L'ORAGE GRONDE

Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans Paris eurent lieu les

fiançailles d'Henri de Béarn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A

cette occasion, une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et telle

qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scènes auxquelles

se complurent François Ier et Henri II.

Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut que nous la

suivions pour ainsi dire heure par heure.

Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement de rires

s'élevait de cette fournaise, et chacune des salles où se déployaient

ces magnificences contenait un drame...

Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers

de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour

du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant

rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par la curiosité.

Malgré les édits criés à diverses reprises, la plupart des bourgeois

étaient armés de pertuisanes et avaient endossé la cuirasse.

Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait sur Paris,

Catherine de Médicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une

pièce dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.

Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle que jamais, ses maigres

mains d'ivoire incrustées sur la balustrade de fer, Charles IX regardait

au loin une grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière,

Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel, sphinx formidable.

--Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda le roi.

--Pour vous montrer ce feu, sire.

--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.

--Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où l'on a surpris

une réunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui

s'allume... là, sur votre gauche!

Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de Charles IX.

--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne leur vienne pas de

brûler le Louvre!

--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les

incendiaires.

Et, se retournant, le roi cria:

--Holà, Cosseins!

--Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son

fils. Voulez-vous donc provoquer des émotions et des émeutes dans Paris?

--Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.

--La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques et des

huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même, car je voyais l'abîme où

vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menaçants qui vous entourent

depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé et Coligny sont ici!

Aveugle!

Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe de flammes rouges

qui ondulait dans la nuit.

--Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de ce soir! reprit

Catherine.

Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX regardait. Par

moment, un frisson le secouait.

--Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez avec quelle joie

j'ai poussé à la paix; vous savez que moi-même je me suis humiliée

devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à

imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est que,

moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la paix était possible

entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots?

Délire! Rêve insensé! Il faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou

meure!

--Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible que les choses en

soient là parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!

--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de

tous les États apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il

prépare une armée pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre

faiblesse.

--Je ferai la guerre à l'Espagnol!

--Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que

nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous

nous menacent!

--Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...

--Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous

relèverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?

--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de

France!...

Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit davantage.

--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai décidé la

paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre à

l'Espagne, à l'Empire, au pape lui-même, je ferai la guerre!

--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.

--Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon peuple!...

--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!

En même temps la reine saisit la main de son fils avec un geste

d'irrésistible autorité et, l''entraînant, elle lui fit traverser

plusieurs pièces.

Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait sur le côté du

Louvre opposé à la Seine.

--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous?

Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un

Montmorency qui s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux

rebelles?

--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?

--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultés, vous

et moi!

--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?

--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce point de révolte

ouverte... Quant au peuple, écoutez...

Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, et

Charles, se penchant, vit, au-delà des fossés, du Louvre, la foule

énorme qui se pressait et hurlait:

«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»

Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts par une clameur plus

forte, plus volontaire, comme organisée:

«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»

Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant

vers la reine mère:

--Que signifie?... Qui est capitaine général?

--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!

--Et de quoi est-il capitaine général?

--Des troupes catholiques, sire!

--Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc sont ces troupes

catholiques? Et qui les a instituées?...

--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui

ne veulent pas que l'hérétique soit traité sur le même pied que le

loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la

pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour

sauver la vieille religion qui, elle, a sauvé le monde... Et c'est cela

qui fait une armée, sire!

Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit à arpenter la salle

d'un pas agité.

--Que faire? Que faire? balbutiait-il.

--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aîné de l'Eglise!

--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand

je l'appelle mon père! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et

qui m'assure de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez! Je

ne veux pas m'en mêler.»

Tout Charles IX était dans ce mot.

Catherine réprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha

rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et,

d'une voix sourde, elle murmura:

--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu

pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitié

d'Henri de Béarn! Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au

camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois! Interroge là-dessus

ton grand prévôt...

--Parlez, madame!...

--Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu

ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta

couronne!»

Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...

Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:

--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnés

huguenots que vous savez l'horrible vérité! Dissimulez, sire, ou nous

sommes tous perdus!...»

Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et parvint à son

oratoire.

--Paola! appela-t-elle.

Sa suivante florentine apparut.

--Sont-ils là? demanda la reine.

--Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!

--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!

La suivante sortit et reparut quelques instants après, suivie d'un homme

qui s'inclina jusqu'à terre.

