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BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE.--No 68
OSCAR WILDE
Derniers Essais
de Littérature
et d'Esthétique
AOÛT 1887-1890
TRADUCTION d'ALBERT SAVINE
PARIS
P.-V. STOCK & C{ie}, ÉDITEURS
155, RUE SAINT-HONORÉ, 155
1913
Le Crime de Lord Arthur Savile.--Le Portrait de monsieur
W.H.--Poèmes.--Le Prêtre et l'Acolyte.--Théâtre I.: Drames.--Théâtre
II.: Comédies, 1er volume.--Théâtre III.: Comédies, 2e volume.--Une
Maison de Grenades.--Essais de Littérature et d'Esthétique.--Nouveaux
Essais de Littérature et d'Esthétique.
DU MÊME TRADUCTEUR:
JUAN VALERA.--Le Commandeur Mendoza. NARCIS OLLER.--Le Papillon, préface
d'Émile Zola.--Le Rapiat. JACINTO VERDAGUER.--L'Atlantide. EMILIA PARDO
BAZAN.--Le Naturalisme. HENRYCK SIENKIEWICZ.--Pages d'Amérique. ANDREW
CARNEGIE.--La Grande-Bretagne jugée par un Américain. ELISABETH BARRETT
BROWNING.--Poèmes et Poésies. TH. DE QUINCEY.--Souvenirs
autobiographiques du Mangeur d'opium. TH. ROOSEVELT.--La Vie au
Rancho.--Chasses et parties de chasse.--La Conquête de
l'Ouest.--New-York. PERCY BYSSHE SHELLEY.--OEuvres en prose. ROBERT-L.
STEVENSON.--Enlevé! ALGERNON C. SWINBURNE.--Nouveaux Poèmes et Ballades.
ARTHUR CONAN DOYLE.--Mystères et Aventures.--Le Parasite. (En
collaboration avec Georges-Michel.)--La Grande Ombre.--Un Début en
Médecine.--Idylle de Banlieue.--Nouveaux Mystères et Aventures.--Jim
Harrison, boxeur.--La merveilleuse découverte de Raffles Raw.--Derniers
Mystères et Aventures.--Le Capitaine Micah Clarke.--Les Recrues de
Monmouth.--La bataille de Sedgemoor.--Un Duo. ARTHUR MORRISON.--Les
Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Nouvelles Enquêtes du prestigieux
Héwitt.--Dernières Enquêtes du prestigieux Héwitt.--Dorrington détective
marron. H.-B. MARRIOTT WATSON.--Dick le Galopeur. JULIEN
HAWTHORNE.--Confessions d'un condamné par le No 19759. FRANK-TH.
BULLEN.--Idylles de la mer.
_En préparation_:
HENRYCK SIENKIEWICZ.--La Préférée. ARMANDO PALACIO VALDES.--L'Idylle
d'un malade. JOSÉ MARIA DE PEREDA.--Au premier vol. ROBERT-L.
STEVENSON.--Les Joyeux Drilles. BRET HARTS.--Maruja.--Dans les bois de
Carquinez.
BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE.--No 68
OSCAR WILDE
Derniers Essais de Littérature et d'Esthétique
(AOÛT 1887-1890)
PARIS.--Ier
P.-V. STOCK & Cie, ÉDITEURS
155, RUE SAINT-HONORÉ, 155
1913
Un bon roman historique[1].
[1] _Pall Mall Gazette_, 8 août 1887.
La plupart des romanciers russes regardent le roman historique comme un
_faux genre_, comme une sorte de bal travesti littéraire, comme une
simple représentation de marionnettes, et non comme une peinture vraie
de la vie.
Pourtant, l'histoire de la Russie abonde en scènes et en situations si
extraordinaires que nous voyons sans surprise, en dépit des dogmes de
_l'école naturaliste_, M. Stephen Coleridge prendre pour cadre de son
étrange récit la Russie du seizième siècle.
Sans doute on peut dire bien des choses en faveur de la préférence
donnée à un sujet éloigné des événements actuels.
La passion, elle-même, gagne à être vue dans un milieu pittoresque.
La distance dans le temps, à la différence de la distance dans l'espace,
rend les objets plus grands et plus nets.
Les choses ordinaires de la vie contemporaine sont enveloppées d'un
brouillard de familiarité qui obscurcit souvent leur signification.
En outre, à certains moments, nous sentons qu'il y a fort peu de plaisir
artistique à attendre de l'étude de l'école réaliste moderne.
Ses oeuvres sont fortes, mais pénibles, et au bout d'un certain temps,
nous nous lassons de leur âpreté, de leur violence et de leur crudité.
Elles exagèrent l'importance des faits et méconnaissent l'importance de
la fiction.
Tel est, en tout cas, l'état d'esprit--et la critique est-elle autre
chose qu'un état d'esprit?--qu'a produit en nous la lecture du
_Démétrius_ de M. Coleridge.
C'est l'histoire d'un tout jeune homme de naissance inconnue, qui est
élevé dans la domesticité d'un noble polonais.
Cet adolescent de haute taille, de physionomie agréable, nommé Alexis, a
dans le port, une fierté, dans les manières, une grâce, qui paraissent
étranges dans une situation aussi infirme.
Tout à coup il est reconnu par un gentilhomme russe exilé, comme étant
Démétrius, le fils d'Ivan le Terrible, qu'on croyait avoir été assassiné
par l'usurpateur Boris.
Son identité est confirmée par une singulière croix d'émeraudes qu'il
porte au cou et par une indication, en langue grecque, dans son livre de
prières, et qui révèle le secret de sa naissance et comment il a été
sauvé.
Lui-même sent battre dans ses veines un sang royal et il fait appel à la
noblesse de la Diète de Pologne pour qu'elle épouse sa cause.
Sa parole passionnée la décide à le reconnaître pour le véritable Tsar
et il envahit la Russie à la tête d'une armée nombreuse.
Le peuple accourt de tous côtés autour de lui, et Marfa, la veuve d'Ivan
le Terrible, s'échappe du couvent, où elle a été ensevelie vivante par
Boris, pour venir au devant de son fils.
D'abord elle semble ne point le reconnaître, mais par la douceur de sa
voix, par l'éloquence de son langage, il la conquiert, et elle
l'embrasse, en présence de l'armée et déclare qu'il est son fils.
L'usurpateur, terrifié de ces nouvelles et abandonné par ses soldats, se
suicide.
