LES BASQUES ABORDENT EN TERRE VIERGE

La légende rapporte que, il y a vingt-cinq siècles, un navire dont la

coque portait le nom d'_Eskualdunak_ pénétra dans les eaux de l'Adour.

Ce navire était magnifique et témoignait que la contrée d'Asie d'où il

arrivait connaissait la civilisation la plus raffinée, à l'époque où les

habitants de l'Europe future se servaient de haches de pierre et de

pieux durcis pour assommer ou percer les ours et sangliers qu'ils

dévoraient crus.

Le capitaine de l'_Eskualdunak_ s'appelait Ondicola. Un équipage

l'accompagnait qui se ressentait davantage d'une vie passée dans le luxe

et la volupté que guerrière ou simplement active. Il se composait de

matelots, de leurs femmes et d'un groupe de jeunes gens et jeunes filles

dont le moins âgé, Iguskia, avait seize ans, et la plus jeune, Ithargia,

quinze.

Si, vivant alors, avec l'esprit d'à présent, nous eussions vu se

promener sur la rive gasconne tant d'aimables Orientaux, ils nous

auraient fait songer davantage à un débarquement à Cythère qu'à une

descente dans les entrepôts de Bayonne.

La saison étant fort belle, Ondicola fit jeter l'ancre et dresser à

quelque distance de la mer les tentes d'un campement. C'était dans sa

manière de suivre son caprice, et si un nouveau pays lui agréait par son

climat et ses aspects, il s'y installait avec sa tribu nomade jusqu'à ce

que le froid ou la lassitude les en chassât.

Hommes et femmes déménagèrent le contenu du bateau sur l'arène. Des

flancs de l'_Eskualdunak_ jaillirent des merveilles: des hamacs qu'on

eût dit tissés de rosée; des robes d'un azur si transparent qu'on ne les

soupçonnait que si les beaux corps s'y enfermaient; des pierres uniques;

des ivoires sans défaut; et, dans des cristaux de roche à facettes

ingénieuses, des parfums empruntés aux jardins des _Mille et une Nuits_.

Les jeunes filles vivaient à part, les jeunes gens aussi de leur côté,

car Ondicola ne souffrait point que rien altérât leur pureté jusqu'au

jour de leurs noces. Non point qu'il eût aucune morale. Toute trace de

religion avait disparu de ce peuple: Mais afin que la corolle s'épanouît

dans toute sa grâce, tout, son éclat, tout son arome, Ondicola en

faisait respecter la pré-floraison. Ainsi le produit serait superbe.

Cette loi mise à part, que tout naturaliste aurait pu édicter, on ne

voyait pas régner beaucoup de vertus parmi les hôtes de l'_Eskualdunak_,

ni à bord ni à terre.

Tant de siestes sous les arbres capiteux, de danses lascives, de fruits

défendus, de complications du coeur mettaient à nu les nerfs de

l'équipage ou le déprimaient.

Ondicola, bien qu'il se laissât aller à ses moeurs, en éprouvait souvent

du dégoût. Si imposant que fût le port des femmes, si élancée la ligne

des adolescentes, si nette la carrure des mâles: il y avait tout à

craindre pour l'avenir. Une lourde inquiétude envahissait Ondicola

touchant la descendance de ceux qu'il abritait dans son navire et qu'il

avait choisis parmi les types les plus parfaits de sa patrie indienne.

Le seul culte de la beauté l'avait guidé lorsque, par exemple, il avait

détaché Iguskia et Ithargia d'un plateau perdu de l'Himalaya où

n'habitaient que de rares pasteurs. L'instinct puissant de conserver la

race à laquelle il appartenait le dressait peu à peu contre les moeurs

qu'il voyait affoler et anémier de plus en plus ceux de l'_Eskualdunak_.

Lorsque, la nuit, sur le rivage de cet Adour que fait se plisser une

brise si pure, il flânait au sortir de quelque débauche, il lui arrivait

de rejeter le suc épaissi du pavot qu'il s'apprêtait à fumer.

