LA CONCLUSION INATTENDUE

Monsieur, commença Eliézer en s'asseyant dans le fauteuil que je lui

avançai, lorsqu'il vint me rendre visite deux mois après la farce qu'Eva

et moi lui avions si bien jouée, mon oncle et moi nous sommes deux

Juifs.

Je reconnus la même phrase que le même Eliézer avait prononcée durant

son accès de somnambulisme, après avoir mangé des écrevisses, en cette

nuit qu'il m'avait tant effrayé.

Mais, cette fois, il veillait, et je ressentais qu'il était on ne peut

plus conscient de lui-même.

Cependant il continuait à me révéler ces mêmes choses qu'il m'avait

confessées, à son insu, durant son sommeil:

--Et vous vous êtes aperçu que nous nous moquions de vous... Ne pensez

pas que je ne puisse être sincère... Et, la preuve en est, que je viens

vous faire cet aveu si pénible et si humiliant... Je vous le déclare

sans ambages: nous sommes des voleurs, mon oncle et moi, celui-ci ayant

découvert chez un bouquiniste du vieux Bayonne, et s'étant approprié un

document qu'il aurait dû remettre à la famille Passerose; et moi, en lui

prêtant mon concours, afin de nous emparer seuls d'un trésor dont ce

parchemin fait mention... Ce trésor...

Eliézer poursuivit son discours, et j'en reconnaissais chaque mot comme

déjà l'ayant entendu au cours de sa crise nocturne:

--Il fallait, disait-il, vous gagner, afin d'obtenir la clef des grottes

et le droit de pénétrer librement dans le flanc de la colline.

* * * * *

Quand ce singulier pénitent, fort bien éveillé, en eut terminé avec sa

confession renouvelée, il y ajouta, si je peux dire, un inédit qui me

stupéfia par sa conclusion inattendue.

--Nul doute, fit-il, monsieur, que notre obscure machination ne vous ait

été révélée par une voie que j'ignore, et que vous l'ayez prévenue et

déjouée avec beaucoup d'esprit.

J'eus un sourire d'approbation flattée.

--Vous avez, continua-t-il, commencé de nous brimer en nous mettant, mon

oncle et moi, en contact avec le réalisme un peu brutal de vos

_Etats-généraux_ de Garris, dont j'avais compris l'allusion. Et vous

avez ensuite substitué au trésor que vous avez mis en sûreté la plus

jolie fille du monde.

Je souris encore.

--Il n'est pas de beauté, fit Eliézer, qui puisse être, même de loin,

comparée à la sienne; ni d'Ithargia; ni des vierges de l'_Amodioa_ dont

les voiles étaient gonflées par la brise qui sortait des joues rebondies

de l'Amour. Mon inspiration poétique, si géniale soit-elle, demeure,

monsieur, tellement au-dessous du modèle que m'offre, après coup, la

vérité vivante, que j'en demeure confus. Je ne saurais me payer de mots.

Comment ma pâle invention lyrique a-t-elle pu susciter, en chair et en

os, la vraie Robinsonne basque, le moule parfait, capable, selon le voeu

d'Ondicola, de refaire une race. Or...

--Or?

--Je veux reconstituer la mienne.

--Quoi? dis-je, vous voulez épouser Eva?

(Je lui jetai ainsi le prénom de ma cousine, tant cet épilogue me jetait

dans le désarroi.)

--Oui, monsieur, je veux m'unir à elle, en lui offrant, avec une

dotation de huit cent mille francs de rente, ma sincère conversion

religieuse.

--Ah! bah?

--Une pareille beauté, dont la grâce ne m'a point permis de supposer un

seul instant qu'elle n'appartînt à une vierge, ne saurait être dans

l'erreur.

--Peste! fis-je, me demandant quelle valeur un théologien accorderait à

cette manière d'envisager la foi catholique!... Mais... Ne m'a-t-on pas

assuré que vous êtes parfois sujet à des crises somnambuliques?

--Croyez, monsieur, qu'avec Eva, puisque ainsi elle s'appelle, je ne

saurais vivre que dans un rêve enchanté, ou rêver dans la plus suave des

veilles: ce qui est le lot des plus fortunés.

Eliézer se retira sur ces paroles exquises, après m'avoir chargé de

demander pour lui à ma tante la main de ma cousine, que je comptais bien

qu'après une entrevue prochaine il n'obtiendrait pas.

--Je ne trouve pas Eliézer mal du tout, me dit Eva après cette entrevue

qui se passa chez moi. Il m'a très franchement marqué son repentir

d'avoir trempé dans les roueries de son oncle, et il m'a déclaré n'en

vouloir retenir que l'amusant poème auquel elles ont donné lieu, et où

l'on se moque de toi délicieusement. Il m'en a lu quelques passages,

mais sais-tu qu'ils sont fort beaux?

--Oui.

--J'apprécie tes vers; mais laisse-moi t'avouer que rien, dans ton

oeuvre, ne m'a ému autant que cette légende basque. Et, puisque son

auteur m'a choisie pour être, en chair et en os, et d'esprit, la

Robinsonne qui l'inspire, apprends que je me sens apte tout à fait à lui

susciter une race de choix.