Alexis fait son entrée triomphale dans Moscou et il est couronné au
Kremlin. Mais malgré tout, il n'est point le vrai Démétrius.
Il a été trompé lui-même et il trompe les autres.
M. Coleridge a tracé son rôle avec une délicate subtilité, avec une vive
pénétration, et la scène, dans laquelle Démétrius découvre qu'il n'est
point le fils d'Ivan et n'a aucun droit au nom qu'il réclame, est
extrêmement forte et dramatique.
Il y a un point de ressemblance entre Alexis et le véritable Démétrius;
tous deux sont mis à mort, et c'est par la mort de son étrange héros que
M. Coleridge termine son remarquable récit.
En somme, M. Coleridge a écrit un roman historique réellement bon, et on
peut le féliciter de son succès.
Le style est particulièrement intéressant et les parties narratives du
livre méritent un grand éloge pour leur clarté, leur dignité, leur
sobriété.
Les discours et les dialogues ne sont point traités avec le même
bonheur, car ils ont une tendance maladroite à tourner en mauvais vers
blancs.
Voici par exemple un discours, imprimé par M. Coleridge comme de la
prose, et dans lequel la véritable musique de la prose est sacrifiée à
un faux parti-pris métrique qui est à la fois monotone et fatigant:
But, Death, who brings us freedom from all falsehood,
Who heals the heart, when the physician fails,
Who comforts all whom life cannot console,
Who stretches out in sleep the tired watchers;
He takes the King, and proves him but a beggar!
He speaks, and we, deaf to our Maker's voice,
Hear and obey the call of our destroyer!
Then let us murmur not at anything;
For if our ills are curable, 'tis idle,
and if they are past remedy, 'tis vain.
The worst our strongest enemy can do
Is take from us our life, and this indeed
Is in the power of the weakest also.
Mais la Mort, qui nous apporte l'affranchissement de tout mensonge
qui guérit le coeur quand le médecin échoue,
qui réconforte ceux que la vie ne saurait consoler,
qui plonge dans le sommeil les gardiens fatigués
s'empare du Roi, et prouve qu'il n'est qu'un mendiant,
parle, et nous, sourds à la voix de notre créateur, nous
écoutons l'appel de notre destructeur, et nous y obéissons.
Ne murmurons point contre quoi que ce soit,
car c'est chose superflue, si nos maux sont curables,
et s'ils résistent à tout remède, c'est chose vaine.
Le pis que puisse faire notre plus fort ennemi,
c'est de nous ôter la vie, et vraiment
c'est ce que peut faire aussi l'ennemi le plus faible.
Ce n'est point de la bonne prose, c'est simplement du vers blanc de
qualité inférieure et nous espérons que, dans son prochain roman, M.
Coleridge ne nous offrira pas de la poésie de second ordre au lieu de
prose harmonieuse.
Certes, que M. Coleridge soit un jeune auteur de grand talent, et très
cultivé, on ne saurait en douter, et véritablement, en dépit de l'erreur
que nous avons signalée, _Démétrius_ reste un des romans les plus
attrayants, les plus agréables, qui aient paru cette saison.
Romans Nouveaux[2].
[2] _Saturday Review_, 20 août 1887.
La fiction teutonique, en général, est un peu lourde et très
sentimentale, mais _Son Fils_, de Werner, excellemment traduit par Miss
Tyrrell, est vraiment un récit hors ligne.
On en ferait une pièce de premier ordre.
Le vieux comte Steinrück a deux petits-fils, Raoul et Michel.
Ce dernier est élevé comme un fils de paysan, cruellement traité
d'ailleurs par son grand-père, et par le paysan aux soins duquel il a
été confié, sa mère, la comtesse Steinrück, ayant épousé un aventurier
qui est joueur.
Il est le rude héros du récit, le Saint Michel de cette guerre contre le
mal, qu'est la vie, tandis que Raoul, gâté par son grand-père et par sa
mère, une Française, trahit son pays et ternit son nom.
A chaque pas dans le récit, ces deux jeunes gens entrent en collision.
C'est une guerre entre caractères, un heurt entre individualités.
Michel est fier, austère et noble; Raoul est faible, charmant et
mauvais.
Michel a le monde contre lui et il triomphe; Raoul a le monde de son
côté et il succombe.
C'est un récit plein de mouvement et de vie, et la psychologie des
personnages se manifeste par l'action, non par l'analyse, par des faits,
non par la description.
Bien qu'elle remplisse trois forts volumes, cette histoire ne nous
fatigue pas.
Elle a de la vérité, de la passion, de la force, et on ne saurait
demander mieux à la fiction.
* * * * *
L'intérêt du _Chenapan_ de M. Sale Lloyd est subordonné à un de ces
malentendus qui composent le fond de magasins des romanciers de second
ordre.
Le capitaine Egerton s'éprend de Miss Adela Thorndyke, un faible écho de
quelqu'une des héroïnes de Miss Broughton, mais il ne veut point
l'épouser parce qu'il l'a vue causer avec un jeune homme, qui habite
dans le voisinage, et qui est un de ses plus anciens amis.
Nous disons, à regret, que Miss Thorndyke reste entièrement fidèle au
capitaine Egerton et va jusqu'à refuser, à cause de lui, d'épouser le
recteur de la paroisse, qui est un baronnet du cru, et un lord en chair
et en os.
Il y a là du caquet de five o'clock tea à n'en plus finir et bon nombre
de personnages ennuyeux.
Il peut se faire que des romans comme le _Chenapan_ s'écrivent avec plus
de facilité qu'ils ne se lisent.
_James Hepburn_[3] appartient à une catégorie toute différente de
livres.
[3] Par Sophie Veitch.
Ce n'est point un simple chaos de conversation, mais une forte histoire
de la vie réelle, et qui placera, sans aucun doute, Miss Veitch à un
rang éminent parmi les romanciers modernes.
James Hepburn est le ministre de l'Église Libre de Mossgiel et dirige
une congrégation d'agréables pécheurs et de graves hypocrites.
Deux personnes l'intéressent, Lady Ellinor Farquharson et un beau jeune
vagabond nommé Robert Blackwood.
Ce qu'il fait pour sauver Lady Ellinor de la honte et de la ruine a pour
résultat qu'on l'accuse d'être son amant.
Son intimité avec Robert Blackwood le fait soupçonner du meurtre d'une
jeune fille commis dans sa maison.
Une réunion des Anciens et des dignitaires de l'Église est convoquée
pour délibérer sur la démission du ministre, et là, au grand étonnement
de tous, apparaît Robert Blackwood, qui avoue le crime dont Hepburn est
accusé.