Alors, plus calme, il contemplait avec attendrissement, dans la

diffusion de la lune, deux tentes isolées, en dehors du campement, qui

se distinguaient entre toutes par leur blancheur particulière.

Dans l'une, dormait Iguskia, seul; seule, dans l'autre, Ithargia.

Nul n'ignore, reprit à quelques jours de là Jacob Meyer, que les

Asiatiques connurent la poudre avant l'ère chrétienne, aussi bien qu'ils

avaient inventé la brouette et la boussole.

Je ne dis pas cela pour les Juifs (ajoutait-il), car ils n'ont pas

voulu, encore qu'ils ne les ignorassent point, utiliser de telles

découvertes: il nous suffit d'une mâchoire d'âne pour remporter la

victoire; du dos du même animal pour transporter notre butin; de sa

queue pour remorquer un captif; et, quant à la boussole, je vous demande

quelle orientation pourrait prendre une race toujours errante?

Donc, il y a deux mille cinq cents ans, Ondicola se servait de fusils de

chasse dont l'amorce présentait une autre garantie que l'éclat de silex

adapté à l'espingole de vos ancêtres. C'est ainsi qu'Ondicola et ses

compagnons se procuraient du gibier, et d'autant plus aisément qu'il

était alors peu farouche dans les contrées d'Europe qu'ils visitaient.

Ondicola s'adonnait aussi à la pêche au lancer.

Mais, tout de même, cette existence de plein air ne le maintenait point

dans cette forme cynégétique, privilège des chasseurs à qui suffisent un

croûton de pain, une gousse d'ail, un verre de vin et une femme.

C'est pourquoi il résolut, pour retremper ses muscles, de s'en aller à

la découverte, escorté de quatre bons tireurs et marcheurs, par ce pays

qui leur était absolument étranger.

Et d'abord il pénétra, par les bords de la Nive, dans la région de

l'actuel Cambo. A mesure qu'il portait plus avant ses pas, un curieux

phénomène se confirmait: pas un seul habitant n'y apparaissait. Telle

était cette absence de l'homme que les écureuils eux-mêmes se montraient

familiers jusqu'à sauter sur les épaules d'Ondicola et de ses

compagnons. On voyait de ces rongeurs descendre deux par deux vers la

rivière, se tenant par les doigts comme de jolis petits ménages. Ils

rafraîchissaient leurs pattes. Ondicola admirait leurs moeurs plus

simples que celles de l'_Eskualdunak_ où l'on usait, pour se baigner, de

cuves d'or emplies d'eaux suaves.

Par une réaction naturelle, au souvenir écoeurant de ces parfums, il se

jeta dans la Nive à la nage. Et, quand il en ressortit, des gouttes qui

n'avaient que l'odeur de l'air pur roulèrent à ses pieds dans l'herbe.

Cette course à travers des bois qui n'exhalaient point les essences de

l'Asie, mais à peine une senteur d'averse sous l'orage, le remontait. Il

défendit au cuisinier d'épicer davantage les mets, et il proscrivit les

sauces. Mais, faisant creuser dans l'argile un four que l'on garnissait

de galets demeurés longtemps sur la braise, il ordonnait qu'on y rôtît

la chair des lapereaux et des perdrix. La confiserie dont il s'était

fait suivre lui répugna bientôt tellement, qu'il la fit abandonner à un

ours débonnaire. Mais celui-ci, l'ayant flairée, s'enfuit sur un chêne

d'où découla un délicieux rayon de miel.

Un autre charme de cette vie errante était pour Ondicola d'échapper à la

polygamie que pratiquaient, selon l'usage oriental, les gens de

l'_Eskualdunak_. Mais que dis-je! Ce lui était un délice de se

soustraire même à sa favorite qui, si belle qu'elle fût, et autant

qu'elle dît l'adorer, et si fort qu'il crût l'aimer, l'excédait par les

caresses qu'elle lui prodiguait, et aussi par sa jalousie. Les nuits

étaient douces. On était en juillet. Il s'éveillait au chant des oiseaux

et ne se sentait pas de joie, les yeux clos encore, de palper la mousse

qu'aucune femme n'avait foulée.

