Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa sur ses lèvres
blanches. Il eut quelque chose comme un éclat de rire de suprême ironie
et il dit:
--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre
dette... à Huguette!...
Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du ciel ou les
premières étoiles du soir s'allumaient une à une, pales et douces.
Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de son fils et celle
de Loïse.
Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une
étoile qui souriait au fond de l'immensité bleuâtre.
Une légère secousse l'agita.
Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres les yeux ouverts sur
l'immensité du ciel crépusculaire au fond duquel les douces et pâles
constellations s'éveillaient...
Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national
Henri Martin, si réservé dans ses admirations a appelé L'HÉROÏQUE
PARDAILLAN... le vieux routier était mort...
Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du
maréchal de Montmorency, Loïse soutenait sa tête et pleurait; Pipeau se
lamentait à ses pieds.
--Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au bout... songez que
votre fiancée n'est pas en sûreté tant que nous n'aurons pas gagné
Montmorency...
--Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-même.»
Il retomba à genoux près du corps de son père et, la tête dans les
mains, se prit à pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier
regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'étaient
approchés, avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal les
avait appelés pendant sa longue défaillance.
Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier et murmura un
adieu suprême...
Alors il se releva et, comme les paysans commençaient à creuser une
fosse sous le grand hêtre, près de la source, le chevalier les écarta
doucement, saisit lui-même la bêche, et, tandis que de grosses larmes
traçaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, à
creuser la tombe de son père... la dernière auberge du vieux coureur de
routes!...
Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets rouges.
Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence... Au-dessus
de cette scène tragique, le ciel déroulait ses splendeurs paisibles et
là-bas, au-delà des plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris
rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les
cloches sonnaient le glas de l'héroïque Pardaillan...
Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.
Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une pâleur terrible
avait envahi son visage; il prit son père dans ses bras et le coucha au
fond de la fosse.
A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait pas quitté le
vieux lutteur.
Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement, commença à
ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit
de la fosse qu'il commença à combler... Au bout d'une demi-heure, tout
était fini!...
Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette tombe et
s'inclinèrent profondément.
Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...
Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve croyance, elle pourrait
dire qui fût bien venu du vieux père couché sous la terre, elle murmura:
--O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...
Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées par un
paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraîchement remuée...
Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se remit en selle, le
chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.
Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique château
féodal...
Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix
plantée par Loïse fut remplacée, par les paysans qui avaient assisté à
la scène, par une grande croix mieux faite.
Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un crucifix immense,
qu'on appela le Calvaire.
Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos temps, et
aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux routier rendit le dernier
soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de
Montmartre.