Tout le récit est d'une puissance extraordinaire, et il n'y est point
fait un abus extravagant du dialecte écossais, ce qui est fort commode
pour le lecteur.
La page de titre de _Tiff_ nous apprend que ce livre a été écrit par
l'auteur de _Lucie ou une Grande Méprise_, ce qui nous paraît une forme
de l'anonymat, attendu que nous n'avons jamais ouï parler du roman en
question.
Nous nous plaisons toutefois à croire qu'il valait mieux que _Tiff_, car
Tiff est certainement ennuyeux.
C'est l'histoire d'une belle jeune fille, qui a beaucoup d'amoureux et
les perd, et d'une fille laide, qui n'a qu'un amoureux et le garde.
C'est un récit assez embrouillé, et qui contient beaucoup de scènes
d'amour.
Si la Collection «des Romans favoris» dans laquelle _Tiff_ paraît, doit
être continuée, nous conseillerons à l'éditeur de modifier le caractère
et la reliure: le premier est beaucoup trop menu, et le second est fait
d'une imitation de peau de crocodile ornée d'une araignée bleue et d'une
gravure vulgaire, représentant l'héroïne dans les bras d'un jeune homme
en tenue de soirée.
Si ennuyeux que soit _Tiff_,--et il l'est à un degré remarquable,--il ne
mérite point une aussi détestable reliure.
Deux Biographies de Keats[4].
[4] _Pall Mall Gazette_, 27 septembre 1887.
«Un poète, disait un jour Keats, est de toutes les créatures de Dieu la
moins poétique».
Que cet aphorisme soit vrai ou non, c'est certainement l'impression que
donnent les deux dernières biographies qui ont paru sur Keats
lui-même[5].
On ne saurait dire que M. Colvin ou M. William Rossetti[5] nous fassent
mieux aimer ou mieux comprendre Keats.
[5] _Keats_ par Sidney Colvin et _Vie de John Keats_ par William Michael
Rossetti.
Dans l'un et l'autre de ces livres, il y a beaucoup de choses qui sont
comme «de la paille dans la bouche» et dans celui de M. Rossetti, il ne
manque pas de ces choses qui ont «au palais l'acre saveur du cuivre».
De nos jours, cela est, jusqu'à un certain point, inévitable.
On est toujours tenu de payer l'amende, quand on a regardé par des trous
de serrure. Or, trou de serrure et escalier de service jouent un rôle
essentiel dans la méthode des biographes modernes.
Toutefois, il n'est que juste de reconnaître, tout d'abord, que M.
Colvin s'est acquitté de sa besogne beaucoup mieux que M. Rossetti.
Ainsi le récit de la vie de Keats adolescent, tel que le donne M.
Colvin, est très agréable. De même l'esquisse du cercle des amis de
Keats. Leigh Hunt et Haydon, notamment, sont admirablement dessinés.
Çà et là sont introduits de vulgaires détails de famille, sans beaucoup
d'égard pour les proportions.
Les panégyriques posthumes d'amis dévoués n'ont réellement pas grande
valeur pour nous aider à apprécier exactement le vrai caractère de
Keats, quoique en semble croire M. Colvin.
Nous sommes convaincu que lorsque Bailey écrivait à Lord Houghton que
deux traits essentiels, le sens commun et la bienveillance,
distinguaient Keats, le digne archidiacre avait les meilleures
intentions du monde, mais nous préférons le véritable Keats, avec son
emportement capricieux et volontaire, ses humeurs fantasques et sa belle
légèreté.
Ce qui fait une partie du charme de Keats comme homme, c'est qu'il était
délicieusement incomplet.
Après tout, si M. Colvin ne nous a point donné un portrait bien
ressemblant de Keats, il nous a certainement raconté sa vie dans un
livre agréable et d'une lecture facile.
Il n'écrit peut-être pas avec l'aisance et la grâce d'un homme de
lettres, mais il n'est jamais prétentieux et n'est pas souvent pédant.
Le livre de M. Rossetti est absolument raté. Et, pour commencer, M.
Rossetti commet la grave erreur de séparer l'homme de l'artiste.
Les faits de la vie de Keats ne sont intéressants qu'à la condition de
les montrer dans leur rapport avec son activité créatrice.
Dès qu'ils sont isolés, ils perdent tout intérêt ou même deviennent
pénibles.
M. Rossetti se plaint de ce que les débuts de la vie de Keats soient
dépourvus d'incidents, de ce que la dernière période soit décourageante,
mais la faute est imputable au biographe et non au sujet.
Le livre s'ouvre par un récit détaillé de la vie de Keats, où il ne nous
fait grâce de rien, depuis ce qu'il appelle la «mésaventure sexuelle
d'Oxford» jusqu'aux six semaines de dissipation après l'apparition de
l'article du _Blackwood_ et aux propos que tenait le mourant dans son
délire loquace.
A n'en pas douter, tout, ou presque tout ce que nous rapporte M.
Rossetti, est vrai, mais il ne fait preuve ni de tact dans le choix des
faits, ni de sympathie dans sa manière de les traiter.
Lorsque M. Rossetti parle de l'homme, il oublie le poète, et lorsqu'il
juge le poète, il montre qu'il ne comprend point l'homme.
Prenez par exemple sa critique de la merveilleuse _Ode à un rossignol_,
d'une si étonnante magie d'harmonie, de couleur et de forme.
Il commence par dire que «la première marque de faiblesse» dans la pièce
est «l'abus des allusions mythologiques», assertion complètement fausse,
car sur les huit stances qui composent la pièce, il n'y en a que trois
qui contiennent des allusions mythologiques, et sur ce nombre, il n'en
est aucune qui soit forcée ou éloignée.
Puis, lorsqu'il cite la seconde strophe:
Oh! une lampée de vin, qui aura été
Pendant un long siècle dans la terre profondément fouillée,
et qui aurait un parfum de Flore, de la danse
sur le gazon de la campagne, et de la chanson provençale,
et de la gaîté brunie au soleil,
M. Rossetti, dans un bel accès de _Ruban bleu_[6], s'écrie avec
enthousiasme: «Assurément personne n'a besoin de boire du vin pour se
préparer à goûter la mélodie d'un rossignol, soit au sens propre, soit
au sens figuré».
[6] Insigne des membres de la Société de Tempérance qui se sont engagés
à ne boire que de l'eau.
