Si nous poursuivons notre étude dans les détails du costume et de

l'armement, nous constatons que les sceaux contemporains nous

montrent toutes choses semblables à celles de la Tapisserie:

boucliers en amande, lances ornées du gonfanon, épées et éperons.

Et dans l'équipement des chevaux, même similitude, même bride,

même longe poitrail, même selle, même absence de protection pour

le cheval. Ajoutons que les archives du Nord conservent le sceau

de Baudouin II de Jérusalem, attaché à un acte de 1089, et que

l'effigie a, au moins, autant de rapport avec les cavaliers de la

Tapisserie, notamment avec Guy de Ponthieu, au moment de

l'arrestation de Harold (Pl. I, n° 7). L'un et l'autre sont

SCEAU DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT (1069)

[p. 185] nu-tête et portent le même bliaud, avec ouverture au haut

de la poitrine.

On ne peut dire que ce sont là de simples coïncidences sans valeur

: ce sont des preuves, et, semble-t-il, des plus certaines. Ne

les avons-nous pas corroborées par les textes lors de notre étude

du costume civil et de l'armure? Tous ces éléments sont bien du

XIe siècle, mais antérieurs à 1085. Efforçons-nous de préciser

encore.

LA CHANSON DE ROLAND ET LA TAPISSERIE

Il semble que nous pourrions découvrir un autre élément de date,

en recherchant si la chanson de Roland est bien réellement

contemporaine de la Tapisserie, comme on le dit habituellement.

Pour résoudre cette question nous devons d'abord remarquer que le

cavalier de l'antiquité, de la Grèce, de Rome, de la Germanie, ne

connaissait ni les étriers, ni la selle à arçon, ni le mors de

bride. Par suite, peu solide sur sa monture, manquant de point

d'appui, il était renversé par le moindre choc. Aussi dans le

combat, se contentait-il de s'approcher de l'ennemi à bonne

portée, de lancer un javelot, et de s'enfuir pour recommencer et

répéter le plus souvent possible la même manœuvre. Tout au plus,

au cours d'une poursuite, cherchait-il à piquer de sa lance

l'ennemi en fuite.

Au commencement du moyen âge, la découverte du mors de bride, de

la selle à arçons, des étriers, produisit une véritable

révolution, que nous trouvons complètement réalisée au moment de

la rédaction de la chanson de Roland; tous les combattants sont

désormais si solides sur leur monture, que, non seulement ils

peuvent supporter un choc, mais qu'ils le recherchent, et c'est la

vitesse de leurs [p. 186] chevaux qui fait la violence des coups

qu'ils portent (166).

Voyez Roland:

Sun cheval brochet laisset curre a esforz

Vait le ferir li quens quanque il pout.

L'escut li freint et l'osberc li desclot,

Trenchet le piz, si li briset les os;

Tute l'eschine li deseivret de l'dos,

Od sun espiet l'anme li getet fors:

Enpeint le bien, fait li brandir le cors,

Pleine sa hanste de l'cheval l'abat mort.

En dous meitiez li ad briset le col. (v. 1197).

De même, Turpin:

Son cheval brochet des esperuns d'or fin,

Par grant vertut si l'est alez ferir;

L'escut li freinst, l'osbere li descunfist

Sun grant espiet parmi li corps li mist

Empeint le bien que mort le fait brandir:

Pleine sa hanste l'abat mort el'chemin (167). (v. 1240).

[p. 187] Olivier et les autres chevaliers pratiquent cette même

escrime que nous retrouvons dans toutes les luttes du moyen âge,

dans les tournois comme dans les batailles; et le résultat de ces

heurts était une quantité de boucliers brisés, de lances rompues

et volant en éclats.

Or, nous n'en voyons nulle part dans la Tapisserie. Les

chevaliers ont le mors de bride, les étriers, la selle à arçons;

ils sont très supérieurs aux cavaliers antiques; ils jouissent

d'une stabilité inconnue jusque-là, ce qui leur permet d'accepter

le combat et de frapper avec la lance l'adversaire qui leur fait

face. Mais ils ne savent pas encore que ce nouvel harnachement

leur permettra de modifier le maniement de la lance, de façon à

rendre cette arme bien plus redoutable. Ils la tiennent encore à

bout de bras, au lieu de l'appuyer solidement contre le corps et

de se transformer en une sorte de projectile, qui puise sa force

dans la vitesse du cheval. Si l'auteur de la Tapisserie avait

connu un de ces héros des Chansons de geste, qui, frappant son

adversaire d'un seul coup,

L'escut li fraint e l'osberc li derumpt

El' cors li met les pans de l'gunfanun

Pleine sa hanse l'abat mort des arçuns (168).

