FONDATION DU PREMIER FOYER

Iguskia et Ithargia n'éprouvèrent pas la moindre émotion en voyant tout

à coup s'abîmer dans les flots la galante galère. Mais ils rirent, car

leurs coeurs étaient neufs.

Cet embrasement sonore, qui précéda le plongeon de l'_Eskualdunak_, les

amusa comme d'un feu d'artifice. La mer immense s'était refermée sur les

victimes.

Depuis trois ans qu'Ondicola les avait enlevés à leur plateau pastoral

et mêlés à son équipage, il leur était apparu tel qu'un maître assez

sévère, mais bon. Jamais ils n'avaient eu de peine à le comprendre, car

sa langue était la leur, cette mystérieuse langue basque.

La plupart des souvenirs qu'Iguskia et Ithargia eussent pu conserver

touchant la religion de leurs familles, amies l'une de l'autre,

s'étaient effacés. Mais ils possédaient une vertu naturelle qu'Ondicola

s'était plu à respecter et à cultiver jusqu'à prendre la tragique

détermination dont il fut la première et volontaire victime. Il avait

craint que, plus tard, ces enfants ne fussent gagnés par l'abomination

de ceux qu'ils eussent fréquentés davantage.

Cette perspective lui était devenue d'autant plus insupportable, dès là

qu'il avait saisi l'harmonie qui coexistait entre les vertus d'une

contrée vierge, inhabitée, et celles qui étaient innées à Iguskia et à

Ithargia.

Ceux-ci, tournant le dos à l'océan où venait de sombrer l'_Eskualdunak_,

s'en allèrent prendre ou vêtir, chacun dans sa tente, quelques manteaux

de laine qui les préservassent d'une fraîche brise soufflant du golfe.

Ils se réunirent ensuite pour leur repas du soir. Sous les abris

nombreux des courtisanes qui maintenant reposaient au sein des flots,

des aliments singuliers traînaient parmi les bijoux et les toilettes. De

ces toilettes et de ces bijoux, qu'eussent fait ces deux antiques

Robinsons? N'ayant point trouvé là ces nourritures simples qu'ils

aimaient, ils les allèrent prendre dans la tente d'Ondicola.

Après dîner, Iguskia et Ithargia se séparèrent; chacun regagna sa tente

ayant pris rendez-vous pour le lendemain.

Ils furent debout dès l'aube et gagnèrent le sommet des dunes, couverts

des mêmes tuniques de laine qu'ils portaient la veille. Mais Iguskia

avait jeté sur l'épaule, en prévision des nuits qu'ils auraient à passer

en plein air, deux sacs d'une souple fourrure, empruntée sans doute aux

chèvres de la Mongolie. Il emportait aussi son coutelas, et, dans un sac

de cuir, des champignons desséchés et le silex avec quoi on les allume.

Ils remontèrent vers le sud-est, choisissant cette même voie tracée par

la Nive dans laquelle s'étaient engagés naguère Ondicola et ses quatre

compagnons.

Le passage de ceux-ci était encore marqué çà et là par des coupes de

fougères et de branches.

En moins de deux mois Iguskia et Ithargia parvinrent, sans grand effort,

au gré d'une flânerie charmante, sur les lieux où s'élève aujourd'hui

l'ombreux et lumineux village d'Itxassou. Là, ils cessèrent de remonter

l'affluent de l'Adour, poursuivirent au nord-est vers Macaye et

Mendionde, sans y être autrement poussés que par l'attrait de ces

vallées heureuses que protègent de leurs remparts l'Ursuya et le

Baygura.

Comme Ondicola et ses compagnons, ils se nourrissaient de truites qui

abondaient dans les moindres ruisseaux, et de gibier facile à prendre à

la main. Une racine, celle de l'asphodèle, dont Pline nous apprend que,

cuite sous la cendre, elle donne un excellent pain, leur fut une

ressource. Ils avaient connu, dans leur pays natal, l'utilité de cette

même plante qui croît en abondance dans les landes du pays basque. On

voit, au printemps, ses quenouilles jaspées filer l'air bleu qui les

charge. Des mûres et, plus tard, les fruits du néflier dont la branche

flexible et dure fournit à Iguskia le premier makhila, leur furent un

dessert agréable.

--Si, observait Jacob Meyer, le calcul est juste de ceux qui, parmi les

miens, ont scruté avec le plus de soin les archives de cette histoire,

Iguskia et Ithargia se seraient trouvés aux grottes d'Isturitz vers

l'été de la Saint-Martin de la même année. Ces grottes, vous m'avez dit

les connaître, mon cher poète, et vous avez bien de la chance, car on

les dit extrêmement riches en ossements, sculptures et armes

préhistoriques. Les propriétaires sont intraitables sur le point de les

laisser visiter, et ils ont préposé, à l'entrée, un cerbère vraiment

infernal qui ne le cède en rien à ses ancêtres de l'âge de pierre. J'ai

causé avec lui, et il paraît tout disposé à assommer quiconque oserait

s'aventurer dans cette caverne, sans l'autorisation la plus formelle.