«Appeler le vin une sincère et rougissante Hippocrène» lui paraît à la
fois «grandiloquent et désagréable».
L'expression «chaînes de bulles qui clignotent sur le bord» est
triviale, quoique pittoresque; l'image «non point porté sur le chariot
de Bacchus que traînent des panthères» est «bien pire».
Une expression comme celle-ci: «Dryade des arbres, à l'aile légère» est
évidemment un pléonasme, car _dryade_ signifie réellement «nymphe du
chêne».
Et de cette superbe explosion de passion:
Tu n'es point né pour la mort, immortel oiseau,
Ni pour que des générations affamées te foulent aux pieds.
La voix que j'entendis au cours de cette nuit fut entendue
aux temps passée par l'empereur, par le paysan.
M. Rossetti nous dit que cette invocation est un solécisme palpable, ou
palpaple (_sic_) de logique, «attendu que les hommes vivent plus
longtemps que les rossignols».
Comme M. Colvin fait une critique fort analogue à celle-là, en parlant
d'«une faute de logique qui est en même temps... un défaut poétique», il
valait peut-être la peine de signaler à ces deux récents critiques de
l'oeuvre de Keats, que Keats a voulu exprimer l'idée du contraste entre
la durée de la beauté et la condition changeante et la déchéance de la
vie humaine, idée qui reçoit son expression la plus complète dans l'_Ode
à une urne grecque_.
Les autres pièces ne sortent pas moins malmenées des mains de M.
Rossetti.
La belle invocation, dans _Isabella_:
Portez vos plaintes vers elle, toutes, syllabes de gémissement,
sortez des profondeurs de la gorge de la triste Melpomène
Sortez en ordre tragique de la lyre de bronze
Et faites vibrer en un mystère les cordes.
Cela lui paraît «une fadeur».
La Bacchante indienne du quatrième livre d'Endymion est qualifiée de
«buveuse sentimentale et tentatrice».
Quant à Endymion, M. Rossetti déclare ne pouvoir comprendre comment «son
organisme humain, avec des appareils respiratoire et digestif, continue
à exister,» et il nous apprend comment Keats aurait du, d'après lui,
traiter le sujet.
Un jour, un éminent critique français s'écriait avec désespoir: «Je
trouve des physiologistes partout», mais il était réservé à M. Rossetti
de faire des considérations sur la digestion d'Endymion et nous lui
concédons volontiers la supériorité que lui donne ce point de vue.
Même lorsque M. Rossetti loue, il gâte ce qu'il loue.
Traiter _Hypérion_ de «monument d'architecture cyclopéenne en vers» est
assez mauvais, mais l'appeler un «Stonehenge de réverbération» est
absolument détestable, et nous n'en savons guère plus long sur _la
Veille de la Saint Marc_ quand nous apprenons que la simplicité en est
«pleine de sang et singulière».
Puis, que signifie cette assertion que les _Notes de Keats sur
Shakespeare_ sont «un peu tendues et _bouffies_?»
N'y a-t-il rien de mieux à dire de _Madeline_ dans la _Veille de la
Sainte Agnès_, sinon qu'elle est présentée comme une figure très
charmante, très aimable, «_bien quelle ne fasse autre chose de bien
particulier que de se dévêtir sans regarder derrière elle et de s'en
aller furtivement_».
Il n'est nullement nécessaire de suivre M. Rossetti plus loin, pour le
voir barboter dans la vase qu'il a faite lui-même avec ses pieds.
Un critique, capable de dire qu'«un nombre assez faible des poésies de
Keats sont dignes d'une grande admiration», ne mérite pas d'être pris au
sérieux.
M. Rossetti est un homme entreprenant, un écrivain laborieux, mais il
manque entièrement du sens nécessaire pour l'interprétation de la poésie
telle que l'a écrite John Keats.
C'est avec un vrai plaisir qu'on revient ensuite à M. Colvin, dont les
critiques sont toujours modestes et souvent pénétrantes.
Nous ne sommes point d'accord avec lui lorsqu'il accepte la théorie de
M. Owen, au sujet d'un sens allégorique et mystique qui se cacherait
sous _Endymion_. Son jugement final sur Keats, qui «serait l'esprit le
plus shakespearien qui ait paru depuis Shakespeare», n'est pas très
heureux et nous sommes surpris de l'entendre insinuer, sur la foi d'une
anecdote assez suspecte de Severn, que Sir Walter Scott avait sa part
dans l'article du Blackwood.
Mais il n'y a rien qui soit âcre, irritant, maladroit dans
l'appréciation qu'il donne sur l'oeuvre du poète.
Le vrai Marcellus de la poésie anglaise n'a pas encore trouvé son
Virgile, mais M. Colvin fait un Stace passable.
Sermons en pierres à Bloomsbury. La nouvelle Salle de Sculpture du
British Museum.[7]
[7] _Pall Mall Gazette_, 15 octobre 1887.
Grâce aux efforts de Sir Charles Newton, auquel tous ceux qui
s'intéressent à l'art classique doivent leur reconnaissance,
quelques-uns des merveilleux trésors, si longtemps murés dans les
sombres souterrains du British Museum, ont enfin apparu à la lumière, et
la nouvelle Salle de Sculpture qui vient d'être ouverte au public,
compensera amplement la peine d'une visite, même pour ceux aux yeux de
qui l'art est une pierre d'achoppement et un écueil de scandale.
En effet, même sans parler de la simple beauté de forme, de contour et
d'ensemble, de la grâce et du charme dans la conception, de la
délicatesse dans l'exécution technique, nous voyons exposé, sous nos
yeux, ce que les Grecs et les Romains pensaient, au sujet de la mort, et
le philosophe, le prédicateur, l'homme du monde pratique, le Philistin
lui-même, seront certainement touchés par ces «sermons en pierres» avec
leur portée profonde, l'abondance d'idées qu'ils suggèrent et leur
simple humanité.
Des pierres funéraires courantes, voilà ce qu'ils sont pour la plupart,
oeuvres non point d'artistes fameux, mais de simples artisans.
Seulement elles ont été ouvrées, en un temps où tout métier était un
art.
Les plus beaux spécimens, au point de vue purement artistique, sont sans
contredit les deux _stèles_ trouvées à Athènes.
L'une et l'autre sont les pierres tombales de jeunes athlètes grecs.
Dans l'une, l'athlète est représenté tendant sa strigile à son esclave;
dans l'autre, l'athlète est debout, seul, la strigile en main.