(v. 1227).

il n'aurait pas hésité de le représenter. Or, pas une fois on ne

rencontre, ce qui sera si fréquent plus tard, un homme frappé à

mort du même coup de lance qui a brisé son bouclier. Cependant

quels ravages n'eût pas manqué de faire cette escrime dans les

rangs de l'infanterie anglaise !

[p. 188] Si nous n'avons rien de tel, c'est que la Tapisserie a

été dessinée à une époque de transition, où tout en ayant les

perfectionnements matériels du nouvel harnachement, on n'en a pas

déduit toutes les conséquences. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi

générale?

De toute découverte importante et féconde, on n'aperçoit d'abord

que les avantages les plus immédiats; et c'est seulement l'usage

qui permet de constater les autres.

La Chanson de Roland, au contraire, nous montre les chevaliers en

pleine possession de l'escrime nouvelle. C'est donc qu'entre les

deux œuvres s'est écoulé le temps nécessaire pour la découvrir et

la généraliser. Impossible, faute de documents, de préciser la

durée de cette période de transition; mais elle n'a pas dû être

longue: la nouvelle escrime présentait trop d'avantages pour ne

pas être accueillie d'enthousiasme (169).

Cette différence d'escrime est d'autant plus importante à

signaler, que la Chanson de Roland est bien normande, comme la

Tapisserie, et qu'on ne peut soutenir que le progrès, constaté

dans la Chanson de Roland, n'était pas encore connu là où la

Tapisserie a été faite (170).

[p. 189] Cette antériorité est à signaler; car les juges les plus

compétents, notamment Léon Gautier, nous disent que la Chanson de

Roland est antérieure à la première croisade (1096). Elle ne peut

d'ailleurs être postérieure aux toutes premières années du XII e

siècle. Si on tient compte du temps nécessaire pour découvrir

cette escrime et la faire adopter, cela nous amène à la date de

1066-1077 que nous attribuons à la Tapisserie et nous prouve

qu'elle a été dessinée et brodée au lendemain même de la Conquête.

DÉTAILS INEXPLIQUÉS

Quand on poursuit patiemment, pendant quelque temps, l'étude de la

Tapisserie, et qu'on en cherche la date, on est bientôt comme

fasciné par ces détails qui demeurent toujours des énigmes

indéchiffrables, les chroniqueurs ayant omis de nous conserver le

souvenir de ces personnages, Turold, Vital, Wadard, Ælfgyva. La

patience des chercheurs a fini par nous montrer que les trois

premiers pouvaient être de Bayeux, ou dépendre comme vassaux de

l'évêque Odon. Nous n'avons pourtant rien de certain, mais

seulement des inductions, des probabilités, des hypothèses

séduisantes. Cependant on ne peut douter qu'ils aient joué, de

leur temps, un rôle important, connu et de celui qui a commandé la

Tapisserie, et de ceux à qui elle était destinée.

Comment s'empêcher de voir là avec plusieurs commentateurs,

notamment avec Fowke (171), Steenstrup (172) et [p. 190]

