LE DERNIER COMBAT

Les troupes que nous avons vues partir de Québec pour remonter le

fleuve, arrivèrent aux Trois-Rivières juste à temps pour délivrer cette

place de la crainte des Iroquois qui étaient venus y faire leurs courses

accoutumées et avaient déjà tué quelques habitants.

Le vent contraire empêcha, pendant quelques jours, les troupes alliées

de remonter le lac St. Pierre. Enfin le vent favorable ayant repris,

l'expédition se remit en marche et débarqua, dans les premiers jours

d'août, à l'embouchure de la rivière Richelieu. M. de Sorel, le

commandant, avait pour mission de rebâtir le fort élevé à cet endroit

par M. de Montmagny vingt-cinq années auparavant.

L'on se mit à l'ouvrage sans perdre de temps afin de terminer les

travaux au commencement de l'automne.

La construction du fort alla merveilleusement, M. de Sorel sachant

mettre au besoin la main à la cognée pour donner l'exemple à ses hommes.

Pendant ce temps plusieurs autres compagnies du régiment de

Carignan--elles venaient d'arriver de France avec le gouverneur M. de

Courcelles et M. l'Intendant Talon--s'arrêtèrent en passant à

l'embouchure du Richelieu, pour y saluer les amis, et, après une journée

de repos remontèrent la rivière des Iroquois. M. de Chambly et le

colonel de la Salières s'en allaient élever deux autres forts, l'un au

pied des rapides de Chambly et l'autre trois lieues plus haut.

On était au milieu de septembre et la construction du fort de Richelieu

ou de Sorel était très-avancée. L'on n'avait pas été une seule fois

inquiété par les Iroquois qu'on avait raison de croire retranchés chez

eux dans la crainte que les Français n'allassent les y attaquer.

Un soir que les travaux du jour étaient terminés et que chacun était

retiré au dedans des retranchements en bois dont la charpente extérieure

était achevée, M. de Sorel causait avec le chevalier de Mornac et

quelques officiers près d'un grand feu qui flambait au milieu du fort.

La nuit était sereine et le silence, au loin, n'était troublé que par le

majestueux bruissement des larges eaux du fleuve et les cris nasillard

des canards et des outardes sauvages dont les bandes nombreuses,

arrivées depuis quelques jours des régions du golfe, se pour suivaient

par les airs après avoir pris leurs ébats journaliers dans le dédale des

îles du Richelieu.

Agitée par la brise du soir la flamme du brasier secouait son panache

éclatant par-dessus l'enceinte du fort, jetait de fauves lueurs sur les

bois avoisinants et projetaient, par une éclaircie d'arbre, une longue

traînée de lumière qui se répandait sur l'embouchure de Richelieu et

s'en allait mourir au loin dans les eaux sombres.

--Eh bien! Messieurs, disait M. de Sorel aux officiers, nous avons lieu

d'être satisfaits, car j'espère que le fort sera terminé à la fin du

mois.

--Vous n'êtes pas le moins à louer de la prompte terminaison des

travaux, dit Mornac.

--Ce dont il faut se réjouir le plus, reprit M. de Sorel, c'est de

n'avoir pas été dérangés par les Iroquois.

--C'est en effet fort heureux que nous n'ayons pas eu ces moricauds dans

les jambes; leur présence aurait beaucoup entravé les travaux.

Cependant, pour ma part, je regrette qu'il ne s'en soit pas montrée

quelque bande. J'ai certain différend à régler avec ces bandits pour la

manière discourtoise dont ils m'ont traité l'an dernier.

--Veuillez bien croire, mon cher chevalier que je ne serais guère fâché,

au fond, de faire moi-même connaissance avec des guerriers qui sont la

terreur de ce pays. Il me semble que des soldats de Carignan feraient

voir beau jeu à des Sauvages! Pourtant je ne puis que me féliciter

d'avoir terminé nos travaux sans avoir perdu un seul de mes hommes.

En ce moment on entendit le qui-vive de la sentinelle qui veillait à la

porte du fort.

--France et Sorel! répondit de dehors une voix dont l'accent normand

n'était pas inconnu à Mornac.

Quelques instants après l'officier de service s'approcha du groupe dont

faisait partie M. de Sorel, et dit au commandant que Joncas, le coureur

des bois, désirait lui parler.

--Qu'il vienne, dit M. de Sorel.

Suivi du Renard-Noir le Canadien s'approcha.

--Qu'y a-t-il? demanda le capitaine.

--Il y a mon commandant, que le chef huron et moi en faisant dans les

environs, notre battue de chaque soir, nous avons remarqué plusieurs

pistes d'Iroquois.

Un léger mouvement de surprise parcourut le groupe.

