique de l'épisode qui se passe dans la

caverne du Cyclope.

Pénélope n'a point l'aspect mystérieux de Circé, et le chant des sirènes

semblera peut-être plus mélodieux que le sifflement des flèches lancées

par Odysseus debout sur le seuil de son palais.

Mais ces derniers livres n'ont point d'égaux pour la pure intensité de

passion, pour la concentration de l'intérêt intellectuel, pour la

maestria de construction dramatique.

En vérité, ils montrent très clairement de quelle manière l'épopée donna

naissance au drame dans le développement de l'art grec.

Le plan tout entier du récit, le retour du héros sous un déguisement, la

scène où il se fait reconnaître par son fils, la vengeance terrible

qu'il tire de ses ennemis, et la scène où il est enfin reconnu par sa

femme, nous rappellent l'intrigue de mainte pièce grecque, et nous

expliquent ce qu'entendait le grand poète athénien, en disant que ses

drames n'étaient que des miettes de la table d'Homère.

En traduisant, en vers anglais, ce splendide poème, M. Morris a rendu à

notre littérature un service qu'on ne saurait estimer trop haut, et on a

plaisir à penser que même si les classiques venaient à être entièrement

exclus de nos systèmes d'éducation, le jeune Anglais serait encore en

état de connaître quelque chose des charmants récits d'Homère, de saisir

un écho de sa grandiose mélodie et d'errer avec le prudent Odysseus

«autour des rives de la vieille légende».

Le Virgile de Sir Charles Bowen[12].

[12] _Pall Mall Gazette_, 30 novembre 1887.

La traduction, par Sir Charles Bowen, des _Églogues_ et des six premiers

livres de l'_Énéide_ n'est guère l'oeuvre d'un poète, mais malgré tout,

c'est une traduction fort agréable, car on y trouve réunies la belle

sincérité et l'érudition d'un savant, et le style plein de grâce d'un

lettré, deux qualités indispensables à quiconque entreprend de rendre en

anglais les pastorales pittoresques de la vie provinciale italienne, ou

la majesté et le fini de l'épopée de la Rome impériale.

Dryden était un véritable poète, mais pour une raison ou une autre, il

n'a point réussi à saisir le vrai esprit virgilien.

Ses propres qualités devinrent des défauts lorsqu'il assuma la tâche de

traducteur.

Il est trop robuste, trop viril, trop fort. Il ne saisit point l'étrange

et subtile douceur de Virgile et ne garde que de faibles traces de sa

mélodie exquise.

D'autre part, le Professeur Conington fut un admirable et laborieux

érudit, mais il était dépourvu de tact littéraire et de flair

artistique au point de croire que la majesté de Virgile pouvait être

rendue par la manière carillonnante de _Marmion_, et bien qu'Énée tienne

beaucoup plus du chevalier médiéval que du coureur de brousse, il s'en

faut de beaucoup que la traduction de M. Morris lui-même soit parfaite.

Certes, quand on la compare à la mauvaise ballade du Professeur

Conington, c'est de l'or à côté du cuivre.

Si on la regarde simplement comme un poème, elle offre de nobles et

durables traits de beauté, de mélodie et de force; mais elle ne nous

fait guère comprendre comment l'Énéide est l'épopée littéraire d'un

siècle littéraire.

Elle tient plus d'Homère que de Virgile, et le lecteur ordinaire ne se

douterait guère, d'après le rythme égal et entraînant de ses vers, à

l'allure si vive, que Virgile était un artiste ayant conscience de

lui-même, le poète-lauréat d'une cour cultivée.

L'Énéide est, par rapport à l'Iliade, à peu près ce que sont les

_Idylles du Roi_ à côté des vieux romans celtiques d'Arthur.

Elle est de même pleine de modernismes bien tournés, de charmants échos

littéraires, de tableaux agréables et délicats.

De même que Lord Tennyson aime l'Angleterre, Virgile aimait Rome: les

grands spectacles de l'histoire et la pourpre de l'empire sont également

chers aux deux poètes, mais ni l'un ni l'autre n'a la grandiose

simplicité, ou la large humanité des chanteurs primitifs, et comme

héros, Énée est manqué non moins qu'Arthur.

La traduction de Sir Charles Bowen ne rend guère ce qui fait la qualité

propre du style de Virgile, et çà et là par une inversion maladroite,

elle nous rappelle qu'elle est une traduction.

Néanmoins, à tout prendre, elle est extrêmement agréable à lire et si

elle ne reflète pas parfaitement Virgile, du moins elle nous apporte

bien des souvenirs charmants de lui.

Le mètre qu'a choisi M. Charles Bowen est une forme de l'hexamètre

anglais, avec le dissyllabe final contracté en un pied d'une seule

syllabe.

Certes il est marqué par l'accent, et non par la quantité, et bien qu'il

lui manque cet élément de force soutenue que constitue la terminaison

dissyllabique du vers latin, et qu'il ait, dès lors, une tendance à

former des couplets, la facilité à rimer qui résulte de ce changement

n'est pas un mince avantage.