Freeman(173), une preuve que la Tapisserie a été dessinée et

brodée au lendemain de la Conquête, alors que tous les souvenirs

étaient vivants, que chacun savait ce qu'étaient Wadard et Vital,

personnages un peu secondaires, mais très populaires et les

services qu'ils avaient rendus à l'armée. Après quinze, vingt,

trente ans, ces noms, tombés dans l'oubli, n'auraient plus

présenté aucun intérêt, et le rédacteur de ces courtes

inscriptions ne les y aurait pas compris sans explications. Il en

est de même de Turold, cet ambassadeur que Guillaume avait envoyé

à Guy de Ponthieu. De tels noms n'intéressent que les

contemporains. Si ces considérations ont quelque valeur, c'est

surtout en ce qui concerne la mystérieuse Ælfgyva. Cette femme, au

nom saxon, a certainement exercé une influence sur les événements

représentés et joué son rôle dans ce drame, mais nous n'avons sur

elle aucun renseignement. Nous comprenons le rôle des autres

personnages rencontrés, nous les voyons remplir leurs fonctions et

s'acquitter de la mission qui leur a été confiée. Ils sont

nécessaires et dans toute armée bien organisée, le premier soin du

général est de choisir, pour ces importantes fonctions, des hommes

intelligents et actifs. De même encore pour Turold: nous

comprenons très bien que pour négocier avec Guy, et obtenir la

liberté de Harold, Guillaume ait envoyé un homme considérable,

ayant toute sa confiance: mais, pour Ælfgyva. rien de pareil.

Pourquoi l'a-t-on représentée? Si on retranchait cet épisode, la

Tapisserie ne perdrait rien de sa clarté, tandis que la

suppression des autres personnages nous priverait de détails d'un

incontestable intérêt. Longtemps après les événements, [p. 191]

l'inscription eût nécessairement expliqué le rôle de cette

énigmatique personne; on nous aurait montré la raison de sa

présence. Nous avons vu, en étudiant la scène 17 de la planche II,

par quelle ingénieuse hypothèse, bien conforme à l'esprit général

de la Tapisserie, Fowke avait essayé d'expliquer sa présence;

mais, ce n'est qu'un roman sans base sérieuse, ainsi que le

reconnaît, d'ailleurs, le consciencieux auteur (Comp. p. 52).

La présence de ces détails prouve que la Tapisserie a été faite

aussitôt après la Conquête, alors que tous les souvenirs étaient

présents.

Nous ne pouvons donc admettre qu'on en ait retardé la confection

même jusqu'à la mort de Guillaume. Après vingt ans les souvenirs

s'effacent, l'intérêt diminue, et dans cette fin du XIe siècle,

les événements qui se sont succédé, auraient détourné les esprits

des anciens exploits, en Normandie comme en Angleterre. Les

pensées de tous étaient alors absorbées par les rivalités des

héritiers de Guillaume, qui se disputaient l'héritage paternel, et

par le grand mouvement d'opinion qui allait aboutir aux Croisades.

A cet égard, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler qu'au

lendemain de la guerre de 1870, la foule se pressait pour voir les

panoramas retraçant les épisodes de nos épreuves. Elle ne venait

pas seulement admirer les œuvres des Poilpot, des Neuville, des

Détaille, elle voulait revivre ces heures récentes de douleur

patriotique et d'angoisse cruelle. Tous les détails lui en étaient

si familiers, qu'elle reconnaissait les chefs et les héros dont la

gravure avait popularisé les traits.

Exposées aujourd'hui ces œuvres obtiendraient-elles le même

succès? Assurément non. Le temps a fait son [p. 192] œuvre, il a

atténué la violence des souvenirs et des douleurs patriotiques. La

mort, chaque année, a raréfié les témoins, et pour les générations

qui les ont remplacés, les noms de Reichsofen, Forbach,

Gravelotte, Sedan, Metz, Champigny, Orléans, Patay, Le Mans,

évoquent tout au plus, dans la masse du peuple, quelques vagues

souvenirs. Par suite, aujourd'hui, une représentation de ces

événements nécessiterait de longues explications, pour faire

comprendre les faits et le rôle des personnages les plus

importants. En dehors des personnes vraiment instruites, c'est à

peine si nos contemporains connaissent de nom les hommes d'Etat,

qui ont alors exercé leur influence, ou les généraux qui ont pris

part à ces luttes. L'effet du temps est le même à toutes les

époques; après quelques années, telle représentation d'un fait

important, tel nom d'un personnage qui eut son heure de célébrité,

ne disent plus rien à la mémoire, et force est de réveiller et de

préciser le souvenir. Ne trouvant rien de semblable dans la

Tapisserie, nous devons en conclure qu'elle ne nous donne que des

faits familiers du public à qui elle était destinée et par suite

contemporains de la conquête.

CONCLUSION

Nous croyons avoir passé en revue tous les éléments qui de près ou

de loin peuvent permettre de donner une date à la Tapisserie. Tous

nous ont répondu unanimement qu'elle a été faite aussitôt après

la conquête.