--Sont-elles nombreuses?

--L'obscurité est trop forte pour en bien déterminer le nombre. Nous

n'avons pas osé faire de lumière de crainte d'être surpris par les

ennemis. Pourtant nous sommes sûrs qu'ils sont au moins une trentaine.

--Crois-tu qu'ils soient en ce moment près de nous?

--Leurs pistes sont toutes fraîches. Ils ont du s'approcher, à une

portée de pistolet, il n'y a pas une demi-heure. Mais apparemment qu'ils

sont rentrés dans le bois; car nous avons fait le tour du fort sans

rencontrer personne.

--C'est bon! Officier de service?

--Commandant...

--Donnez d'ordre qu'on double les gardes à la porte et qu'on place une

sentinelle à chacun des quatre bastions du fort. Faites ensuite charger

les mousquets et les mettre en faisceaux, les mèches allumées. Que les

hommes se couchent tout habillé pour être prêts en cas d'alerte!

Trois heures après, à part les sentinelles qui veillaient, l'arme au

bras, à la porte et aux quatre coins du fort, chacun dormait

profondément.

Le silence régnait sur les bois et le fleuve. De temps à autre l'on

entendait pourtant le souffle discret du vent dans les feuilles, murmure

léger comme un soupir de femme endormie.

Le feu allumé au centre du fort avait beaucoup diminué d'intensité. La

flamme allait s'abaissant toujours, et, de plus en plus dépourvue de

vigueur à mesure qu'elle manquait d'aliments, elle s'affaissait par

degré. Peu à peu elle tomba au-dessous du niveau des courtines du fort

et ses lueurs cessèrent d'éclairer les arbres d'alentour et d'aller

scintiller au loin sur les eaux.

De haut panache qu'elles étaient d'abord les flammes ne furent bientôt

plus que des aigrettes rouges que la brise faisait trembloter, jusqu'à

ce qu'enfin, sur ces tisons à moitié carbonisés, l'on n'aperçût plus que

de petites langues de feu qui léchaient doucement le bois, et

disparaissaient pour se montrer encore l'instant d'après, comme ces

feux-follets capricieux que l'on voit se jouer le soir au-dessus des

marécages.

Les gardes postées à la porte, et les sentinelles de trois des bastions,

allaient et venaient sur le parapet pour ne pas se laisser saisir par la

fraîcheur du soir.

Seule dans le terre-plein du bastion de l'ouest, la sentinelle s'était

arrêtée. Les deux mains sur la gueule de son arquebuse, les reins

appuyés contre le rempart, dans l'angle flanqué, c'est à dire dans la

partie la plus saillante du bastion, le soldat rêvait en laissant errer

ses regards sur la forêt assombrie.

A quoi songeait-il? A la patrie sans doute; à sa mère, à sa fiancée

peut-être, qui, dans ce moment égrenaient probablement là-bas, à son

intention, leur chapelet au coin du feu de leur chaumière.

Comme son regard plongeait dans l'obscur fouillis d'arbres, à cinquante

pieds du fort, il lui sembla tout à coup voir une ondulation du sol, sur

une étendue assez considérable de terrain. Ce mouvement uniforme et peu

prononcé ressemblait à celui de la poitrine d'une personne qui dort.

Le soldat se frotta les yeux pour mieux voir. Mais l'obscurité était si

épaisse qu'il ne put rien distinguer autre chose.

Même il lui sembla que ce mouvement ne se produisait plus.

Tandis qu'il se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque illusion

d'optique, il était toujours appuyé sur le rempart, et tournait le dos à

l'angle de l'épaule du bastion ainsi qu'à la courtine du fort.

Pourtant si le soldat eût fait quelques pas dans le terre-plein vers la

gorge du bastion, et qu'il se fût tant soit peu penché sur le rempart, à

gauche, il eût vu, à l'extérieur du fort, un homme qui, s'accrochant

dans les interstices des pièces de la charpente qu'on n'avait pas encore

eu le temps de revêtir de planches unies, montait, montait doucement

dans l'angle formé par la courtine et le flanc du bastion.

Sa tête apparut par-dessus le rempart. Ses dents serrées mordaient la

lame d'un long couteau à scalper.

A mesure que ses pieds s'élevaient, l'homme courbait son visage et sa

poitrine sur la partie supérieure du rempart qu'il enjamba doucement et

sans être vu.

Il se laissa glisser sans bruit jusqu'au parapet, et, silencieux comme

une ombre, rampa vers la sentinelle.

