ORDRE DU ROI

Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva sa fille et

celle qui avait été sa femme, fut une journée paisible pour tous les

habitants de la maison de la rue Montmartre.

Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en extase devant

sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister au monde rien d'aussi

gracieux. Quant à Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle

subissait une crise passagère et que le bonheur lui rendrait à la fois

la raison et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre

dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire à

la guérison.

Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:

«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce

que je n'aurais pas dû demeurer fidèle, même la croyant infidèle?»

Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine changée, presque

aussi idéale qu'au temps où il l'attendait dans le bois de Margency.

Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa

mère à sa félicité, elle était en plein ravissement. Elle aussi était

convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison à la

martyre. Et elle s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici

d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait un homme

exceptionnel par la force, la gravité sereine. C'était de plus l'un des

puissants du royaume.

Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable malgré la folie

de Jeanne.

Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la considéraient

tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux

changement se manifestait dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur

brillant, ses joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue ni

aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait non pas strident

et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.

En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec le vieux

Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une étreinte loyale et le

souvenir de l'enlèvement de Loïse s'éteignit.

La nuit qui suivit fut également très calme.

Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit

dans la rue. Le maréchal de Damville vint visiter le poste qui veillait

devant la maison. Il était accompagné de quarante gardes du roi qui

relevèrent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les

commandait et le capitaine qui avait accepté la caution de Jeanne de

Piennes dut se retirer.

Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se

produisit parmi les soldats.

Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se tinrent prêts à

faire feu.

On se préparait évidemment à enfoncer la porte.

La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour nulle et non

avenue? C'est là la réflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque,

ayant mis le nez à la lucarne, il vit ces préparatifs. Il appela

aussitôt le maréchal et le chevalier qui vinrent examiner la situation.

Le vieux routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient:

--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir

notre parole; nous étions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes.

L'attaque nous délivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte

ouverte: fuyons!

--C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils attaqueraient.

Parole faussée, parole rendue!

--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?

--Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement avec les deux

femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tête.

--Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit

aussitôt ce qui se passait dans le coeur de son fils.

Et le prenant à part:

--Tu veux mourir, hein?

--Oui, mon père.

--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une

observation de ton vieux père?

--Oui, monsieur...

--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux

vivre sans cette petite Loïson que le diable emporte, et que moi, je

ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette

t'échappe!

--Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant d'espoir.

--Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal?

--Folie!

--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée?

--Vous savez bien que non!

--Eh bien, il faut la demander!

--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...

--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses

l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer

dans leur famille. Mort de tous les diables! ton épée vaut la leur,

et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors

seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'où

on ne revient pas. Voyons, consens à vivre jusqu'à ce que le père de

Loise m'ait formellement dit: Non!

--Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un moyen de mourir

seul et de ne pas entraîner son père à la mort.

--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le maréchal,

nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici

ce qui est décidé: Vous allez partir à l'instant. Nous demeurons ici

jusqu'à ce que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre

tour.

--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal d'une voix ferme.

Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas à me suivre, dès la

première attaque, vous exposez à une mort terrible ces deux innocentes

créatures.

Le chevalier tressaillit.

--Nous partirons donc, dit-il.

--Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père.

L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux

routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier

faire un signe à l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fît chaud, était

enveloppé d'un manteau qui le couvrait entièrement. En sorte que

Pardaillan ne put le reconnaître.

L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu de noir, lequel,

tirant un papier d'un étui, se mit à lire à haute et distincte voix:

«Au nom du roi:

«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan père et fils

réfugiés en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est

déclarée non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les

crimes précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;

«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion pour être menés au

Temple et de là être jugés pour crime de félonie et de lèse-majesté;

plus incendie volontaire d'une maison; plus rébellion à main armée;

«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne

peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.

«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir ainsi parlé à haute

voix auxdits rebelles, et déclarons leur avoir, par dernière indulgence,

accordé une heure de réflexion.

«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes réquisitions à

gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant à la compagnie

des arquebusiers du roi.»

L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira près du cavalier

au manteau, qui demeura immobile.

L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement.

La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe

des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les

prendrait morts.

L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte et frappa

rudement en criant:

«Au nom du roi!»

Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison et une fenêtre du

premier étage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva

dans la rue:

«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...»

Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:

--Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer?

--A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous rendez.

--Faites bien attention que vous violez vous-même la caution accordée.

--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à discrétion.

--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire

que vous faussez la parole donnée. Maintenant, attaquez si bon vous

semble.

Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenêtre, tandis

que l'officier criait encore une fois:

«Au nom du roi!»

Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et

un madrier disposé en façon de catapulte commença à fonctionner. Au

cinquième coup, la porte tomba.

Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte et se tinrent

prêts.

Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre à entrer dans

la maison. Là, on constata que l'escalier était hérissé de barricades

diverses.

--C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda l'officier.

Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier.

Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec

précaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied à terre, mais qui

continuait à se cacher le visage dans son manteau.

A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en

haut.

On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après l'autre, avec toutes

les précautions nécessaires.

Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident que les

assiégés s'étaient retirés dans le grenier.

Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations réitérées,

on se décida enfin à pénétrer dans ce grenier, on n'y trouva que du

foin.

Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de

communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonça

d'un violent coup de pied.

--Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent!

Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats étonnés

reconnurent l'illustre maréchal de Damville.

--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.

--Fouillez cette maison!» grinça Damville.

La maison fut fouillée; on n'y trouva personne.

Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il était

pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval et s'élança dans la direction

du Louvre.

Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès du roi.

Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de Montmorency, et,

les deux femmes installées, tinrent conseil de guerre.

--Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en sûreté.

Le chevalier hocha la tête.

--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous

étiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...

--Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi bien, mon

intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mère. Dès ce soir, je

partirai avec elles pour le château de Montmorency. Je compte sur vous

pour nous escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas même le

roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armée pour prendre le

manoir.

Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante, on quitterait

Paris.

Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal une mémorable

conversation. Le chevalier s'était retiré dans la chambre qu'il occupait

à l'hôtel. Loïse venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux

Pardaillan demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir Loïse, entama

héroïquement la question qui lui tenait au coeur:

--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien heureux d'avoir

retrouvée, monseigneur.

--Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression.

--Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle!

Mais je doute qu'il existe un homme digne de posséder une beauté aussi

accomplie...

--Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal. Je connais un

personnage étrange qui apparaît comme un type achevé de bravoure et de

finesse. Ce qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même

fait que je me le représente comme un de ces anciens paladins du temps

du bon empereur Charlemagne. C'est à cet homme, mon cher monsieur de

Pardaillan, que je destine ma fille.

--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de

tracer est si beau que j'éprouve un impérieux désir de connaître un tel

homme. Serais-je très indiscret si je vous demandais son nom?

--Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de telles obligations,

que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le

verrez, monsieur, car j'espère bien que vous assisterez au mariage de

Loïse...

--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.

--Le comte de Margency, répondit le maréchal en fixant son regard sur le

vieux routier.

Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur.

Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit congé du

maréchal et rejoignit son fils.

--Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il.

--Ah!... Et vous lui avez dit?

--Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse en mariage. Tiens-toi

bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent.

Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinée à un certain comte de

Margency.

--Ah! Et connaissez-vous cet homme?

--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comté.

Enclavé dans les domaines de Montmorency, il avait été pour ainsi dire

dépecé, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la

famille de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est emparé.

Sans aucun doute, le comté a été reconstitué; quelque hobereau l'aura

acheté pour avoir le titre de comte.

--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.

--J'admire ton calme, éclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te

traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...

--Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois traité? Le maréchal

pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une

somptueuse hospitalité.

--Chevalier, nous allons partir d'ici.

--Non, mon père.

--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?

--Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à Montmorency. Nous

l'escorterons, mon père. Et, une fois qu'il sera en parfaite sûreté

dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie

entreprise.

--De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal n'appelle-t-il pas M.

le comte de Margency pour l'escorter?

--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier

toujours souriant. Mais, lors même qu'il serait ici, je ne lui céderais

pas le droit que j'ai conquis de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi

qu'elle fit appel, à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute.

J'étais à mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me

faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous de l'argent,

mon père?

--Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a fait M. de

Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais

payer maître Landry?

--Et dame Huguette.

--Tu dois à tous les deux?

--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry. Et c'est de la

reconnaissance que je dois à Huguette. Je paierai l'un avec des écus, et

l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une

parole sortie du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai.

--Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris dès ce soir.