Si, d'autre part, nous observons qu'elle était annuellement

exposée en juillet à l'époque anniversaire de la consécration de

la Cathédrale, en 1077, nous serons amenés à conclure qu'elle a

été faite pour cette solennité [p. 193] qui, nous disent les

chroniques, fut célébrée avec toute la pompe possible. La présence

du roi Guillaume, de la reine Mathilde et de tous les grands

seigneurs de la province rehaussait l'éclat de la cérémonie. Selon

l'usage, beaucoup de donations furent faites à l'église à cette

occasion, et parmi elles vraisemblablement figura la Tapisserie.

Ce fait donne à ce précieux monument une date précise que nous

sommes heureux de constater avec Steenstrup (174), Freeman (175).

Dans le chapitre suivant, nous rechercherons qui a fait ce beau

présent à la Cathédrale de Bayeux.

[p. 194]—

CHAPITRE X

QUI A FAIT FAIRE LA TAPISSERIE?

C'est son exécution, immédiatement après les événements qu'elle

représente, qui donne à la Tapisserie sa véritable valeur, et la

classe parmi les documents historiques les plus précieux. Aussi

avons-nous employé tous nos soins à préciser cette date. Il nous

reste maintenant à rechercher quel est son auteur, c'est-à-dire,

quel est le personnage qui en a conçu le projet, développé le

plan, et surveillé l'exécution.

Sans avoir, à beaucoup près, la même importance que la première,

cette nouvelle question est encore intéressante, et elle a

passionné plusieurs des savants qui s'en sont occupés.

Dans le silence des textes, et avant de formuler aucune hypothèse,

ou de s'abandonner aux conjectures sur un fait historique, sur

l'origine d'un monument, on doit d'abord interroger la tradition,

qui est assurément une des sources de l'histoire. Pour l'écarter,

il faut la convaincre d'erreur, c'est-à-dire, démontrer qu'elle

est en contradiction avec des faits absolument certains. Or, à

Bayeux, on attribue la Tapisserie à la reine Mathilde, femme du

Conquérant. Le Père Montfaucon constatait en 1730 l'existence de

cette tradition, qui semblait alors [p. 195] immémoriale, et elle

persiste encore aujourd'hui en dépit des critiques de certains

érudits. Un peintre l'a consacrée par un tableau, représentant la

reine brodant la Tapisserie, avec le concours des dames de son

palais, et elle vient d'être proclamée à nouveau par les éditeurs

des cartes postales.

Nul ne soutient aujourd'hui que la reine Mathilde ait exécuté tout

le travail de ses propres mains; mais il suffît, pour justifier

la tradition (176), qu'elle ait eu l'idée du travail, et ait

dirigé les brodeuses auxquelles il était confié.

Pour refuser d'admettre, même dans cette mesure, l'heureuse

initiative de Mathilde, on se fonde sur le silence du plus ancien

document qui fasse mention de la Tapisserie, l'Inventaire du

mobilier de l'église Notre-Dame de Bayeux (177), dressé en 1476,

sous l'épiscopat de l'évêque Louis de Harcourt, où, après avoir

longuement mentionné les deux manteaux que le duc Guillaume et la

duchesse Mathilde portaient, d'après la tradition, lors de leur

mariage, on ajoute dans un autre chapitre: « Item une tente

très longue et étroite de telle à broderie de ymages et

escripteaulx, faisans représentation du conquest d'Angleterre,

laquelle est tendue environ la nef de l'église, le jour et par

les octaves des Reliques. »

Il est vraisemblable que si, au XVe siècle, la tradition [p. 196]

avait attribué cette Tapisserie à la reine Mathilde, l'inventaire

l'aurait mentionné comme pour les manteaux. Aussi les critiques

qui estiment que la Tapisserie n'a été commencée qu'après la mort

de Guillaume ne manquent-ils pas de s'écrier: « Comment la Reine

aurait-elle pu la faire faire, puisqu'alors elle était morte

depuis longtemps. »