... Et vous seul, m'a-t-on rapporté, l'auriez obtenue?

--C'est-à-dire, répondis-je, qu'une très vieille amitié lie ma famille à

celle de M. Passerose, qui est en possession de ce très curieux document

d'histoire humaine et de géologie. Il est vrai que, à part moi, je ne

sache personne, sinon Pierre Loti, qui a fort bien décrit Isturitz, en

faveur de qui l'on ait fait exception. Je suis le conservateur d'une des

clefs de la solide grille d'entrée. M. Passerose me la confia, voici

deux ans, avant son départ pour l'Abyssinie dont il ne reviendra pas de

sitôt. J'ai vu là, de sa part, à mon endroit, une grande marque de

confiance. Mais je n'ai guère profité de la permission que me confère la

garde de cette clef dont le cerbère, que vous avez l'air de connaître,

possède le double.

--Alors... même en vous suppliant?

--J'ai compris, insistai-je, que M. Passerose ne m'a choisi, entre ses

plus intimes, que parce qu'il compte bien que j'observerai son

inflexible consigne.

--Orphée, conclut en souriant le vieux Juif, sans que je comprisse très

bien alors son allusion, avait ému les rochers mêmes de l'Enfer...

* * * * *

Iguskia captura à Isturitz beaucoup de palombes. Celles-ci, venant de

loin, étaient farouches et filaient haut. Mais, dissimulé dans un chêne,

il réussissait à les faire descendre en leur lançant des bâtons qui

imitaient le vol du milan. Les Basques les prennent encore ainsi.

Lui et Ithargia passèrent l'hiver à l'entrée de ces cavernes, sans se

douter que les chasseurs de l'âge de pierre les avaient habitées. Nul

vestige humain autour d'eux, sinon, à quoi ils ne prêtaient nulle

attention, des haches et des flèches qui témoignaient d'une barbarie de

chasseurs qui s'étaient tenus sur la défensive. Mais ceux-ci avaient si

bien disparu depuis si longtemps, qu'à part les oiseaux de passage toute

la faune était redevenue familière comme aux jours premiers de la

création.

Jusqu'au printemps de l'année qui suivit, Iguskia et Ithargia restèrent

dans ces parages.

Quand reparut le mois de mai, leurs coeurs s'emplirent d'amour à tel

point qu'il semblait à l'un que les battements du sien eussent lieu dans

celui de l'autre. Mais cette ivresse ne troubla point encore leurs corps

dissimulés sous les blanches toisons, comme des sources sous la neige.

Ils assistaient à la fête nuptiale que le renouveau fait plus gracieuse

et plus grandiose. Tantôt ils voyaient deux fauvettes se fuir en se

rapprochant sur une branche trop flexible, tantôt ils regardaient

s'allonger l'un vers l'autre, et se rejoindre dans une combe, deux

fleuves de brume d'où émergeait la cime découpée des bois.

Quand les fortes chaleurs sévirent, ils se baignaient sous les

feuillages de la rivière qui, de nos jours, porte le nom de Joyeuse. Et

c'est ainsi que, de branche en branche, ils atteignirent le coteau

d'Ayherre, non loin du futur Hasparren. La clémence des nuits leur

permettait maintenant de dormir en plein air dans leurs fourrures. Ce

fut par un torride jour d'or que la Providence décréta que la race

bienheureuse, la race basque, naîtrait de ces deux Robinsons, prendrait

racine en eux comme une vigne au flanc d'une belle colline.

Une ruine surplombe aujourd'hui le bourg d'Ayherre et toute la contrée

environnante, restes d'un château dont Albert Dürer se fût inspiré, car

ils se confondent avec la lèpre même du lierre qu'ils opposent au

soleil.

Cette redoute seigneuriale, fréquentée des oiseaux de proie, porte le

nom de Belzuncia. C'est sur l'aire de Belzuncia, qui ne devait être

édifié que bien des siècles après, qu'Iguskia et Ithargia, au mois de

juillet, se trouvèrent en présence d'un tapis dont les plus radieuses

soieries qu'ils avaient vues sur l'_Eskualdunak_ n'approchaient point.

Ce tapis vivait, car c'était un champ de froment. Ensemencé par qui? Nul

ne l'a jamais su. Mais il suffit d'un coup de foudre sur une terre

intègre, et d'une graine apportée par le vent, pour que, d'année en

année, se multiplie la moisson comme sur l'échiquier du conte arabe.

Iguskia et Ithargia en furent si éblouis qu'ils s'assirent pour

contempler plus à l'aise la merveille. Chaque épi barbelé amenuisait la

lumière bleue où criaient les cigales. Iguskia et Ithargia ressentirent

que dans la béante profondeur il y avait Quelqu'un. Leur amour éclatait

dans un plus grand Amour. Ils comprirent que dans cette splendeur

visible, et au delà, Dieu est.

En face de cette Présence qui les illuminait comme le soleil les

coquelicots à la lisière du champ tout allumé de cerises sauvages, ils

prirent le ciel à témoin de leur union.

Les Robinsons basques · 第 11 / 46 题