M. de Sorel, à la tête des siens, charge avec furie.

Pendant quelques minutes le combat est terrible.

Les coups de crosses répondent aux coups de tomohâk, fendent les crânes,

fracassent les membres. Le sang pleut partout. Animés par son odeur âcre

les hommes deviennent féroces et hurlent comme des bêtes fauves qui

s'entre-dévorent.

Le Iroquois inférieurs en nombre, et qui avaient pensé prendre les

Français par surprise--cela serait arrivé sans la chute de la

tarière,--n'ont ni l'habitude ni la force de lutter longtemps en ligne

rangée contre des soldats bien disciplinés.

Aussi leur faut-il bientôt battre en retraite et laisser, contre leur

coutume, leurs blessés et leurs morts au pouvoir de l'ennemi.

Ils sautent par-dessus le rempart et disparaissent au milieu du bois.

Griffe-d'Ours et Mornac en roulant alternativement l'un sur l'autre,

n'avaient pu se saisir de leurs dagues et continuaient à

s'entre-déchirer par terre à belle dents. Griffe-d'Ours vit la défaite

et la fuite des siens. IL fit un suprême effort, renversa sous lui le

chevalier, lui saisit les deux poignets d'une main, et de l'autre lui

prit les cheveux à poignée et se mit à traîner Mornac réduit à

l'impuissance, en gagnant le rempart dans un endroit désert et opposé

à celui où tous les combattants s'étaient postés.

Le Sauvage monta sur le parapet en soulevant Mornac pour l'entraîner en

bas avec lui.

Il enjambait déjà le rempart, lorsque le chevalier enroula ses jambes

autour d'une pièce de bois qui gisait sur le parapet.

--Sandious! grommela le Gascon, tu m'arracheras plutôt les bras duc

corps, mais du moins mes jambes resteront ici!

Griffe d'Ours tira de toutes ses forces. Mornac sentit les angles de la

poutre lui entrer dans les chairs, mais ne bougea point.

--Tu mourras ici, si tu le préfères, vociféra l'Iroquois, mais tu

mourras!

Il tira son couteau, se pencha sur Mornac et leva son arme. Mais il

n'eut pas le temps de frapper; il se sentit saisir par derrière.

Griffe-d'Ours lâcha Mornac et voulut sauter dans le fossé. Mais une main

de fer le retenait à la gorge.

Il brandit son couteau et frappa, en se retournant, son adversaire à la

poitrine. Celui-ci chancela, mais tint bon.

C'était le Renard-Noir.

Griffe-d'Ours allait lui porter un second coup, lorsque Mornac, Joncas

et trois Hurons se jetèrent sur le chef agnier qu'ils renversèrent sur

le parapet.

Pendant qu'ils s'efforçaient de le lier, Griffe-d'Ours accablait ses

ennemis d'injures, et les mordaient comme un dogue enragé.

Enfin on se rendit maître de lui et on le garrotta.

--Êtes-vous blessé? demanda Joncas à Mornac.

--Non, seulement quelques morsures de ce chien et bon nombre

d'égratignures dont il ne paraîtra rien dans trois jours.

--Et vous, chef? dit le Canadien au Renard-Noir.

Celui-ci était appuyé sur la courtine. Il pressait de sa main gauche le

côté droit de sa poitrine d'où l'on vit le sang couler.

--Le couteau de l'Iroquois... répondit-il d'une voix émue.

--Vite, le chirurgien! s'écria Mornac qui partit en courant.

Les nôtres restaient maîtres du terrain.

--Qu'on fasse une décharge générale! commanda M. de Sorel.

Les soldats montèrent sur le parapet, épaulèrent leurs armes et firent

feu de toutes parts.

Cent éclairs entourèrent le sommet du fort comme une ceinture de feu.

Les balles sifflèrent à travers les feuilles et parmi les branches des

arbres, et l'on entendit les cris d'épouvante des fuyards qui

s'enfonçaient au loin dans la forêt.

On ranima le feu pour se reconnaître et compter les pertes.

Outre la sentinelle que l'on trouva poignardée dans le bastion de

l'ouest, deux soldats avaient été tués. Dix autres étaient blessés, mais

légèrement.