Elles n'appartiennent point à la plus grande période de l'Art grec.
Elles n'ont point le grand style du siècle de Phidias, mais elles ont
néanmoins leur beauté, et il est impossible de n'être point fasciné par
leur grâce exquise, par la façon, dont elles sont traitées, si simple en
ses moyens, si subtile en son effet.
Toutes les pierres funéraires d'ailleurs sont pleines d'intérêt.
En voici une de deux dames de Smyrne, qui furent si remarquables en leur
temps, que la cité leur vota des couronnes d'honneur; voici un médecin
grec examinant un bambin qui souffre d'indigestion; voici le monument de
Xanthippe, qui fut probablement un martyr de la goutte, car il tient à
la main le moulage d'un pied destiné sans doute à être offert en
ex-voto à quelque dieu.
Une jolie stèle de Rhodes nous présente un groupe familial.
Le mari est à cheval et fait ses adieux à sa femme, qui a l'air de
vouloir le suivre, mais qui est retenue par un petit enfant.
L'émotion de la séparation, en quittant ceux que nous aimons, est le
motif central de l'art funéraire grec.
Il est répété sous toutes les formes possibles, et chaque pierre muette
semble murmurer: [Greek: chaire.] (Salut.)
L'art romain est différent.
Il introduit le portrait vigoureux et réaliste et il traite la pure vie
de famille beaucoup plus fréquemment que ne le fait l'art grec.
Ils sont fort laids, ces Romains, à la physionomie dure, hommes et
femmes, dont les portraits sont représentés sur leurs tombes, mais ils
paraissent avoir été aimés et respectés de leurs enfants et de leurs
serviteurs.
Voici le monument d'Aphrodiscus et Atilia, un noble romain et sa femme,
morts en terre britannique il y a bien des siècles, et dont la pierre
tombale a été trouvée dans la Tamise.
Tout près se voyait une stèle venant de Rome, avec les bustes d'un vieux
couple d'époux qui étaient certainement d'une étonnante laideur.
Le contraste entre la représentation abstraite par les Grecs de l'idée
de la mort et la réalisation concrète, par les Romains, des individus
défunts, est extrêmement curieux.
Outre les pierres funéraires, la nouvelle salle de Sculpture contient de
très charmants spécimens de l'art décoratif romain sous les Empereurs.
Le plus merveilleux de tous, et qui vaut à lui seul une excursion à
Bloomsbury, est un bas-relief représentant une scène de mariage.
Juno Pronuba unit les mains d'un beau et jeune noble et d'une dame fort
imposante.
Il y a dans ce marbre toute la grâce du Pérugin, et même la grâce de
Raphaël. La date en est incertaine, mais la coupe soignée de la barbe du
fiancé paraît indiquer l'époque de l'empereur Hadrien.
C'est manifestement l'oeuvre d'artistes grecs, et c'est un des plus
beaux bas-reliefs de tout le Musée. Il y a en lui je ne sais quoi qui
rappelle l'harmonie et la douceur de la poésie de Properce.
Puis, ce sont de délicieuses frises où sont figurés des enfants.
L'une d'elles qui représente des enfants jouant d'instruments, aurait pu
inspirer une bonne partie de l'art plastique florentin.
A vrai dire, quand nous passons en revue ces marbres, nous n'avons pas
de peine à voir d'où sortit la Renaissance et à quoi nous devons les
formes diverses de l'art de la Renaissance.
La frise des Muses, dont chacune porte piquée dans sa chevelure une
plume prise aux ailes des sirènes vaincues, est extrêmement belle.
Sur un charmant petit bas-relief, deux amours se disputent le prix de
la course en char et la frise des Amazones couchées a quelques
splendides qualités de dessin.
Une frise d'enfants, qui jouent avec l'armure du Dieu Mars, mérite aussi
d'être mentionnée.
C'est plein de fantaisie et d'humour délicat.
En somme, Sir Charles Newton et M. Murray méritent d'être chaudement
félicités du succès de la nouvelle salle.
Nous espérons toutefois que l'on cataloguera et qu'on exposera encore
d'autres pièces du trésor caché.
Actuellement, dans des sous-sols, il y a un bas-relief très remarquable
qui représente le mariage de l'Amour et de Psyché, et un autre où l'on
voit des pleureurs de profession se lamentant sur le corps d'un mort.
Le beau moulage du Lion de Chéronée devrait aussi en être retiré, ainsi
que la stèle où se voit l'admirable portrait de l'esclave romain.
L'économie est une excellente vertu publique, mais la parcimonie qui
laisse séjourner de belles oeuvres d'art dans l'atmosphère farouche et
sombre d'une cave humide n'est guère moins qu'un détestable vice
public.
Un Écossais, à propos de la poésie écossaise[8].
[8] _Pall Mall Gazette_, 24 octobre 1887.
Un éminent critique, qui vit encore et qui est né au sud de la Tweed,
confia un jour, tout bas, à un ami que les Écossais, à son avis,
connaissaient réellement fort mal leur littérature nationale.
Il admettait parfaitement qu'ils aimassent leur «Robbie Burns» et leur
«Sir Walter» avec un enthousiasme patriotique, qui les rend extrêmement
sévères envers le malheureux homme du sud qui se hasarde à louer l'un ou
l'autre en leur présence. Mais il soutenait que les oeuvres des grands
poètes nationaux, tels que Dunbar, Henryson, et Sir David Lyndsay sont
des livres scellés pour la majorité des lecteurs à Edimbourg, à Aberdeen
et à Glasgow et que fort peu d'Écossais se doutent de l'admirable
explosion de poésie qui eut lieu dans leur pays pendant les quinzième et
seizième siècles, alors qu'il n'existait, dans l'Angleterre de cette
époque, qu'un faible développement intellectuel.
Cette terrible accusation est-elle fondée ou non, c'est ce qu'il est
inutile de discuter présentement.
Il est probable que l'archaïsme de la langue suffira toujours pour
empêcher un poète comme Dunbar de devenir populaire, dans le sens
ordinaire du mot.
Toutefois le livre du Professeur Veitch[9] prouve qu'en tout cas, il y a
«dans le pays des galettes» des gens capables d'admirer et d'apprécier
ses merveilleux chanteurs d'autrefois, des gens que leur admiration pour
le _Lord des Îles_, et pour _l'Ode à une pâquerette de la montagne_ ne
rend point aveugles aux beautés exquises du _Testament de Cresseida_, du
_Chardon et de la Rose_, du _Dialogue entre Expérience et un Courtisan_.
