Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'à Pardaillan.
Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur,
Pardaillan se retourne vers le groupe de Loïse et Montmorency; il n'ose
faire un pas; il râle:
--Morte! Morte peut-être!
--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie
folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqûre au sein!
Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever et lui sourire.
Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient
d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend les deux mains. Près de
la gorge, il voit la blessure: une légère éraflure... Sans aucun doute,
le mouvement violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...
Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se retourna vers son
père. Et, à ce moment, il oublia qu'il existât une Loïse au monde; les
effroyables dangers qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes,
son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé par une douleur
qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...
Le sire de Pardaillan se mourait!...
En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler, un terrible
bouleversement s'était accompli sur le visage du vieux lutteur abattu,
du titan écrasé, du sire de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline
de Montmartre.
Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de routes, ce masque
si vivant, si narquois, déjà se détournait, les joues tirées, le nez
aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se pétrifier...
--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-même, mon
père agonise!...
Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint,
oui, il parvint à sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le
blessé dans ses bras, le porta au bord de la source...
--Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?...
mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je
vous guérirai, moi...
Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis
qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de
poudre.
Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure qu'il le lavait,
apparaissait d'une lividité de cadavre!
Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement, remuant son
moignon de queue, et il léchait les mains du blessé, les pauvres mains à
demi brûlées, toutes tailladées de longues plaies...
Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait
s'effondrer sous lui...
Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de caresse pour le
chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur
humaine.
--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu
me dis adieu, hein? Chevalier, où est donc... le maréchal? Et Loïse,
Loison?...
--Me voici, monsieur, dit François de Montmorency en se penchant.
--Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.
Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa gorge, et, de ses
ongles, laboura sa poitrine...
--Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier... nos
enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...
--Je vous le jure! dit gravement Montmorency.
--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre... Mais,
dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain comte de
Margency...
A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de
plus digne d'elle... monsieur...
--Eh bien?...
--Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier. Le comté de
Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est
la dot de Loïse...
Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:
Ta main, chevalier!...
Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit la main de
son père, y colla ses lèvres et s'abandonna aux sanglots.
--Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de Margency... Va,
mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chère enfant... Vos deux
visages... près du mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi
belle.... mort!...
--Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon père!...
--C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne étape... de
l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu,
maréchal... adieu, Loïse... Loïsette... Loïson... je vous bénis, chère
petite... adieu, chevalier...
Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le sire de Pardaillan
ferma un instant les yeux.
Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et dit:
--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... près
de cette source... sous ce grand hêtre... Moi qui ai couru... tant
d'auberges... ce sera là ma dernière auberge...