L'escorte du maréchal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que

se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous

avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que

nous avons à nos trousses une foule de roquets de moindre importance.

--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons qui pourront ce soir

nous être utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du côté de la

Truanderie.

--Allez donc, mon père, et soyez prudent.

Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha la tête et

s'éloigna.

Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours dans la chambre et

s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hôtel le fauteuil

du roi, parce que Henri Il s'y était assis.

Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-à-vis de

son père la comédie du jeune amoureux qui parle avec détachement de sa

peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire

amer.

Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même pas la comédie

avec lui-même, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer

avec les autres.

Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne disparut pas de

ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se

passaient en dedans.

Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus lui serrait

le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses pour étancher des larmes

partout où il passerait. A défaut de richesses, il rêvait de parcourir

le monde en aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne

s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement qu'il était

exceptionnel et digne d'admiration. Il en résultait que parfois des

bouffées d'ambition montaient à son cerveau. L'ambition de quelque

magnifique et glorieuse destinée.

Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi,

c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure, tout voisin de la

divinité, calme, paisible, railleur à son habitude, comme devant un

égal. Et, au fond de lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé

devant la majesté royale.

Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin de modifier

son attitude. Il avait simplement dit à son père qu'il ne lui restait

plus qu'à mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour

qui avait pris possession de son coeur. Avec la même simplicité, il eût

sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin.

Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis si difficile à

étonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait

souffleté de son rire le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de

France, qui avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville,

et que le maréchal de Montmorency traitait en hôte royal.

Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés par son père,

il allait se trouver sans un sol du jour où il sortirait de cet hôtel.

Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions, fort comme

Samson, élégant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il

marchait dans une gloire.

Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva que les choses

étaient comme elles devaient être, puisque, selon les idées de son

temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait épouser une héritière

d'immenses richesses.

Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer avec une

adorable naïveté:

«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer

comme je l'eusse aimée?... Pauvre Loïse!...»

Et après quelques instants de réflexion:

«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre.

Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout

va s'arranger. Cette nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre

à Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude épée. Ce

d'Aspremont dont m'a parlé mon père. Les trois mignons. Ce Maurevert.

Cela fait six. Je les provoque tous les six à la fois. C'est le diable

si à eux tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de

jolies funérailles!

A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux.

Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché de lui, avait

commodément installé sa tête et le regardait de ses grands yeux bruns,

tendres, profonds, d'une belle humanité.

--Te voilà, toi? sourit-il joyeusement.

Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant:

--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de

ne pas plus penser à moi que si je n'étais pas ton ami le plus fidèle...

fidèle jusqu'à la mort!

Voilà ce que dit Pipeau.

Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit:

--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je

te dois beaucoup, sais-tu? Grâce à toi, je suis sorti de la Bastille, et

puis, un jour que j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles?

Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu

sans moi?...

Le chien avait écouté gravement.

Et sans doute, bien que le discours de son maître fût terminé, il

continua à écouter ce que le chevalier pouvait se dire à lui-même, car

ses yeux ne quittèrent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit

par pousser une plainte sourde.

--Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui entrebâilla la porte.

Le chien interrogea le chevalier, qui dit:

--Va.

--Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde

maître Landry, reprit le routier.

--Je vous accompagne, mon père.

--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra

aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici.»

Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan père s'éloigna,

suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration

qu'il avait méditée. Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les

dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel

n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis, enfin, que le

chevalier était en sûreté parfaite.

«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai à me suivre, et du

diable si je n'arrive pas à lui faire oublier toutes les Loïse du monde.

A son âge, j'eusse enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si

ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre.

Allons, Pipeau, saute sur ton maître!»

Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.

A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?

Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il

parcourut les rues avoisinantes et ayant constaté que tout paraissait

parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au

bac pour traverser la Seine.

Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière en se

promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la même

occasion.

Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain étonnement mélangé

de crainte et d'espérance.

«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?» murmura le digne

aubergiste.

--Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de

mon fils, car nous allons quitter Paris.

--Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry.

--Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous nous retirons après

fortune faite.

L'aubergiste ouvrit des yeux énormes.

--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une

commission à lui faire de la part de mon fils.

--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien

l'honneur de déjeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est

sur le point de quitter Paris?

--Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je

déjeunerai, vous établirez notre compte.

--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.