Quinze Iroquois étaient restés hors de combat au dedans du fort.

Le reste de la nuit fut employé à panser les blessés et à se remettre

des fatigues de la bataille.

Au jour M. de Sorel, qui s'était retiré sous l'appentis, fut réveillé

par l'officier de service. Celui-ci venait l'avertir que les Hurons et

les Algonquins étaient en train de brûler le chef Iroquois.

Le commandant se leva à la hâte et sortit. Il aperçut les Sauvages

alliés groupés autour de Griffe-d'Ours, et occupés à le lier à un poteau

qu'ils venaient de planter au milieu du fort.

M. de Sorel s'approcha d'eux et les supplia de laisser vivre le chef

iroquois.

Les Sauvages gardèrent d'abord le silence et puis, sur le signal qu'en

donna le Renard-Noir qui était assis sur une poutre, ils se mirent à

murmurer.

Le commandant voulut insister et leur représenter combien leur coutume

était barbare à l'égard de leur prisonniers de guerre.

Le Renard-Noir se leva, bien qu'avec peine, s'avança vers M. de Sorel et

lui dit d'une voix creuse te tremblante:

--Le capitaine blanc sait-il que cet homme--il montrait Griffe-d'Ours

impassible--a massacré ma femme et six de mes fils? Ignores-tu que cet

Iroquois à tué de ses propres mains les robes noires Echon et

Achiendase?[51] Ne sais-tu pas qu'il a causé la ruine entière de ma

nation? Et moi-même qui combattais pour vous la nuit dernières, il m'a

frappé d'un coup mortel. Cet homme doit mourir!

[Note 51: Les Pères Brébeuf et Lalemant.]

--Il doit mourir! répétèrent les Sauvages alliés d'un ton qui

n'admettait pas de réplique.

Devant leur attitude décidée M. de Sorel vit bien qu'il fallait céder.

Il n'aurait pas été prudent de se brouiller avec ces Sauvages.

--Eh bien! s'écria-t-il, que son sang retombe sur vous; mais comme ce

fort est la propriété du roi de France, et que mon maître ne permet pas

de pareilles atrocités chez lui, emmenez le prisonnier hors des

retranchements!

Les Sauvages saisirent Griffe-d'Ours par les épaules et les pieds, et

sortirent de l'enceinte.

Le Renard-Noir se leva pour les suivre; mais ses forces le trahirent et

il chancela.

Joncas qui était à côté de lui l'empêcha de tomber et lui dit:

--Pourquoi mon frère veut-il s'obstiner à rester debout? Le chirurgien a

dit que vous en reviendriez peut-être en gardant un repos absolu.

--L'homme aux petits couteaux ne sait pas ce qu'il dit. Je sens que je

dois mourir avant que le soleil monte droit au-dessus des arbres. Et tu

crois, visage pâle, que le chef huron voudra bien expirer couché sur le

dos, comme une femme, tandis que son ennemi mortel palpitera sous le

couteau de mes frères! Ah! tu ne peux point lire dans le coeur d'un vrai

Huron si tu crois que le Renard-Noir n'aura pas la force d'aller voir le

beau feu rouge manger les chairs et griller les os de la Main-Sanglante!

Joncas essaya doucement de le faire asseoir; mais le Huron lui dit d'un

air à fendre le coeur:

--Seul ami qui me restes au monde, est-ce donc toi qui vas m'arracher le

bonheur suprême de repaître mes yeux mourants de l'agonie du meurtrier

de ma famille!...

Le coureur des bois passa son bras derrière le dos du Sauvage, et, le

soutenant ainsi, sortit du fort avec lui.

L'astre du jour se levait radieux et poudroyait à travers les arbres.

--Oh! le bon soleil! murmura le Renard-Noir, et que le dernier de mes

jours est beau!

Il y avait, à quelque pas du fort, un tertre d'une vingtaine de pieds de

superficie et qui s'élevait de cinq ou six pieds au-dessus du niveau du

sol. Cet endroit fut choisi pour le supplice.

Tandis qu'on plantait un poteau sur cette petite éminence, le

Renard-Noir dit aux Hurons:

--Je désire scalper le prisonnier moi-même, ce sera la dernière

chevelure que mes mains débiles enlèveront!