--Celle même d'un somnambule? demandai-je piqué.

--Rien, me répondit-elle, n'est plus charmant que l'Amour endormi.

Bref, il me fallut rengainer ma mauvaise humeur et mon dépit. La pauvre

chose qu'un coeur d'homme!

Voici quelques jours à peine, je désirais d'autant plus le bonheur et la

prospérité de cette enfant que je craignais qu'elle ne fût condamnée au

célibat des jeunes filles sans dot.

Quant à l'affection de camarade que je lui portais, et qu'elle me

rendait, je m'en suis expliqué: elle était de telle sorte qu'elle

semblait ne pouvoir engendrer cette jalousie où la beauté physique entre

comme élément.

Et, néanmoins, je rongeais mon frein, tout capot qu'Eliézer eût, ne

fût-ce que par sa fortune, fait la conquête d'Eva.

La mère de celle-ci, trop satisfaite d'échapper à ses créanciers, ne fit

aucune opposition, bien au contraire; et il me fallut, bon gré, mal gré,

par convenance, chaperonner Eta et Eliézer à travers la lune de miel de

leurs fiançailles, me prêter à leurs fantaisies, et, ce qui me fut le

plus humiliant, les surveiller.

Je ne pus même me refuser à les ramener à Isturitz où ma cousine eut un

accès d'hilarité en revoyant la fosse qui lui avait servi de sépulcre et

qu'elle nomma Cette foi: «Le berceau de la race.»

J'enrageais. Quant au futur époux, il était tout transformé. Il me

demanda, pour lui éclaircir quelques points d'une théologie qu'il avait

déjà pas mal étudiée, un guide averti, et je ne sus mieux faire que de

le confier au missionnaire qu'il avait rencontré au cours du repas des

_Etats-généraux_ basques: le père Bidondoa Ihidoïpé.

Celui-ci trouva fort édifiant son catéchumène qui lui fit cadeau d'un

microscope, d'une jumelle de spectacle et de l'_Histoire de la

Révolution française_, en dix volumes, de M. Thiers, oeuvre que le

donateur ne voulut point conserver la trouvant désormais entachée

d'hérésies.

Au physique, peut-être à cause que le Malin se retirait de lui, Eliézer

était devenu presque un joli homme. Grâce à un nommé Perron, poète et

coiffeur de Bayonne, qui avait résolu, pour son client, une coupe de

cheveux et de barbe dite «jardin à la française», il avait quinze ans de

moins.

Ce rajeunissement m'agaçait tout autant que le reste du personnage, mais

ce qui porta au comble mon dépit fut d'avoir à réentendre l'étonnant

chapitre de la Légende où Roland et Aude, dans les montagnes des

Aldudes, viennent saluer Charlemagne.

J'eus beau me répéter que le poème n'avait ni queue ni tête, il fallut

bien me rendre à l'évidence du contraire lorsque se penchant vers

Eliézer assis sur l'un des bancs de mon petit parc, Eva lui décocha le

plus sonore des baisers.

Alors, je devins ridicule. Et, poussé par l'esprit de bassesse que la

rivalité fait naître chez ceux-là mêmes qui ne sont pas les pires,

j'allai jusqu'à lui déclarer, lorsque, nous fûmes en tête à tête, que je

trouvais fâcheux qu'elle consentît à épouser un homme qui, ne fût-ce

qu'un moment, s'était fait le complice d'un vol.

Elle me répondit que je n'étais qu'un pharisien; qu'il est d'autres

larcins plus graves que de perles, dont le commun fait assez bon marché,

ne serait-ce que de ravir les femmes d'autrui; et que, d'ailleurs, si

j'étais chrétien le moins du monde, il me fallait bien admettre que le

passage du judaïsme au christianisme sanctifierait son cher _Zézer_.

Je faillis gifler la superbe fille en l'entendant forger un si amoureux

diminutif.

Elle ajouta que, si invraisemblable et si décousue que fût la Légende,

elle faisait siennes les idées d'Ondicola sur la réfection d'un peuple,

et que, n'ayant jamais rencontré, parmi les jeunes coureurs de plages,

un seul Iguskia, elle leur substituerait Eliézer. Ce n'est pas que

l'esprit lui manque, ni même le génie, assura-t-elle, en me regardant

bien en face. Il n'en a que trop. Quant à ce qui regarde le reste, tu

m'as vu faire, à la nage, le tour du grand rocher de Biarritz. Je ne

demanderai à mes enfants que de...

--Passer la mer Rouge avec les chameaux de leur père?

Elle me regarda avec un certain mépris attristé:

--On dirait, ma parole, que tu es jaloux!

Jacob Meyer fut ému jusqu'aux larmes, car il était sentimental, en

apprenant, de son neveu, la conclusion pratique d'une histoire aussi

irréelle.

Il s'excusa de la tentative indélicate ou il l'avait engagé. De son

meuble le plus secret il retira, pour les offrir à sa future nièce, de

tels joyaux que le trésor de la famille Passerose ne les égalait point.

La persuasion se fit alors en moi que le vieil artiste antiquaire avait

moins agi par amour du lucre qu'à cause de la passion innée de

l'Israélite pour les pierres.

Les Robinsons basques · 第 43 / 46 题