Il semble que la rime soit absolument nécessaire à tout mètre anglais

qui cherche à obtenir la rapidité du mouvement, et il n'y a pas dans

notre langue assez de doubles rimes pour permettre de conserver ce pied

final de deux syllabes.

Comme exemple du procédé de Sir Charles Bowen, nous choisirions sa

traduction du fameux passage de la cinquième églogue sur la mort de

Daphnis.

Toutes les nymphes allèrent pleurant Daphnis cruellement

mis à mort:

Vous en fûtes témoins, bosquets et flots des rivières, de

cette douleur,

Quand la mère, jetant un cri, étreignit le triste corps de

son fils,

accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté, les

étoiles du ciel.

En ces jours sombres, personne ne conduisit ses boeufs

repus

ô Daphnis, pour les désaltérer aux eaux du frais ruisseau.

L'étalon

ne goûta plus aux ondes rapides, ne brouta plus un brin

d'herbe dans la prairie.

Comme les lions de Carthage rugirent de désespoir sur

la tombe,

Daphnis, les échos des monts sauvages et de la forêt le

proclament:

Daphnis fut le premier, qui nous enseigna à conduire avec

la rêne du chariot

les tigres de l'Arménie, à exercer le choeur pour Iacchus,

qui nous apprit à enlacer de feuillage mobile l'épieu

flexible.

Ainsi que l'arbre a sa vigne pour parure, la vigne ses

grappes,

le troupeau cornu son taureau, une fertile plaine son blé,

ainsi tu étais la beauté des tiens, et puisque le destin t'a

ravi à nous,

Palès elle-même et Apollon ont fui de nos prés et de nos

ruisseaux

Accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté les

étoiles du ciel

rend très heureusement ce vers: «_Atque deos aique astra vocat crudelia

mater_.» Et il en est de même de «ainsi tu étais la beauté des tiens»

pour: _Tu decus omne tuis_.

Voici encore un bon passage du quatrième livre de l'Énéide:

Et la nuit était venue. Les membres fatigués étaient repliés

sur le sol pour le sommeil.

Le silence régnait sur les forêts et les vagues farouches;

aux profondeurs du firmament,

à mi-chemin de leur course, roulaient les étoiles. Nul

bruit n'émouvait les campagnes.

Toutes les bêtes des champs, tous les oiseaux au plumage

de brillantes couleurs

qui hantent les lacs limpides, ou le désordre des broussailles

épineuses,

s'abandonnaient au paisible sommeil dans le silence de

la nuit; Tout,

Excepté la Reine, désolée. Pas un instant, elle ne cède au

repos,

Elle n'accueille point la nuit tranquille sur ses paupières

ou en sa poitrine lasses.

et un autre fragment du sixième livre mérite d'être cité:

«Jamais un jeune homme descendu de la race troyenne

n'éveillera de nouveau de tels espoirs

en ses ancêtres du Latium, jamais un adolescent

N'inspirera plus noble orgueil dans l'antique terre de Romulus.

Ah! quel amour filial! quelle foi digne des premiers temps,

quel bras

sans rival dans le combat, invulnérable, alors que l'ennemi

se présente

et se dresse sur sa route, lorsqu'il fond à pied sur les

rangs adverses,

ou quand il plonge l'éperon dans le flanc couvert d'écume

de son coursier,

Enfant du deuil d'un peuple, si tu peux tromper les âpres

décrets

du destin, et briser pour un temps ses barrières,

Il t'est réservé d'être Marcellus. Je t'en prie, apporte-moi

des lis à poignées que je puisse épandre en abondance

des fleurs sur mon fils,

épandre au moins sur l'ombre de l'enfant qui naîtra, ces

présents

que je rende au mort ce suprême, ce vain office.»

Il se tut

«Il t'est réservé d'être Marcellus» n'a guère la simplicité d'émotion

du: _Tu Marcellus eris_, mais «Enfant du deuil d'un peuple» est un

gracieux équivalent de: _Ileu, miserande puer_.

Il faut le dire, il y a bien du sentiment dans toute la traduction, et

la tendance du mètre à se tourner en couplets, et dont nous avons déjà

parlé, est atténuée jusqu'à un certain point dans le passage cité plus

haut et emprunté aux _Églogues_, par l'usage incidentel du triplet,

ainsi que, dans certains endroits, par l'emploi de rimes croisées, et

non point successives.

Sir Charles Bowen doit être félicité du succès de sa traduction.

Elle se recommande à la fois par le style et la fidélité.

Le mètre, qu'il a choisi, nous semble mieux fait pour la majesté

soutenue de l'_Énéide_ que pour l'accent pastoral des _Églogues_.

Il est capable de nous rendre un peu de l'énergie de la lyre, mais il

n'est guère fait pour saisir la douceur de la flûte.

Malgré tout, à bien des points de vue, c'est une traduction pleine de

charme, et nous nous empressons de lui souhaiter la bienvenue, comme à

une contribution très estimable à la littérature des échos.

L'unité des arts.

_Conférence à un Five o'clock_.[13]

[13] _Pall Mall Gazette_, 12 décembre 1887.