Bien qu'on eût murmuré contre lui, lors des désastres de la nation, le

chef huron vu sa bravoure et sa qualité de grand chef, jouissait encore

d'une grande considération parmi les siens.

On lui fit donc place en le regardant avec curiosité. Car l'état de

faiblesse où il semblait être ne paraissait pas devoir lui permettre de

scalper la victime.

Le Renard-Noir parut faire un effort suprême et se dégagea du bras de

Joncas qui l'avait toujours soutenu. Il fit trois pas vers

Griffe-d'Ours, lui cerna la peau du crâne d'un coup de la pointe de son

couteau à scalper, saisit la chevelure à deux mains et tira violemment

dessus. Mais ses forces le trahirent et il s'affaissa à genoux auprès de

sa victime.

ON vit le sang couler à travers les bandages qui couvraient la blessure

du Huron.

Joncas s'avança pour le relever et l'entraîner à l'écart.

Le Renard-Noir lui jeta un regard de reproche et se releva seul en

chancelant.

Le canadien le laissa faire.

Le Huron appuya son pied gauche sur l'épaule de Griffe-d'Ours, raidit

tous ses muscles et donna un coup terrible sur la chevelure qui lui

resta dans les mains avec la peau du crâne toute dégouttante de sang.

Mais, épuisé par cet effort et manquant tout à coup de point d'appui le

chef huron tomba à la renverse.

Joncas le reçut dans ses bras.

Griffe-d'Ours ne poussa pas une plainte. On ne vit remuer aucun des

muscles de son visage.

Avec un mépris extrême il regarda le Huron et lui dit:

--D'un seul coup de couteau la Main-Sanglante a tellement affaibli le

bras du Huron qu'il ne lui reste pas plus de force qu'à celui d'une

femme! Quand je scalpai Fleur-d'Étoile et tes file je leur enlevai la

chevelure du premier coup!

A ces horribles souvenirs le Renard-Noir sentit la rage brûler son

coeur. Il fit un mouvement pour repousser Joncas et se jeter sur

Griffe-d'Ours. Mais un éclair de réflexion le retint.

--Non! murmura-t-il, je suis à bout de force et mourrais avant lui. Mon

frère, dit-il à Joncas, assieds-moi sur cet arbre renversé que je voie

tout.

Le poteau était solidement planté sur le point culminant du tertre. On

releva Griffe-d'Ours pour l'y attacher.

Alors on commença à torturer le chef iroquois. Les uns lui coupaient des

lambeaux de chair avec leurs couteaux ou lui désarticulaient les doigts,

d'autres lui appliquaient des tisons sur ces plaies sanglantes. Celui-ci

lui jetait des cendres chaudes dans les yeux ou lui ouvrait les

mâchoires avec une lame de couteau pour lui faire entrer de force dans

la bouche un charbon enflammé. Ceux-là promenaient par tout son corps

des flambeaux allumés.

Griffe-d'Ours impassible au milieu des tortures semblait désirer, au

contraire, d'aiguillonner la rage de ses bourreaux.

--Allez donc, chiens! disait-il avec un mépris écrasant, où avez-vous

appris à tourmenter un guerrier? Vous n'y entendez rien! Oh! si vous

m'aviez vu caresser vos parents, lorsque nous détruisîmes vos bourgades

sur les bords du grand lac!

Ces paroles redoublaient la frénésie des Hurons.

Enfin, quand tout le corps du chef iroquois ne fut plus qu'une plaie

vive, les Sauvages entassèrent du bois à ses pieds et mirent le feu au

bûcher.

Alors, on vit griller les chairs de Griffe-d'Ours et la graisse couler

en grésillant sur son corps ensanglanté.

A cette vue la figure du Renard-Noir brilla d'un éclair de bonheur. Et

lui qui, tantôt, chancelait entre les bras de Joncas, dit avec

ravissement:

--Cela me réchauffe!

Mais tout à coup le feu ayant monté entre le poteau et la victime, brûla

les liens qui l'y retenaient attachée.

Griffe-d'Ours tomba en plein au milieu des flammes.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 56 / 59 题