[9] _Le sentiment de la nature dans la poésie écossaise_.
Le Professeur Veitch, prenant pour sujet de ses deux intéressants
volumes le sentiment de la Nature dans la poésie écossaise, commence par
une dissertation historique sur le développement du sentiment dans
l'espèce humaine.
L'état primitif lui apparaît comme se réduisant à une simple «sensation
de plein air».
Les principales sources de plaisir sont la chaleur que donne le grand
soleil, la fraîcheur de la brise, l'air général de fraîcheur de la terre
et du ciel, sensation à laquelle s'associe la conscience de la vie et du
plaisir sensitif, tandis que l'obscurité, l'orage et le froid sont
regardés comme désagréables.
A cette époque succède l'époque pastorale, où nous trouvons l'amour des
vertes prairies, de l'ombre donnée par les arbres, de tout ce qui rend
la vie agréable et confortable.
Vient à son tour l'époque de l'agriculture, ère de la guerre avec la
terre, où les hommes prennent du plaisir dans le champ de blé et le
jardin, mais voient d'un mauvais oeil tout obstacle à la culture, comme
la forêt, la roche, tout ce qui ne peut pas être réduit à l'utilité par
la soumission, tels la montagne et la mer.
Nous arrivons enfin au pur sentiment de la nature, au pur plaisir que
donnent la seule contemplation du monde extérieur, la joie qu'on trouve
dans les impressions sensibles, en dehors de tout ce qui a rapport à
l'utilité ou à la bienfaisance de la Nature.
Mais là ne s'arrête pas le développement.
Le Grec, dans son désir d'identifier la Nature et l'Humanité, peuplait
le bosquet et les flancs des montagnes de belles formes fantaisistes,
voyait le dieu tapi dans la futaie, la naïade suivant le fil de l'eau.
Le moderne disciple de Wordsworth, visant à identifier l'homme avec la
Nature, trouve dans les choses extérieures «les symboles de notre vie
intérieure, les influences d'un esprit apparenté au nôtre».
Il y a bien des idées suggestives dans ces premiers chapitres du livre
du Professeur Veitch, mais nous ne saurions être de son avis sur
l'attitude du primitif en face de la Nature.
La sensation de plein-air, dont il parle, nous paraît comparativement
moderne.
Les mythes naturalistes les plus antiques nous parlent non point du
«plaisir sensuel» que la Nature donnerait à l'homme, mais de la terreur
que la Nature inspire.
Et de plus, les ténèbres et l'orage ne sont point regardés par l'homme
primitif comme des choses «simplement répulsives». Ce sont, pour lui,
des êtres divins et surnaturels, pleins de merveille, dégageant une
terreur mystérieuse.
Il aurait fallu aussi dire quelques mots au sujet de l'influence des
villes sur le développement du sentiment de la nature, car si paradoxale
que la chose puisse paraître, il n'en est pas moins vrai que c'est en
grande partie à la création des cités que nous devons le sentiment de la
Nature.
Le Professeur Veitch est sur un terrain plus ferme quand il en vient à
traiter du développement et des manifestations de ce sentiment, tel
qu'il apparaît dans la poésie écossaise.
Les anciens poètes, ainsi qu'il le fait remarquer, avaient tout l'amour
du moyen-âge pour les jardins, connaissaient tout le plaisir artistique
que donnent les couleurs vives des fleurs, l'agréable chant des oiseaux,
mais ils n'éprouvaient aucun attrait pour la lande sauvage et solitaire,
sa bruyère pourprée, ses rochers gris, ses broussailles qui ondulent.
Montgomerie fut le premier à errer sur les rives, parmi les roseaux, à
écouter le chant des ruisselets, et il était réservé à Drummond de
Hawthornden de chanter les flots et la forêt, de remarquer la beauté des
brouillards sur la pente des collines et de la neige sur les cimes des
montagnes.
Puis vint Allan Ramsay avec ses honnêtes pastorales pleines de bonhomie,
Thomson, qui parle de la Nature dans le langage d'un commissaire-priseur
éloquent, et qui fut cependant un observateur pénétrant, avec de la
fraîcheur dans la perception et un coeur sincère, Beattie qui aborda les
problèmes résolus plus tard par Wordsworth, la grande épopée celtique
d'Ossian, qui fut un facteur si important dans le mouvement romantique
en Allemagne et en France, Ferguson, à qui Burns doit tant, Burns
lui-même, Leyden, Sir Walter Scott, James Hogg, et (_longo intervallo_)
Christophe North, et feu le Professeur Shairp.
Le Professeur Veitch écrit sur presque tous ces poètes des pages d'un
jugement fin, d'un sentiment délicat, et même son admiration pour Burns
n'a rien d'agressif.
Il laisse voir cependant un certain défaut de véritable sens de la
proportion littéraire dans l'espace qu'il accorde aux deux derniers
écrivains de notre liste.
Christophe North fut, sans contredit, une personnalité intéressante pour
l'Edimbourg de son temps, mais il n'a laissé après lui rien qui ait une
valeur durable.
Sa critique était trop tapageuse, et sa poésie trop dépourvue de
mélodie.
Quant au Professeur Shairp, considéré comme critique, il fut un tragique
exemple de l'influence désastreuse de Wordsworth, car il ne cessait de
confondre les questions éthiques et les questions esthétiques, et jamais
il n'eut la moindre idée de la manière dont il fallait aborder des
poètes comme Shelley et Rossetti qu'il eut pour mission d'interpréter à
la jeunesse d'Oxford, en ses dernières années.
D'autre part, en tant que poète, il mérite tout au plus d'être nommé en
passant.
Le Professeur Veitch nous apprend gravement qu'une des descriptions,
dans _Kilmatroe_ «n'a pas d'égale dans la langue pour la réalité de
peinture, l'heureux choix des épithètes, la pureté de la reproduction».
Des assertions de ce genre servent à nous rappeler ce fait qu'une
critique fondée sur le patriotisme local aboutit toujours à un résultat
provincial. Mais il n'est que juste d'ajouter que le Professeur Veitch
ne pousse que très rarement l'extravagance et le grotesque jusqu'à ce
point.
En général, son jugement et son goût sont excellents, et dans son
ensemble, son livre est une contribution des plus attrayantes, des plus
agréables, à l'histoire de la littérature.
Le nouveau livre de M. Mahaffy[10].
[10] _Pall Mall Gazette_, 9 novembre 1887.