Samedi dernier, l'après-midi, dans les Salons de Willis, M. Selwyn Image

a fait la première de quatre conférences sur l'art moderne, devant un

auditoire select et distingué.

Le point principal, sur lequel il s'est étendu, était l'Unité absolue de

tous les arts, et dans le but d'exprimer cette idée, il a élaboré une

définition assez large pour enfermer le _Roi Lear_ de Shakespeare, la

_Création_ de Michel-Ange, le tableau de Paul Véronese représentant

_Alexandre et Darius_, et la description par Gibbon de l'entrée

d'Héliogabale dans Rome.

Il a envisagé toutes ces oeuvres comme autant d'expressions des idées et

des émotions de l'homme au sujet de belles choses, exprimées par des

moyens visibles ou auditifs.

Partant de ce point, il a abordé la question du vrai rapport entre la

littérature et la peinture, sans jamais perdre de vue le motif

principal de son symbole: _Credo in unam artem multipartitam,

indivisibilem_[14], et en insistant sur les ressemblances plus que sur

les différences.

[14] Je crois en un seul art en plusieurs parties, indivisible.

Le résultat final auquel il est arrivé fut celui-ci:

Les Impressionnistes, avec leur franche et artistique acceptation de la

forme et de la couleur comme choses absolument satisfaisantes par

elles-mêmes, ont produit oeuvre fort belle, mais la peinture a quelque

chose de plus à nous donner que le simple aspect visible des choses.

Les hautes visions spirituelles de William Blake, le merveilleux roman

de Dante Gabriel Rossetti, peuvent trouver leur parfaite expression en

peinture. Chaque état d'esprit a sa couleur, chaque rêve sa forme.

La principale qualité de la conférence de M. Image est une loyauté

absolue, mais ce fut son plus grand défaut pour une certaine partie de

l'auditoire.

--La douceur dans la raison, dit quelqu'un, est toujours admirable chez

un spectateur, mais de la part d'un guide, nous attendons quelque chose

de plus.

--C'est tout simplement un commissaire-priseur qui admirerait toutes les

écoles d'art, dit un autre.

Et un troisième soupirait sur ce qu'il appelait «la fatale stérilité de

l'esprit critique» et exprimait une crainte tout à fait dépourvue de

fondement, que la _Century Guild_ ne devint raisonnable.

Car, avec une courtoisie et une générosité que nous recommandons

vivement aux autres conférenciers, M. Image offrit des

rafraîchissements à son auditoire après avoir terminé son discours, et

il fut extrêmement intéressant d'entendre les différentes opinions

exprimées par la Grande École de critique des Five o'clock, qui était

largement représentée.

Pour notre compte, nous avons trouvé la conférence de M. Image

extrêmement suggestive.

Il était parfois difficile de comprendre en quel sens exact il entendait

le mot «littéraire» et nous ne pensons pas qu'un cours de dessin,

d'après un moulage en plâtre du _Gaulois mourant_, put, si peu que ce

soit, perfectionner le critique d'art ordinaire.

La véritable unité des arts doit être découverte, non point dans la

ressemblance d'un art avec un autre, mais dans le fait que, pour une

nature véritablement artistique, tous les arts ont la même chose à dire

et tiennent le même langage, au moyen d'idiomes différents.

On aura beau barbouiller un mur de cave, on ne fera jamais comprendre à

un homme le mystère des Sibylles de Michel-Ange, et il n'est point

nécessaire d'écrire un seul drame en vers blanc pour être en état

d'apprécier la beauté d'_Hamlet_.

Il faut qu'un critique d'art ait un tempérament susceptible de recevoir

les impressions de beauté, et une intuition suffisante pour reconnaître

un style, quand il le rencontre, et la vérité, lorsqu'elle lui est

montrée, mais s'il lui manque ces qualités, il pourra faire de

l'aquarelle à tort et à travers, sans arriver à se les donner, car si

toutes choses restent cachées au critique incompétent, de même rien ne

sera révélé au mauvais peintre.

L'art chrétien primitif en Irlande.[15]

[15] _Pall Mall Gazette_, 17 décembre 1887.

L'absence d'une bonne collection de manuels populaires sur l'art

irlandais s'est fait longtemps sentir.

Les ouvrages de Sir William Petrie et d'autres sont un peu trop

approfondis pour la moyenne des lecteurs studieux. Aussi sommes-nous

heureux de constater l'apparition, sous les auspices du Comité du

Conseil d'Éducation, de l'utile petit volume de Miss Margaret Stokes sur

l'art chrétien primitif de son pays.

Il n'y a certes rien de bien original dans le livre de Miss Stokes. On

ne saurait dire qu'elle écrit d'une façon attrayante et agréable, mais

il serait injuste de demander de l'originalité à des livres qui se

proposent d'initier des débutants et le charme des illustrations fait

bientôt oublier ce qu'il y a d'un peu lourd, d'un peu pédantesque dans

le style.

Cet art chrétien primitif de l'Irlande est plein d'attrait pour

l'artiste, l'archéologue et l'historien.

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 · 第 2 / 13 段