Si la tradition est exacte, Ondicola et ses compagnons remontèrent

l'affluent de l'Adour jusqu'à la place d'Itxassou.

Les forêts, quelque peu impénétrables, retardèrent leur marche, bien

qu'ils continuassent de longer les rives. Si loin qu'ils aboutirent, ils

ne rencontrèrent âme qui vive.

Le chef de l'_Eskualdunak_ se faisait à cette existence élémentaire qui

engendrait le calme du coeur, à ce silence que ne troublaient même plus

les détonations des armes, puisque les bêtes les plus craintives se

laissaient prendre à la main, les truites même.

Je doute, se disait Ondicola, que, placée de bonne heure dans une

contrée aussi vierge, une famille humaine, même la nôtre, si encline à

la débauche, se fût corrompue. O pays idéal! Terre qui attend son

premier couple!

Plus de trente fois depuis leur départ le soleil s'était levé sur

Ondicola et ses compagnons. Une tristesse infinie s'étendait sur le

coeur du capitaine, cependant qu'il voyait venir le temps de rejoindre

l'_Eskualdunak_.

Il ne le fit qu'à pas lents. Mais lorsque, au soixante-dixième jour, il

arriva en vue du navire et du campement, l'acte formidable qu'il allait

accomplir avait pris corps dans sa volonté.

L'_Eskualdunak_ se balançait indolemment sur son ancre; son équipage

était en liesse.

Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, la dépravation de ces

gens demeurés sédentaires avait atteint son comble. Ondicola éprouva la

sensation d'un homme qui, d'une cime vivifiée par l'air le plus pur,

chuterait dans un cloaque.

Si dénué qu'il se montrât de toute morale, il imposait aux siens une

sorte de crainte et d'ordre dans le désordre. On le savait désireux

d'être obéi; prompt à infliger une sanction et, plus d'une fois, il

n'avait pas hésité à brûler la cervelle à des mutins.

Il constata que sa petite colonie avait tout à fait perdu l'équilibre.

Les gynécées, mêlés entre eux, avaient changé de maîtres. Et bien que,

craignant la mort, la favorite d'Ondicola s'employât à lui prouver

qu'elle lui était demeurée fidèle, il s'aperçut bien vite qu'elle le

trompait.

Le mal dont il souffrait se fit plus aigu sous sa tente, une nuit que,

ne parvenant pas à prendre le sommeil, il entendait au loin le bruit des

violons et des flûtes exaspérer jusqu'à la folie les sens de l'équipage.

L'illusion qu'il avait longtemps entretenue d'établir, dans la

dissolution même, une sorte de règle, basée sur la notion du beau, se

dissipait.

Trop de vices s'étaient insinués même parmi ces adolescents et

adolescentes qu'il avait longtemps préservés.

Un contraste insultait à cette dépravation: ce vierge pays qu'il venait

de parcourir, ses sommets fiers et doux qui font un second ciel à la

vallée.

Il se souvint alors que, depuis son retour, il n'avait aperçu ni Iguskia

ni Ithargia.

Sans doute eux aussi avaient-ils sombré dans cette décadence,

s'étaient-ils cachés des yeux du maître que, du moins, ils respectaient

encore.

Renonçant à dormir, il sortit. L'orgie avait fait silence. Tout semblait

au repos. Il se garda bien de se rapprocher de son harem qui, là-bas, se

profilait sous la lune. A quoi bon accroître son dégoût? Il savait bien

qu'une visite à l'impromptu ne lui eût réservé que déboires. Que lui

importait d'ailleurs le mensonge de ces femmes?

Il se trouva sur la grève déserte, à deux heures du matin, lorsque

courent des frissons d'argent sur la mer qui n'a qu'un doux clapotement.