Contre nous, qui pensons que la Tapisserie a été [p. 197]

commencée aussitôt après la Conquête, on invoque le silence de

l'inventaire, mais il faut reconnaître qu'il ne contredit pas

formellement la tradition, qu'il ne fournit qu'un argument

négatif; et peut-être est-il permis de remarquer que les

commissaires du chapitre, qui ont décrit avec tant de soin les

ornements d'or, les pierreries, les émaux, les orfrois qui

ornaient les manteaux du duc et de la duchesse, se sont montrés

beaucoup plus sobres de renseignements en ce qui concernait la

Tapisserie, comme si les richesses des uns les avaient fascinés au

point de leur faire oublier l'intérêt de l'autre. Cette telle à

escripteaulx, cette simple toile brodée de laine, dépourvue de

tout ornement précieux, de joyaux, de pierreries, d'orfrois;

cette pure vieillerie qu'on ne conserve et qu'on n'expose que par

habitude, leur a-t-elle paru digne d'être attribuée à la femme du

conquérant de l'Angleterre? Et cette observation doit être

d'autant plus accueillie, que nous sommes au XVe siècle, à cette

époque des riches étoffes, des broderies étincelantes, et

qu'alors on ne semble pas s'être rendu compte de l'intérêt

historique de la Tapisserie.

M. Steenstrup, dans sa précieuse notice destinée aux visiteurs du

musée de Frederiksborg (178), admet l'ancienneté de la Tapisserie,

mais pour fortifier l'argument tiré du silence de l'inventaire, il

remarque qu'on n'y trouve aucune trace d'influence féminine; selon

lui, si Mathilde l'avait commandée, elle s'y serait assuré une

place plus ou moins importante; or elle n'en a aucune; elle

n'assiste ni à la réception de Harold, ni au serment: elle ne

prend part à aucune délibération. Les seules femmes représentées

sont trois Anglo-Saxonnes.

[p. 198]

L'observation est-elle péremptoire? suffit-elle à démontrer que

Mathilde, la femme dévouée, la grande admiratrice du génie de son

mari, n'ait pas tenu à ce qu'il fût seul en évidence, lui, le

seigneur, le duc, le roi, le héros? Ne doit-on pas aussi se délier

des a priori, pour juger les époques reculées, surtout quand il

s'agit d'apprécier la situation de la femme au XIe siècle, dans la

famille en général et plus spécialement dans la famille de ce

despote, toujours jaloux de son autorité, qu'était le Conquérant?

Aucun texte ne permet de supposer que la Reine Mathilde ait joué

un rôle, ou même ait assisté à l'un des événements que représente

la Tapisserie. Dès lors pourquoi l'y faire figurer? D'autre part,

la composition des scènes est toujours des plus sobres; on n'y

trouve que les personnages strictement nécessaires; le dessinateur

ne semble pas avoir jamais songé à une addition pour satisfaire

l'amour-propre et la vanité d'un donateur.

Ajoutons qu'au XIe siècle, la femme était loin d'avoir conquis la

place qu'elle devait occuper à l'époque brillante du moyen âge. Ce

n'est qu'au milieu du XIIe siècle qu'un mouvement dans ce sens

commença à se manifester dans la littérature. Les progrès furent

lents, et Luchaire, qui a étudié avec tant de succès cette époque,

conclut que sous Philippe Auguste, plus d'un siècle après la

confection de la Tapisserie, la femme était encore considérée

comme un être inférieur, tant par son père que par son mari. Dès

lors que peut valoir l'observation de M. Steenstrup?

Et si nous prenons les œuvres d'imagination, les anciennes

chansons de Geste, nous voyons la femme n'y [p. 199] occuper

qu'une place aussi restreinte que possible. Elle n'y apparaît un

instant que dans la mesure où sa présence est nécessaire au

récit, comme la belle Aude dans la chanson de Roland. Aucun motif

ne devait dès lors amener le dessinateur de la Tapisserie à y

faire figurer la Reine Mathilde.

On ne peut songer à faire honneur de l'exécution de la Tapisserie,

et de cette attention pour la mémoire de Guillaume aux fils de ce

prince. Leur vie a été trop absorbée par des événements trop

souvent fâcheux, par des guerres presque continuelles, soit entre

eux, soit avec leurs voisins, par des retraites, des voyages

d'outre-mer, pour qu'ils aient eu la volonté et le temps

d'imaginer et d'exécuter une entreprise qui a du coûter des

années de travail assidu (179). D'autre part, à cette époque, les

Croisades occupaient toutes les imaginations, et faisaient oublier

les prouesses passées. Si, alors, on avait songé à un travail

analogue à la tenture de Bayeux, on aurait pris comme sujet ces

luttes pour la délivrance du tombeau du Christ, qui passionnaient

les esprits.

