Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:
--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne
bouteille, je décacheté la lettre, je la lis, puis je remets le cachet
en place. Personne ne saura.
--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je
serais pendu si la lettre s'égarit!...
--Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille livres! dit
Pardaillan.
Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond d'un cabaret
voisin. Le soldat suait à grosses gouttes.
Il pâlissait, il rougissait.
--Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent installés devant une
bouteille.
Pardaillan vida sa ceinture et dit:
--Compte!
Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant
d'or. C'était une fortune qu'il avait là devant lui. Haletant, il remit
la lettre à Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis,
comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta la lettre
dont il était dès lors le maître.
Elle contenait ces mots:
«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée à la porte
Saint-Antoine, escortée par une douzaine de cavaliers. Le maréchal de
Montmorency était là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je
crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signalés. Je
fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hôtel de Montmorency.
J'ose espérer, monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu et
que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis.»
«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du
roi de faire fermer toutes les portes de Paris!...»
Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hôtel de
Montmorency.
Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant de billets qu'il
y avait de portes à Paris. Tous contenaient la même indication en peu de
mots: «Rien de nouveau» ou bien: «Le maréchal ne s'est pas présenté pour
sortir», ou bien encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.»
Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.
Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de Piennes et les deux
Pardaillan étaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant
de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du crédit dont il
jouissait auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une durée de
trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu
de peine à démontrer que, dans les circonstances présentes, il fallait
exercer une étroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.
Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le faisait quelque
chose comme gouverneur militaire de Paris.
A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans incident. Il avait
été convenu qu'on resterait enfermé sans vaine tentative. Les portes
de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermées et, à la première
occasion, le départ se ferait tout naturellement.
Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi.
Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les
jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les précautions
nécessaires pour ne pas être reconnus.
Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à l'hôtel
lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un qu'il reconnut
immédiatement: c'était Gillot, le digne neveu de l'intendant de
Damville.
--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.
--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...
--Tu viens m'espionner, misérable!...
--Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot.
--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.
Gillot se redressa et, très digne, prononça:
--Je vous en défie bien, par exemple!
En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tête jusqu'à la
nuque, et Pardaillan demeura stupéfait:
Gillot n'avait plus d'oreilles!...
--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je
n'ai plus.
--Mais qui t'a ainsi arrangé?
--Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que
j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez
les oreilles, il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...»
Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a
exécuté la cruelle sentence, et, tout évanoui que j'étais, m'a ensuite
fait porter hors de l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri
les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens
me mettre à votre disposition.»
--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.
--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
Je vous aiderai peut-être mieux que vous ne croyez. Et, contre mes
services, je ne vous demande qu'une chose.
--Laquelle? Voyons.
--C'est de m'aider à votre tour à me venger de Mgr de Damville qui a
donné l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a exécuté
cet ordre.»
«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes intentions et qui
pourra nous être utile», songea Pardaillan qui ajouta:
--Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service.
Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût inquiété Pardaillan
s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe à Gillot de le suivre, le vieux
routier s'enfonçait déjà dans l'hôtel.
Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:
«J'espère que mon oncle Gilles sera content de moi!»
V