--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux

sourire. Je vois que vous êtes toujours de nos amis, toujours empressé

lorsque nous avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.

--Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se redressant.

--Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre

couronne! Bien peu solide sur la tête de mon fils!...

«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle vent de quelque

chose?»

Et, tout haut, il dit:

--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre

Majesté n'a qu'à parler: je suis tout prêt... à tout!

Au fond, Maurevert tremblait.

Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il

était bien seul avec la reine.

Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il

paraissait une trentaine d'années; svelte, mince, les cheveux et la

barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets

d'acier, la figure régulière, la tournure élégante, il avait la démarche

souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte

de beauté. Rompu à tous les exercices vigoureux, il passait pour très

dangereux l'épée à la main et, en outre, avait une réputation établie de

tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.

Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait d'où il venait

et quelle était sa famille. Mais il avait été d'abord très protégé par

le duc d'Anjou, frère du roi, à qui il avait rendu de ces inavouables

services qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense Henri

l'avait présenté à la reine Catherine, en lui disant:

--Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son père si je lui en donnais

l'ordre.

Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les uns, redouté par les

autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait et ne haïssait personne; mais

il était capable de tuer froidement quiconque le gênait.

Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre

qui lui permît de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui

acceptaient sa société.

Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout prêt

à trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frère

du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-être

Maurevert eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être ensuite

abandonné par Anjou.

Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la

couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-être des soupçons

sur la conspiration de Guise.

«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arrêter, je

saute sur elle, je l'étrangle, et je prouve au roi que la reine mère

voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trône.»

C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait

comprendre:

--Je suis prêt... à tout!

--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les

circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songé à vous. J'ai

des ennemis, ou plutôt mon fils a beaucoup d'ennemis...

--De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?

«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus

intelligent que je ne le pensais!»

Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:

--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...

--C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur de Mgr Henri, j'ai

toujours une tendance à m'imaginer que c'est lui le seul fils de la

reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!

--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également mes enfants...

Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à lui mon pauvre Charles, je serai

heureuse de savoir qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que

vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne

sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?

--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre

à Votre Majesté que j'appartiens corps et âme à Mgr d'Anjou...

Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert surprit cette joie

et continua:

--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services,

je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidèle sujet.

Il y avait une telle différence entre le ton que le bravo employait pour

parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportée,

s'écria:

--Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme et, si vous voulez

m'obéir, je me charge de votre fortune!

Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle dès qu'on la

flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.

Elle reprit après une minute de réflexion:

--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de

mon amitié en vous disant quels sont ses ennemis...

--J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans mon coeur comme au

fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.

--Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un secret pour vous?

Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?

--Serait-ce de M. le duc de Guise?

--Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...

--Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de Damville.

--Damville, à qui nous avons donné le gouvernement de la Guyenne, est un

de nos plus beaux amis...

--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des

_Politiques_.

--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous

désignez. Mais nous en reparlerons plus tard.

--Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois pas...

--Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.

--Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria le bravo avec une

surprise parfaitement jouée. Mais le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé

la grande réconciliation?

--Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances, malgré la sincérité

de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah!

Maurevert, je tremble pour mon fils!

--Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter l'amiral?

--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter l'amiral! Qui donc

oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...

--Moi, fit Maurevert.

--Vous!...

--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès ce soir, en

pleine fête, j'arrête Coligny.

--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine

bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma

prière! Une bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et il

n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas! nous en serons

réduits à subir la loi des hérétiques et à entendre la messe en

français! car, d'espérer que le Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui

nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de

Maurevert, d'espérer cela, il n'y faut pas songer...

La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des

ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.

--Un accident! fit-il.

--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tête de

l'amiral?

--Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un dévouement...

--Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher

monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et

du dévouement à cette tuile?

--Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile, je connais

quelque part une bonne arquebuse...

--Mais c'est tout ce qu'il faut!

--En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot à

dire à un ami qui se chargerait...

--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?

--Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse... Il

attendrait au détour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours

quitte le Louvre à la même heure et suit le même chemin pour se rendre

à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majesté

connaît-elle le révérend Villemur?

--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?