Déjà en démontrant que la Tapisserie était contemporaine de la

conquête, nous avons implicitement réfuté cette opinion, ainsi que

celle qui l'attribue à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ier

d'Angleterre, qui épousa l'empereur Henri V, et mourut en 1167.

Comment, d'ailleurs, cette princesse aurait-elle pu songer à faire

don de cette Tapisserie à la cathédrale de Bayeux? La grande

affaire de sa vie a été, comme on sait, sa lutte contre son cousin

Etienne de Blois, qui avait obtenu le trône d'Angleterre, qu'elle

ne cessa de revendiquer; et cette lutte, avec des fortunes

diverses, se perpétua jusqu'à sa mort. Or, à cette époque, [p.

200] l'évêque de Bayeux était Philippe de Harcourt, un des amis

les plus dévoués, un des plus puissants soutiens du roi

d'Angleterre, qui l'avait choisi pour son chancelier! Comment

admettre que cette princesse ait songé à faire un cadeau semblable

à une cathédrale, dont le siège épiscopal était occupé par un tel

adversaire (180)?

Ces personnages écartés, qui donc a pu faire faire cette

Tapisserie? Assurément un Normand, de l'entourage immédiat de

Guillaume, un de ses amis, de ses compagnons les plus intimes,

très au courant de tous les incidents de la Conquête et on a pensé

à son frère utérin, Odon de Conteville, évêque de Bayeux. On ne

pouvait mieux choisir. Intelligent, instruit, ami des arts, il

devait apprécier une tenture qui l'associait à la gloire de son

frère.

Et si on cherche quelques détails qui légitiment cette désignation

d'Odon comme instigateur de la Tapisserie, on ne manquera pas de

remarquer que si le dessinateur de la Tapisserie ne signale pas

toujours sa présence dans les inscriptions, il lui assigne

d'ordinaire dans son dessin un rôle de première importance.

C'est lui qui semble avoir les heureuses initiatives, notamment au

grand conseil de Rouen (Pl. IV, n° 18), qui bénit le repas de

l'armée (Pl. V, n° 49). Enfin c'est son énergique intervention

qui empêcha la bataille de Hastings de devenir un désastre (Pl.

VII, n° 62).

D'autre part, par son côté moral, le sujet de la Tapisserie

rentrait bien dans le cycle des enseignements qu'un évêque doit à

son peuple. En effet, au lieu de représenter la conquête de

l'Angleterre, incident profane, peu [p. 201] à sa place dans une

église, elle montrait, comme nous l'avons vu, de quel terrible

châtiment la justice divine avait puni le parjure de Harold. Il

était donc naturel, que l'évêque de Bayeux fît faire ce travail

pour l'ornement de sa cathédrale. La présence de Turold, de

Wadard, de Vital qui semblent avoir été de sa maisnie, confirme

bien cette donnée (181).

Ajoutons que par sa dimension de 70m,34, la Tapisserie ne pouvait

être employée qu'à la décoration d'une grande église, aucun palais

ne présentant alors de salle assez vaste. D'autre part, son

exposition au jour de la fête des Reliques, célébrée alors le 1er

juillet, jusqu'au jour anniversaire de la consécration de la

cathédrale, a permis à d'éminents historiens (182) de supposer

qu'Odon l'avait offerte à l'occasion de cette grande cérémonie,

qui eut lieu le 14 juillet 1077. Les richesses qu'il avait reçues,

en récompense de sa participation à la conquête, lui permettaient

de faire cette dépense, tandis que le chapitre de la cathédrale,

grevé par les frais de la construction, manquait certainement

des ressources nécessaires.

Voilà les raisons qui ont amené des historiens à attribuer à Odon

l'honneur d'avoir conçu l'idée de la Tapisserie et de l'avoir fait

exécuter; mais il faut reconnaître que cette opinion si

ingénieuse, si séduisante qu'elle soit, [p. 202] ne repose sur

aucune base certaine, ni sur l'Inventaire de 1476, ni sur aucun

autre texte, ni sur une tradition.

La Tapisserie de la Reine Mathilde dite La Tapisserie de Bayeux · 第 9 / 11 段