Le nouveau livre de M. Mahaffy causera un grand désappointement à tout
le monde, excepté aux Papers-Unionists, et aux membres de la Ligue
Primrose.
Le sujet, l'histoire de la _Vie et la Pensée en Grèce depuis le siècle
d'Alexandre jusqu'à la conquête romaine_, en est extrêmement
intéressant, mais la façon, dont il est traité, est absolument indigne
d'un lettré, et on ne saurait rien imaginer de plus décourageant que les
perpétuels efforts de M. Mahaffy pour abaisser l'histoire au niveau du
pamphlet politique courant que met en ligne la guerre des partis
contemporains.
Certes, on ne voit nullement pourquoi M. Mahaffy serait requis de
s'exprimer d'une manière sympathique, quand il s'agit d'anciennes villes
grecques aspirant à la liberté et à l'autonomie.
Les préférences personnelles des historiens modernes sur ces points
n'ont pas la moindre importance.
Mais, dans ses efforts pour nous présenter le monde hellénique comme un
Tipperary amplifié, pour employer Alexandre le Grand à blanchir M.
Smith, et pour terminer la bataille de Chéronée dans la plaine de
Mitchellstown, M. Mahaffy montre un degré de partialité politique et de
cécité littéraire vraiment extraordinaire.
Il eût pu faire de son livre une oeuvre d'un intérêt solide et durable,
mais il a préféré lui donner un caractère passager et substituer, à
l'esprit scientifique du véritable historien, le préjugé, le
trompe-l'oeil, la violence de l'homme de parti parlant sur le tréteau
électoral.
Au trompe-l'oeil superficiel, on peut, il est vrai, trouver, dans les
premiers ouvrages de M. Mahaffy, des précédents, mais le préjugé et la
violence sont de sa part chose nouvelle, et leur apparition est des plus
regrettables.
Il y a toujours, dans la violence chez un homme de lettres, quelque
chose de particulièrement impuissant.
Elle semble manquer de proportion avec les faits, car elle n'est jamais
réglée par l'action. Ce n'est qu'une question d'adjectifs et de
rhétorique, d'exagération, d'outrance emphatique.
M. Balfour tient beaucoup à ce que M. William O'Brien porte le costume
de la prison, dorme sur un lit de planches, et soit soumis à d'autres
traitements indignes. M. Mahaffy va beaucoup plus loin que ces mesures
bénignes et commence son histoire en exprimant franchement son regret
que Démosthène n'ait pas été exécuté sommairement pour sa tentative
d'entretenir bien vivant l'esprit patriotique chez les citoyens
d'Athènes!
A vrai dire, il perd toute patience à l'égard de ce qu'il traite
«d'opposition sotte, insensée à la Macédoine», regarde la révolte des
Spartiates contre «le Lord-Lieutenant d'Alexandre en Grèce» comme un
exemple de «politique de clocher», se laisse aller à des platitudes
dignes de la Ligue Primrose contre un cens abaissé, contre l'iniquité de
donner «au premier indigent venu» le droit de vote, et nous dit que les
«démagogues» et les «soi-disant patriotes» perdirent toute vergogne au
point de prêcher à la cohue de parasites d'Athènes la doctrine de
l'autonomie,--«qui n'est pas encore morte», ajoute avec regret M.
Mahaffy. Ils mirent en avant, dit-il encore, comme un principe
d'économie politique, cette curieuse idée qu'il faut accorder aux gens
le droit de s'occuper eux-mêmes de leurs affaires!
Quant au caractère personnel des despotes, M. Mahaffy reconnaît que s'il
fallait s'en tenir aux récits des historiens grecs, depuis Hérodote, «il
aurait dit que l'inextinguible passion pour l'autonomie qui se manifeste
à toutes les époques de l'histoire grecque, et dans tous les cantons
contenus dans les frontières grecques, dut avoir sa source dans les
excès commis par les gouverneurs qu'envoyaient des potentats étrangers
ou par des tyrans locaux».
Mais une étude attentive des dessins parus dans l'_United Ireland_ l'a
convaincu «qu'un gouvernant à beau être le plus modéré, le plus
consciencieux, le plus prudent possible, sera toujours exposé à entendre
dire sur son compte des choses terribles par de simples mécontents
politiques.»
Bref, depuis que M. Balfour a été caricaturé, il faut écrire à nouveau
toute l'histoire grecque!
Voilà à quel point en est venu le distingué professeur d'une Université
distinguée.
Et rien ne saurait égaler le préjugé de M. Mahaffy contre les patriotes
grecs, à moins que ce ne soit son mépris pour certains de ces braves
Romains qui, dans leur sympathie pour la civilisation et la culture
helléniques, reconnurent la valeur politique de l'autonomie et
l'importance intellectuelle d'une saine vie nationale.
Il raille ce qu'il appelle leur «vulgaire sensiblerie au sujet des
libertés grecques, leur préoccupation de redresser des torts
historiques», et il félicite ses lecteurs de ce que ce sentiment n'a
point été accru, à l'extrême, par le remords de savoir que leurs propres
ancêtres ont été les oppresseurs.
Heureusement, dit M. Mahaffy, les anciens Grecs avaient pris Troie.
Aussi les tourments de conscience, qui aujourd'hui causent de si
profonds remords, à un Gladstone, à un Morley, pour les péchés de leurs
aïeux, n'étaient guère susceptibles d'agir sur un Marcius ou un
Quinctius!
Il est parfaitement inutile de s'étendre sur la sottise et le mauvais
goût de passages pareils, mais il est intéressant de constater que les
faits historiques sont trop forts même pour M. Mahaffy.
En dépit de ses propos narquois sur ce qu'a de provincial le sentiment
national, de ses vagues panégyriques en faveur d'une culture
cosmopolite, il est forcé de reconnaître que s'il est vrai que le
patriotisme puisse être remplacé chez certains individus par une
solidarité plus vaste, les sociétés humaines n'y renonceront que pour
leur substituer des motifs plus bas.
Et il ne peut s'empêcher d'exprimer son regret que les classes
supérieures des états grecs fussent dépourvues d'esprit public au point
«de gaspiller en un paresseux absentéisme, en une résidence plus
négligente encore, le temps et les ressources qui lui avaient été donnés
pour que leur pays en profitât» et qu'elles n'eussent aucune conscience
de la possibilité pour elles de fonder un Empire hellénique fédéral.