--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les

plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans le cloître

Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours

pour gagner la rue de Béthisy. Il loge dans une fort belle maison, cet

excellent Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis sont

grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis, en sorte que, de

la rue, il est impossible de voir ce qui se passe à l'intérieur de la

maison.

--Très bien! Très bien...

--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité au chanoine, et

qu'il se place près de la fenêtre, son arquebuse à la main. Il joue avec

cette arquebuse. Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui

passe juste à ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile

ou la fièvre.

--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement

récompensé.

--S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus belle récompense

serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.

--Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.

--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous

parle et qui est d'une adresse extraordinaire à l'arquebuse pourrait

bien se montrer maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement

raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète pas: je possède une

cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...

Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitôt elle attira à

elle une feuille de papier et y traça quelques mots.

--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel

sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant à votre ami, voici

pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le trésor.

Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.

--Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne

marchande pas quand il s'agit de récompenser vos amis, mais j'espère

qu'il m'en sera tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai

besoin de lui...

--Contre qui, madame?...

--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni du roi ni de

l'Eglise. Il s'agit...»

Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité dont elle

s'était couverte pour parler des affaires de l'État, laissa la haine

éclater sur son visage.

--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement

offensée. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas

où nous sommes. Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait

pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne

d'Albret, il nous a menacés, mes fils et moi, d'une ruine que toutes

mes ressources pourront à peine conjurer. Mais ce n'est pas tout.

Ce misérable se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie, un

obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouée. Lui

et son père, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous révélant

cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à

per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée comte...»

Maurevert tressaillit.

--Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en attendant, pour

chacune de ces têtes, il y a cent mille livres.

--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?

--Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux

hommes sont de fer. On croit les avoir tués: ils reparaissent. On les

brûle dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y

étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret, vous étiez

au siège de la rue Montmartre, vous étiez ici même lorsque j'ai été

insultée, bafouée.

--Vous parlez des Pardaillan, madame!

--Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...

--A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais

vous étonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre

comté, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-même

jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les tenir un jour à ma merci

et les étrangler de mes mains...

--Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que vous leur en voulez

fort, mon bon Maurevert.

Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.

Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les

couches de pâte.

--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillité.

Vous en serez marqué toute la vie.

Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque aussitôt, il

s'inclina:

--La reine me donne-t-elle congé?

--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez

demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.

Maurevert s'éloigna.

«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant où en

est notre bonne Jeanne d'Albret.»

Elle s'assit dans un vaste fauteuil.

Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent. Une

expression de mélancolie rêveuse remplaça l'expression de haine. Elle

saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle

voulait qu'elle fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose

affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui couvrait sa tête et

s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement à cette

attitude et à cette mélancolie.

Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola

pénétra dans une pièce voisine, et, de même qu'elle avait introduit

Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et

s'éclipsa sans bruit.

Quant à Maurevert il avait regagné les immenses salles où évoluaient dix

mille invités. Sans que la fête battît encore son plein, il commençait

déjà à régner dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la

froideur première est passée.

Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.

Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire

leur cour à un personnage qui, d'après l'attitude et le nombre des

courtisans, ne pouvait être que le roi lui-même.

Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.

Il portait avec une grâce hautaine un costume qui était une merveille de

magnificence et de bon goût: la garde de son épée de parade étincelait

de diamants; chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une

grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait les plumes

blanches de sa toque.

Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de

jeunesse, réellement magnifique, pouvait en cette soirée passer pour le

cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens

des huguenots qui passaient en leurs costumes plus sévères.

Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa sans doute son

esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement que jamais: Téligny,

gendre de l'amiral, venait d'apparaître, donnant la main à sa femme,

Louise de Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.

Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit légèrement. Puis,

éclatant de rire, comme nous avons dit, il s'écria:

--Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je vais vous

expliquer cela.

Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha

Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.

--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant, et nous

allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parié!

Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se réfugia

dans l'embrasure d'une large fenêtre.

--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?

--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.

Le duc tressaillit et murmura sourdement:

--Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par

l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour

m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?

--De tirer sur l'amiral.

--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu

comprends... Ne tire pas sans mon ordre.

--Oui, monseigneur.

--Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser

grièvement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.

Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commença à expliquer

son idée, qui devait être des plus bouffonnes à en juger par les rires

et les bravos qui l'accueillaient.

Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les

portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues

noires.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 13 / 110 题