Le soldat qui croyait voir maintenant l'ondulation du sol recommencer et

s'accentuer davantage en se rapprochant, pensa qu'il valait mieux donner

l'alarme. Il soufflait sur sa mèche allumée afin d'en raviver la flamme,

quand cinq doigts de fer tenaillèrent sa gorge. Puis il ressentit un

coup violent à la poitrine et le froid horrible d'une lame d'acier qui

lui perçait le coeur.

La mère et la fiancée qui veillaient là-bas, au coin du feu, dans une

chaumière de France, durent sentir à l'âme, en cet instant, une

poignante douleur.

Sans pousser un seul cri, le malheureux tomba mort.

L'assassin lui ôta son mousquet et s'appuya, comme l'était auparavant la

sentinelle, dans l'angle le plus avancé du bastion.

Il se pencha quelque peu par-dessus le rempart et imita deux fois avec

sa langue les stridulations de la sauterelle.

Vingt, trente, quarante hommes lui apparurent au pied du bastion que les

premiers arrivés se mirent à escalader sans le moindre bruit.

Une dizaine de têtes surmontées de la houppe particulière aux Sauvages,

se montraient déjà à l'affleurement du rempart, lorsque l'un de ceux qui

montaient ainsi, en mettant la main dans un des interstices des poutres

de l'escarpe, fit choir une tarière qu'un ouvrier y avait oubliée.

L'instrument tomba la pointe la première en plein sur la tête de l'un

des assiégeants qui attendaient en bas.

Celui-là jeta un cri et s'affaissa sur le sol.

La sentinelle qui montait la garde sur le bastion d'en face entendit ce

bruit, épaula son arme et tira.

Avec la détonation un hurlement épouvantable ébranla la forêt.

C'était le cri de guerre de Griffe-d'Ours.

Mornac, l'un des premiers à s'éveiller, reconnut ce redoutable signal de

combat du chef agnier.

--Aux armes! aux armes! criait-on de toutes parts.

Les dix Iroquois qui avaient déjà escaladé le fort s'étaient rués en

avant le tomohâk au poing.

M. de Sorel et les officiers couchaient sous un appentis élevé au milieu

d fort et tout près du feu. Comme ils s'élançaient tous au dehors, les

Sauvages tombèrent, la hache levée, sur eux.

Le petit groupe d'officiers rompit de trois pas pour éviter la première

attaque.

--A moi, Carignan! cria M. de Sorel d'une voix de tonnerre.

Et sans attendre davantage, il chargea, avec les quelques officiers de

la compagnie, les assaillants qui, surpris de cette brusque résistance

reculèrent de quelques pas à leur tour.

Les coups portaient mal au milieu des ténèbres.

--Nous allons nous massacrer les uns les autres, si ce feu n'est pas

rallumé! s'écria M. de Sorel entre deux estocades portées à un Sauvage

qui le serrait de trop près.

--Je m'en charge, dit Mornac. Il prit son élan pour bondir auprès du

feu.

Attendez-nous, monsieur! cria en arrière la grosse voix de Joncas, et

laissez-moi faire!

Le Canadien et son fidèle ami, le Renard-Noir, vinrent se placer de

chaque côté du chevalier.

Tous trois, tête baissée, s'élancèrent au milieu des assaillants qui

s'interposaient entre et le feu.

Leur élan fut irrésistible et il firent leur trouée.

Pendant que Mornac et le Renard-Noir faisaient face aux ennemis, Joncas

remua du pied les tisons encore ardents qui restaient, saisit un sapin

sec qui se trouvait sur un amas de bois à brûler et le jeta sur le

brasier.

Les Iroquois comprirent que le feu qui allait éclairer le combat leur

serait désavantageux, et tombèrent ensemble sur les trois braves.

Le sapin s'embrasa tout d'un coup en jetant une éclatante lumière.

Griffe-d'Ours reconnut Mornac, poussa un cri de rage et brandit son

tomohâk.

Le Gascon fit un saut de côté en portant une estocade en prime au chef

iroquois. Mais celui-ci, d'un coup de revers de sa hache, cassa l'épée à

quelques pouces de la garde.

Mornac désarmé s'élança sur le Sauvage et lui arracha son tomohâk. Alors

tous les deux se saisirent à bras le corps et roulèrent sur le sol.

En ce moment les soldats et les Sauvages alliés, Hurons et Algonquins,

arrivaient à la rescousse du commandant et se jetaient sur les

assaillants, passant tous par-dessus Mornac et Griffe-d'Ours qui se

déchiraient par terre avec leurs ongles et leurs dents.

Le Renard-Noir et Joncas voulurent secourir le chevalier, mais le flot

des soldats les rejeta en avant, au milieu de l'ardente mêlée.

Les Iroquois qui avaient maintenant tous escaladé le fort, se trouvaient

une quarantaine à l'intérieur des retranchements.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 55 / 59 题