--Si fait!

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte

est tout préparé. Vous m'en aviez vous-même donné l'ordre, et par deux

fois vous fûtes sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en

fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables...

--Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire.

--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit à rire aussi

par politesse. En effet, la première fois, vous eûtes ce terrible duel

avec ce monsieur Orthès... Et la deuxième fois... au moment où je

tendais déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue...

---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes

bras.

--En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry d'un air si piteux

que le vieux routier eut un deuxième accès d'hilarité.

Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que

Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles habitudes, entrait dans

la cuisine de cet air hypocrite et détaché des biens de ce monde

qui inspirait tant de confiance à ceux qui ne connaissaient pas la

gourmandise et l'astuce de ce chien.

Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable des flacons que

Landry lui-même déposa sur la nappe éblouissante, il comprit qu'il était

devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.

«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une bonne chose! Avec de

l'argent qu'il me suppose, j'achète à crédit le respect et l'admiration

de ce digne homme. Que serait-ce si j'étais réellement riche!»

A ce moment, Huguette entra dans la salle.

--Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque à la

dent, dit le vieux Pardaillan.

Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit

et soupira:

--Il paraît donc que vous nous abandonnez?

--Oui, ma chère madame Huguette, nous partons pour... pour des pays

inconnus. Et, avant de partir, nous avons songé, mon fils et moi, que

nous avions un vieux compte à régler, ici...

--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais

chercher la note.

--Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera

difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il

m'ait annoncé son intention de passer à, la Devinière.

--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.

--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous

citer ses propres paroles: «Quant à la jolie Huguette, a-t-il dit,

ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en

reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais

lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que

je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les

meilleurs de mes souvenirs.»

--Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant.

--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié de ce qu'il

pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.

Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur

chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva

son verre, et dit gravement: «A votre santé, jolie Huguette!»

--Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai jamais la

bonne pensée qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je

vous prie. Et, je veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un

avis...

--Parlez, ma chère...

--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.

--Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné.

--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle l'aime,

continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce pauvre jeune homme si

malheureux...

--Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!...

--Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le lui dire à lui-même.

Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loïse, qu'il se souvienne

que c'est moi qui lui ai annoncé son bonheur.

--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah!

c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui change diablement les choses!...

Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...

Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux Pardaillan continua

son repas, avec une infinie satisfaction.

Tout a une fin, même les bons déjeuners.

Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon

vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux routier, l'oeil conquérant,

reboucla son épée et, mettant la main à sa ceinture de cuir qui

contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela

maître Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux, léger, fendant

l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant à la

table, déploya son papier. Il était long d'une aune. Et, comme pour

s'excuser de cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de dire:

--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marqué

les extras.

--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.

--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.

Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença à entrouvrir

sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui était radieux, devint

incandescent, tant l'émotion le fit flamboyer.

«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle.

«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix furieuse.

En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer à l'instant même

dans la salle, dégainèrent et se précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge

se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse

ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent.

Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante...

Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table ont toute la

vaisselle s'était écroulée.

Huguette s'était enfuie dans la cuisine.

Les trois enragés portaient coup sur coup.

--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.

--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.

Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus.

Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage

froide, c'était Maurevert.

Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant que la

Devinière avait été longtemps le quartier général des Pardaillan.

A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans plus de

réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard, ils le chargèrent.

Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues rue

Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive.

Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes.

A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait, ou reculait

d'un bond.

La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois étaient résolus à

tuer le père en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces,

tout leur sang-froid, jouant serré, cherchant le coup mortel.

Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires étaient

placés en bataille entre lui et la porte de la rue. Il était donc

repoussé peu à peu vers le fond de la salle, où la porte se trouvait

ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début

de ce récit, nous avons montré le banquet des poètes de la Pléiade.

Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et parvint enfin dans

la dernière pièce.

--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrées.

«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas

ensemble!»

A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation, se

précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait: c'était un sombre

cabinet où se trouvait l'entrée de la cave, d'une part, et, de l'autre,

l'entrée du long corridor qui aboutissait à la rue.

Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans

ce réduit. Mais la porte se ferma à leur nez.

Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la porte: c'était

Huguette!...

Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait

rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis

refermé à clef la porte du réduit.

--Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette.

--Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor.

--Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux; routier qui,

rengainant sa rapière, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur

les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.

Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant d'après, il

détalait le long de la rue Saint-Denis.

--Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quélus,

tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour défoncer la

serrure.

Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets.

--Un marteau! commanda Maurevert.

--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.

--Vous serez récompensée, ma brave femme.

La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent

que le vieux renard avait fui.

Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan était déjà loin,

courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y

trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le départ du

maréchal.

Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses habitudes,

tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur les tables de la

Devinière.

Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine, où elle

trouva son mari cramoisi de fureur.

--Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan n'aura plus

la pensée de me payer!

--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il

paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!

--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a

bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!

--Bah! marquez toujours...

Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une table, commanda

qu'on lui apportât de l'encre et une plume, et il fit à la fameuse note

la rallonge suivante:

«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci: deux écus et cinq

sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois écus. Item, deux

flacons de Saumur: deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres.

Item, un saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et

quatre deniers.

--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus

l'épaule de son mari.

Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie à la plus

sombre mélancolie.

Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors:

«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le

chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun.»

Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.

Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à l'hôtel de

Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait

fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien

mystérieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui

pullulent en ce lieu.

Il souriait dans sa moustache et murmurait:

«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement

préparée!»

A quelle rencontre faisait-il allusion?

On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté son fils en

lui disant qu'il allait à la Truanderie, puis, qu'il était revenu sous

prétexte de lui emprunter Pipeau.

Or, du premier coup où il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan

père se mit à errer par l'hôtel, jusqu'au moment où il se rencontra avec

Loïse.

«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à vous faire mes

adieux.

--Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne put s'empêcher de

pâlir.

--Oui, nous partons, mon fils et moi.

En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité que son fils lui

paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la

direction de la chambre du chevalier.

Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la nouvelle de ce brusque

départ, le coeur serré par une angoisse inconnue.

Pardaillan ouvrit doucement la porte.

Loïse entendit le discours que le chevalier adressait à Pipeau.

Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant

la porte ouverte et, devant cette porte, Loïse tout interdite... Que se

passa-t-il en elle à ce moment? A quelle impulsion obéit-elle? Toujours

est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier

stupéfait et bouleversé, demanda:

--Vous voulez partir?... Pourquoi?

Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune

fille, murmura:

--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?

--Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai

entendu bien malgré moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour

ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien là où

vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh!

monsieur quel est ce pays d'où vous ne reviendrez jamais?...

--Mademoiselle...

--Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous

ennuyez-vous?

Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de sa propre audace,

toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.

Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une

douleur aiguë.

--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une façon de parler...

--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible mouvement du coeur,

est-ce parce que vous êtes ici?...

Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:

--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...

Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui, en de certaines

circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes

filles, l'illumina soudainement, et, très pâle, blanche comme un lis,

elle dit:

--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...

--C'est vrai.

--Pourquoi?

--Parce que je vous aime.

--Vous m'aimez?

--Oui.

--Et vous voulez mourir?

--Oui.

--Vous voulez donc que je meure?

Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes, fiévreuses, furent

faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportés qu'ils étaient par

leur rêve, ils se rendaient à peine compte de ce qu'ils se disaient.

Mais tout était amour entre eux.

Entre eux, il ne put être question de dissimulation. Loïse, qui parlait

au chevalier pour la deuxième ou troisième fois, avoua son amour

spontanément. La pensée qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne

l'effleura même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris la

timidité en ce moment.

Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres, ce cri de

sincérité superbe était l'expression la plus complète, la plus absolue,

de ce qu'elle pensait.

Si le chevalier mourait, elle mourrait.

C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas

de réflexion, pas de contestation possible. Était-ce de l'amour? Elle ne

savait pas. Elle ne savait qu'une chose:

C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est

que son âme s'incorporait à l'âme de cet homme.

Et maintenant, s'il partait, elle partait.

S'il mourait, elle mourait.

Plus rien au monde ne pouvait les séparer.

--Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse.

En même temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se

fixèrent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.

Il chancela.

Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de Margency, à cet

inconnu qui allait la lui prendre, et, extasié, bouleversé par un

étonnement infini, murmura:

«Je rêve.»

Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis s'étendit sur son

visage, et elle dit:

--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...

Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient

pas. Le jeune homme éprouvait cette sensation très nette que l'ange

s'évanouirait si seulement il lui prenait les mains.

Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus souveraine

expression du pathétique, il murmura:

--Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de vous, cela me

semblait une hérésie... Que votre regard se fût abaissé sur moi, c'était

une folie... et pourtant, cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux

ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la

plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée...

--Je vous aime...

--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'étais venu

dans ce monde pour vous, pour vous seule!

Il se tut subitement.

Il était comme dans une épouvante et dans une extase.

Et tous les deux comprirent que toute parole eût été vaine.

Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier, Loïse recula jusqu'à la

porte, s'éloigna, s'évapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps à

la même place, comme foudroyé.

Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et

si réellement violente.

Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta.

Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna sur Paris.

Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne laissaient échapper

aucun son:

«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles, Montmorency,

Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous égalent!

O Loïse! Loïse!...»

Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de Montmorency. Il

retrouva son fils armé en guerre, en conciliabule avec le maréchal

de Montmorency. Dans la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds

carrosses qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets.

Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et

froid, comme à son habitude.

«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement que j'apporte

les bonnes paroles de cette chère Huguette!»

Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine de truands

se trouvaient aux abords de l'hôtel, prêts à escorter le maréchal, sans

même qu'il s'en doutât.

Le signal du départ fut alors donné par le maréchal. On devait, pour

dépister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine,

puis faire un crochet à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.

Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement

fermé.

Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier à celle de

gauche; le vieux Pardaillan prit la tête; derrière, venaient douze

cavaliers de la maison du maréchal.

Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable,

n'étaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention à celle-ci,

et la voiture arriva vers sept heures à la porte Saint-Antoine.

--On ne passe pas! dit à ce moment une voix...

Et l'officier qui commandait le poste s'avança.

--Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant.

L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant:

--Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé de vous empêcher de

passer.

--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette heure!

--Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le pont est levé.

Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit, en effet, que le

pont était levé!

--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...

--Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur.

--Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain?

--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les

autres jours...

--Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude encore que de colère,

c'est une tyrannie cela!

--Ordre du roi, monseigneur!...

--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...

--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On

n'empêche personne d'entrer. Et, quant à sortir, il n'y a qu'à se

procurer un laissez-passer de M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas

de la Bastille. Et, si monseigneur le désire...

--Inutile, dit le maréchal.

Et il donna l'ordre du retour.

«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet ordre vise-t-il?

Moi? Quelle apparence y a-t-il?...»

Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots venus à Paris, avec

Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.

François de Montmorency demeura persuadé qu'il s'agissait d'une mesure

de police prise sans autre intention contre les huguenots.

Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel de Montmorency.

Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied à terre et donné son cheval à

conduire en main, à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir

le coeur net, et son intention était d'interroger l'officier.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ du maréchal, et

il réfléchissait à la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier à

parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte

en prenant la rue Saint-Antoine.

Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile

de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit à

marcher de conserve avec lui.

--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une bouteille de vin

frais serait la bienvenue?

--La bienvenue, mon gentilhomme.

--Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du roi?

--Je veux bien, par ma foi.

--Entrons donc dans ce bouchon...

--Pas maintenant.

--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?

--Parce que j'ai une commission à faire.

--Où cela?

Du coup, le soldat commença à regarder de travers l'acharné

questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha à un

papier que le soldat avait placé dans son justaucorps et dont un bout

dépassait.

--Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?

reprit le soldat.

--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène trop loin, vous

comprenez...

--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.

Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant

une idée qui venait de lui traverser la cervelle.

--Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous

portez une lettre à l'hôtel de Mesmes.

--Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait.

--Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre justaucorps; elle

va tomber, prenez garde.

En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout

du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la

suscription. Elle était ainsi libellée:

A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel.

Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans

la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une

patrouille du guet à cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en

emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu

remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par une personne qui

eût été très pressée.

Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne plus lâcher son homme

d'une semelle, le soldat devenu très méfiant.

--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup ce dernier, cette

lettre doit arriver le plus tôt possible.

Là-dessus, le soldat prit le pas de course.

Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan se mit aussi à

courir.

--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?

--Non! fit le soldat, en précipitant sa course.

--Cinq cents! reprit Pardaillan.

--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!

--Mille!...

Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi.

--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.

--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que

vous portez.

--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!

--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 11 / 110 题