Au milieu d'un semis d'étoiles, Phébé était une perle incrustée dans la

nacre du ciel. A quelque deux cents mètres se dressait la tente

d'Iguskia et, plus loin, à une distance égale, celle d'Ithargia. De

chacune sortit une ombre.

Le jeune homme et la jeune fille s'abordèrent à la limite du flot et se

donnèrent la main. Ondicola, dissimulé par les rochers, les épiait

curieusement.

Ils longeaient la rive, s'arrêtaient parfois, élevaient leurs charmants

visages dans l'air vif et salé. Les lignes de leur corps, modestement

vêtus, ne se déplaçaient que suivant une grâce calme, d'autant plus sûre

d'elle-même qu'elle s'ignorait. Pas un mot, pas un soupir, pas un

murmure ne montaient d'eux. Mais il semblait s'exhaler vers Dieu, de ces

deux corolles vierges, un immortel parfum, l'essence même de ce que

l'amour peut donner de plus pur en ce monde.

Ondicola retenait son souffle. Son coeur battait à peine, d'où

s'envolait une prière confuse et muette vers ces bois récemment

découverts où il avait vécu les plus belles heures de sa vie.

II lui semblait qu'il n'eût eu qu'à se saisir de ces deux enfants de

lumière, et à les déposer dans cette région bénie qu'il avait entrevue,

pour que leur race s'y étendît à jamais comme les arceaux renaissants

d'un verger aveuglant de fleurs.

La radieuse vision s'éteignit avec l'aurore ou, plutôt, sembla résorbée,

quand Iguskia et Ithargia se séparèrent.

Ondicola les vit lentement remonter chacun à sa tente, sans qu'ils se

fussent davantage parlé ou touché.

Il ne restait plus d'eux qu'un souvenir, de roses bues par l'azur, dans

la phrase interminable et doucement heurtée de la mer.

* * * * *

Lorsque Ondicola retrouva sa couche, le soleil brillait. Il put prendre

du repos jusqu'à midi sans être énervé par les échos de la saturnale qui

avaient mis en fuite son sommeil. De tristes tableaux ne hantèrent plus

son imagination. Bien au contraire, ce fut la promenade étoilée

d'Iguskia et d'Ithargia qui enchanta ses rêves.

Quand il s'éveilla, sa résolution, était prise.

Il manda des hérauts auxquels, avec un singulier accent d'autorité qu'il

semblait avoir laissé faiblir depuis son retour, il ordonna d'annoncer à

son de trompe que l'équipage eût à se grouper sur l'_Eskualdunak_. Il

prescrivit en outre que les femmes et les hommes s'y rendissent dans

leurs plus beaux atours; que toutes les oriflammes fussent déployées aux

cordages et aux mâts, que les musiciens fissent entendre, au moment

qu'il en donnerait le signal, l'hymne le plus languide et le plus

amoureux.

Personne ne manqua à l'appel. Tout le monde fut sur le pont, excepté

Iguskia et Ithargia qu'Ondicola fit sagement s'asseoir en face du

navire, assez loin sur la plage.

Il monta le dernier à bord.

Lorsque les femmes se furent épanouies de toute leur beauté sous leurs

éventails d'autruche; lorsque le dernier soupir de l'orchestre se fut tu

dans la splendeur du soleil qui déclinait sur la mer:

--Orientaux, et vous, Orientales, leur dit-il, fils et filles de la

Volupté! J'ai compris, après avoir exploré le pays d'alentour, ce qui

vous en sépare. Il est temps de lever l'ancre. Mais en deux mois vous

avez rendu la colonie si intéressante que je descends à fond de cale

pour y chercher l'ordre du jour dont vous êtes dignes. Je vais vous le

dire. Attendez-moi.

Ondicola disparut. Il entra dans la soute et mit le feu aux poudres.

Les Robinsons basques · 第 10 / 46 题