Lors même qu'il en vient à parler de l'art, il ne peut faire autrement
que d'avouer que l'oeuvre la plus noble de la sculpture datant de cette
époque fut celle qui exprimait l'esprit de la première grande lutte
_nationale_, l'expulsion des hordes gauloises qui inondèrent la Grèce en
278 avant J.C. et que c'est au sentiment patriotique éveillé par cette
crise, que nous devons l'_Apollon du Belvédère_, l'_Artémis_ du Vatican,
le _Gaulois mourant_, et les plus beaux chefs-d'oeuvre de l'École de
Pergame.
Quand il s'agit de littérature, M. Mahaffy se répand de nouveau en
bruyantes lamentations sur ce qu'il regarde comme des tendances sociales
superficielles de la Comédie Nouvelle. Il regrette la belle liberté
d'Aristophane, avec son intense patriotisme, l'intérêt vital qu'il prend
à la politique, ses larges tableaux, et le plaisir que lui donne une
vigoureuse vie nationale.
Il avoue la décadence de l'éloquence sous l'action desséchante du
régime impérial et la stérilité de ces recherches pédantes de style, qui
sont l'inévitable résultat de l'absence de sujets vitaux.
A vrai dire, M. Mahaffy, dans la dernière page de son histoire, rétracte
formellement la plupart de ses préjugés politiques.
Il persiste à penser que Démosthène aurait dû être mis à mort pour sa
résistance à l'invasion macédonienne, mais il admet que le gouvernement
impérial de Rome, qui suivit le gouvernement impérial d'Alexandre,
produisit des maux sans nombre, et tout d'abord la décadence
intellectuelle, pour finir par la ruine financière.
«Le contact de Rome, dit-il, engourdit la Grèce et l'Égypte, la Syrie et
l'Asie-Mineure, et s'il existe de grands édifices qui attestent la
grandeur de l'Empire, où sont les indices de vigueur intellectuelle et
morale, si nous en exceptons cette citadelle de la nationalité, le petit
pays de Palestine?»
Cette palinodie a, sans contredit, pour but de donner à l'ouvrage une
apparence plausible de sincérité, mais un tel repentir de la dernière
heure vient trop tard et inflige à toute la partie historique qui le
précède un air de sottise et non de loyauté.
C'est avec soulagement qu'on passe aux quelques chapitres où M. Mahaffy
traite expressément de la vie sociale et de la pensée des Grecs.
Ici la lecture de M. Mahaffy est vraiment fort agréable.
Sa description des Écoles d'Athènes et d'Alexandrie, par exemple, est
extrêmement intéressante.
Il en est de même de son appréciation des écoles de Zénon, d'Épicure et
de Pyrrhon.
Excellent aussi, à bien des points de vue, le tableau de la littérature
et de l'art de cette période.
Nous ne sommes pas d'accord avec M. Mahaffy dans son panégyrique du
Laocoon, et nous sommes surpris de trouver un écrivain, qui après s'être
indigné vivement de ce qu'il appelle l'indifférence des modernes à
l'égard de la poésie alexandrine, vienne déclarer gravement qu' «il
n'est pas d'étude plus fatigante, plus stérile que celle de l'Anthologie
grecque».
L'appréciation de la Comédie Nouvelle nous paraît également assez
pédantesque.
Le but de la comédie sociale, chez Ménandre, non moins que chez
Sheridan, est de refléter les moeurs de son temps et non point de les
réformer, et la censure du Puritain, qu'elle soit sincère ou affectée,
est toujours déplacée dans la critique littéraire, et prouve qu'on est
dépourvu du sentiment de la différence essentielle entre l'art et la
vie.
Après tout, le Philistin seul aura l'idée de blâmer Jack Absolute de sa
tromperie, Bob Acres de sa couardise, et Charles Surface de son
extravagance, et c'est perdre à peu près son temps que donner carrière à
son sens moral aux dépens de son appréciation artistique.
De plus, quelque prix qu'on attache à la modernité de l'expression, et
avec raison sans doute, il faut encore en user avec tact et jugement.
On ne reprochera point à M. Mahaffy d'avoir dépeint Philopoemen comme le
Garibaldi, Antigone Doson, comme le Victor-Emmanuel de leur siècle.
Des comparaisons de cette sorte ont évidemment quelque valeur auprès du
vulgaire facile à contenter.
Mais ailleurs, une expression telle que: «le Préraphaélitisme Grec» est
assez maladroite.
On ne gagne pas grand'chose à introduire de force une allusion au _John
Inglesant_ de M. Shorthouse dans une analyse des _Argonautiques_
d'Apollonius de Rhodes, et lorsqu'on nous apprend que le superbe
Pavillon construit à Alexandrie par Ptolémée Philadelphe était une
«sorte de Restaurant Holborn dans de vastes proportions» nous devons
dire que la description détaillée qu'Athénée nous donne de cet édifice
aurait pu être condensée dans une épigramme meilleure et plus
intelligible.
Malgré tout, le livre de M. Mahaffy aura peut-être pour résultat
d'attirer l'attention sur une période fort importante et fort
intéressante de l'histoire de l'Hellénisme.
Nous ne pouvons que regretter qu'après avoir gâté son exposé de la
politique grecque par une sotte partialité, l'historien ait affaibli
encore la valeur de quelques-unes de ses remarques sur la littérature
par un parti-pris tout aussi inexplicable.
C'est tenir un langage lourdaud et âpre que de dire que «l'écolier
retraité qui occupe des postes de sociétaire et des chaires de
professeur dans les collèges anglais» ne sait peut-être rien sur la
période en question, si ce n'est ce qu'il lit dans Théocrite, ou qu'on
peut regarder en Angleterre comme un «professeur distingué de grec»,
l'homme qui ne connaît pas une seule date de l'histoire grecque entre
la mort d'Alexandre et la bataille de Cynocéphales.
L'assertion, d'après laquelle Lucien, Plutarque et les quatre Évangiles
seraient exclus des études dans les écoles et les Universités anglaises
par la pédanterie de «purs lettrés, à qui il plaît de se donner pour
tels», est naturellement tout à fait inexacte.
En fait, non seulement M. Mahaffy est dépourvu de l'esprit qui anime le
véritable historien, mais il semble souvent manquer entièrement du
tempérament du véritable lettré.
Il est habile, et parfois même brillant par endroits, mais il manque de
bon sens, de modération, de style et de charme.
Il semble n'avoir point le sens de la proportion littéraire, et en
général il gâte sa thèse en l'exagérant.